Par digues et chaussées promenade historique à travers le marais breton

lundi 12 juillet 2010, par Françoise Gautier


Par digues et chaussées, une promenade au travers du Marais Breton, nous permet d’admirer l’âpre et belle monotonie de ces paysages particulièrement pittoresques et attachants que reproduisit à merveille Milcendeau sur ses toiles et aquarelles.

Pourtant, cette monotonie n’exclut pas une certaine variété due (essentiellement) à l’âge des digues, appelées « chaussées » jusqu’à la fin du XVIll° siècle.


de ces conquêtes de « terres nouvelles » venues de la mer, il importe de donner la répartition géographique des termes toponymiques qui reviendront souvent tout au long de notre « périple ».

  • Sartières : sortes d’essarts (les Sartières à Beauvoir et à Saint-Gervais).
  • Ouches : « L’Ouche Mouchaud », à Machecoul.
  • Clausums et dérivés : le Cloudis, les Cloudis, les Clodits, le Clouzeau, les Clouets, les Mauclous (« Mau », péjoratif, signifie en général « mauvais »), l’Enclos... Nombreux exemples en Noirmoutier et à Beauvoir.
  • Les œuvres : plusieurs exemples à Bourgneuf et à Fresnay.
  • Les Mattes : ou « la Matte » (surtout à Bouin, Bourgneuf, Noirmoutier).
  • Les Prises : Fresnay et Beauvoir (« la Prise à Robard », « la Prise à Carré »).
  • L’Ile, l’Ilot : à Bourgneuf (« les Ileaux »), à l’Epine en Noirmoutier.
  • L’Angle : « Arsangle » ou « Anglées » des marais de Haute- Perche à Noirmoutier.
  • La Retraite : un peu partout dans le marais.
  • La Chaussée : ou « le Chaussin » désigne les digues un peu partout.
  • La Bosse : « la Cabosse » ou « L’Etorte », « La Torte » ou « Les Etortes » : à Bourgneuf et à Machecoul.
  • La Branche : à Barbâtre... Mais les « Branchelles » à Bourgneuf.

Parfaitement familiarisés avec ces termes toponymiques, propres au Marais Breton, commençons, si vous le voulez bien, notre excursion historique au travers de l’un des paysages les plus originaux de France.

Sur le continent, les plus anciennes digues, dont il reste des traces visibles dans le paysage remontent au XVII° siècle. Nous les voyons figurer sur les cartes anciennes de la baie et nous les retrouvons parfois sur les cartes d’Etat-Major au 1/80 000e et même sur les cartes plus récentes de l’IGN. Telles apparaissent la « Vieille Chaussée » de 1713 qui s’étire de l’Epoids à la Louippe, ainsi que les « perrés » du début du XVIII° siècle des environs de Bourgneuf. Les digues du XIX° siècle, quant à elles, celà va de soi, sont situées en avant et plus proches du rivage actuel. La dernière en date, édifiée de 1958 à 1962 appartient à « l’histoire contemporaine » de la conquête des « lais de mer » mais témoigne, avec ses « ancêtres » d’une lutte de l’énergie humaine et des techniques du « Génie Civil » contre les éléments naturels.

Les premières digues qui aient eu véritablement une valeur défensive remontent en fait au XVIII° siècle, selon J. Rousseau (« Bouin : 1’lle au péril de la mer »). C’est l’époque, en effet, où sur le littoral continental de la baie, par suite d’un envasement intense, le Dain se rétrécit et où les apports des étiers actuels, alors assez actifs, connaissent un déclin fatal. Les endiguements commencèrent par les rives du Dain, au lieu-dit « La Matte des Hautaines » où 18 journaux, soit environ 874 ares, furent conquis sur la mer en 1765. Toujours en 1765, sont accordées les concessions Joubert, dites du « Marais Neuf » et du « chaud » : 50 journaux, soit environ 88 hectares. La concession Luminais, en 1772, comportait 200 arpents, soit 180 hectares. A ces conquêtes s’ajouta la concession Pelletier, de 60 arpents (soit environ 27 hectares), en 1786.

A la Crosnière, à l’extrémité sud du littoral continental de notre « Baye de Bretagne », ainsi que sur la côte orientale de Noirmoutier, s’organisèrent à partir de 1760 les polders des Jacobsen. Un excursionniste, qu’il soit géographe ou historien, doit observer parfois quelques pauses... « réparatrices ». Alors, arrêtons-nous un peu, si vous le voulez bien ; sur le cas typique des polders de la Crosnière. Il devait y avoir là, avant les conquêtes des Jacobsen, un banc sans doute analogue à l’actuel banc de Piaut, qui se situe à l’entrée Nord du détroit de Fromentine, presque en face de l’étier de la Cahouette, au Nord de Fromentine, sur la rive orientale. Les bancs de Piaut et de la Crosnière se faisaient vis-à-vis, de part et d’autre du chenal, se dirigeant au Sud vers le goulet de Fromentine. Des schorres s’y formèrent, endigués vers 1766. Ce fut la plus vaste des conquêtes individuelles de lais de mer effectuées depuis deux siècles sur le littoral continental, à laquelle s’accolèrent, au cours du XIX° siècle, la Noue Fromagette (1818), la Petite Prise, la Prise à Carré (1854) et quelques autres encore.

Au départ s’était produit à la Crosnière, un colmatage naturel, appuyé sur des bancs sableux et coquillers. Leur superficie était d’environ 84 hectares. Ainsi, fut constituée « 1’lle du Pé », le « Pé » désignant une éminence plus ou moins accentuée semblable aux « puys » ou « pechs » du Sud-Ouest de la France. Notre éminente Crosnière, par conséquent, se trouve donc isolée du continent par le chenal de la Lasse... Et c’est ainsi que cette île fut cédée au prince de Condé en 1766, pour être jointe, après dessèchement, à la seigneurerie de Noirmoutier. De fait, l’île du Pé fut d’abord rattachée à Barbâtre sur le plan administratif et religieux, puis érigée en paroisse en 1772. Paroisse éphémère, certes, qui disparut en 1794 et dont il ne reste qu’une maison dite « La Cure », ainsi que le très austère, minuscule et presque inconnu, cimetière des Jacobsen, aux dalles froides et huguenottes, envahies des herbes folles et odorantes de notre fascinant Marais Breton. Le prince de Condé transmit, en 1767, la propriété de ces nouveaux « lais de mer » à Cornil Ghislain Jacobsen, négociant à Noirmoutier, ainsi qu’à Jacques Augustin Joly du Berceau... sous promesse d’endiguements et de mise en valeur des terres.

Oui, mais voilà : rappelons qu’à la Crosnière, les modalités d’appropriation de ces nouvelles terres, furent quelque peu particulières, car il ne faut pas oublier que l’établissement du système de défense et l’organisation géographique du terrain furent (étalés sur plus d’un siècle) l’œuvre d’une seule et même grande famille bourgeoise.

A la fin du XVIII° siècle et dans le courant du XIX° siècle, l’engraissement des marais se poursuivit, tant sur le littoral continental que sur les rivages orientaux de Noirmoutier. On transforma les petits estuaires du Marais Breton en étiers : tel fut le cas de ceux de La Louippe, Les Champs et Les Brochets. Mais c’est surtout au XIX° siècle, à partir de 1830, que se constituèrent dans l’île, les grandes digues de La Guérinière et de Barbâtre, ainsi que sur le continent, « nos rivages anthropiques », représentés principalement par les digues des polders de St-Céran, situés au sud-est du Collet et qui délimitent une vaste surface marécageuse, distribuée en parcelles géométriques bien nettes encore sur les cadastres actuels. Toutes ces digues encore élevées selon des procédés archaïques, ne résistèrent pas toujours aux assauts des tempêtes. Lors de la grande tempête du 16 novembre 1940, celle des polders du Dain, édifiée de 1851 à 1859, céda en plusieurs endroits. C’est alors que l’on découvrit la nécessité d’un système de défense plus rationnel, face à la progression des accumulations sablo- vaseuses.

Les modalités de construction des digues dans le passé

Les documents d’archives ne nous renseignent guère que sur une politique de défense de la côte assez récente. On ignore presque tout sur les digues de la Renaissance, bâties par chaque particulier possesseur de terres du marais et détruites lors de chaque tempête. Pourtant, M. J. Rousseau rapporte que, dès cette époque, les rois de France s’étaient préoccupés de la protection de l’île de Bouin. A la fin du Moyen-Age, déjà, Louis XI, confirmant les privilèges fiscaux des Bouinais, écrivait dans des lettres patentes que : « cette île, aux temps passés, fut recouverte par industrie et puissance de chaussées, pour icelle garder, tant des inondations de la mer que des périls de nos anciens ennemis les Anglais ; que les habitants avaient fait et faisaient chaque jour de très grandes mises et dépenses, peines et travaux, tellement qu’à peine, ils les pouvaient supporter ; que de toute ancienneté et de tel temps qu’il n’était mémoire du contraire, les isles de la mer et surtout l’isie de Boin, était et devait être, par ses privilèges, entièrement franche, quitte et exempte de toutes tailles, subsides et autres subventions ».

Sous le règne de Louis XIV, une pétition des Bouinais décrivait les ouvrages alors établis autour de l’île : « les mêmes causes qui, sous le règne de Louis XI, firent octroyer aux habitants de l’île de Bouin, la confirmation de leurs privilèges, subsistent encore dans toute leur intégrité », affirmait cette pétition qui poursuivait : « ils sont toujours obligés, pour se garantir de la violence de la mer, d’entretenir de fortes et grosses digues, dont quelques unes sont revêtues en dehors de pierres depuis le haut jusqu’en bas et ont plus de 40 piés de hauteur. Les vagues qui ne cessent de s’y briser, dans les hautes marées, y font quelquefois, pendant les tempêtes, des brèches considérables, entrent dans l’île, salent les abreuvoirs, font périr le bled et l’herbe et ruinent les cultivateurs ». On pourrait penser que, de par son objet même, le tableau était poussé au noir. Mais nous avons vu par ce qui précède, que le danger était réel et la tempête de 1940 fut la dernière en date à le prouver.

C’est au XVIII° siècle, ainsi que nous venons de le dire, que commencèrent les véritables grands travaux de défense du marais de Bourgneuf, ce que J. Rousseau intitule « le Grand Oeuvre des Bouinais ». Le premier de ceux qui comprirent la nécessité de rénover le système des digues, tout au moins au pourtour de l’île de Bouin, fut l’ingénieur du roi, Poidevin. « Cette isle, écrivait-il en mai 1773, a deux lieues et demy de long depuis le passage du sud (qui est, en fait, au nord) jusques au port de l’Epoys ; elle a environ une lieue de large et elle est presque ronde ; elle est plate et le fond est mesme plus bas que la superficie de la mer, qui inonderait cette isle si elle n’avoit point de digues ». Au cours du XVIII° siècle, les travaux avaient abouti au creusement des étiers des Brochets, de la Louippe et des Champs.

Un projet d’une envergure nettement plus grande fut voté en l’an Ill de la République (1794). Un rapport constatait alors, pour commencer, le mauvais état du système défensif qui subsistait encore à cette date : « cette île est comme engouffrée au milieu des eaux, puisque son sol est de 15 pieds plus bas (environ 5 mètres) que le niveau de la pleine mer ; elle n’est défendue des fureurs de ce terrible élément que par une digue de terre revêtue de pierres en dehors ».

Suivaient à ce texte des suggestions d’aménagement des marais. Toutefois, l’on doit constater qu’aucune digue de mer ne fut alors édifiée et que le projet de l’an III, même en ce qui concernait l’aménagement des marais, ne fut jamais réalisé.

La description par J. Rousseau de la digue entreprise au XVIll° siècle, à proximité de l’étier du Fresne, donne une idée de la technique de construction des ouvrages de cette époque. On élevait une chaussée trapézoïdale, plus large à la base (14 à 15 mètres) qu’en haut (4 mètres environ). Celle-ci était dressée jusqu’à la moitié ou aux deux tiers de sa hauteur définitive (environ 5 mètres). Puis on laissait le terrain se tasser avant d’achever les travaux. On effectuait les transports de terre à la brouette ou sur des sortes de civières, le marais étant impraticable aux charrettes par son manque de consistance. Par ailleurs, on travaillait à la pelle. Pour finir, on revêtait l’ouvrage de blocs de calcaire éocène, apportés en barques des fonds et des îlots du large, lors des grandes marées. Comme on le voit, ce ne fut là qu’un début, encore archaïque, dans la mise au point de véritables techniques de défenses.

Il fallut attendre que se constituent des syndicats de propriétaires du marais pour que naisse vraiment, une organisation rationnelle des travaux d’endiguements. Jusqu’alors, ceux-ci n’avaient été que l’œuvre de particuliers. De grandes familles bourgeoises de Bouin, Beauvoir, Bourgneuf et même de Nantes, avaient tenté la mise en valeur et la protection de parcelles importantes de « lais de mer » : les Luminais, les Pelletier, les Mourain de Bourgneuf, les Rousselet de Saint Céran, les Joubert de Nantes, les Lebreton, d’autres encore, de Barbâtre et surtout les Jacobsen de Noirmoutier. Cette dernière famille était originaire cies Flandres et donc familiarisée avec le milieu naturel des marais. L’ancêtre des Jacobsen de Noirmoutier était né en 1709, à Dunkerque selon les uns, à la Brille, en Hollande, selon d’autres. D’ailleurs, un dessèchement Jacobsen porte le nom de « Nouvelle Brille », à Noirmoutier. Il ne s’était fixé dans l’île que vers 1750 et il entreprit de réaliser les premières conquêtes sur la mer, aux deux extrémités du Gois, en 1772. Son fils continua son œuvre à l’entrée du port de Noirmoutier, de 1805 à 1809. Puis, Auguste Jacobsen acheva les travaux de la Nouvelle Brille et de la Tresson, sur les territoires de La Guérinière et de Barbâtre, sur la côte orientale du pédoncule de l’île. Il fallait de gros capitaux pour assumer de telles tâches. 300 ouvriers travaillèrent à l’endiguement du Petit Müllenbourg à Noirmoutier, sous la direction de Jacobsen fils, en 1810, et 45 bateaux furent employés par le chantier. A la Crosnière, l’ancêtre des Jacobsen avait dû déjà recruter (en 1767), 1 100 ouvriers sur les paroisses voisines pour mener à bien la conquête de l’île du Pé. Il fallait aussi compter avec les destructions par la mer en cours d’opération.

Comme on le voit, l’œuvre des grandes familles n’est donc pas négligeable. Mais cependant, il y eut, dans les années 1770-1780, une telle fièvre de l’endiguement que l’on acheta des terres non mûres pour l’assèchement, encore trop amphibies pour être mises en culture. L’ampleur des concessions de lais de mer n’est donc pas parfaitement en rapport avec les progrès du colmatage naturel. Des terrains vendus en 1779 pour être endigués au cours des cinq années suivantes, étaient considérés, en 1805, comme n’étant pas encore mûrs pour l’endiguement. Ainsi, à Bouin, des endiguements s’achevèrent en 1846, dont la concession remontait aussi à 1779. Au Collet, la concession Joubert, de 1771, qui avait d’ailleurs suscité des protestations locales nombreuses, n’est pas encore aujourd’hui complètement dégagée de la mer.

L’organisation administrative des syndicats de propriétaires

La nécessité d’une « planification » administrative, comme palliatif à l’anarchie des conquêtes, semblait donc devoir s’imposer. C’est avec la Révolution, avec la République, que s’organisèrent les premiers syndicats. Le plus ancien d’entre eux, fondé en l’an VI, soit le 24 février 1798, s’intitulait « Société des propriétaires ». Il fut, en quelque sorte, l’ancêtre des syndicats de marais actuels. En réalité, cette « société » succédait à une première tentative d’union des propriétaires du marais, fondée à St-Gervais, en bordure des marais de Monts, au SE de Beauvoir, le 6 nivôse an V (26 décembre 1797). Elle regroupait des propriétaires des communes de St-Gervais, Beauvoir, Bois-de-Céné, Bouin et Châteauneuf. La société rénovée de l’an VI fit creuser les étiers des Brochets et du Sud, c’est-à-dire du Falleron et, chose nouvelle, restaura les digues de mer. Cette ancienne « Société des Propriétaires » subsiste encore à l’heure actuelle et elle assure l’écoulement des eaux sur une partie de la commune de Bouin, ainsi que, partiellement, l’entretien des digues.

Au début du XIX° siècle, on apporta quelques progrès à la législation qui régit cet entretien. C’est ainsi qu’en 1807 fut promulguée une loi selon laquelle l’entretien des digues doit être l’affaire des propriétaires des polders situés immédiatement en arrière de celles-ci. Mais dès cette époque, les ventes et les partages successifs des terres du marais aboutissaient à ce que certains propriétaires des digues ne possédaient plus qu’un lopin de terre à l’arrière de celles-ci et parfois, même rien. On conçoit dès lors, qu’ils n’avaient plus aucun intérêt à l’entretien coûteux des ouvrages et qu’ils aient eu tendance à les négliger.

C’est alors qu’un nouveau pas fut franchi dans l’amélioration des endiguements et que furent construites, à partir de 1830, les grandes digues des polders de St-Céran, au nord de la commune de Bouin et au sud du cours inférieur du Falleron. Les travaux de cette époque furent pris en main par d’importantes sociétés : « la compagnie Coëtlosquet-Monbreton » qui, vers 1830, endigua 320 hectares de polders et la « Société des Polders, qui, aux alentours de 1855, organisa les polders de la Coupelasse (200 hectares), de St-Céran (200 hectares), des Glagées (25 hectares), de la Haute Matte (50 hectares), de la Matte Longue (30 hectares), des Pirnelles (30 hectares), de la Matte des Champs (100 hectares), de la Matte du Dain (130 hectares), de la Coutan (25 hectares) et de la Matte Potin (30 hectares). De partout émanaient des demandes d’endiguements tout au long des rivages de la baie et de la Côte Atlantique en général, entre la Loire et la Gironde. 2500 hectares devaient être ainsi protégés en Baie de Bourgneuf, dont 1800 sur le littoral de Bouin- Beauvoir. La Société des Polders se chargea, à la fin du XIX° siècle, de ces travaux considérables pour l’époque.

Les digues qui furent alors édifiées avaient 5 mètres de hauteur et 21 mètres de largeur à la base, un mètre de largeur au sommet. Elles étaient en terre et le talus, du côté de la mer, était recouvert d’un « perré » qui débordait en haut de plus d’un mètre sur le parement intérieur pour protéger le sommet de l’ouvrage. Entre les rangées de pierres, croissaient des arbustes qui formaient une aie de 1,50 m de hauteur et dont l’objet était de briser les embruns qui atteignaient le couronnement des digues par grosse mer. Les digues dépassaient de 2 m à 2,50 m les hautes mers des plus grandes marées. On avait parfois utilisé, pour leur édification, les revêtements de pierre des digues les plus anciennes, celles des XVII et XVIII° siècles, constitués en général de calcaires éocènes du fond de la baie, troués par des phollades, ce qui les rend, aujourd’hui, encore plus reconnaissables.

Les procédés de construction restaient toujours rudimentaires. L’ingénieur Poidevin écrit : « ils (les Maraîchins) jettent la terre à plus de 30 pieds de long et de hauteur de plus de 4 toises et font vite ». De fait, on enlevait d’abord la vase, toujours avec les mêmes pelles de bois que par le passé, avant d’attaquer le sol ferme avec des outils de fer. Après les tempêtes de février 1838, les Ponts et Chaussées décidèrent la construction d’une digue entre le Pré Vincent et le Coëf Barraud devant Les Moutiers. Elle était faite d’un talus en terre de marais, c’est-à-dire en bri, revêtu de fascines ou, à défaut, de goëmons et d’ajoncs reliés au sol par des crayonnages. Cette technique, pourtant primitive, ayant paru trop coûteuse aux habitants des terres concernées, on se contenta d’une chaussée en glaise qui fut bientôt détruite par endroits. On planta des pieux entrelacés de fortes branches vertes dans les brèches ; on remplit de pierres brutes, l’espace comprit entre ce fragile rempart et la digue et l’on dressa six épis devant la digue en 1845. Cette médiocre défense ayant été emportée dès 1845, on attendit dix ans pour garnir la digue de terre, d’un perré de pierres sèches et l’on planta de nouveaux épis devant elle. Ce fut encore insuffisant, si bien que le perré de Mainselle, au Coëf Barraud, eut un revêtement maçonné en 1880.

Force nous est de constater que de tels procédés, mis à part le dernier, étaient encore relativement archaïques et que, si l’organisation administrative des syndicats des propriétaires avait prodigieusement évolué - parallèlement aux structures générales de l’Etat - les modalités de construction des ouvrages défensifs stagnaient encore... dans un « certain marais » !

Ce n’est qu’après la seconde guerre mondiale que progressèrent vraiment les techniques de génie civil relatives à ce genre de construction, de même que se modifia la législation qui régit les travaux. Toutefois, rappelons que si ces digues anciennes, édifiées selon des moyens encore rudimentaires, ont eu à subir les assauts des tempêtes de secteur ouest qui ont entrainé des destructions nombreuses, où sont placées en deuxième ou troisième position en arrière des digues de mer actuelles, il subsiste toujours, dans le paysage du marais, masqués par la végétation ou bosselant les labours, des vestiges de ces ouvrages. Telles sont l’ancienne digue du polder des Champs et celle de la Coupelasse. Le plus bel exemple se trouve toutefois entre le Parracaud et la route de Bourgneuf à Bouin où la digue de 1830 des polders de St-Céran domine nettement le marais, s’élevant au-dessus de celui-ci de 5 mètres, assez peu envahie par la végétation contrairement à bien d’autres.

« Monuments historiques », presque, témoins de la lutte acharnée de l’homme volontaire, contre les éléments, nos vieilles digues et chaussées sont autant de souvenirs, de rêves, - parfois réalisés - d’espoirs et de progrès qui animèrent l’âme résolue, bien que souvent fataliste, de nos Maraîchins. Elles ont aujourd’hui l’attrait du pittoresque, sinon du pictural et rappellent à l’excursionniste intéressé, le cousinage étroit qui lie l’histoire à la géographie.

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