Saint-Brévin durant la Révolution

dimanche 11 juillet 2010, par André Duru +


A l’aube de la Révolution, Saint-Brevin est une commune en déclin. Les sables envahissent les terres cultivables et les rendent stériles. La population a diminué. Des familles de laboureurs ont quitté le pays. Les fonctionnaires du Marquisat de la Guerche, sénéchal, procureur fiscal, notaires etc... sont, depuis longtemps déjà, installés à Paimbœuf où ils deviennent les cadres de la nouvelle administration.


Seule la rade de Mindin est vivante et active. Les navires y stationnent pour s’alléger sur des barges avant de remonter la rivière vers Paimbœuf ou Nantes. Mais ce trafic n’apporte pas grand’chose à Saint-Brevin. Il occupe seulement les agents de la douane et aussi, sans doute, un certain nombre de contrebandiers.

La commune, du fait de sa situation excentrique, à l’écart des grandes routes, vit repliée sur elle-même. L’écho des événements qui secouent la France arrive ici bien atténué.

Le Brevinois est un homme tranquille. Il travaille dur, il est économe et il a un sens aigu de ses intérêts. Il n’aime pas les impôts ni le service militaire. Il est attaché à sa religion, à sa terre, à ses coutumes. Il s’intéresse davantage au prix du blé qu’à la politique, mais il accueille avec faveur les réformes devant lui apporter une vie meilleure et une plus grande justice.

Les notables brévinois

Le recteur Moret de La Touche jouit d’un prestige certain. A Saint -Brevin depuis 1785, il a remplacé l’abbé Bodet - dont nous reparlerons - démissionnaire pour des raisons de santé. Moret a présidé à l’élection du premier maire, Claude Rousseau, le 3 février 1790. C’est un homme curieux, il ne fera rien comme ses confrères des paroisses voisines, et, s’il n’a pas la vocation du martyr, il rendra finalement de grands services à la commune.

Claude Rousseau, fils « d’honorable homme, Maître C. Rousseau, bourgeois de cette paroisse... » est un propriétaire aisé, membre du « Général » depuis plusieurs années. Il possède l’instruction et l’expérience nécessaires pour diriger la commune.

Damien Bouteau, qui lui succédera, est un meunier madré. Il sait rendre service et jouit de l’estime de la population.

René Mercier, « fils du tailleur d’habits, honnête homme Pierre Mercier », est doué d’une forte personnalité. Secrétaire-Greffier de la Municipalité, il sera élu maire en décembre 1792. Son entregent et son sens des responsabilités en feront l’homme des situations difficiles.

Le décor étant planté et les personnages en place, nous allons maintenant évoquer les principaux événements qui marquèrent Saint-Brevin et ses environs, durant ces années dramatiques.

Espoirs et désillusions

Le 23 janvier 1790, le recteur Moret, du haut de sa chaire, rappelle à ses paroissiens qu’il a prêté le serment civique, le 14 juillet dernier, de remplir les fonctions de son ministère, d’être fidèle à la nation, à la loi, au Roy et de maintenir la Constitution décrétée par l’Assemblée Nationale. Il précise « ... qu’il persiste toujours dans les mêmes sentiments... », chante le Veni Creator et célèbre la messe.

La Municipalité rassemble la population pour l’informer de ses droits nouveaux. On lui annonce la suppression de la noblesse, des dîmes qui lui étaient dues, la confiscation de ses biens et de ceux du clergé qui deviennent biens nationaux. René Mercier note que... « le peuple est pénétré de joie en se voyant ainsi affranchi et devenu libre ».

Les Brevinois prennent les choses à la lettre et mènent leurs bestiaux pacager sur les terrains qu’ils réclamaient, l’année précédente, dans leur cahier de doléances.

Mais les choses ne sont pas si simples, car ces terres sont de nouveau afféagées (louées) à des personnages, étrangers à la commune, mais bien placés près de la nouvelle administration. C’est ainsi qu’un certain Me François Legras, avocat, afféagiste de biens en la commune, adresse au District de Paimbœuf une plainte signalant que : « les habitants ne cessent de faire journellement des incursions dans ses afféagements, qu’ils mettent leurs bestiaux dans les prés, menacent de s’emparer des récoltes lorsqu’elles seront mûres et qu’ils lui causent un tort considérable... ».

Le District réagit sévèrement et le 11 juin, il somme la Municipalité de : « faire cesser ces voies de fait ( .. ) qui sèment le germe de l’insurrection et portent le peuple à la révolte (..) de dénoncer les instigateurs de ces troubles pour les constituer prisonniers et punir... ».

En septembre, nouvelle mise en garde par le Procureur Syndic : « Les dégradations se renouvellent ( .. ) on me dénonce des dévastations ( .. ), des propos séditieux, tenus en pleine auberge, dimanche dernier, par un particulier de votre paroisse (..) Il est surprenant que la connaissance de ces faits me parvienne par des voyes étrangères ( .. ) Que dois-je penser de votre silence ?... ». Et la lettre se termine par la menace d’envoyer des troupes, aux frais de la Commune, pour punir les coupables.

La Municipalité qui, jusqu’alors, a temporisé, requiert la maréchaussée de Paimbœuf et se transporte avec elle dans les villages - en particulier à la Prinais et à la Grand’Ville - pour rétablir l’ordre. Mais elle défend ses administrés auprès du District en arguant que les terrains en cause sont des biens communs sur lesquels les villageois ont droit d’usage. On consulte Baco, avocat Nantais et député à l’Assemblée Nationale.

La Garde Nationale

Le 14 juillet, on organise la Garde Nationale. Elle est composée de 26 volontaires. Jean Mercier en est le commandant et François Racinoux, le capitaine. La désignation des officiers s’est faite sans problème. La garde a un comportement sérieux et belle allure.

Il n’est est pas de même à Saint Père en Retz où un personnage, candidat malheureux au commandement, inonde le District de réclamations, dénonçant à tort ou à raison le désordre qui règne dans la garde locale : « Ils sont allés hier soir faire des sottises au manoir de la Gruais, ils étaient déguisés en diables, ils ont bu le lait que la servante venait de tirer et ont fait dans le pot ce que le respect me dispense de nommer... ».

Le début des troubles

En 1791, les choses deviennent plus sérieuses. Le recteur de Saint -Michel, Perrin, qui a refusé le serment et Lacombe, recteur de Corsept qui, après avoir prêté le serment, s’est publiquement rétracté, ont de graves ennuis. Le Procureur-Syndic du District convoque les Grands Electeurs pour désigner les curés constitutionnels de douze paroisses (dont Paimbœuf, Corsept, Saint-Michel, Pornic), ce qui n’ira pas sans difficultés. Les « intrus » seront mal acceptés ou refusés par les paroissiens, leur arrivée marquera le début des troubles dans les campagnes.

A Saint-Brevin, rien de tel. Moret a été assez convaincant pour faire admettre sa position à la majorité de la population. Il continue à assurer son ministère sans problème.

La fuite du Roi

En juin, c’est l’équipée de Varennes. René Mercier note que : « . .. la fuite du Roy a causé une grande sensation parmi la population... ».

Le Procureur-Syndic adresse la lettre suivante, le 18 juin, aux membres de la Garde Nationale : « Malgré que notre Roi soit rentré au milieu de nous, nous ne laissons pas d’avoir besoin de vigilance. Nos ennemis ont encore des espérances (..), nous sommes persuadés, Messieurs, que vous êtes trop bons patriotes pour vous refuser à donner main forte à votre municipalité (..) pour l’arrestation des mauvais citoyens qui s’embarquent journellement à Saint Brevin pour passer de l’autre côté de la rivière. C’est le moyen de déjouer les manœuvres aristocratiques... ».

Le 13 novembre, nouvelles élections, Damien Bouteau devient maire en remplacement de Claude Rousseau.

Les Recteurs et les Curés

En 1792, c’est la guerre et la chute du trône. L’administration révolutionnaire durcit ses positions. Les prêtres nonjureurs sont arrêtés ou déportés. La tension monte dans la région, les incidents se multiplient. A Saint- Viaud, lors de l’enterrement de Marie Pilorge, le maire et la famille de la défunte refusent l’assistance du curé constitutionnel. Ils le chassent de l’église et le maire lui dit : « d’aller se faire foutre... », ce qui lui vaudra un mandat d’arrêt.

A Corsept, c’est une autre histoire. Le recteur Thomas Lacombe, emprisonné à Nantes, a été remplacé par un vieux Bernardin de l’abbaye de Buzay, nommé Verdun. Malade et incapable d’assurer son service, on lui envoie comme vicaire, l’abbé Lemellec qui s’est signalé à Vallet par son ivrognerie. On espère qu’il s’amendera à Corsept où le vin est moins bon. Hélàs ! il n’en est rien. Lemellec est en état d’ébriété perpétuel, il scandalise la population.

Le Père Verdun adresse une plainte au District, dénonçant son vicaire : « qui ne cesse de le déshonorer, lui et sa servante par les propos les plus infâmes, il la frappe et la force à lui donner du vin avant sa messe ( .. ), qu’il lui a bu au moins quarante cinq bouteilles de vin, tant blanc que rouge... ».

Les commissaires du District, assistés du maire de Corsept, se réunissent et envoient chercher Lemellec pour comparaître « séance tenante ». Il arrive une heure plus tard « dans l’état de la plus crapuleuse ivresse... » soutenu par deux gendarmes. Interrogé... « sur la nature des plaintes portées contre lui, il a répondu qu’il se foutoit de Saint Pierre comme de Saint Paul et de la Constitution, et autres propos analogues à son état... ».

Outrés, les commissaires arrêtent « que le sieur Lemellec seroit de suite mis dans une barge et déposé sur la côte nord de la Loire... ».

Quant au recteur Lacombe, après un long séjour dans les prisons nantaises, il sera embarqué le soir du 16 novembre 1793 avec 84 autres prêtres dans une sapine que l’on coulera en face de Cheviré.

Bien qu’âgé de 68 ans, Lacombe, habile nageur, réussit à défaire ses liens et à s’échapper. Il fut recueilli par les matelots de « L’Imposant », mouillé dans le fleuve, avec deux autres ecclésiastiques. Carrier ayant appris ce sauvetage réclama les trois prêtres. Le lendemain soir ils furent rejetés à l’eau, le nécessaire étant fait pour qu’ils y restent.

L’abbé Bodet, ancien recteur de Saint-Brevin, prédécesseur de Moret, après avoir été abominablement torturé, finit ses jours dans cette noyade du 16 novembre.

Comme l’a écrit Jarnoux, la Loire servit de linceul à ces martyrs.

Le marché noir

La disette menace et le marché noir s’installe. Le 12 août, la municipalité brevinoise s’inquiète de la raréfaction du grain et dénonce le trafic qui va laisser la commune sans pain. Le maire, Bouteau, donne pouvoir : « à tous citoyens d’arrêter toute personne qui fait la circulation des grains et fariniers non munis des certificats réguliers ».

Mais le 16 novembre, le même Bouteau est pris ... la main sur les sacs. L’inspecteur des douanes, Eustache Debourge le surprend, à Bodon, embarquant clandestinement des sacs de grains et ... « mû par son zèle patriotique et pour déjouer les projets des accapareurs... » lui dresse un procès-verbal circonstancié et soigné. Bouteau y laissera sa place de maire.

Le 9 décembre, René Mercier est élu maire par 71 voix sur 112. Il note, dans une sorte de chronique qu’il tiendra irrégulièrement, que : « le peuple se divise en plusieurs opinions. Les nobles quittent la France, beaucoup de communes sont sans prêtres, quelques uns restent, celà devient un schisme. La monnoie qui est en règne est les assignats qui commencent à perdre leur valeur, quoique forcé de les prendre sous peine de mort... »

L’insurrection

Et c’est 1793, « l’année de la grande épouvante ».

Louis XVI est exécuté le 21 janvier. En février, la Convention décide la levée de 300.000 hommes. C’est l’étincelle qui met le feu aux poudres. Les paysans refusent le tirage au sort. Des émeutes éclatent dans toute la région. Les insurgés veulent des chefs, ils obligent des nobles, officiers de métiers, à se mettre à leur tête. Ils envahissent Bourgneuf et Machecoul où un robin royaliste, Souchu, organise un abominable massacre.

Paimbœuf est attaqué sans succès le 12 mars. Pornic tombe le 23 ; reprise dans la nuit, mais reconquise par Charette le 27, la ville restera aux mains des « Paydretz » jusqu’au 26 avril. Les combats sont sanglants, les représailles atroces.

Savary et Mercier

Les insurgés font la loi dans l’intérieur du Pays de Retz. Seules les communes du littoral restent dans l’orbite républicaine. A Saint-Brevin, l’inquiétude est à son comble. La commune est protégée par la présence de la frégate « La Capricieuse » mouillée à quelques encâblures de Mindin. Cette unité a un équipage de 300 hommes, renforcé d’un important détachement d’infanterie, elle est armée de 50 bouches à feu. Son commandant, Savary, est un officier énergique. Investi par le Ministère de la Marine d’une mission de surveillance des côtes depuis La Rochelle jusqu’à l’estuaire, il reçoit des ordres contradictoires de Paris, de Nantes, de Paimbœuf. Tout le monde commande, mais, conscient de ses responsabilités et du poids qu’il représente dans la défense de l’estuaire et de Paimbœuf, il reste à Mindin. Ses hommes participeront à la défense de Paimbœuf et de Pornic.

Le maire, Mercier, est en relation permanente avec le District. Voici quelques extraits de cette correspondance :
1 - Le 13 mars « on nous a rapporté que les ennemis sont assemblés entre Frossay et Saint Viaud, environ 3000 hommes, que le juge de paix et le curé de Frossay ont été massacrés ( .. ). Nous ne sommes point en sûreté sans armes, que des fourches et autres outils (...) il nous faut des fusils, nous servons la même patrie, nous devons partager nos forces pour vaincre... ».
2 - Le 24 mars « on nous rapporte que les brigands entrés hier à Pornic ont été détruits ( .. ), les cadavres sont épars de toutes parts. On demande des forces à Pornic... ».
3 - Le 26 mars, il signale que sur 10 ou 12 moulins de l’autre côté de l’eau, le pavillon blanc a été mis au bout des vergues et demande ce que celà signifie. Les insurgés sont en effet maîtres de la rive droite, du Croisic, de Guérande et du fort de Ville-ès-Martin.
4 - Le 27 mars, Savary débarque à Saint-Nazaire, chasse les royalistes et détruit une batterie qui menaçait sa frégate. Il demande au District d’envoyer à Mindin les corsaires « sous embargo » à Paimbœuf, pour l’aider à défendre l’estuaire contre les navires anglais qui croisent au large.
5 - Le 4 avril, Mercier signale que les brigands sont toujours sur Pornic : « si on ne prend pas des moyens pour éviter leur marche, nous voilà peut-être sous deux jours, réduits à la plus cruelle misère... »
6 - Le 10 mai, Saint Père en Retz, attaqué par les insurgés de Chauvé, demande du renfort. Mercier envoie une partie de la Garde brévinoise.
7 - Le 15 mai, il rend compte que deux canons sont en place au fort de Mindin, il les fait garder par six hommes qui n’ont que des fourches, les fusils étant aux mains des gardes partis à Saint Père en Retz « ... Nous ne pouvons garantir la batterie avec une pareille garde... »
8 - Le 21 mai, Saint Père en Retz demande le maintien des auxiliaires de Saint- Brevin : « jusqu’au complet rétablissement de l’ordre qui est loin d’être aperçu ( .. ), les brigands ont un camp au Bois Brûlé et forment un cordon du Moulin Crobin jusqu’à Frossay... »
9 - Le 27 mai, Poulain, commandant les forces de Saint Père en Retz, écrit au District qu’il se porte malade car : « il est très malheureux qu’on laisse dans ce pays-cy les défenseurs de la patrie sans souliers, sans bas et sans culotte. L’humanité pâtit de voir ces pauvres malheureux et j’ai pris sur moi de les laisser coucher plutôt que de voir des soldats de la République faire le service nus comme des vers (...) Jetez citoyens un oeil de compassion... ».
10 - Le 28 mars, le District écrit à Savary : « Nous apprenons avec plaisir que vous avez chassé les insurgés de Saint-Nazaire ; faut-il lorsque vous nous annoncez des succès que nous n’ayons que des revers à vous apprendre ? Dès que l’ennemi a su que vos canonniers et soldats avaient quitté Pornic, qu’il l’a investi et pris malgré une canonnade très vive, ces gens fanatisés ne craignent nullement l’explosion du canon et deviennent dangereux par cette espèce d’intrépidité. Le pays (...) a été livré au pillage et aux flammes, ils ont cruellement assassiné tous ceux qui ont tombé sous leurs mains (... ). Si le danger devenait plus pressant, nous aurons recours à vos moyens ( .. ) même si cette demande nuit à vos projets de garder Saint-Nazaire ( ...), nous croyons que vous ne balancerez pas entre Paimbœuf et Saint-Nazaire. Il existe au fort de Mindin deux canons de 18 (...), nous vous engageons, citoyen, à les faire enlever ou bien les ensabler le plus près de l’eau, parce que nous ne doutons point que les insurgés s’emparent bientôt de la côte de Saint Brevin. » .

Saint-Brévin envahi

C’est le 16 juillet que la commune est envahie. A l’approche des insurgés, une partie de la population se réfugie sur la frégate. Le 17, Mercier explique au District que « le commandant Savary a pris toutes les précautions (..) dans l’espace de trois quarts d’heure tous les citoyens ont été à bord ». Les « Paydretz » enlèvent du blé, du fourrage, des outils de labour, mais ne cherchent pas le combat. Lorsque le commandant Boisselier, à la tête d’une partie de la garnison de Paimbœuf et d’un détachement de la frégate arrive sur les lieux, les insurgés se sont retirés.

Les hommes de La Cathelinière font, par la suite, des incursions nocturnes : ... « ils pillent, brisent quelques vitres, enfoncent des portes de maisons de patriotes .... » que Mercier a prudemment envoyés à Paimbœuf, mais on ne signale pas d’assassinat sur le territoire de la commune.

En septembre, un détachement républicain vient enlever le peu de blé que les royalistes ont laissé.

L’insécurité est totale dans la région. On se bat périodiquement à Corsept, à Saint- Père en Retz où le maire, Debucant, devient fou et tente de se suicider. La population pillée par les uns, réquisitionnée par les autres, s’efforce de plaire à tout le monde.

Menaces du District

Cette situation durera et les terribles menaces du District, le 11 décembre, n’y feront rien : « nous devons dire avec douleur que répandre le sang est l’épargner ; les malheureux égarés de notre arrondissement doivent être exterminés eux et leurs femmes si l’on veut mettre fin à une guerre aussi cruelle ... ».

Le 2 pluviose an II (21 janvier 1794), le District
« Considérant les dangers qui résultent de la non-inhumation des cadavres dont la terre est jonchée dans plusieurs cantons au District et le long de la rive gauche de la Loire (...), ce qui rend les cadavres infects de nos ennemis plus dangereux que ne l’ont jamais été leurs nombreuses cohortes,
Considérant que déjà un air corrompu se fait sentir (..) et sème autour de nous les maladies les plus cruelles d’une manière effrayante et que le mal s’accroît ( .. ),
Arrête que les Municipalités du ressort sont de nouveau appelées à la stricte exécution de la proclamation ( .. ) de faire inhumer les cadavres au moins à cinq pieds de profondeur... ».

Sa situation excentrique, à l’écart des points sensibles de l’insurrection, permit à Saint-Brévin d’échapper à des drames dont la lecture de ce qui précède permet de mesurer l’ampleur.

L’Union

Mais la population brévinoise eut aussi la sagesse de s’unir autour d’un grand maire. Mercier sut la défendre contre les excès des uns et des autres et aidé de Moret la maintenir en dehors des positions extrêmes qui conduisent immanquablement au malheur.

Et c’est précisément le nom de l’Union que choisit la commune, le 9 nivôse an II (29 décembre 1793), pressée par le Directoire de remplacer celui de Saint-Brévin : « nom de l’ancien régime joint à la superstition... ».

Le sort des responsables municipaux est loin d’être enviable. Comme nous l’avons vu plus haut, Debucant, maire de Saint Père en Retz, est devenu fou, il a du être désarmé par son conseil et conduit au District : « afin de lui administrer les remèdes convenables à son délire. ». Le maire de Saint Michel, Jacques Baconnais, sera assassiné par les rebelles, quelques mois plus tard.

Soumis à d’innombrables pressions venant du District et aussi des insurgés, le maire Mercier et le curé Moret feront face avec patience et courage.

Le ler nivôse de l’an II (27 décembre 1793), Carrier, représentant du peuple pour le département, destitue tous les administrateurs et le Procureur-Syndic de Paimbœuf « qui ont fait preuve d’incapacité en laissant envahir le District par les brigands. ». Il nomme Agent National pour le District de Paimbœuf, le citoyen Boulay, « le charge d’établir des comités de surveillance et l’autorise à remplacer les municipalités dont le civisme ne serait pas à toute épreuve ».

La prise de Toulon célébrée à l’Union ci-devant Saint-Brevin

Dès son arrivée à Paimbœuf, Boulay donne des ordres pour que soit célébrée, le 20 nivôse, dans tout le District, une grande Fête Nationale en l’honneur de la prise de Toulon.

Le maire, René Mercier, soucieux de conserver à notre commune sa bonne réputation républicaine, fait bien les choses. Il mobilise « la Garde Nationale et généralement tous les citoyens afin que cette journée soit la destruction des ennemis de la République ».

Ce fut en effet une grande fête, si l’on en juge par le procès-verbal qu’il adresse, le lendemain, à l’Agent National Boulay : _ « Mon cher camarade, la journée d’hier a été une grande joie pour tous les habitants de l’Union. Tous y ont contribué par la joie, citoyens, citoyennes, vieux, jeunes ne faisaient qu’un même accord. Pour mieux dire, de ma vie je n’ai vu un pareil divertissement se faire dans notre commune. Tout le monde s’est embrassé aux cris de « Vive la République, Vive la Montagne, Vive les Sans-Culottes ».
Toute la société, après avoir dîné, a passé le reste de la iournée à danser autour de l’Arbre de la Liberté. A cinq heures du soir, les citoyens se sont rendus chacun à leur poste pour y faire le service.
Quatre barriques de vin se sont bues dans la journée,
Quatre cents livres de viande et soixante dix pains de douze livres ont été mangés au dîner, le tout pris chez les brigands.
Ainsi, tu vois bien, par ce moyen, que tous les habitants de notre commune ont assisté.
Nous avons encore eu une grande satisfaction, c’est d’avoir vu se joindre à nous les braves citoyens du « Jean Bart » en station à Maindin, qui ont contribué de leur joie au divertissement.
L’hymne de la Liberté a été plusieursfois répété. La journée s’est bien passée sans entendre la moindre dispute.
Union et Fraternité, mon ami et Vive toujours la République.

Signé : René Mercier, maire »

Jours moroses

Mais cette joie, un peu forcée semble-t-il, est de courte durée, les réquisitions continuent. Le 2 pluviôse, 363 hommes de troupe arrivent dans la commune, on les loge au fort de Mindin, à la Guerche, au bourg, chez l’habitant, pour éviter l’occupation de l’église. Leur ravitaillement pose de multiples problèmes. Mercier intervient pour que les troupes reçoivent la ration à Paimbœuf « pour éviter de décourager la population et de l’adjoindre aux brigands ».

En germinal, on procède à l’inventaire de l’église et tous les objets et effets précieux sont livrés à Paimbœuf, avec la deuxième cloche, qui sera envoyée à la fonte.

La commission militaire présidée par Lenoir, siège à Paimbœuf du 7 au 22 germinal (mars-avril 1794) et fusille 109 personnes de l’arrondissement. On trouve des habitants de Corsept, de Saint-Michel parmi les victimes mais aucun Brevinois ne figure sur la liste.

La fin de la Terreur

Mais dans ces ténèbres, une lueur d’espoir. Carrier est rappelé à Paris où ses innombrables crimes le feront décrèter d’accusation et condamner à mort.

Le 9 thermidor (27 juillet 1794) Robespierre tombe. Il sera guillotiné le lendemain.
La France respire.
Des voix modérées - qui s’étaient tues prudemment durant la Terreur - se font entendre. La Société Populaire Régénérée de Paimbœuf vote une adresse à la Convention Nationale qu’elle appelle à la justice et à la modération. Dans le style boursouflé de l’époque, elle stigmatise tous les extrémismes, elle dénonce le système de terreur qui a régné dans la région et les malheurs qui en ont résulté : « des flots de sang ont coulé, il y a eu des milliers de victimes de tout âge, de tout sexe ( .. ). La Loire a pu les engloutir, mais elle ne pourra jamais laver la tache que de pareils forfaits impriment dans l’histoire de la Révolution... ». Elle invite la Convention « à prendre des mesures sévères contre les seuls ennemis, les brigands de la Vendée et contre eux seulement », mais à ne point écouter « les exagérés, les ultrarévolutionnaires qui veulent du sang au lieu de principe, de la terreur au lieu d’équité, de la morgue au lieu de la fraternité, l’inquisition au lieu de la liberté... », et elle termine en invitant la Convention : « à conserver ce sentiment qui élève l’homme, qui seul est une lumière : l’Humanité. »

Le 20 vendémiaire de l’an III (11 octobre 1794) Mercier certifie que tous les effets mobiliers de l’église ont été envoyés au District et qu’il ne s’y fait plus aucune fonction sacerdotale. Il ajoute avec un certain courage : « cependant le vœu de tous les citoyens de notre commune est de professer le culte catholique, en se conformant, toujours avec zèle, aux lois de la République. »

Et dans la commune, la vie continue. Il serait fastidieux de citer les incidents quotidiens qui, tour à tour, font perdre ou reprendre espoir à la population. Car l’insurrection n’est pas terminée, elle sera plus ou moins active jusqu’à la capture de Charette, en 1796, et se poursuivra même après, sous diverses formes.

Le réveil des ambitieux

Le grand danger est passé et déjà, certains notables qui se sont soigneusement tenus à l’écart durant les années dramatiques, commencent à critiquer René Mercier.

Le 17 brumaire de l’an IV (8 novembre 1795), l’assemblée communale se réunit pour élire l’agent municipal et son adjoint. Mercier est mis en minorité après trois tours de scrutin et Pitard est élu (14 voix contre 11).

Mais Pitard, effrayé par son succès, réfléchit. Il réalise les responsabilités qui vont lui incomber et, déclinant l’honneur qui lui est fait, refuse la place d’agent municipal.

Le courage des opposants n’est pas à la hauteur de leur ambition. Après un long débat, comme Pitard, ils se défileront les uns après les autres.

Finalement, on note dans le procès-verbal « que René Mercier et Claude Rousseau ne voulant pas laisser commune sans sujet pour l’exécution des lois, Mercier accepte la place d’agent et Rousseau celle d’adjoint ».

Le curé Moret en prison

Ensuite, c’est une période confuse, le registre des délibération est interrompu pendant deux ans, sans explication. Le curé Moret devient agent municipal en 1798, malgré la mésaventure dont il est victime en octobre 1797, que relate ainsi un Commissaire du District de Paimbœuf :
« Le curé de Saint Brévin vient de recevoir une leçon qui doit lui être profitable. L’affiche de sa dernière déclaration " Haine à la royauté et à l’anarchie, attachement et fidélité à la République et à la Constitution" placée dans l’église, se trouve arrachée. Averti par son juge de paix, avec invitation, à faire remettre cette affiche dans huitaine, elle se passe, point d’affiche. Second avertissement, seconde huitaine se passe, point d’affiche. Enfin le juge de paix fait son devoir. Cet entêté de curé est conduit en prison et condamné par le Tribunal Correctionnel à trois mois de prison et 500 livres d’amende. Ce second châtiment l’occupe plus, dit-on, que le premier, il est pourtant riche ».

En fait, ce n’est pas lui qui était riche, mais son neveu, Filleul, qui réalisa de fructueuses opérations sur les biens nationaux (ceux de la paroisse en particulier). Moret avait peut-être poussé trop loin l’esprit de famille et favorisé son neveu - qui devint maire en 1813.

L’abbé Moret se retirà en 1801, dans sa maison de Cordemais où il mourut quelques années plus tard. Un de ses successeurs a noté dans les archives paroissiales : « qu’il était tombé en enfance et avait, dans ses derniers jours, les idées les plus extravagantes : il s’imaginait toujours qu’on allait venir le chercher pour le sacrer archevêque de Tours ».

Saluons la mémoire de ce prêtre courageux qui resta à son poste durant la tourmente, administra les sacrements dans les conditions les plus difficiles et rendit d’éminents services.

Après Moret, Damien Bouteau - écarté des responsabilités municipales en 1792 - signe en qualité d’agent municipal, puis de maire jusqu’en 1812.

L’Arbre de la Liberté brisé

Le 26 thermidor de l’an VII (13 août 1799) nous trouvons sur le registre le curieux procès-verbal suivant : « Nous, agent de la commune de Saint- Brévin, certifions que l’Arbre de la Liberté, situé sur la place publique de ladite commune, a été rompu par le pied à la hauteur de quatre pieds par un vent impétueux, le 20e jour de thermidor, sur les six heures du matin, en présence de témoins ( .. ) ayant observé que l’intérieur dudit arbre était pourri dans l’ouverture de la rupture. En foi de quoi ... » etc...

Avec cet arbre brisé, la Révolution s’achève chez nous et dans toute la France, lasse des querelles sanglantes, du brigandage, de l’inflation qui l’a ruinée. Déjà l’« aura » du petit général Corse s’étend sur le pays. Ce sera bientôt le Consulat, l’Empire et l’histoire continuera avec son cortège de gloire, mais aussi de deuils et de larmes.

Notre vieille terre brévinoise aura traversé cette sombre période, comme l’a écrit René Mercier - et en grande partie, grâce à lui - « sans que le malheur des citoyens n’ait été conséquent ».

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