Prieurés et domaines philibertins dans l’ouest avant saint Bernard

vendredi 30 juillet 2010, par Emile Boutin +


Sur le plan religieux, le Pays de Retz et le Poitou doivent beaucoup aux moines philibertins de Noirmoutier et à saint Philbert lui-même.


Nous connaissons, au moins partiellement, leurs fondations sur tout le pourtour de la Baie de Bourgneuf, à partir du Vll° siècle. Nous leur devons le culte de la Vierge, de saint Michel (le reclusage de Noirmoutier et Saint-Michel en l’Herm) et de sainte Anne (Vue). A plusieurs reprises notre bulletin de la Société d’études et de recherches historiques a mentionné l’action de Philbert et de son disciple Vital (Vlll° siècle). Suivant une règle mi-colombaniste, mi-bénédictine, l’ordre des Philibertins, fondé à Jumièges sous Dagobert, s’installa et se développa avec l’aide de l’évêque de Poitiers Ansoald, dans l’île d’Her. Ce mot vient de eremus qui signifie "désert". Après l’établissement des religieux, Her devint Her-Monster (moutier d’Her) puis Nermonster et enfin Noirmoutier. L’étude des propriétés rurales et des prieurés dépendant de cette communauté avant la "translation du saint" à Tournus sera l’objet essentiel de cet article. En fait, pour les besoins du sujet, la période examinée ira jusqu’à l’arrivée de saint Bernard à Buzay.

Les biens des Philibertins peuvent se répartir en trois grands groupes selon la date du don ou de l’acquisition et l’endroit de l’implantation.

  • En premier lieu il faut citer Noirmoutier et les "villas" remises par l’évêque de Poitiers pour permettre à la nouvelle communauté de vivre décemment et de prospérer. Il faut y ajouter les créations philibertines au Pays de Retz.
  • La seconde partie étudiera les monastères fondés ou réformés du vivant même de saint Philbert, avec l’appui d’Ansoald. Il s’agit de l’importante abbaye de Saint-Michel en l’Herm, de celle de Luçon et de Saint-Benoît de Quinçay. Nous verrons alors l’expansion étonnante que les religieux donneront à ces trois monastères.
  • Enfin nous examinerons les dons faits par Louis le Pieux et Charles le Chauve pour faciliter le repli des moines devant les invasions normandes avant leur installation définitive à Tournus en Bourgogne.

Lorsque Philbert, fuyant la colère du maire du Palais Ebroïn et ne se sentant plus en sécurité en Neustrie, arriva auprès de l’évêque de Poitiers, il n’était pas chez un inconnu. Ansoald n’était plus tout jeune, puisqu’il monta sur le siège épiscopal à plus de soixante ans, en 674. Sans doute dirigeait-il déjà l’abbaye de SaintHilaire de Poitiers, lorsqu’il fut élevé à l’épiscopat. Selon la coutume, il était apparenté à la famille de son prédécesseur Didon, ainsi qu’à la "gens" puissante de Saint-Léger. Sur ordre d’Ebroïn, Léger avait eu les yeux crevés. On comprend que sa famille, comme celle d’Ansoald, n’avait aucune sympathie pour le maire du Palais. Philbert trouva donc à Poitiers un accueil chaleureux. Ses qualités humaines et religieuses furent particulièrement appréciées de l’évêque. C’est pourquoi ce dernier lui proposa un domaine pour créer un monastère, selon la règle de Jumièges. Sans doute Ansoald tenait-il cette île d’Her d’une largesse du fisc royal ; le terme largiente Domino le fait penser. C’était d’ailleurs une bonne politique de confier au clergé des terres incultes qui seraient mises en valeur. C’est ainsi que l’ancien abbé de Jumièges va embarquer au port de la Fourche (Furcae) pour passer dans l’île accompagné de quelques moines.

Les dons d’Ansoald et les prieurés de la Baie

Les dons d’Ansoald au Vll° siècle

Noirmoutier présentait alors tous les avantages d’un site pour abbaye celtique, notamment une insularité modérée par la proximité du continent et même une possibilité de passage à marée basse mari retracto. Noirmoutier allait devenir en quelque sorte une réplique de Lindisfarne (monastère du nord de l’Ecosse). Pour le service et l’entretien de la nouvelle communauté, il fallait des biens et l’évêque l’avait compris. Il donne donc à Philbert cinq "villas" : « Moi, Ansoald, évêque de la ville de Poitiers, comme il importe qu’un pasteur prenne soin des biens spirituels et temporels de ses brebis, je donne à notre frère Philbert que j’ai établi dans l’Île d’Her, père du monastère :

  • 1° Une villa située à Ampan, sur le bord de la mer avec ses maisons, ses bâtiments, ses vignes, ses champs, ses habitants et ses serviteurs des deux sexes et avec des salines ».
  • 2° Pour la même raison une autre villa appelée Déas, située sur le fleuve Vedonia (la Boulogne), qu’un diacre vénérable Magnobode, de l’église de Poitiers, a donnée avec tous les biens et bénéfices qui y sont attachés. Il semble que ce dernier acte ait été rédigé après l’établissement des moines dans l’île, car il est bien précisé : « Je donne Déas dans la totalité de ce que possédait antérieurement Magnobode, mais aussi tout ce qui y fut ajouté en cet endroit par les moines d’Her » (et postea inibi aliqua fuerunt ab ipso monasterio Herio).
  • 3° Ansoald donne « de même une partie seulement de la villa de Taizé », actuellement dans les Deux-Sèvres, entre Saint-Jouin de Marnes et Thouars. (Simili modo, portione quem in Tasago villa).
  • 4° « Villam vero Pusiago ». Il est impossible de savoir où se trouvait exactement cette villa de Pusiagus. Certains hagiographes proposent Paizé le Chapt dans les Deux-Sèvres, car son église est sous l’éponyme de Philbert ; d’autres pensent au Puiset-Doré (Maine et Loire) ou même Pouzay en Indre et Loire. Alors qu’Ampennum (Ampan) était une propriété de l’église de Poitiers, Déas, Taizé et Paizé faisaient partie des biens personnels de l’évêque, et il pouvait en disposer comme il l’entendait.
  • 5° Londoas ou Avenarias, au pays de Penescia. L’endroit ne peut être précisé et le texte proposé par Léon Maitre, concernant cette propriété (chartrier de Cunauld) est un peu différent de celui mentionné par le Docteur Rousseau et extrait de la bibliothèque de l’école des Chartres.

Ces donations sont datées par Ansoald « aux kalendes de juillet la deuxième année du règne du roi Dagobert II ». Lorsque Philbert débarqua dans l’île, il y avait déjà des chrétiens à Noirmoutier. Depuis plus d’un siècle, une chapelle dédiée à saint Hilaire existait au Vieil. Elle était sans doute en fort mauvais état et le premier travail des moines fut de construire une église pour les habitants. Sous le patronage de saint Michel, elle fut élevée à l’endroit le plus haut de l’île, au milieu de la petite agglomération, le Reclusage, là où s’étendra le cimetière actuel.

Philbert a sans doute suivi la dévotion de son protecteur Ansoald pour l’archange apparu au V° siècle au mont Gargan en Italie. L’église paroissiale Saint-Michel sera détruite vers 1390 par les Anglais. Bien auparavant elle avait été incendiée par les Normands.

A partir du Moyen-Age, l’église abbatiale, construite en bordure du port, deviendra paroissiale pour remplacer Saint- Michel.

Les prieurés de la Baie

Présents dans l’île pendant un siècle et demi avant l’arrivée des Vikings, les moines philibertins vont faire un travail religieux considérable et tout le pourtour de la Baie de Bourgneuf va profiter de leur apostolat. Ils édifient des chapelles dédiées à la Vierge et vont créer des petits prieurés paroissiaux, notamment à Sainte-Marie de Pornic, aux Moutiers, à Machecoul et à Ampan-Beauvoir sur Mer.

Sainte-Marie sur Mer ne fut jamais à proprement parler une abbaye philibertine, contrairement à ce qu’affirme Ivan Gobry dans Les moines en Occident. Pourtant l’origine du premier prieuré remonte à la petite chapelle construite par les moines de Noirmoutier. Les Moutiers eurent aussi leur chapelle de la Vierge, datant du début du Vlll° siècle. Elle sera achetée au Xl° par la Dame de Prigny au curé de la paroisse, pour la donner à sa fille bénédictine au Ronceray d’Angers. A partir de là les Moutiers dépendront en grande partie du Ronceray. Dès le haut Moyen-Age, un cimetière mérovingien va se développer autour de cette chapelle mariale. Il en sera de même dans les Chaumes de Machecoul. Le célèbre cimetière gallo-franc s’étendra tout autour de la chapelle de la Vierge édifiée par les Philibertins. Plus tard, au Xl° siècle, le Pays de Retz étant devenu breton par le traité de 851, le seigneur de Sainte-Croix de Machecoul donnera les vestiges de la fondation philibertine aux moines bretons de Saint-Sauveur de Redon. Ceci sera à l’origine de bien des conflits entre bénédictins bretons et moines de Tournus.

Saint-Michel en l’Herm, Luçon, St-Benoit-de-Quinçay, Fondation de Philbert

Cinq ans après avoir créé Noirmoutier, monastère devenu très prospère sous sa direction, Philbert, à la demande d’Ansoald, envisage une nouvelle fondation. Dans le golfe des Pictons, tout comme dans le golfe de Machecoul, émergeaient quelques îlots calcaires. Ansoald en avait déjà repéré un, appelé Condate. En 782, quelques religieux quittent l’abbaye de Noirmoutier pour fonder un nouveau prieuré dans le delta primitif du Lay. Très rapidement ce sera une abbaye : Saint-Michel en l’Herm. Sanctus Michael in Eremo ou Saint- Michel du Désert. Et nous retrouvons encore le patronage de l’archange.

Peut-être existait-il déjà une vie religieuse à Condate. La tradition veut que sainte Hélène y ait fondé un premier monastère. C’est le sentiment de Bouchet, dans les Annales d’Aquitaine. Au XVIll° siècle, la fête de sainte Hélène était encore célébrée avec solennité le 18 août. La crypte de l’abbaye lui était dédiée. Et l’une des cloches de l’église portait son nom, avec l’inscription : « D. Helenae semper Augustae Eremi hujus fundatrici zelantissimae votum anno Domini 1673 ». Nous retrouverons cette impératrice dans la fondation de Luçon.

Voyons l’histoire sommaire de Saint-Michel en l’Herm. La règle bénédictine y fut introduite en 817, par Arnoux, abbé de Noirmoutier. En 826, sur l’ordre d’Hilbod, abbé lui-aussi de Noirmoutier, Saint-Michel est fortifié et échappera aux Normands jusqu’en 877. A partir de cette date, les Vikings vont s’installer dans l’abbaye et, pendant 80 ans, ils vont rançonner la région. Après le départ des Normands, les religieux revinrent à Saint-Michel qui fut restauré grâce à l’appui de l’évêque de Limoges, Ebles II, frère du comte de Poitou, abbé de Saint-Maixent et de Saint-Hilaire le Grand. Ebles se retira à Saint-Michel en l’Herm et en devint abbé. Il y fut enterré en 990. Le duc Guillaume d’Aquitaine restaura une nouvelle fois le monastère au Xl° siècle. Mais les Huguenots passèrent par là et l’abbaye ne sera reconstruite qu’en 1641. Mazarin fut abbé de Saint-Michel. Tant qu’il fut sous la direction de saint Philbert et de ses successeurs immédiats, le monastère se développa très rapidement. Les moines, remontant la vallée du Lay, créèrent de nombreux prieurés. La navigation fluviale servait de voie de pénétration, à une époque où forêts et halliers gênaient le développement des chemins.

Les prieurés de St-Michel en L’Herm

Carte des prieurés de St Michel en l’Herm et de Noirmoutier

Nous pouvons compter, en Vendée, une bonne trentaine de prieurés qui furent fondés par les religieux de Saint-Michel en l’Herm. Jusqu’au Xll° siècle, malgré les difficultés des invasions et des guerres, la communauté vécut dans une assez grande prospérité, tant matérielle que religieuse. Puis la vie conventuelle diminua. Les religieux continuèrent leurs travaux d’assèchement des marais en liaison avec les abbayes de l’Absie, de Saint-Maixent, de Maillezais et de Nieul sur l’Autize (canal des cinq abbés). Avec les abbés commendataires, la vie matérielle prit le pas sur la vie spirituelle. Ainsi nous avons une lettre de l’abbé poitevin à l’évêque d’Angers au XVIll° siècle qui nous éclaire : « Monseigneur, nos frères prennent patience au séjour de Saint-Michel, avec les huîtres de la Dive, les cailles de Saint-Denis et les vins blancs de Grues ».

Les moines de Saint-Michel en l’Herm appréciaient tout particulièrement les vins de Bordeaux, sans doute pour accompagner les cailles. Nous les voyons, à cette même époque, faire entrer dans leur cellier trois cents barriques de Bordeaux pour leur propre consommation. Ils ont en effet constaté que les vins de pays « leur donnent la colique ». Le plus célèbre prieuré de Saint-Michel fut Luçon.

Luçon

Un premier établissement religieux avait été créé par saint Benoît d’Aizenay à Lucionum, ancienne bourgade gallo-romaine. Selon Mabillon et la chronique de Maillezais, Luçon aurait été fondé par Lucius de la famille impériale quod Lucius quidam imperialis cepit. Ce Lucius était fils de Constance-Chlore, gouverneur des Gaules, et d’Hélène. Frère de Constantin, il avait tué son frère aîné. Con- damné au bannissement, il s’embarqua avec sa soeur Lucia et ils firent naufrage à Navis fracta (navire brisé) devenu Nauffret. Saint-Philbert, de Noirmoutier, aurait appris ce naufrage et appelé ces deux jeunes à la vie religieuse. Si la légende est belle, elle repose sur un anachronisme de trois siècles, puisque Constance-Chlore est décédé en 306. Il n’en reste pas moins que le bréviaire de Luçon, du Xlll° siècle, nous donne la prose suivante, que des milliers de prêtres et de religieux ont récité à l’office au cours des siècles :

Iste fuit Lucius
Ex Helena filius
Constantii Clori
Qui pro fratricidio
Datus est exilio
Vastissimo mari
 
Ce fut Lucius
Fils d’hélène
et de Constance Chlore
Qui après son fraticide
Fut envoyé en exil
sur le vaste océan

Or, Luçon fut sans doute donné par Ansoald à l’abbaye de Saint-Michel en l’Herm, comme il avait remis Déas à Noirmoutier. On ne peut admettre la fondation de deux abbayes importantes, du même ordre, à la même époque, à quelques kilomètres seulement de distance.

Certains auteurs, comme Bouchet, estiment que sainte Hélène, elle-même, aurait pu venir à Luçon, comme à Saint-Michel en l’Herm. On ne peut écarter cette hypothèse, à priori, puisque le Poitou avait des relations privilégiées avec Trêves, capitale des Gaules et résidence de l’Empereur, où vécut sainte Hélène pendant une vingtaine d’années. Elle aurait parcouru le Poitou, vers 326 à la recherche de son fils Lucius...

Luçon fut bien un monastère philibertin. Ermentaire en témoigne lorsqu’il écrit : ad Lucionum, vicum nostrum (Luçon, notre bourg). Selon la Gallia christiana et aussi la chronique de Maillezais, Philbert aurait dirigé la fondation de Sainte-Marie de Luçon. Ce monastère surpassa rapidement l’abbaye-mère de Saint-Michel, en créant ses propres prieurés, ce qui provoqua des démêlés entre les deux communautés-soeurs. Les dissensions apparaîtront surtout, lorsque Luçon, après avoir été élevée au rang d’abbaye deviendra évêché en 1317, l’abbé de Luçon, Pierre de la Veirie ayant été élevé à l’épiscopat par Jean XXII.. Les moines de Saint-Michel auront alors bien du mal à accepter cette nouvelle juridiction, beaucoup plus proche et donc plus tatillonne, que celle de Poitiers.

Challans

L’une des plus riches possessions de l’abbaye de Luçon fut, sans aucun doute, l’église de Challans. Un lieu de culte existait dès le VII° siècle, comme en témoigne la croix mérovingienne trouvée à cet endroit. Par la suite une église romane poitevine fut construite au Xl° siècle. Et le prieur de Challans « fut à la nomination de l’abbé de Luçon », avant de faire partie de ce diocèse.

St-Benoît de Quinçay

Ansoald considérait la discipline monastique comme le meilleur ferment de la christianisation de son immense diocèse. C’est pourquoi il demanda à Philbert de restaurer la vie monacale à Quinçay, près de Poitiers. Une petite communauté s’était constituée dès le IV° siècle sous la direction de saint Benoît d’Aizenay, chorévêque nommé par saint Hilaire. Mais au début du Vll° siècle, ce monastère était en ruine. Il fut reconstruit par la famille de saint Achard, qui, après un noviciat à Saint-Jouin de Marnes devint abbé de Quinçay avec la bénédiction de Philbert. Sans doute l’abbé de Noirmoutier confia-t-il à Achard quelques moines venus de Jumièges. Parmi ces derniers, il faut citer Sidoine et Prédone, dont le premier, au moins, était irlandais. Achard fut envoyé par la suite, par Philbert, comme abbé de Jumièges où il mourut en 687. Cette abbaye de Saint-Benoît de Quinçay sera, elle aussi, féconde et fondera quelques prieurés, mais en nombre. moindre que Saint-Michel en l’Herm ou Luçon. On peut les mentionner : les prieurés de Saint-Hilaire de Boussageau et Saint-Melaine de Celliers à Lencloitre dans la Vienne ; les prieurés Saint- Léger la Palud et Saint-Hilaire de Chenagon à Marigny-Brizay ; les prieurés Saint-Hilaire d’Orches, Saint-Martin la Rivière auprès de Montmorillon, N.-D de Cubord, Saint-Laurent et Saint-Pierre de Savigny sous Faye, tous dans la Vienne. Quinçay abritait des moines intellectuels ; sa bibliothèque, d’après un manuscrit du XVIll° siècle possédait 2.800 volumes, ce qui est important pour cette époque. Deux cents ouvrages traitaient exclusivement de la médecine et contenaient de nombreuses formules de remèdes.

Les monastères de l’exode

La villa gallo-romaine de Déas, donnée par Ansoald à Philbert sera la première position de repli des moines de Noirmoutier, lorsqu’au IX° siècle, les descentes fréquentes des Normands les obligeront à quitter leur île.

L’installation à Déas, qui deviendra Saint-Philbert de Grandlieu, se fera à partir de 815. En 819, on bâtit l’église abbatiale et Louis le Débonnaire autorise les religieux à construire un aqueduc entre la Boulogne et le monastère. (Ob commoditatem ejusdem monasterii ex fluvio qui dicitur Bedonia aquam ibi velle perducere). En 836, désespérant de revenir de sitôt dans l’île, l’abbé fait transférer le corps du fondateur de la crypte de Noirmoutier à Déas.

Déas

Bien lui en prit, car en 846, l’abbaye de Noirmoutier sera incendiée et un an plus tard, ce sera le tour de l’abbaye de Déas. Mais l’abbé avait déjà pris ses dispositions pour un repli sur Cunault, comme nous allons le voir.

Les moines ne reviendront qu’au XI° siècle à Saint-Philbert qui deviendra un prieuré-major, ayant des dépendances, dont Noirmoutier. La maison-mère sera alors à Tournus.

Seront sous l’autorité du prieur de Saint-Philbert, les églises de SaintViaud, Vue, Saint-Lumine, Passay, Saint- Colomban, Saint-Jean de Corcoué, La Limouzinière, Mormaison, Les Moutiers, Legé et Saint-Blaise de Machecoul. Le prieur, bien à l’abri derrière son enceinte de fossés du IX° siècle jouait au gentilhomme attendant un siège. Un aveu nous dira : « Le prioré de Saint-Philbert de Grandlieu est basty dans la ville dudit Saint-Philbert, qui est close de troys corps de logis environnés de fossés pleins d’eau et de fortes murailles ».

Cunault

L’abbé Hilbod de Noirmoutier qui avait présidé à la translation du corps de Philbert au monastère de Déas, était inquiet. Il envisageait un nouveau transfert, pressentant d’autres campagnes normandes. Or, l’année de l’attaque de Nantes par les Vikings et de la mort de saint Gohard dans sa cathédrale, en 843, le comte Vivien, un riche personnage de Tours, avait reçu de Charles le Chauve, qu’il servait à sa cour, le domaine de Cunault, situé à quelques kilomètres en aval de Saumur, sur les bords de la Loire. Le 27 décembre 845, le comte Vivien va remettre le prieuré de Cunault à l’abbé Hilbod. Désormais, ce dernier peut envisager la suite de la pérégrination. Le 6 janvier 846, trois moines prennent possession de Cunault. Hilbod meurt en 854, son successeur Axenius fait enlever le corps de Philbert à Déas, pour le transporter à Cunault. On laisse seulement le sarcophage du saint dans l’église carolingienne, où il est toujours visible. Les Philibertins reçoivent à cette époque un nouveau cadeau de l’empereur, le domaine de Doué, en Anjou. (Villam nostri juris pacto subter annexo commisi Doadem).

Messais

Les Normands remontent encore la Loire, s’emparent de Saint-Florent de Montglonne (Saint-Florent le Vieil) et saccagent Angers. Les religieux prennent peur et s’enfuient à Messais. C’était une nouvelle propriété que Charles le Chauve leur avait donnée par une charte, signée à Orléans le 19 janvier 854.

Les moines recevaient donc Messay, l’Absie, Messemé dans la Vienne (Massimiaco), Asnières sur les bords de la Boutonne (Asnerias ou Asneral), Prinçay dans la Vienne (Prisciacum), Marnes (Deux-Sèvres), Estivault dans la Vienne, Curçay (Vienne) (Crusaco). A toutes ces donations, il faut ajouter Lussan en Anjou et les églises de Loudun, Saint-Pierre du Marché et Saint-Pierre du Martroy. Enfin, à la demande du roi breton Erispoë, Charles le Chauve avait aussi donné aux moines de Saint-Philbert, "la celle de Bussogilum, dans le Maine". Ce sera le prieuré de Busseuil (854).

C’est en 862 que les Philibertins emportent le corps de leur patron à Messais, le septième abbé de la communauté s’appelant alors Geilon. Cette propriété se trouvait située, dans le canton de Moncontour à la limite de la Vienne et des Deux-Sèvres. Le domaine avait "sept mas". Un mas en Aquitaine était alors une exploitation "à quatre bœufs".

L’Absie

Parmi les domaines mentionnés dans la charte évoquée ci-dessus, il convient de s’arrêter un peu sur l’Absie qui deviendra, au Moyen-Age, une abbaye célèbre. Ce domaine était l’un des plus importants donnés par Charles le Chauve. Le texte nous dit : l’Absie avec deux églises et onze manses trois-quarts. Les Philibertins s’y établirent mais n’y restèrent pas plus d’un siècle. On ignore pourquoi ce couvent périclita. Les deux églises étaient celle de l’Absie et celle de la Chapelle Séguin. Après le départ des moines, les églises tombèrent en ruines. Ce sont ces vestiges qu’au XlI° siècle un ermite Pierre de Bunt découvrit. Il y fonda un ermitage qui devint abbaye en 1120, abbaye fondée par Giraud de Salles. Notre-Dame de l’Absie sera la première abbaye du Poitou, adoptant la règle de Saint-Benoît, telle que la pratiquèrent les moines de Citeaux. Une des filiales de l’Absie s’implantera en 1130, dans l’ile-Chauvet.

St-Pourçain et Tournus

Le refuge de Messais en Poitou n’était pas suffisamment éloigné des incursions normandes et dix ans après leur arrivée, les Philibertins décident de s’enfoncer davantage dans les terres. En 872 et 873, ils vont traverser le Massif Central pour s’établir dans une localité que le roi de l’Auvergne leur donnait : Saint-Pourçain sur Sioule. Mais, là encore, ils ne vont pas séjourner longtemps. Le voyage de trente-neuf ans, commencé à Noirmoutier se terminera le 14 mai 875 par l’arrivée à Tournus.

L’abbé Geilon tenait, en effet, de Charles le Chauve cette belle abbaye de Bourgogne. Le moine de Tournus, Falcon, nous indique dans sa chronique que les Philibertins arrivèrent avec le corps du saint et une quantité de reliques « dont il n’est pas possible d’établir le détail ». Il y avait les saints vêtements du Sauveur et de la Vierge « deux boîtes remplies de choses sacrées mais inconnues »", le lien qui enserra le Seigneur pendant sa passion, une des cruches du miracle de Cana et, accompagnant le corps de saint Philbert, les restes de nombreux saints, dont Vital.

On ne saura jamais si les religieux eurent des regrets de leur île, s’ils pensèrent à leurs salines, à leurs pêches dans notre baie de Bourgneuf et s’ils évoquèrent de temps à autre les 237 marsouins qu’à la prière de saint Philbert, Dieu avait envoyés dans l’étier du port pour pallier une grande disette.

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