La redécouverte en mairie de Saint-Brévin-les-Pins de nombreux dossiers préservés concernant l’accueil des naufragés des routes de mai-juin 40, constitue un fonds exceptionnel.


Il y a soixante-dix ans, dans la nuit du 9 au 10 mai 1940, une pluie de bombes tombait sur les Pays-Bas et la Belgique, mettant fin à la longue veillée d’armes débutée le 3 septembre 1939, lors de la déclaration de guerre. Ces bombardements allaient déclencher l’offensive militaire allemande, et provoquer en s’étendant au territoire de la France, les plus importants mouvements de population jamais connus en un laps de temps aussi court. Connues sous le nom d’exode ou de débâcle, ces six semaines qui s’achèveront à l’armistice du 22 juin, sont un moment tragique dans l’histoire des populations civiles, pour la première fois confrontées à une échelle aussi massive et violente à la guerre. Ces semaines ont parfois été mises de côté dans la mémoire collective, tant les chroniques douloureuses et multiformes de la seconde guerre mondiale se sont succédées pendant cinq ans. Mais dans cet épisode, six millions de Français dont nous rappelons la situation, ont été ainsi jetés hors de leurs foyers, sur les routes, laissant derrière eux 100 000 morts ou disparus. Les semaines suivant l’armistice, « abîme d’humiliation » dira François Mauriac, lorsque l’on cherchera un coupable, on soulignera les nombreuses erreurs dans la conduite des opérations, des informations tant civiles que militaires imprécises, mais aussi la part de ces réfugiés sous le coup de l’effroi, sous le coup de fausses nouvelles affolantes lancées volontairement ou non, jetés sur les routes par la panique, terrorisés sous le feu de l’ennemi, fuyant quasiment au hasard. Auront-ils véritablement gêné les manœuvres militaires françaises ? Peut-être, dans une certaine mesure, en tant que bouclier humain.
L’étude de ces mouvements de population est difficile à évaluer avec précision. La plupart des départs s’étant produit précipitamment dans les villes d’origine, les rapports administratifs sont pauvres, puisque la plupart du temps, mises à part les localités situées dans les zones frontalières où une organisation avait été prévue, l’exode s’est réalisé dans la hâte et la confusion. Dans les années d’après-guerre, les témoignages ont permis de brosser un tableau correct de ces six semaines folles, mais ils n’offrent qu’une vision limitée à une expérience personnelle.
Si rares sont les archives dans les villes de départ, tout aussi rares sont celles, des villes de repli et d’accueil. Si elles ont existé, beaucoup ont disparu, trop ponctuelles au regard de l’administration locale. C’est pourquoi la redécouverte en mairie de Saint-Brévin-les-Pins de nombreux dossiers préservés concernant l’accueil de ces naufragés des routes de mai-juin 40, constitue un fonds exceptionnel.
Déjà sollicitée lors de la guerre 1914-1918 comme ville d’accueil en raison de son éloignement des zones de combat et en tant que ville d’estivants aux nombreux logements disponibles hors saison, Saint-Brévin va, dans l’entre-deux-guerres, à nouveau devoir se préparer à d’importantes arrivées. Les nombreux documents administratifs au sens patiemment reconstitué par Odile Oger, permettent de suivre le long cheminement de prise en compte d’une situation risquant à plus ou moins long terme de survenir. Tous classés « secret » ils expriment à la fois la difficile élaboration de solutions adéquates et la crainte d’affoler les populations. Malgré une réelle volonté de faire face au risque de déplacements majeurs, l’administration centrale sera débordée par l’ampleur inattendue des mouvements. Dans le feu de l’action et l’urgence, le sang-froid des autorités locales et la mobilisation des civils permettront localement de suppléer à ce qui n’était pas prévu. Les témoignages recueillis par Nadia Revel s’en font l’écho.
Qui étaient-ils ces réfugiés de Saint-Brévin ? Ils sont au nombre de trois mille au moins. Leurs noms apparaissent sur des listes. Il faut aussi compter sur ceux qui, logés chez des proches, ne sont pas inscrits.
Parmi ces réfugiés nous nous sommes attachés à mettre en relief deux groupes importants dont la présence a marqué le terrain. Celui des professeurs et élèves du collège Stanislas, présenté avec, pour la première fois, un texte inconnu à Saint-Brévin et exceptionnel, celui du journal de bord du directeur de Stanislas, Georges Boistard. Repris par Paul Guillaume, son biographe, il est un véritable tableau de la vie quotidienne rapportant faits et gestes de la maisonnée et un témoignage psychologique sur l’esprit de l’époque exprimant une volonté évidente de garder courage et tête haute dans une situation précaire.
De même, sera soulignée la présence des Établissements Kuhlmann repliés à Saint-Brévin. La gravité de leur situation se trouvera confirmée par le destin de trois d’entre eux, présents l’été 1940 ; trois personnages qui ne survivront pas à la guerre, puisque tous trois déportés en camp de concentration d’où ils ne reviendront pas.
Après un rappel des conditions de l’armistice par Nicolas Harel nous avons complété le sujet de deux courts exemple de la situation et du climat en ce début d’occupation allemande.
Le mot de la fin appartiendra à un témoin de l’époque, le journaliste de l’Écho de Paimbœuf qui abasourdi par la rapidité de l’enclenchement des événements, aurait pu faire sien le mot de Paul Valéry, le 18 juin 1940, « Nous avons perdu en quelques jours toute sécurité et sommes sur une pente épouvantable et irrésistible. Rien de ce que l’on peut craindre n‘est chimérique et l’on peut absolument tout craindre, tout imaginer. »(1)

Véronique MATHOT

Notes

1 - Citation choisie par Robert O Paxton pour être placée en exergue de son ouvrage, La France de Vichy 1940-1944.

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