Templiers, Hospitaliers et vraie Croix de Saint-Père en Retz

800 ans d’histoire

dimanche 2 mai 2010, par André Duru +



A la suite de la première croisade et de la fondation du royaume franc de Jérusalem, les pèlerins affluèrent en Terre Sainte. Mais la plupart des croisés ayant regagné leur pays, les hommes d’armes étaient rares et une insécurité totale régnait en Palestine.

Selon Jacques de Vitry dont les écrits sont riches de renseignements sur les événements et les moeurs de son temps : « personne ne pouvait aller visiter tranquillement les Lieux saints, les voleurs surprenaient les pèlerins en chemin, en détroussaient un grand nombre et en massacraient beaucoup ».

L’ordre du Temple

Et Jacques de Vitry raconte ainsi les débuts de l’ordre du Temple : « Certains chevaliers (..) renoncèrent au monde et se consacrèrent au Christ. Par des vœux solennels, prononcés devant le Patriarche de Jérusalem, ils s’engagèrent à défendre les pèlerins contre les brigands, à protéger les chemins et à servir de chevalerie au souverain roi. Ils observèrent la pauvreté, la chasteté et l’obéissance ( .. ). Leurs chefs étaient deux hommes vénérables, Hugues de Payens (ou Payns) et Geffroy de Saint-Omer. Le roi et le seigneur Patriarche (..) leur donnèrent certaines propriétés et bénéfices pour subvenir à leurs besoins. Et, parce qu’ils n’avaient aucune église ou habitation qui leur appartint, le roi les logea dans son palais, près du Temple du Seigneur, et leur donna un terrain, non loin du palais et, pour cette raison, on les appela, ensuite, les « templiers ». (... ) Ils reçurent une règle par les soins du pape Honorius et un habit blanc leur fut donné. Ceci fut fait au concile tenu à Troyes en l’an de grâce 1128 (...). Plus tard, au temps du pape Eugène, ils mirent la croix rouge sur leurs habits, portant le blanc comme emblème d’innocence et le rouge pour le martyre ».

Le concile de Troyes ayant approuvé la règle, autorisa l’ordre à recevoir des dons, à posséder des terres, des vassaux et à percevoir des dimes. Aussi, dès la fin du concile, des chevaliers se mettent en route pour recruter de nouveaux frères et obtenir des donations.

Les chevaliers jouissent d’un grand prestige. Leur sérieux, leur vie austère, contrastant avec le relâchement de la noblesse et de certains prélats, leur réputation de soldats valeureux de la « Milice du Christ », incitent bien des pieux seigneurs à leur faire des dons importants et à leur laisser de riches héritages. Les donations affluent et l’ordre s’installe rapidement en Europe occidentale.

Les templiers dans notre région

En 1129, nous trouvons le premier Grand-Maître, Hugues de Payens, dans l’Anjou et le Poitou.

Il obtient des libéralités des seigneurs de notre région. En particulier Brient de Commequiers et Pierre de La Garnache lui font différents dons, Garsire de Retz lui donne des rentes sur sa terre de Bouin et ses moulins de Pornic. Ces seigneurs lèguent en outre, après leur décès, « leurs chevaux et leurs armes aux vaillants chevaliers du Temple ».

Ces donations, et bien d’autres, furent à l’origine de la commanderie de Coudrie, dont l’histoire sera liée à celle des Biais. Coudrie était, à l’époque, une paroisse à la limite du comté nantais - ce n’est plus, aujourd’hui, qu’un hameau près de La Garnache.

La Commanderie des Biais

C’est vers la fin du XlI° siècle que le domaine des Biais appartenant aux ducs de Bretagne, fut concédé par la duchesse Constance à l’ordre du Temple.

L’établissement était situé « au bord d’un grand chemin fort ancien, allant de Vue à Saint-Père en Retz » à une demi-lieue de ce bourg. Notons que des tuiles à rebord et des briques romaines furent trouvées aux Biais, ce qui montre l’ancienneté du site.

L’érudit chanoine Guillotin de Corson, dans son étude sur les templiers en Bretagne cite de nombreux documents confirmant l’acte de générosité de la duchesse Constance.

La commanderie templière est, à l’origine, la « tête » d’un domaine, de biens divers, de bénéfices appartenant à l’ordre dans une région donnée. C’est la résidence du commandeur, chevalier ayant déjà fait ses preuves en Terre Sainte, ou impropre au combat. Il est délégué par le chapitre pour exploiter les terres, diriger les vassaux, organiser l’activité commerciale (foires et marchés), percevoir les dîmes et bénéfices pour le compte de l’ordre.

Les commandeurs sont d’habiles administrateurs. Non seulement ils mettent les biens en valeur, mais ils savent les agrandir.

Bientôt des contestations surviennent. Une charte de 1207 règle un conflit intervenu entre les templiers et Harscoet de Retz à propos d’une chaussée de Pornic. On y voit aussi que ce seigneur avait créé des difficultés aux templiers pour la foire des Biais qui se tenait alors le dimanche précédant l’Ascension.

Le cartulaire des Sires de Retz, d’autres documents conservés aux archives de la Vienne, font état de nombreux différends s’élevant par la suite entre les templiers et les seigneurs de Retz.

Les possessions templières au Pays de Retz

Il est vrai qu’en quelques décennies les chevaliers avaient considérablement augmenté leurs possessions. Outre le domaine de Saint-Père en Retz, ils avaient des biens dans la seigneurie de Machecoul ; à Pornic, où s’élevait au bord de la mer la maison du Temple, rebâtie en 1225 ; à Bourgneuf, où on signalait le Val des templiers ; à Saint-Hilaire de Chaléons, où se trouve le village du Temple ; à Frossay, les immenses prairies du Temple et d’autres propriétés. Leur juridiction s’étendait en vingt-quatre paroisses du Pays de Retz.

La puissance templière

En moins de deux siècles, l’ordre du Temple allait devenir le plus formidable organisme diplomatique, économique, bancaire de l’époque.

Subvenant non seulement aux besoins de sa « milice du Christ » pour la défense de la Terre Sainte, il prêtait aux pèlerins, aux seigneurs et aussi aux rois et aux papes.

Il y a une part de mystère dans cette extraordinaire ascension. Financiers internationaux avant l’heure, les templiers avaient sans doute utilisé des méthodes bancaires et commerciales, apprises en Orient, et inconnues en Europe moyen-âgeuse.

Quoi qu’il en soit, cette réussite n’avait pas manqué de susciter des inimitiés et des convoitises dont l’ordre fut victime.

La fin des templiers

En 1307, Philippe le Bel, grand monarque mais cupide et sans scrupule, qui avait déjà persécuté les banquiers juifs et lombards, commença le procès des templiers.

Accusés des pires forfaits, de turpitudes ignobles, torturés par l’inquisition, les dignitaires du Temple furent envoyés au bûcher en 1314. Ce procès restera une tache dans l’histoire de la royauté et dans celle de la papauté.

Philippe le Bel s’appropria les richesses mobilières du Temple et céda les possessions immobilières à l’ordre des Hospitaliers, contre beaucoup d’argent.

L’ordre des Hospitaliers

L’ordre des Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem, contemporain de celui du Temple, fut fondé pour accueillir et soigner les pèlerins de Terre Sainte dans des hospices et hôpitaux, d’où son nom.

Il devint par la suite, et par la force des évènements, un ordre militaire, comme celui du Temple. Il a une longue et prestigieuse histoire.

Après la chute de Saint Jean d’Acre en 1291, les hospitaliers s’installèrent à Chypre, puis à Rhodes et enfin à Malte dont ils conservèrent le nom. Chassés par Napoléon, ils se réfugièrent à Rome. L’ordre de Malte existe toujours et ses activités charitables - on dit maintenant caritatives - s’exercent dans le monde entier, en particulier au bénéfice des lépreux.

Les hospitaliers aux Biais

Au XlV° siècle, l’ordre des Hospitaliers prend possession de la commanderie des Biais et de ses dépendances. Par une abréviation utilisée à l’époque le « Temple des Biais » devient « l’hôpital des Biais ». En 1405, Jean V, duc de Bretagne reçoit : « l’humble requeste de religieux et honeste frère Girard de Foulgereules, commandeur de l’hospital des Bihaers » qui sollicite l’autorisation de reporter la foire des Biais, du cinquième dimanche après Pâques au jeudi précédant, les marchands : « se veulent à présent délesser et se abstenir doresenavant de ne fréquenter èsfoires et marchez au jour du dimanche ... ».

Jean V, en vertu : « ... des droiz et souverainetez royaux et duchéaux nous appartenant et non à autres... » accorde au commandeur le droit de tenir ladite foire : « aux Bihaers, situés près nostre ville de Saint-Père en Raes, lesdits fondés par nos prédécesseurs, que Dieu absole, le jeudy après le dimanche de Cantate et non le jour du dimanche que l’on chante en sainte église Vocem jucunditatis ».

En 1438, les commandeurs hospitaliers de Saint Jean de Nantes et de Coudrie réclament l’annexion des Biais à leur juridiction.

L’affaire est examinée à Rhodes par le chapitre général et le 26 novembre 1440, le Grand-Maitre, Jean de Lastic, rend une sentence suprême rattachant la commanderie des Biais à la commanderie majeure de Coudrie.

Par la suite, les deux établissements furent placés sous le gouvernement du Grand Prieur d’Aquitaine, établi à Poitiers, et leurs archives concentrées dans cette ville.

Une déclaration de 1679 décrit le domaine : « La maison, commanderie et seigneurie des Biers consiste en une chapelle couverte d’ardoises, une maison y joignant composée d’une chambre basse et une chambre haulte au dessus, deux autres chambres haulte et basse joignant ledit corps de logix, deux autres chambres basses servant l’une de cellier, l’autre d’escurie, et deux autres logements couverts de tuiles, le tout se joignant, avec un jardin au derrière et un petit pastureau, le tout contenant cinq boisselées de terre ». Autour s’élevaient des bois et s’étendaient des terres labourées, des vignes et des prairies, « le tout contigu et clos de fossés, contenant ensemble 341 boisselées, la pièce du champ de foire de Saint-Père en Retz et 176 boisselées de taillis, en Chauvé les terres de la Noue et du bois des Biers, aux Moutiers, près le village des Sables, 48 aires de marais salants » etc...

Les vassaux devaient avoir une croix sur leurs logis, pour marquer la juridiction. Ils s’exemptaient ainsi de certaines dîmes envers les recteurs. Les rentes qu’ils devaient au commandeur consistaient en : « argent, blé, avoine et seigle, en cire et chapons, et en dîmes de grains, d’agneaux et de lin ».

Le commandeur pouvait exercer son droit « de faire, une fois l’an, les nouveaux mariés de Saint-Père en Retz, lutter d’adresse en courant et frappant la quintaine ».

La Révolution

Jusqu’à la Révolution, les Biais furent propriété des hospitaliers. Le dernier commandeur, René Anne Hippolyte de Brilhac se retira vers 1790 et le domaine fut administré par les deux fermiers généraux de Coudrie, Joseph Tomazeau et Pierre Cormier. Il fut affermé en 1791 à un particulier, François Lecomte.

Notons, pour la petite histoire, que Joseph Tomazeau ayant rallié les insurgés royalistes du Pays de Retz, eut quelques ennuis avec Charette, à propos d’une belle amazone. Capturé par les républicains, il périt, fusillé avec elle, en janvier 1794.

L’ordre de Malte fut supprimé, en France, par Napoléon. Ses biens furent attribués en grande partie à l’ordre de la Légion d’honneur, nouvellement créé.

Dans l’état des biens formant la dotation définitive de la 12° cohorte de la Légion d’honneur, en date du 4 brumaire de l’an 14 (26 octobre 1805), nous trouvons le domaine des Biais et les prés du Temple de Frossay, les autres dépendances ayant été vendues comme bien nationaux.

En 1809, les Biais sont affermés à Joseph Sicard et finalement vendus par l’ordre impérial de la Légion d’honneur, le 20 janvier 1810, à René Marteau, rentier à Nantes, pour 17 000 F.

Aujourd’hui, rien ne distingue la maison des Biais des fermes qui l’entourent, sinon que les murs du bâtiment ancien ont plus d’un mètre d’épaisseur.

La croix de Malte figure au nord de la maison principale et une croix templière, perdue dans du feuillage, surmonte une colonne de pierres, très ancienne, qui sert d’appui à une pompe.

La chapelle, dédiée à Saint-Nicolas, a complètement disparu. On y voyait un bénitier de grandes dimensions, fort curieux, creusé en forme de cœur.

La relique de la Vraie Croix

Mais on vénérait, dans cette chapelle, une relique autrement précieuse : un fragment de la Vraie Croix, apporté de Terre Sainte par les templiers. Après les reliques de Baugé et de N.D de Paris, c’est la plus importante des parcelles qui existent en France.

Elle consiste en deux morceaux d’environ cinq centimètres de longueur et de sept millimètres d’épaisseur, disposés en croix. Une inscription, sur une petite bande de parchemin, collée sur le bras droit, porte, en lettres gothiques, l’inscription : « Vera Crux Christi ».

A l’origine, elle était placée horizontalement dans un reliquaire de bois, revêtu de feuilles d’argent. En 1854, la relique fut mise dans le socle d’une croix d’argent, renfermant une seconde parcelle de la Vraie Croix.

Vénération de la relique

Durant des siècles, la relique fut offerte à la vénération des fidèles le mardi de Pâques. Cette ostention attirait des foules considérables. On y venait non seulement des paroisses voisines, mais encore de Bretagne, du Poitou, de l’Anjou. Un document daté du 6 avril 1686 note que, ce mardi de Pâques, l’affluence fut telle que les pèlerins défilèrent durant plus de cinq heures dans le petit sanctuaire.

Cette foule de fidèles attirait bien entendu de nombreux marchands sur lesquels le commandeur levait des droits, en particulier un droit de bouteillage sur les marchands de vin.

Enlèvement de la relique

Par deux fois on tenta d’enlever la relique. En 1664, un desservant de la chapelle, nommé Gouraud, en conflit, sans doute, avec le commandeur, s’était retiré à Saint-Père en Retz emportant les ornements et le reliquaire.

Le commandeur Petit de la Guerche dut l’assigner devant l’officialité de Nantes, pour obtenir restitution.

L’assignation, rédigée par Cosson, huissier à Frossay, mentionne que : « messire Jean Gouraud s’est ingéré, par une irrévérence profane, d’oster et enlever de la chapelle tous les ornements d’icelle et les saintes Reliques de la Vraie Croix de N. S qui y est de tout temps immémorial et icelles emporter ce dit-on dans sa maison (...) ce qui est sacrilège, tout à fait d’une homme (...) plus athée que chrétien. Par le moyen duquel enlief, profanation et irrévérence, le seigneur commandeur est notablement intéressé, pour l’honneur de Dieu et la dévotion des peuples, qui venaient de toutes contrées, en grande abondance, à l’adoration de la dite Sainte Croix ».

Menacé de contrainte par corps et de sévères amendes, Gouraud, deux jours avant le procès, remit les ornements et la relique à « noble et discret » messire Pierre Doyle, recteur de Saint-Père en Retz.

En 1772, le commandeur Hippolyte de Brilhac, qui résidait plus souvent à Coudrie qu’aux Biais, fut indisposé par certains désordres qui se produisaient lors des pèlerinages. Constatant d’autre part que la chapelle menaçait ruine, il fit fermer le sanctuaire et transporter la relique à Coudrie.

Cet enlèvement souleva une tempête dans le pays, des protestations s’élevèrent de toutes parts. La population de Saint-Père en Retz s’agita et son recteur, Maurice Cailleteau, entreprit de faire revenir le commandeur sur sa décision. Il fit patiemment son siège durant deux ans et obtint satisfaction. Hippolyte de Brilhac fit réparer la chapelle, la relique y reprit sa place et les cérémonies continuèrent leur cours traditionnel jusqu’à la Révolution.

En 1793, la commanderie de Coudrie fut pillée et dévastée. Celle des Biais devint comme nous l’avons vu plus haut, propriété nationale.

La relique, menacée à différentes reprises, échappa, par miracle, à la fureur révolutionnaire. En 1791, elle fait l’objet d’une délibération du district de Paimbœuf qui attend, « pour statuer sur sa destination, que l’assemblée Nationale se soit prononcée sur le sort des biens des chevaliers de Malte ».

Elle fut remise au curé de Saint-Père en Retz vers 1792 et traversa le reste de cette période troublée sans dommage.

Au début du siècle, elle était encore offerte à la vénération des fidèles plusieurs fois par an.

Aujourd’hui, elle est toujours à Saint-Père en Retz, conservée par le curé de la paroisse qui en est le dépositaire.

D’après la tradition, la Croix du Christ fut retrouvée par sainte Hélène. En 326, la mère de l’empereur Constantin alla en Palestine et mit tout en œuvre pour rechercher l’instrument de la Passion. Elle organisa des fouilles autour du sépulcre, dont on savait que l’emplacement était marqué par une statue de Jupiter, érigée par l’empereur Hadrien. Non loin, on découvrit dans une fosse, comblée de débris, trois croix, dont celle du Christ, qui portait encore des fragments de l’écriteau « I.N.R.1 », saint Macaire, évêque de Jérusalem, l’authentifia par des miracles et la conserva dans une église que sainte Hélène fit construire à l’emplacement de la découverte.

Plus tard, elle tomba aux mains des Perses auxquels elle fut reprise par l’empereur d’Orient, Héraclius, qui la rapporta triomphalement à Jérusalem, en 630.

Le bois sacré échappa aux Arabes qui envahirent la ville en 637. Après la création du royaume Franc, en 1099, il fut divisé en petites parcelles et emporté dans différentes villes de la chrétienté (en Italie et en France), notamment par les croisés, mais aussi par les chevaliers du Temple et de l’Hôpital.

On a beaucoup glosé sur les reliques de la Croix.

Il n’en reste pas moins que le vestige sacré de Saint-Père en Retz, apporté de Terre Sainte aux Biais, par les templiers, imprégné par des siècles d’adoration et de prières, demeure un souvenir infiniment émouvant et respectable.

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