Le cas du Port-Saint-Père, paroisse du Pays de Retz (1788-1793)


La Révolution a été faite pour un peuple dans son ensemble,et par des hommes aussi différents que le tribun parisien et le paysan de l’Ouest. Population hétéroclite, aux intérêts divers et quelquefois opposés. Dans le microcosme d’une paroisse rurale, il est curieux d’observer l’évolution des comportements de 1788 à 1793 ; cette analyse, volontairement trop synthétique pour un article aussi court, participe à la compréhension de la radicalisation de la politique révolutionnaire pendant cette période, en même temps qu’elle permet de se rendre compte de la complexité des individus et, partant, d’éclairer les motivations de la contre- révolution vendéenne. Tel est notre propos pour le Port-St- Père, paroisse du Pays de Retz portée aux premières lignes de la Vendée militaire de 93.

Les structures d’ancien régime

Comment se présente le Port-St-Père au début de 1789 : "Le Port-St-Père : dans un fond, sur la rivière le Tenu et sur la route de Nantes à Machecoul et Bourgneuf... On y compte 1500 communiants. La cure est à l’ordinaire. Le roi possède plusieurs fiefs dans cette paroisse, dans le bourg de laquelle est un bureau de poste aux lettres. Le chemin est coupé par la rivière du Tenu,qu’on est obligé de passer par un bac, dont le péage appartient au seigneur de Rosmadec. Ce territoire renferme des terres très exactement cultivées et fertiles, des vignes, des prairies et des marais formés par le lac de Grandlieu ét le Tenu..."

Couvrant une superficie d’environ 3000 ha (le"quart" de Chappe, au nord-ouest, ne sera rattaché à la commune qu’au milieu du XIXe siècle. Il relevait précédemment de St-Hilaire de Chaléons), la majeure partie de la paroisse s’étend sur la rive gauche de l’Acheneau et du Tenu ; néanmoins, le "canton" de St-Léger couvre le passage du côté de Nantes. Lieu de conjonction entre une voie terrestre, le grand chemin de Nantes à Machecoul, et une rivière alors navigable, le Port-St-Père est, en cette fin de siècle et depuis la période médiévale, un véritable noeud commercial assurant la prospérité du bourg et l’écoulement de la production locale.

Au port de la Morinière, à ceux de St-Mars de Coutais, de la Jutière, de la Berthelotière et de Pilon, transitent les chalands et les toues, effectuant le trafic des grains et des vins. Les terres les mieux exploitées sont celles proches de la rivière, la partie ouest de la paroisse consistant surtout en landes, terres vaines et pâtures à moutons qui ne seront mises en exploitation qu’assez tardivement.

Du régime féodal découle la répartition de la propriété des sols, une répartition inégale où les seigneurs se taillent la part du lion.

C’est d’abord la seigneurie de la Tour, la plus ancienne, celle de la paroisse, attestée dès le Xll° siècle, à laquelle ont été réunies celles de Bouvet et Beaulieu. Elle comprend la quasi-totalité du "canton de St-Léger" où s’élève le château, tout proche de la rivière ; elle englobe également, sur l’autre rive, en plus du fond de l’église et d’une partie du bourg, un territoire allant de la petite Pelletanche au nord à la vieille Bretonnière à l’ouest et la Bernairie au sud : au total, quelque 438 hectares mis en valeur par neuf métairies où l’on cultive "seigle et froment, orge, avoine, pois fèves, mil, lin, chanvre, naveaux, vins, laine, oignons, pourceaux".

À ces revenus s’ajoutent ceux des rentes dues pour diverses maisons au bourg, plus les innombrables droits féodaux. Le plus important d’entre eux, le droit de passage, permet au seigneur de contrôler l’ensemble du trafic sur le grand chemin, l’Acheneau ne se franchissant alors qu’à Vue, Pilon ou le Port-St-Père. Depuis le haut Moyen Age, la rivière se traverse au moyen d’un bac, à l’endroit où la chaussée de pierre s’interrompt pour laisser libre cours à la navigation, Ce bac était régulièrement affermé à des "passagers" qui percevaient un droit sur chaque traversée, proportionnel aux particuliers ou véhicules transportés. On imagine que, si le passage de la rivière avait participé à la naissance du bourg (il lui donna même son.nom, le "passage" de Saint-Pierre), puis à la croissance de l’agglomération primitive, il devenait à la fin du XVIll° siècle un handicap véritable pour la liberté du commerce, en même temps qu’une profonde injustice pour les habitants du "canton" de St-Léger obligés de payer chaque fois qu’ils devaient se rendre au bourg, voire même à l’église paroissiale.

Propriété de Charles Paul d’Espinoze de Rosmadec, baron de Porterie en 1770, la Tour-Bouvet est vendue en 1786, moyennant 350 000 livres, à Félix Victor Locquet de Grandville, descendant d’armateurs malouins dont le père possède déjà le marquisat du Grand-Fougeray. Fait important, celui-ci n’y résidera jamais, et fin 1787, il reconduit un bail à ferme de dix ans, d’un montant de 15 000 livres (ce qui permettait l’amortissement de l’achat en 24 ans) au profit d’Antoine Vaudez, secrétaire en chef du bureau des commissions à Nantes, d’Yves Lestourneau, déjà fermier du Pré-Mériet, et de René Nau l’àiné, qui aura un certain rôle dans les événements révolutionnaires nantais.

A côté de la Tour, ou plutôt contre la Tour, Briord, Châtellenie, aux mains d’une des branches de la famille Charette : en épousant en 1725 Françoise de Lespinay, dame de Briord, Jean Charette de la Botinière, capitaine général des gardes-côtes de Machecoul, s’implante au Port-St-Père. Ses deux fils héritent du domaine en 1746 et, à la mort du cadet Jean-Hilarion en 1778, la châtellenie revient totalement à Joseph Charette de Briord, époux de Michelle Portier de Lantimo.

Simple terre au Xlll° siècle, Briord a réussi à s’imposer au travers des familles de Rezay, Landais, Lépervier, des Pouxières et de Lespinay. En 1788, Briord est donc un vaste domaine étendant sa haute justice sur neuf paroisses : le Port-St-Père, Ste-Pazanne, St-Mars de Coutais, Cheix, Vue, Rouans, Le Pellerin, St-Hilaire de Chaléons et Bouaye. La châtellenie se compose de trois seigneuries de haute justice : Briord, les Huguetières et Chappes en St-Hilaire (acquises en 1782 du duché de Retz), et de trois seigneuries de moyenne justice : la Bonhommerie, le Plessis-Grimaud et Carné (formant le Pré-Nouveau).

Autour du château, reconstruit par Charette de Briord en 1772, de son vaste parc et de ses métairies (soit 53 hectares), Briord s’étend sur les métairies, hébergements et villages de la moitié nord de la paroisse.

Sur le plan économique, c’est une exploitation importante, et l’inventaire de 1747 mentionne dans les étables et les écuries des cinq métairies de la reserve 7 paires de boeufs de labour, 9 juments et poulains, 55 vaches laitières, 8 taureaux, 191 moutons. C’est aussi et surtout un domaine viticole, capable de produire pour 36 pièces de vigne tenues à la main (environ 22 hectares) 244 tonneaux par an, soit 1220 hl. Joseph Charette a la réputation d’un homme d’affaire efficace, tenant comptabilité, etc...). Ce qui ne l’empêche pas de tenter par tous les moyens de chercher à étendre son influence tant sur ses propres vassaux que sur les fiefs voisins. A l’encontre du seigneur de La Tour, Charette réside la plupart du temps sur ses terres, ce qui lui permet d’assurer la permanence de la structure seigneuriale.

Au sud du bourg du Port-St-Père s’étend la seigneurie de la Rivière-Beaumanoir, troisième par rang d’importance et possédant des droits seigneuriaux comparables à ses voisines, mais dont l’étendue n’a pas la même homogénéité que celles-ci et consiste surtout en rentes à lever sur diverses maisons nobles ou villages.

La Rivière appartient depuis la fin du XVIl° siècle à la maison de Monti et, depuis 1781, à Marie Claude de Monti de la Rivière que l’on retrouvera en 1792-93. Il ne s’agit pas d’un domaine cohérent ; en conséquence de quoi toute la partie sud de la paroisse apparait comme une mosaïque de manoirs, villageses, tènements et borderies dans le cadre desquels vit une population npmbreuse, hétéroclite et autonome.

Il y a d’abord la Brandaisière, domaine passé en 1764 dans le patrimoine des Monti par le mariage de Marie-Louise de La Roche-Saint-André avec Louis de Monti, vicomte de Rezé. Après un passage dans le patrimoine de Catherine Chancerel, veuve de Pierre Portier de Lantimo (fille du seigneur d’Ardennes et belle-sœur de Charette de Briord), la Brandaisière est vendue en 1787 à Joseph de Monti de Lormière et Anne de Clanchy pour la somme de 176 000 livres. C’est une maison de campagne avec logis, métairie, four, cour et jardin et même une chapelle particulière. C’est aussi 45 hectares comprenant terres labourables, vignes et taillis, sur lesquels Jean de La Roche-St-André exploita de 1742 à 1774 une mine de charbon de terre.

Non loin et plus près du bourg se trouve la Métairie-Neuve, manoir de même type possédé par des parents, les Guérin de La Métairie-Neuve, auxquels les charges exercées à la Chambre des Comptes ont conféré la noblesse. Depuis son mariage en 1756 y réside le gendre de Jean-Baptiste Guérin, Sébastien Goguet de La Salmonière, également anobli de fraîche date par charges d’auditeurs aux comptes. Bien qu’ayant appartenu autrefois à des officiers de justice de la Rivière, "le tènement de la Métairie-Neuve comprenant deux grands corps de logis, cour, avant- cour, portail d’entrée, ménageries, écuries, pressoir et cellier, jardin, pré, avenue, charmille, clos de vigne" relève quant-à-lui de Briord, ou plus exactement du Plessis-Grimaud. C’est environ 14 hectares de vignes et 3 hectares de prés.

Entre ces deux domaines, le Pré-Mériet n’est qu’une maison bourgeoise, affermée à Y. Lestourneau par la veuve de François Ribault de la Tourandais, capitaine de cavalerie et ancien commandant du quartier de Plaisance à St-Domingue. Non loin, le Brandais fait davantage figure de manoir, avec logis cernoyé de douves, chapelle privative dédiée à St-Cyr, quelque 60 hectares (16 en vigne, 32 en labour, 9 en prés). Il est possédé par les Le Meunier des Graviers, famille proche de la Chambre des Comptes et du négoce nantais.

Enfin, au sud du bourg, entre le gros village de la Jutière d’une part et le bourg de St-Mars de Coutais d’autre part, "les métairies et tènements de la Goubarderie, Ozine (actuellement Nozine) et la Charie, autrement les trois métairies, le petit Couroussé et le fief au Jau relèvent de la Rivière par démembrement de la vicomté de Loyaux. Après avoir appartenu aux Marion, notaires de la juridiction de Briord, la Goubarderie est à la fin du XVIll° siècle dans les mains de Joseph-Claude Gendron de la Gendronnière, fils d’un procureur du roi à la Prévôté, frère et héritier d’un "secrétaire greffier du Point d’bonneur", lui-même capitaine des Gardes-Côte à Pornic et maître à la Chambre des Comptes de Bretagne. Cette charge, il l’a acquise en 1785 de P. Lucas de La Championnière, propriétaire des manoirs du Plessis en Brains et des Couëtis en St-Mars et futur lieutenant de Charette.

Le domaine de Gendron comprend, outre la maison et ses dépendances et son jardin clos de murs (d’un revenu annuel de 150 livres), des terres et rentes à la Charrie et Nozine, plusieurs maisons au bourg du Port-St-Père et à la Morinière, un certain nombre de biens immeubles acquis en 1783 du domaine royal pour la somme de 12 600 livres, et une rente annuelle de 1 333 livres de froment. La Goubarderie est par conséquent une exploitation (viticole) importante pour cette partie sud de la paroisse, très morcelée ; fief roturier certes, mais possédé par un personnage ambitieux qui pourra faire entrer son fils dans l’ordre de la noblesse par l’exercice d’une seconde charge à la Chambre des Comptes.

Le Port-St-Père apparaît donc comme une paroisse "très exactement cultivée", ainsi que le constate Ogée, même si y subsistent un grand nombre de landes, friches et taillis, et si les efforts d’assèchement des marais de Grandlieu n’ont pas donné les résultats escomptés, même entrepris depuis alors six siècles. Pourtant les résultats d’une enquête non datée, effectuée par l’intendance au XVIll° siècle, donnent une vision sensiblement différente de l’appréciation d’Ogée. En voici la conclusion : "Il est à remarquer qu’en déclarant les revenus de la paroisse, on la fait consister et partager en trois tiers ou environ, savoir sept cent soixante et dix-huit journaux (390 ha) de marais inondé et qui sont devenus impraticables depuis quelques années, à cause des grandes crues, pour lesquels on paye de grosses taxes et qu’on a voulu bailler le fond au dessécheur et dont il n’a point voulu se charger, l’autre tiers consiste à peu près dans un grand canton de landes avec le circuit appelé Chap (sic), piorgère et autres sur le fond de terre ne sert rien n’étant de nulle valeur et dont les habitants et propriétaires ne tirent aucun profit, l’autre tiers consiste en quelques métairies ou bordages et vignes, lesdites métairies et bordage ne produisent par an du grain que pour la nourriture de deux ou trois mois tout au plus pour la nourriture de cette paroisse, le reste de l’année ils sont obligés de consommer le peu de grain (... ) qu’ils mènent à Nantes, ils achètent les grains pour leur subsistance. Il n’y a aucune prairie pour nourrir les bestiaux il faut aller près de Buzay pour acheter leurs provisions de foin, il ne se fait d’ailleurs aucun commerce dans la paroisse, n’y aiant ni foire ny marché."

Il y a certes un souci de minimiser les richesses de la paroisse, ainsi qu’une dissimulation évidente de son rôle commercial (il existe en effet deux foires annuelles ; on y trouve deux auberges, des marchands de grains, de vins, de volailles, des fariniers, des bateliers), il n’en reste pas moins vrai que la situation économique reste précaire pour la population paysanne, compte-tenu non seulement des techniques médiocres d’exploitation des sols et des rigueurs des hivers, mais encore de l’inégalité de la propriété et de la redistribution des richesses.

A côté de cette division féodale, et de la hiérarchie institutionnelle et sociale qui en découle se greffe la structure ecclésiastique, dont l’importance morale est, comme dans tout l’ouest de la France, plus grande encore que le poids économique.

Prieuré-cure de Saint-Augustin, le Port-St-Père rapporte à son présentateur l’abbé de Ste-Marie de Pornic un revenu de 1500 livres. Si la moitié des dîmes revient au curé, l’autre partie est bénéfice du Grand-Chantre de la Cathédrale qui l’afferme en 1777 au notaire J. Moreau, pour 1 900 livres par an, deux barriques de vin et 10 pots d’eau de vie. Ainsi, les 3 000 livres de revenus de la paroisse échappent- elles à ceux qui en auraient effectivement l’utilisation. Quand, au milieu du Vlll° siècle, il y aura nécessité de reparer l’église paroissiale et le presbytère, il faudra plaider, pour obtenir le règlement des travaux n’incombant aux paroissiens (choeur) par les héritiers du recteur décédé qui en avait pris une partie à sa charge, et les gros décimateurs. Le Parlement de Rennes rendit son arrêt en 1764 après 50 ans de procédure.

Beaucoup moins importants sont les revenus du prieuré St- Martin, 419 livres en 1790, mais qui échappent aussi à la paroisse pour tomber dans la caisse du prieur de la Garnache, vicaire général de Luçon. Là encore, c’est J. Moreau qui l’obtient en ferme en 1772.

Que reste-t’il au recteur Jean Merlin et à son vicaire François Allain ? La portion congrue, soit respectivement 700 et 350 livres, augmentée des quelques bénéfices et fondations dont ils sont les desservants. Par contre, le clergé local jouit auprès de la population d’une considération unanime, les bénéficiaires, souvent du clergé régulier, étant généralement rejetés par l’opinion publique.

La population

Au XVIll° siècle, le Port-St-Père est un gros bourg, tant au niveau économique qu’au point de vue démographique. Il compte 1 642 âmes en 1790. On y retrouve toutes les couches de la société : aristocratie locale, bourgeois nantais, négociants et officiers de marine y possédant leur maison de campagne, notaires et procureurs seigneuriaux, marchands, artisans, métayers et laboureurs, dans une répartition identique à la moyenne du comté (sauf sans doute pour les professions commerciales plus importantes ici). Tous ces gens ont établi entre eux, depuis des siècles, des rapports hiérarchiques, économiques, personnels et familiaux qui en font l’une des composantes clé des événements révolutionnaires.

Nous venons de recenser les propriétaires de terres et seigneuries, aristocrates ou bourgeois. Viennent ensuite les officiers de justice, dont certains ont constitué au fil des générations de véritables dynasties. Dans la mouvance de Briord, les Marion ne sont plus représentés à la fin du siècle que par leur descendant Gendron de la Gendronnière ; les Vézin et Sauvestre sont tombés en quenouille. Certaines familles ont occupé, surtout au XVIl° siècle, des charges communes aux différentes seigneuries, tels les Perraud, Barreau, Bretet et Durand. Attachés à la seigneurie de La Tour depuis deux siècles, les Vesneau ont fourni plusieurs procureurs fiscaux et notaires. Ils sont alliés aux Oger de La Goupillais (not. et proc.), Coussays (not. et off. de milice), Luxurier (greffier de igneux), Tournerie (not. de Touvois, officiers et chirurgiens) et à l’importante famille des Poisson. Issus d’un Jean Poisson, marchand au XVIl° siècle, ceux-ci ont fourni quatre maîtres-chirurgiens ; l’une des soeurs du dernier d’entre-eux, Renée- Marguerite, épouse en 1780 René Souchu, procureur fiscal de Briord. Celui-ci se trouve par conséquent cousin par alliance des quatre Vesneau, représentant cette famille en 1789, eux- mêmes cousins de Pierre-René Moreau, notaire et procureur de la Tour. Un tableau généalogique complexe pourrait figurer l’ensemble de ces relations familiales qui sont aussi relations professionnelles, communauté d’intérêts, mais aussi conflits et rivalités de personnes, autant de facteurs compliquant à souhait une imbrication déjà sérieuse des liens familiaux.

Il en est de même dans chacun des groupes constituant la société rurale d’ancien régime. Les alliances se nouent dans les milieux similaires, qui cloisonnent la population en véritables "castes" ; des groupes familiaux parfois importants se constituent et pèsent tant sur la destinée individuelle que sur la vie collective. Chez les paysans aisés, les Berthomé, attestés dans la paroisse depuis la fin du XVI° siècle, cumulent depuis deux siècles la gestion des métairies de Locène, du Bouvet, de la Bernerie, et de la Lande, plus des tenues à la Boueaye, à la Donarderie et au bourg, soit près de 300 hectares. Métayers "héréditaires", leur niveau de vie est supérieur à celui des autres couches de la société ; en 1789, alors qu’un procureur fiscal paie 4 livres 10 de capitation, et un chirurgien 3 livres, Pierre Berthomé, métayer de la Bernerie acquitte 15 livres 10. Un simple laboureur n’est alors capité qu’à une ou deux livres. Il sera curieux de constater que ces inégalités, réelles, n’auront pas dans les événements de 1789-91, les incidences qu’une analyse primaire pourrait supposer, mais participeront à l’explication de la situation en 92-93.

Par contre, la répartition géographique de la population, l’importance économique et la situation financière qui en découlent, sont révélateurs de l’existence de groupes d’intérêt différents des groupes socio- économiques. Le rôle de capitation de 1789-90 donne 450 inscrits qui se répartissent comme l’indique le tableau suivant.

On s’aperçoit que les trois premiers cantons ont une quasi équivalence entre les pourcentages de la population et de l’imposition, avec

  • un léger plus fiscal pour Briord, métairies riches et bien exploitées sous la gouverne de J. Charette, ce qui semble profiter aux exploitants (tout en tenant compte des différences notables qui existent entre métayers et journaliers) ;
  • un faible déséquilibre dans le bourg où est concentré le tiers de la population paroissiale et surtout une masse d’artisans et de petits marchands assurant difficilement leur subsistance.

Les deux autres cantons, parties médiane et sud du territoire, accusent une nette discordance entre les pourcentages : celui de la Charrie, très morcelé en un ensemble de petites tenures, exploitées paf une population proportionnellement nombreuse et besogneuse ; à l’inverse, celui de la Frogerie qui consiste surtout en landes récemment mises en valeur par les familles de paysans riches qui s’y constituent de petits domaines.

Liste des plus imposés

  • canton du bourg (14)
    • Le Recteur Merlin - 5
    • Pierre-René Moreau, notaire - 6
    • Jean Maisonneuve, père -16
    • Jean Rialland, boulanger - 7
    • Pierre Batard, propriétaire métayer - 10
    • Thomas Rialland, tonnelier - 7
    • Pierre Berthomé père, propriétaire métayer - 15.10
    • Sébastien Morisseau, tonnelier - 5
    • Julien Legeais, maréchal - 6.10
    • Louis Vilenne, marchand - 5
    • René Souchu, procureur fiscal - 9
    • M. de Gonnord, officier de marine - 15
    • Jean Béra, farinier - 5
    • M. Tournerie, officier de marine - 9
  • canton de Briord (11)
    • Les Leray, métayers de Bouvet - 7.10
    • André Michel, métayer de la Bernerie - 15
    • François Beillevaire, métayer de la Lucerie - 9
    • Jean Boué, métayer de la Petite Pelletanche - 9
    • la veuve Simon Chauvet, métayer de la Grande Pelletanche - 24
    • Pierre Thomas, métayer - 6
    • Julien Rousseau, père - 6
    • La veuve de Jean Binet - 15
    • Maurice Ringeard - 5
    • La veuce Dubreil - 5
    • Pierre Beillevaire - 5.10
  • canton de Saint-Léger (8)
    • Noël Morisseau, aubergiste - 12
    • Julien Orieux - 7
    • François Blineau - 9
    • Vincent Chauvelon - 6.10
    • Martin Hachet, métayer de Locène - 10
    • Simon Chauvet, métayer de la Durandière - 7
    • Jean Goui, métayer de Gondomières - 9.10
    • La veuve Michaud, métayer du Grand Fief - 9
  • Canton de la Frogerie (14)
    • L.R. Yvon - 5
    • François Boué - 5
    • Vincent et Cyprien Pacaud - 6.10
    • Antoine Deniaud - 6
    • François Orieux - 7
    • Julien Chauvet de la Bretonnière - 15
    • Jacques Rondeau - 8.10
    • La veuve de Guillaume Pipaud - 6.10
    • Julien Maurice Goui - 10.10
    • Mathieu Potet - 8
    • M. Lestourneau, fermier de la Tour et du Pré-Mériet - 17
    • M. Mathieu - 7
    • Pierre Archambaud - 9
    • Julien Chauvet de la Lande - 7.10
  • Canton de la Charrie (6)
    • Jean Fillaudeau - 10
    • Julien Thébaud, fils - 7
    • François Guitteny - 6.10
    • Julien Masson - 7
    • M. Sauvestre - 10
    • Leger Couturier - 6

A cette partition géographique et sociale se superpose la division féodale des terres exposée plus haut. Ainsi, le canton de Briord est-il non seulement sous la mouvance de J. Charette, mais encore sa population considère-t-elle que ses intérêts sont liés à ceux de la châtellenie. Ceux de St- Léger, d’une bonne partie du bourg et de la Frogerie par contre tournent dans l’orbite de la Tour, et participent à l’entretien du conflit qui oppose depuis longtemps les deux seigneuries ; conflit structurel, mais révélateur d’une opposition de mentalités. Il en résulte une scission de la paroisse en deux clans ; d’une part les partisans de Briord, c’est-à-dire du maintien d’une structure féodale rigide ayant comme destination principale la supériorité institutionnelle et économique de la seigneurie ; d’autre part l’entourage de la Tour dont le seigneur n’est pas résident et qui est "dirigé" par un groupe d’officiers de justice proche du milieu réformiste et bourgeois de Nantes, appuyés par les paysans aisés qui, après de nombreuses années de service, entendent assurer leur implantation et surtout leur influence par l’acquisition de terres prises sur les landes et vagues paroissiales.

Reste le cas du sud, tous ces petits laboureurs qui, pour certains, exploitent les domaines campagnards des gens de justice nantais, pour les autres survivent dans de petites borderies ou au sein de villages populeux. Ils ont néanmoins un point commun, ils sont sous l’influence de personnages qui, comme Joseph Gendron, ont tout intérêt à ce que l’ordre existant persiste, au moins pendant le temps nécessaire à l’affirmation de leur réussite sociale. Si les Guérin de la Métairie-Neuve ou les Goguet de La Salmonière ont déjà acquis la noblesse, quelqu’un comme Gendron doit attendre encore de nombreuses années pour accéder au second ordre. Rien d’étonnant par conséquent que cette population dont on imaginerait qu’elle aspire à de profonds changements, rejoigne plus tard le parti de Briord ; mal lotie économiquement et socialement, elle l’est aussi au niveau de sa maturité "politique" liée à son niveau d’éducation quasiment nul. Pour elle, seul le recteur et son vicaire constituent le recours au niveau de l’assistance tant morale que matérielle. La question religieuse telle qu’elle leur sera présentée aura ici un rôle déterminant dans les événements contre-révolutionnaires et la prise de position de ce quart de la population.

Les revendications, le cahier des doléances

A la fin du siècle, la société rurale apparemment figée se craquèle et des affrontements directs apparaissent entre seigneurs possédants et paroissiens, notamment sur la question féodale et structurelle au travers de laquelle transparaît l’opposition du pouvoir seigneurial à l’administration paroissiale.

C’est d’abord le procès qui a opposé pendant deux siècles les seigneurs de Briord et de La Tour au sujet des prééminences seigneuriales. Ce sont ensuite les différentes procédures en cours au sujet des mouvances féodales, celle de la Rivière, des droits de coutume sur les foires du Port-St-Père, des métairies de la Gandonnerie et de la Palutière, du rachat de la métairie de Tartifume, et surtout des landes de la Boulaye et de la Terguerie.

Dans cette affaire, les paysans sont directement partie prenante et manifestent une solidarité et une ténacité remarquables. En 1768, les teneurs de la Boulaye inclurent dans leur aveu 250 boisselées de landes. Charette de Briord y vit une usurpation, mais abandonna les terres en question. Cinq ans plus tard, il fit défricher en deçà des limites établies, ce qui lui valut une assignation des teneurs, arguant d’une transaction sur procès passé avec son aïeul en 1705, qui leur avait accordé 1 200 boisselées. Là encore et bien que refusant le bien-fondé de cette prétention, J. Charette accepte, ce qui semble surprenant quand on connaît sa rigueur et sa propension à ester en justice. Il procéda enfin contre une sentence arbitrale accordant en 1777 "1400 boisselées mesure de Loyaux’, (à 13 boisselées deux tiers au journal) et obtint en sa faveur un arrêt du parlement en date du 11 août 1780 réformant la sentence, réduisant la tenue à 1 200 boisselées et 1/3 du commun, et condamnant les teneurs aux dépens. Les terres récupérées furent alors réparties entre les métayers de Briord. Dès 1781, et en vertu de l’adage non bis in idem, ce furent les femmes et mineurs des teneurs de la Boulaye qui se groupèrent pour faire appel de cet arrêt, basant leur requête sur la définition de la boisselée "mesure de Loyaux". L’affaire était encore pendante en 1789, opposant au-delà de la seigneurerie deux fractions de la paysannerie de la paroisse. Les villageois de la Terguerie étaient intimés dans une affaire semblable contre Briord au sujet des landes de la Paternière ; il est remarquable de voir que tous ont comme défenseur Henri Vesneau, procureur de la Tour.

Davantage, celui-ci se trouve mêlé avec son parent Moreau et M. de Monti de la Rivière à l’affaire du coffre des archives paroissiales. Des trois clés, l’une était détenue par le recteur, une autre par le gouverneur en charge. Charette de Briord prétendait que la troisième clé lui revenait, en tant que seigneur prééminencier ; mais le général la lui refusa par une délibération du 27 février 1785. Il fallut un jugement de l’officialité, en date du 10 février 1786, pour que René Souchu, procureur fiscal de Briord, puisse prendre possession de la fameuse clé. Outre les questions de principe, il est certain que des ressentiments personnels opposeront ultérieurement les parties prenantes à ces conflits qui peuvent sembler anodins. Mais pour le moment, on sauve la face ; ainsi, le 13 mars 1789, Souchu "procureur fiscal de Briord et maire du Port- St-Père" est parrain de l’une des filles de son adversaire mais néanmoins parent Henry Vesneau.

Le premier avril 1789, la cloche sonne au Port-St-Père, convoquant à la sacristie, lieu ordinaire des délibérations, le général de la paroisse. Il s’agit, en réponse à l’ordonnance du sénéchal de Nantes lue en chaire le 24 mars précédent, de rédiger le cahier des doléances en vue de la réunion des états généraux du Royaume.

Reprenant d’emblée l’un des cahiers modèles qui circulent dans l’évêché, le rédacteur demande la suppression de la corvée des grandes routes, de la milice, des servitudes féodales... L’article abordant la question des terres vagues, avec sa référence au droit naturel, est le prétexte pour exposer directement et naïvement au souverain le conflit avec Charette de Briord : "de la prétention de nos seigneurs qui pensent que les teres vagues et communes leur appartiennent ... attendu que la plupart des seigneurs les ont usurpés sur leurs vassaux, comme par exemple en mil sept cent cinq les teneurs de la Boulaie achetèrent au seigneur de Briord par forme de transaction les landes et communs de leurs villages contenant huit cents boisselées, mesure de Loyaux, dont il faut trois et un tiers pour faire le journal de Bretagne, il y a environ quinze ans que le seigneur de Briord les a fait labourer et enfermer, lesdits teneurs ont réclamé leurs terrains, ils ont eu procès au Présidial de Nantes et ensuite au Parlement, il ne leur pas été possible d’avoir justice de sorte que l’affaire est indécise au Conseil du Roi, ce qui a ruiné la majeure partie des teneurs et propriétaires de la Boulaie se croient donc bien fondés dans une circonstance aussi favorable à suplier Sa Majesté de les faire rentrer dans leurs landes et communs et d’obliger le seigneur de Briod de leur en payer la jouissance, à dire d’expert."

L’influence de Vesneau commence à se faire sentir, d’autant plus que, quelques articles plus loin, le cahier néglige de reprendre le paragraphe du modèle demandant l’établissement dans chaque paroisse d’un seul juge de paix, d’un greffier et d’un notaire. Issu du milieu des officiers de justice, l’inspirateur de la rédaction entend bien préserver un peu les privilèges de ses fonctions. D’autant plus qu’il n’hésite pas à demander l’établissement d’une barre royale "pour la commodité des affaires" ; celle- ci devant comprendre pas moins de trois juges, un procureur, un greffier, un commis- greffier, six notaires et deux huissiers !

On reconnaît encore l’homme de loi dans la revendication pour la paroisse des domaines afféagés, la diminution des contrôles et insinuation, la réforme de la procédure de publication des arrentements et - allusion directe à l’affaire de la Boulaye - l’obligation pour les seigneurs de communiquer leurs rôles entiers.

Du point de vue politique, affirmant sa solidarité avec les Etats particuliers de Bretagne réunis à Rennes du 22 au 27 décembre 1788 (et non septembre comme l’indique le cahier), le général de la paroisse reprend en y faisant directement allusion le contenu du cahier des réclamations de l’ordre du tiers, notamment sur la représentation du tiers, le vote par tête, les dispositions fiscales ... Par contre, il n’est pas question de demander l’abolition du régime seigneurial ; c’est tout juste si on envisage la suppression des justices seigneuriales. On se contente de revendiquer la libre chasse des gibiers nuisibles aux cultures, la liberté de la pêche, la suppression des aides coutumières, des fours et moulins banaux, du droit de traite.

Du point de vue social et religieux, si le recteur apparaît comme le bienfaiteur des pauvres et des malades - on lui demande même de laisser le bénéfice de sa succession aux dits pauvres - on réclame néanmoins la suppression des dîmes et la "fonctionnarisation" de son ministère par l’établissement d’une rente. Le recteur Merlin est-il d’ailleurs si bien vu que cela, quand on lit la demande de gratuité des baptêmes, mariages et enterrements, "avec défense... d’engager les paroissiens de faire célébrer des services le lendemain de leurs noces pour leurs parents trépassés, parce que cet usage qni s’introduit dans ce canton est d’autant plus odieux qu’il paraît représenter en quelque sorte le droit de neume qui est aboli en Bretagne".

Mais davantage, on veut s’attaquer aux bénéfices ecclésiastiques "dont les titulaires n’y résident pas (dans la paroisse) et ne font aucun bien aux pauvres". Le peu de revenu alloué à un maître d’école empêche, d’en avoir un, "par conséquent l’instruction de la jeunesse en grand nombre y est négligé". Aussi "la commune du Port St-Père" demande-t-elle la réunion de ces bénéfices, "Pour avoir un ecclésiastique prêtre pour instruire au latin, la lecture et l’écriture". Ne doutons pas que la misère intellectuelle est là comme ailleurs aussi grande que la pauvreté matérielle.

Enfin, le cahier se fait l’écho des préoccupations économiques de la paroisse. On demande le rétablissement de l’ancien port, la "confection de ponts sur toutes les grandes routes où il a des bacs, surtout celui du Port-St- Père qui est la plus grande route du Bas-Poitou du Duché de Rest (sic) à Nantes, où de tout temps dans les grandes eaux et les grands vents, pendant l’hiver, il est arrivé de grands accidents par le nombre infini de personnes et de bêtes noyées".

Toujours préoccupation commerciale, "la commune demande qu’il soit établi un marché dans son bourg, vu la proximité de Nantes, et une rivière qui passe au milieu du bourg, ce qui donnerait un grand commerce tant pour les grains que pour les bestiaux ; il serait à désirer qu’il soit le jeudi, vu que les autres marchés de Ste-Pazanne et de Machecoul sont les mercredi et vendredi, pour qu’il n’arrive pas le même jour, et même d’établir plusieurs foires, n’y en a que deux le mardi de la Pentecôte et le lundi après la fête de la St-Michel, dont le droit de coutume est dû au Roy pour un tiers".

Mais souci du développement écongmique et aspiration à plus de justice sociale s’accompagnent du désir de maintenir l’ordre établi ; en est témoin ce paragraphe raturé, mais qui n’en révèle pas moins l’état d’esprit des paroissiens :
"Comme il conviendrait d’établir une brigade ou une demi-brigade de cavaliers de maréchaussée au Port-St-Père, attendu que c’est la grand-route du bas Poitou et du Duché de Retz à Nantes, et que dans le milieu du bourg, il passe une rivière, ce qui y fait affluer beaucoup de monde du commun peuple comme voiturier, marchand de volailles, batelier, poissonnier, qui s’énivrent et font beaucoup de tapage et d’excès, qu’il y a plusieurs compagnons, et (que) ceux des paroisses voisines s’y rendent les dimanches et fêtes, y commettant beaucoup de vacarme qu’il n’est pas possible de réprimer faute d’avoir des cavaliers de maréchaussée pour les emprisonner".

On ne demande donc pas de bouleversement, mais une adaptation des structures institutionnelles et socioéconomiques, la suppression des abus, la possibilité de mieux gouverner et de mieux développer directement la paroisse. En cela, le cahier du Port-StPère ne diffère pas, au fond, des autres cahiers de l’évêché. Comme eux, il s’inspire largement des modèles élaborés par les juristes nantais et rennais, et s’adapte aux réalités locales sous la plume de la "nomenklatura" paroissiale.

Si chacun attend une amélioration de sa situation, c’est surtout l’élite locale qui réclame les réformes de fond.

Pas d’étonnement donc à voir en fin du document, les signatures de Yves Lestourneau, fermier du Pré-Mériet et de la Tour ; Etienne Masson, de Briord ; Martin Hachet, métayer de Locène, Pierre Archambaud, de la Frogerie ; Michel-Thomas Rialland, tonnelier et président de l’assemblée ; Mathurin Gendron, boucher ; Jean Gouy, métayer des Gondornières ; Jean Rialland, boulanger ; Louis-François Morisseau, du bourg ; Jean Béra, farinier ; Jean Fillaudeau ; Vincent Chauvelon, de St- Léger ; Pierre Blanchard, chirurgien ; Jean Girou, sellier ; Vesneau l’aîné et Vesneau le jeune ; François Orieux ; Louis Vilenne, marchand ; Alexis Normand ; L. Couillaud ; Sébastien Morisseau, marchand ; Moreau le jeune, notaire ; François Blineau, de St-Léger.

Cette liste peut paraître anecdotique, mais prendra toute son importance comparée à celle des acteurs des événements de 1792-93. L’assemblée constituante avait vu le jour le 17 juin ; le 14 juillet, les Parisiens prenaient la Bastille ; dans la nuit du 4 août, on abolissait les privilèges féodaux. La Révolution française, lancée sur ses rails, allait bientôt toucher réellement les campagnes de l’ouest.

L’évolution de la situation de 1790 à février 1793

"Les commencements de la Révolution n’effrayèrent point les habitants de nos communes plus que ceux de la ville, chacun au contraire se flattait d’améliorer son sort". Ainsi, la mise à disposition de la Nation des biens du clergé répondait-il à la fois au souci de l’Assemblée de résoudre la crise financière et au souhait exprimé par les cahiers de 89 de supprimer les bénéfices ecclésiastiques. Au Port-St-Père, les ventes des miens nationaux de première origine eurent lieu de février à décembre 1791, faisant tomber dans les caisses de l’Etat pour cette seule paroisse la somme de 42 635 livres. Il est intéressant de savoir à qui profita l’opération, c’est-à-dire qui furent les adjudicataires.

En premier lieu, le plus gros acquéreur est un négociant nantais, Augustin Guérin- Doudet, possédant hôtel dans l’île Feydeau et cousin de Jean-Anne Duboisviolette, futur acquéreur du domaine de Briord. Pour 32 400 livres, il devient propriétaire du prieuré St-Martin et de la métairie de la Palutière ; c’est un schéma classique, le milieu d’affaires nantais ayant fourni le gros des acheteurs de biens nationaux.

Les notables locaux eux-aussi se mettent sur les rangs ; parmi les gens de justice, Jérôme Coussays, notaire à Ste- Pazanne, achète le bénéfice des Chauvelon (maison et terres) pour 2 150 livres, tandis qu’Henry Vesneau verse 2 425 livres pour des terres issues du bénéfice des Marions. Cinq des six adjudicataires figurent sur la liste des plus imposés et déboursent de 70 à 1 500 livres. Mais les plus gros bénéficiaires sont les Berthomé ; on a vu leur position dans la hérarchie sociale de la paroisse. Aux 1 880 livres de terres qu’ils achètent sur le Port-St-Père (bénéfice de la Massonnerie) s’ajoute la métairie de la Guiotterie en Ste Pazanne (acquise en association avec un sieur Batard) soit un total de plus de 10 000 livres pour leur propre part. C’est une somme importante pour des ruraux, même aisés, qui leur permet d’étendre leur patrimoine et, partant, leur influence. Pour eux, c’est une raison de croire aux vertus révolutionnaires ; après avoir été de ceux qui espéraient une "amélioration de leur sort", et tout en s’étant prudemment abstenus en avril 1789, ils font à présent partie de ceux qui ont quelque chose à défendre et ils le paieront cher.

Déjà, la Révolution apparaît comme inégalitaire au niveau du vécu quotidien des plus défavorisés. La crise des subsistances n’est en rien résolue par le nouveau gouvernement révolutionnaire ; une enquête d’août 92 indique que pour une consommation de 4 500 septiers de froment et seigle, la paroisse n’en produit que 2 800. Davantage, un trafic illégal des grains fait transiter les récoltes par le port du Migron "à destination de Jersey". Les revendications purement locales de 1789 n’ont pas été prises en compte ; on demande à nouveau, ce même été 92, l’établissement d’un marché. Mais là, c’est le curé constitutionnel qui s’y oppose fermement : on avait eu le malheur de proposer à cette fin une dépendance de la cure, qu’il entend conserver comme "légitime possesseur".

L’espoir de 89 s’envole peu à peu, surtout au plus bas de la hiérarchie sociale. On avait pourtant fait confiance à des notables certes, mais que l’on savait proches du peuple, qui l’avaient défendu contre les seigneurs. Le premier maire, Michel-Thomas Rialland, tonnelier, 47 ans, est fils d’un ancien fabriqueur et président de l’assemblée paroissiale en 1789. Propriétaire au bourg et à la Donnarderie, c’est un artisan aisé ; c’est aussi un modéré, comme l’ensemble de l’administration communale.

On s’interroge sans doute quand, en juillet 91, le recteur Merlin, insermenté, quitte la paroisse pour Nantes ; son vicaire Allain reste jusqu’en novembre ; la paroisse ne manifestera pas en leur faveur. Ce double départ est d’ailleurs le seul "mouvement" notable dans la population : ici, il n’y a aucun émigré, on reste entre soi. Félix-Victor Locquet de Grandville réside à Saint-Malo ; il sera bientôt compromis dans la conspiration de la Rouërie et exécuté à Paris en 1793. Joseph Charette de Briord a 72 ans ; sa fille et son gendre sont en Angleterre, lui demeure en son château de Briord, avec son chapelain Jean Bouchard, insermenté mais néanmoins aumônier privé du château. Claude de Monti s’est enrôlé dans la garde nationale de Nantes et fait quelques séjours sur ses terres à la Rivière. Quant aux autres aristocrates ou notables, ils sont demeurés dans la région, et polariseront autour d’eux les idées contre-révolutionnaires jusqu’à ce qu’elles les portent à la tête des insurgés.

Pour le moment, les habitants du Port-St-Père ne s’émeuvent pas, mais ils commencent à se scinder en deux partis : d’une part, les "passifs", pour la plupart insconscients de la tournure que prennent les événements ; d’autre part, les "citoyens actifs", ceux qui se sont fait inscrire sur une liste officielle et participent ainsi à la vie publique de la commune. De 214 noms en mars 1790, il n’y en a plus guère qu’une trentaine en 1792, diminution révélatrice du désabusement de certains face à la permanence de féodalités et de privilèges.

C’est bien sûr parmi ces actifs que se trouve la nouvelle municipalité. Le maire est maintenant Louis Vilaine ; marchand au bourg, il acquittait 5 livres de capitation et a servi dans les milices garde-côtes en 1776. Le procureur de la commune est un notable d’ancien régime, le chirurgien Julien David. Viennent ensuite les cinq officiers municipaux : le notaire Pierre-René Moreau, l’aubergiste Jacques Maisonneuve et Pierre Bâtard, tous deux acquéreurs de biens nationaux ; François Guitteny, laboureur à la Charrie (6.10 livres de cap.) et Julien Chauvet, de la Bretonnière ; tous figurant sur la liste des plus imposés de 89. Si Henri Vesneau l’ainé est écarté en raison de son âge, mais néanmoins actif, comme Vesneau le jeune, son cousin Pierre-Julien, ancien procureur fiscal, est greffier du juge de paix, le notaire Coussays de Ste-Pazanne.

Lucas-Championniere écrira plus tard : "beaucoup de procureurs sergens et autres composaient les gardes nationales, les municipalités, les districts ... ; cette classe d’hommes que la révolution semblait vouloir anéantir... dans le nouveau régime, les principaux emplois leur furent confiés".

En juin 92, une autre liste est dressée, celle des "citoyens qui peuvent entrer dans les compagnies" de la garde nationale. L’élection a lieu le ler juillet, et reconduit Jacques Berthomé à son grade de capitaine ; il est secondé par le lieutenant en chef Pierre Aimé Louis Vesneau, fils de Pierre Julien. C’est à cette occasion que l’on constate la première tentative de "noyautage" d’une institution : certains opposants au régime, "très éloignés sans doute des motifs de protéger la Nation et la Loi" ont tenté de se faire élire ; ainsi Jullien Francheteau, que l’on retrouvera en mars 93 comme "courrier royaliste". La suspiscion s’étend, on se méfie des "aristocrates", mais aussi de ses voisins voire de ses parents. On peut dire que dès l’été 92, les partis se forment dans un climat de haine non déclarée, résultat de rancœurs, de jalousies, de désir de vengeances inassouvies.

Quoi d’autre peut pousser Jacques Berthomé à prendre à parti sur le champ de foire le 19 octobre, le ci-devant chevalier Claude de Monti, ancien enseigne des vaisseaux du roi et membre de la compagnie des Vétérans de la garde nationale de Nantes. La discussion tourne rapidement aux insinuations personnelles : Monti confirme au fils ce qu’il vient de dire au père Pierre Berthomé, c’est à dire qu’il paierait doublement cette année la dime des frais de vendange ! "Berthomé, tu es un foutu sot !" La municipalité refusera de se prononcer sur cette querelle particulière". Le capitaine en voulait certes au vétéran ; mais il faut savoir que celui-ci, à peine quinze jours auparavant, le 17 septembre, venait d’être débouté par le tribunal du district de Machecoul, dans une instance qui l’opposait à son épouse, accusée par lui d’adultère. Julie Rosalie Maillard du Bois- Saint Lys, 38 ans, avait comme conseil Pierre-Julien Vesneau, notaire au Port-St-Père... elle obtiendra le divorce le 29 mars 1793. On ne pourra sans doute jamais connaître tous les tenants et aboutissements des affaires privées qui opposent en cette fin d’année 1792 les futurs adversaires de mars 93.

Le mauvais génie du parti républicain au Port-St-Père, c’est sans conteste le curé constitutionnel Jullien Fortineau. Ancien vicaire de Bourgneuf, il a été pourvu de la cure en mai 91 ; de violentes réactions, verbales, ont suivi son installation. Ce personnage intransigeant, voire fanatique, mais certainement imbu de sa personne en entendant bien tenir un rôle grâce à la révolution, ne manque pas d’être antipathique. On le voit s’immiscer partout, dans les affaires communales, dans celles de la garde nationale où il n’a nulle place, même contre l’intérêt public. Relativement calme en 1791, il deviendra très actif dès le début de 1792 où la question religieuse apparaît comme sujet de discorde voire de conflit. Fortineau, par sa virulence, participera à la formation d’un "parti blanc" composé des paroissiens outrés de son zèle républicain immodéré. "Tous les prêtres assermentés soufflèrent le feu de la discorde en excitant leurs partisans aux plus grandes vexations contre ceux qui refusaient d’aller à leurs messes ; voilà les auteurs de la guerre" (Lucas Championnière).

C’est à Fortineau que l’on doit l’inculpation de Charette de Briord. Celui-ci avait déjà été inquiété en juin 1791, à la suite de deux perquisitions effectuées par Henry Vesneau jeune, Jacques Berthomé et la garde nationale, qui avaient permis la saisie d’armes, de munitions et d’une correspondance quasi-suspecte. L’une des lettres nous intéresse particulièrement : adressée à Mme Souchu, femme du chef de bureau du directoire du district, elle se faisait l’écho de la démarche opérée pour lui restituer les armes saisies lors de la première visite au château. Charette avait pu se disculper. Mais quand il décida de faire venir chez lui un prêtre irlandais (donc non soumis au serment), Fortineau attaqua : il dénonce le 25 février 92 une messe publique donc interdite où auraient assisté 1 200 personnes, et provoque le stationnement au bourg d’un détachement du 84e d’infanterie pour le maintien de l’ordre. Il est soutenu dans ce sens par une faction dure, où l’on reconnaît bien sûr Berthomé et Vesneau qui, lui aussi, dénonce un mariage "illégal".

Par contre, la municipalité fait preuve d’une modération remarquable, n’hésitant pas d’ailleurs à disculper Charette de Briord et à critiquer l’attitude "calomniatrice" de Fortineau. La déclaration de guerre à l’Autriche, la patrie en danger le 22 juillet, en renforçant la surveillance des suspects, donnent des armes à Fortineau qui, au lendemain d’une troisième perquisition, réussit à faire arrêter Charette ; les chefs d’accusation sont minces, mais la situation générale est telle que ce n’est qu’eu égard à son état de santé que Charette peut rentrer chez lui à Nantes où il meurt le 17 octobre. Son aumônier, Jean Bouchard, arrêté lui aussi, fera partie de la noyade du 16 novembre 1793. Le foyer "contre-révolutionnaire" de Briord disparaît, non sans avoir marqué les esprits de ceux chez qui le prêtre, et partant son défenseur, était encore le secours charitable d’hier.

L’été 92 est également marqué par l’opération de désarmement des campagnes et des suspects ; ainsi, deux personnes sont-elles interceptées à l’auberge de J. Maisonneuve. En juillet a lieu la déclaration des arrhes et des munitions ; le résultat est assez impressionnant : 69 fusils à un coup, 2 fusils à deux coups, 10 sabres, 2 épées, 3 mousquetons, 23 pistolets, une canne-épée et 1 couteau de chasse ; plus quarante livres de poudre, plomb et balles. Sur les 64 déclarants, on ne relève qu’une vingtaine de notables (y compris les "aristocrates" et opposant connus au régime). Les autres sont en majorité des gens des campagnes, de ceux qui se soulèveront quelques moi plus tard.

Parmi les suspects, Joseph Gendron tient la première place. Jaubert, commissaire du district, accompagné de Jacques Berthomé et de gardes nationaux, perquisitionne à la Goubarderie le 23 août. Ils y trouvent des documents non équivoques sur les sentiments du propriétaire : des ouvrages traitant de la question religieuse, un "catéchisme à l’usage des fidèles dans les circonstances actuelles", le bref du Pape du 19 mars 1792, mais aussi le manifeste des Princes, la consistance de forces des ennemis de la Patrie et la liste de leurs commandements. Pourtant, les patriotes repartent comme ils étaient venus, non sans avoir recommandé à Gendron de "se comporter en bon citoyen et de donner des preuves de soumission aux lois qu’un peuple libre, qui a conquis sa souveraineté et dont il devrait se glorifier d’être membre, se donne par ses représentants élus".

Mars 1793. L’insurrection

Verbiage cachant mal l’aveuglement, voire l’incompétence de responsables locaux qui commettent là comme ailleurs une erreur dramatique. Tout est près pour le drame de l’insurrection, chacun est déjà déterminé pour la place qu’il aura à jouer dans la lutte sanglante et excessive de mars. Pourtant, ni la proclamation de la République le 21 septembre 92, ni la mort du roi le 21 janvier 93 ne déclencheront le soulèvement. Pour faire bouger la masse paysanne, il faut un motif qui la touche directement dans son quotidien, les agitateurs le savent bien ; ils n’agiront donc qu’au moment de la levée des 300 000 hommes décrétée le 24 février. Il ne doit y avoir que quelques unités levées par paroisse, comme il en avait été en 1776 avec les milices : quatre jeunes gens seulement étaient partis, parmi lesquels le garde national Louis Lejau et l’ancien maire Louis Vilaine. L’ancien maire, car on a changé de municipalité : le maire est maintenant Henry Vesneau jeune. Les 5 officiers municipaux ont été remplacés, et l’on y trouve maintenant deux acquéreurs de biens nationaux. Le procureur Pierre Bâtard était officier municipal l’année précédente ; quant à Jacques Berthomé, il est toujours capitaine et a recruté son jeune frère Jean, ainsi que quelques nouveaux patriotes. De l’ancienne municipalité, il ne reste plus que Julien Chauvet, et L. Villaine, inscrits comme gardes nationaux.

Le décret de la Convention provoque les premières émeutes à Cholet les 2 et 4 mars ; étaient-elles spontanées ? Alors qu’il réside depuis plusieurs mois sur ses terres à Orvault, Joseph Gendron quitte son domaine le 7 mars et arrive au Port-St-Père le 9. Le lendemain, dimanche 10 mars, les premiers incidents apparaissent à St-Philbert (c’est le début de la guerre de Vendée au Pays de Retz), un attroupement se forme à St-Mars de Coutais à quelques centaines de mètres de la Goubarderie, on s’agite au bourg du Port-StPère. La municipalité lance un cri de détresse au directoire du département : "Citoyens, nous sommes dans la crise, il y a des rassemblements partout, le district de Machecoul est menacé, des forces S’il vous plaît, secourez-nous. Nous sommes très fraternellement, citoyens, les maire et officiers municipaux du Port-St- Père. Signé Vesneau jeune maire, Batard, L. Fois Morisseau".

C’est déjà trop tard : "la plus grande partie des habitants de St-Hilaire, Port-St- Père, Ste-Pazanne et autres bourgs circonvoisins s’attroupaient pour se porter à Machecoul ; dans la nuit du dimanche au lundi ces révoltés s’étaient portés dans les maisons des patriotes de chaque village, les avaient maltraités, et leur avaient enlevé leurs armes, qu’ils en avaient même forcé plusieurs de marcher avec eux et à leur tête". Un billet joint à cette lettre donne le nom des "chefs des attroupés" : "Charet à la Garnarche, Gendron à la Goubarderie près St-Mars, Thibaud de la Charie fils id., Lapierre garde-chasse de M. de Lagibaudière, Ringeard domestique de M. de Ruais à la Sauvagerie psse de Brains, Pageot, marchand de poisson et d’échaudé à Bouin, Bourseau greffier du juge de paix de St-Lumine, Bourseau métayer et capitaine des brigands de St-Même, Guery du Claudy de St-Gervé ci-devant gentilhomme qu’H reconnut pour être le commandant en chef des brigands".

Certains patriotes ont pu gagner Saint-Léger puis Nantes, les autres sont directement menacés par le comité royaliste mis immédiatement en place, et qui va exercer une véritable dictature pendant près d’un mois. A sa tête, Joseph Gendron, assisté de Michel-Thomas Rialland, le maire de 1789, Louis Vilenne, Julien David, Pierre-René Moreau et Jacques Maisonneuve, maire et officiers municipaux de 1792, ainsi que les sieurs Lejay et Plissonneau. Sur le plan militaire, c’est Pajot qui commande le poste ; il a été placé là par Charette de la Contrie et aménage sans tarder des défenses sur la rive droite de l’Acheneau. Les royalistes ont voulu donner une légitimité au comité en y faisant entrer des élus de la période révolutionnaire.

Mais ils y sont entrés de force : ainsi, lors de leur procès en mai 93, bénéficieront- ils de nombreux témoignages de républicains, ce qui les fera acquitter. Jacques Maisonneuve "a agi sous la contrainte, il a été plusieurs fois menacé d’être incendié, pillé, et qu’on lui aurait brûlé la cervelle s’il avait fait la moindre résistance... s’il décourageait le peuple".

C’est donc au nom d’un comité fantoche que Gendron dirige l’insurrection, poursuit les patriotes et assouvit son désir de revanche. Ceux qui en font les frais sont bien évidemment le dirigeants de 93 : Jaubert, le commissaire de Bourgneuf, le curé Fortineau, le maire Henry Vesneau, le procureur Pierre Bâtard, Donatien Gouy, officier municipal, François Favreau, garde national, Jean Raingeard, notable, les curés de Brains et de St-Mars comptent parmi les 40 suspects incarcérés immédiatement, dont dix sont conduits à Machecoul le 27 mars et y sont massacrés le jour même. D’autres sont exécutés sur place et sans jugement ; ainsi, "près l’étang du premeriet lieu auquel les révoltés ont depuis donné le nom de petit Machecoul", le batelier François Gendron et ses "supplices" (sic) assassinent quatre particuliers parmi lesquels le garde national L. Lejeau. Gendron recommande néanmoins d’être prudent, en raison du grand nombre de patriotes qui existent dans la paroisse et du fait qu’ils ont conservé une partie de leurs armes.

C’est certainement à cette méfiance que Jean Berthomé doit de conserver la vie ; en passant devant la cure, n’avait-il pas entendu F. Gendron menacer : "en voilà un qui seroit encore bon à défaire". Son frère Jacques, particulièrement visé comme capitaine de la Garde nationale, disparaît à cette époque ; trois ans plus tard, on parle de sa succession, ce qui permet de penser qu’il a été victime de la vengeance des royalistes dès mars 93. Leur frère Pierre subit le même sort "à la fin de mars de l’an 1793".

Quelques lieues plus loin, à Machecoul, Souchu règne en maître en établissant une terreur sanglante. On a beaucoup écrit sur les massacres de Machecoul et le rôle de l’ancien procureur fiscal de Briord. A. Lallié a même tenté de le "réhabiliter" en montrant qu’il n’avait subi aucune influence des mouvements royalistes avant le mois de mars, "qu’il n’avait pas plus de raison d’haïr le nouvel ordre des choses" ... "En 1787, il avait cessé d’occuper des fonctions dépendant de Charette de Briord". Or, on sait qu’en 1789, Souchu est encore procureur fiscal de Briord et "maire" du Port St-Père. Il est exact que juste avant les troubles, il était avoué à Machecoul et remplissait les fonctions de chef de bureau dans l’administration du district. Il est encore exact qu’en 1790, il affecte d’avoir des sentiments républicains et n’hésite pas à signer "Souchu, membre de la Société des amis de la Constitution de Nantes".

Mais en tant qu’avoué, il était resté le défenseur de Charette de Briord dans l’instance qui l’opposait aux tenanciers de la Boulaye et qui était toujours pendante devant le tribunal civil de Machecoul. Et Henry Vesneau était toujours son adversaire ! De même, en qualité d’employé de l’administration, Souchu sera sollicité, par l’intermédiaire de son épouse, par Charette de Briord pour faire rendre à celui-ci les armes saisies chez lui en juin 1791. Et là encore, c’est Henry Vesneau qui avait effectué la perquisition !.

Comment croire que Souchu n’ait subi aucune influence des milieux royalistes et n’ait pas assouvi de basses vengeances, notamment sur la personne de Vesneau. La tradition familiale rapporte que Mourrain de Bourgneuf aurait pu être épargné par les insurgés, sur intervention de La Cathelinière, s’il avait consenti à remettre au chef vendéen la dette qui les liait. L’insurrection de mars 93, quels qu’aient été les motifs qui présidèrent à son déclenchement, du côté des têtes comme de celui des exécutants, fut la cassure qui permit à une population inquiète d’assouvir des rancunes anciennes que le poids de la morale chrétienne et des institutions avait jusqu’alors contenues.

De la même façon, il est difficile de croire que le soulèvement de mars ait eu lieu spontanément au Port-St-Père et à St-Mars, alors que l’ombre de J. Gendron planait sur la contre-révolution depuis l’année précédente. Son retour précipité le 9 mars, son nom en tête de liste des chefs des insurgés, son rôle à la tête du comité royaliste, tout indique une préméditation, voire une orchestration du soulèvement. Le moment était politiquement favorable et la masse paysanne, restée jusqu’ici à l’écart, suffisamment exaspérée pour suivre d’habiles meneurs. Ceux-ci eurent soin de s’entourer de gens proches du peuple, plus habiles à entraîner des paysans dont l’énergie avait été bridée par des siècles de féodalité.

François Thibaud jeune, fils d’un marchand de volailles établi au Port-St-Père en 1751, faisait partie de ceux qui avaient tout à espérer de la Révolution et à qui celle-ci n’apporta rien dans l’immédiat. Il ne possédait rien, sinon une petite tenue à la Charrie, sous la mouvance de Gendron et acquittait avec son père une livre dix de capitation en 1789. En mars 1793, il est chef des attroupés, puis capitaine vendéen dans l’armée de Charette en 93-94 et sera blessé à Machecoul, Challans et Le Boupère. De retour au Port-St-Père en 96, il tiendra l’auberge et le passage de la rivière, sera agent municipal de 1797 à 1801 et fera prospérer son patrimoine non seulement par sa situation économique privilégiée, mais encore grâce à l’appui d’Aristide de Grandville, héritier de la Tour et nouveau "seigneur" de la paroisse. Lieutenant de la Garde nationale du Pellerin sous la Restauration, Louis XVIII le décorera de l’ordre du Lys.

C’est grâce à ces "capitaines" issus du peuple que Charette, Gendron, Pajot réussissent à entraîner des paysans tièdes ou trop casaniers : "au mois de mars 1793, les révoltés contraignirent Berthelemi Guihal son père de les suivre à Pornic où il fut pris par les troupes républicaines et détruit de fait comme révolté" ; ce n’est là qu’un des nombreux témoignages qu’on lit dès l’an IV. De même, la veuve d’Achille Gendron, parent de François, déclare : "que son mari ayant été contraint de suivre les rebelles à la guerre de la Vendée, il y serait mort". Cette réquisition se retrouve à tous les niveaux, y compris celui du comité royaliste : "Gendron, chef du comité, le (J. Maisonneuve) forçait d’écrire et lui dictait sous peine de la vie".

Le 20 avril, Beysser s’empare du poste ; c’est la première opération militaire contre la rébellion, suivie d’une répression judiciaire à l’encontre des instigateurs de l’insurrection. Plusieurs de ceux-ci sont arrêtés et passent en jugement en mai et juin. On a vu que les membres du comité royaliste furent relâchés sur les témoignages de notables républicains, voire de parents des victimes de mars. Par contre, sur le motif "ont fait partie d’un attroupement de rebelles armés, portant au chapeau la cocarde blanche signe de la rébellion et sur le bras un galon blanc", les courriers royalistes, comme les auteurs de massacres, sont condamnés à mort. Joseph Gendron réussit à échapper à toutes poursuites : on le retrouve comme secrétaire de Charette à son quartier général de Legé. Condamné à mort par contumace, sa maison de la Goubarderie est perquisitionnée le 6 mai, son mobilier confisqué. Gendron mourra le 1er mai 1794 en sa métairie du Breil, en StPhilbert, où il s’était réfugié.

Alors que le Port-St-Père est, pendant tout le reste de l’année 1793, l’objet d’un chassé-croisé entre Républicains et Royalistes, puis dès l’hiver 93 jusqu’en 95, fait partie de la "Vendée nantaise" sillonnée par les colonnes infernales et la répression terroriste qui les accompagne, la municipalité reflète quant à elle la modération profonde de la population : sous la présidence du maire, Jean Binet, ancien officier municipal de début 93, on retrouve F. Chauvet, membre de la municipalité Vesneau, Jean Berthomé, républicain modéré et parent de deux victimes de mars, Jacques Maisonneuve, officier municipal de 92 et ex-membre du comité royaliste de Gendron.

L’insurrection de mars a été, au PortSt-Père, l’explosion de la colère certes, mais une explosion orchestrée, où les premiers rôles ont été tenus par ceux-là même qui s’étaient déjà opposés dans les dernières années de l’Ancien Régime. Les excès auxquels elle a donné lieu furent en grande partie motivés par tout autre chose que les vertus révolutionnaires ou la défense de Dieu et du roi. Si les institutions, bouleversées en 1789, sont maintenant différentes, la mentalité paysanne reste immuable et cette folie meurtrière qui embrase la Vendée en 93-94 retombera rapidement, aussi brutalement qu’elle était apparue.

En sont témoins la brusque reprise des activités économiques et des mutations foncières dès 1796, les alliances contractées entre membres des familles qui s’entredéchiraient deux ans auparavant. Il faudra attendre la seconde partie du XIX° siècle pour qu’apparaisse l’aspect manichéen de la Révolution française.

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