Bien des vicissitudes ont précipité la destinée de l’Abbaye depuis sa fondation. Elle fut bénie par Saint Bernard de Clairvaux, puis ravagée par les bandes anglaises de la Guerre de Cent Ans. Elle reçut en son sein le gouailleur Cardinal de Retz, personnage baroque défiant à chaque instant la Règle de Saint Benoit. Elle connut l’opulence au XVIII° avant de terminer comme carrière de pierres après la Révolution.


Les vestiges de l’Abbaye cistercienne de Buzay transmettent à notre sensibilité humaine la tristesse de l’éphémère grandeur. Une vieille tour équarrie du XVIII° siècle, taillée dans la masse, sans ciselure, n’encourage pas le voyageur à la visite du centre monastique aujourd’hui presqu’évanoui. Solitaire, elle veille maintenant sur la vaste étendue des marais du bord de Loire. Elle accueille les corneilles et tient tête aux ronces. Elle donne une leçon d’humilité au site qui voyait se dresser jadis l’un des monastères les plus puissants du royaume de France.

L’histoire de Buzay a suivi dans sa ligne générale l’évolution des institutions monastiques. Elle est fortement empreinte des caractères éducatifs de la règle cistercienne : choix du site de la fondation, façonnement agricole d’un terroir, développement de la communauté dans le but d’essaimer.

Toutefois, bien des vicissitudes ont précipité la destinée de l’Abbaye depuis sa fondation. Elle fut bénie par Saint Bernard de Clairvaux, puis ravagée par les bandes anglaises de la Guerre de Cent Ans. Elle reçut en son sein le gouailleur Cardinal de Retz, personnage baroque défiant à chaque instant la Règle de Saint Benoit. Au XVIII° siècle, enfin, elle connut l’opulence après le dessèchement systématique des marais de Loire.

« Une visite de la République »

Jean-Baptiste Dufrexou vint à Buzay au matin du 12 mai 1792. Le Directoire de Loire-Inférieure l’avait chargé d’établir un état des lieux en vue d’y installer un hospice général des orphelins. La Nation et les moines prévoyaient en effet une désaffectation rapide du monastère.

L’enclos contenait environ soixante journaux de terre, coincés entre le canal, la Loire et le Pé de Buzay. Des murettes quadrillaient l’espace et préservaient l’efficacité du travail agricole. Elles délimitaient les « carrés » du verger, du jardin, de la vigne. Au nord, une douve achevait de cerner l’ensemble ; elle alimentait sans cesse les étangs disséminés parmi les pâtureaux.

« La plus belle maison des Bernardins »

L’orientation des bâtiments respectait les règles de l’art cistercien. L’église présentait au levant son chevet. Les bâtiments claustraux s’adossaient à la nef du côté nord. Les moines des premiers temps avaient tenu compte dans cette disposition de la pente naturelle du terrain et de la direction des eaux. Une aile du XVIII° siècle s’allongeait symétriquement vers le sud. Une imposante façade de cent dix mètres, piquée de mille vitrages et de lucarnes, reposait ainsi ses lignes puissantes sur la « Grande Cour » d’entrée.

Toute la géométrie et les densités architecturales symbolisaient l’autorité et la force. Certes, le raffinement esthétique avait été oublié lors de la presque totale reconstruction des bâtiments, en plein XVIll° siècle. Les pierres romanes avaient disparu. Mais Buzay était la plus belle maison des Bernardins car elle était immense, récente et fonctionnelle.

Le mobilier intérieur confirmait l’opulence de la masse. Les bibelots et les objets d’art encombraient les pièces. La salle des hôtes s’habillait de boiseries sculptées, de tapisseries et d’indiennes. Les chambres des moines avaient toutes leur alcôve, leur cheminée et leur table de travail. La salle de billard présentait enfin une galerie, celle des portraits des Gondy, Ducs de Rais et abbés de Buzay.

Cependant, tout le luxe avait été placé au service de la spiritualité, dans l’église. Elle avait été élevée en 1755. La longue nef sans transept semblait un corridor, séparée par une haute grille entre le chœur et les bancs des paysans. Le maître-autel en marbre était venu d’Italie. Il avait coûté 2600 livres en 1760, l’équivalent de cinq années de fermage d’une terre de trente hectares. La chaire, les stalles et le buffet d’orgue achevaient de donner la primauté aux lignes baroques.

« S’il y a des artisans au monastère »

Au nord du couvent, la cuisine et le réfectoire ouvraient sur la basse-cour, les étables, la laiterie, le colombier... Au centre, le puits attirait à lui les domestiques des moines et de lui partaient tous les flux du travail. En ce jour de mai 1792, Dufrexou s’était posté à ce carrefour vital et se prenait à observer la vieille mère Bourraux qui revenait du lavoir, chargée d’une lourde lessive de bure mal essorée. Près du colombier, les deux jardiniers Fillereau et Favreau commandaient à une troupe de journalières des villages voisins, venues sarcler le froment de l’enclos.

Chaque corps de métier avait aussi son domaine : le tailleur, les menuisiers, les vitriers, le perruquier. Ils ne demeuraient pas à l’année mais des appartements leur avaient été réservés. Ils venaient régulièrement. Le sieur Dupré avait passé contrat avec le Procureur et s’était engagé à entretenir tous les vitrages pour deux cents livres par an, le prix d’un boeuf de labour.

L’Abbaye, vaste et bien équipée, pouvait accueillir plus de cinquante religieux. Jamais ils ne furent plus de vingt au XVIII° siècle et leur nombre s’amenuisa à partir de 1750. La Révolution n’en débusqua qu’une dizaine. Cependant, l’appel aux journaliers des environs pour les travaux agricoles, la mise en ferme quasi totale des terres remédièrent à cette insuffisance numérique. Tous absorbés par leur fonction monastique (Prieur, Procureur, Sacristain, Cellerier ... ) les moines ne participaient plus aux travaux des champs. En avaient-ils seulement envie ?

« L’ascèse oubliée »

A la fin de l’Ancien Régime, la vie quotidienne à Buzay est loin de s’appuyer sur le Saint Principe de la Pauvreté. Les récoltes et les revenus apportent sur les tables du réfectoire du « pain blanc », des volailles, du lait et les meilleurs poissons.

Dufrexou et ses amis dinèrent à part lors de leur visite, mais se firent présenter un menu semblable à celui des moines : une alose, une volaille garnie de fèves, des tourtes et du Brie que le Prieur avait coutume de rapporter de Nantes.

La cave renfermait aussi quelques bons vins de « Vallete » et de Bordeaux, mais la majorité des fûts contenait du vin blanc de l’enclos qui gâtait à la moindre distraction du caviste. On le destinait aux domestiques.

Le style de vie des religieux est celui des bourgeois nantais fortunés. Outre le confort intérieur, la table garnie, les loisirs à Buzay sont aussi ceux d’une élite sociale urbaine : billard, tric-trac, et littérature.

Dufrexou rédigea un rapport favorable à l’établissement d’un orphelinat dans les bâtiments. De surcroît, le « terroir était de qualité avantageuse, les prairies excellentes et l’eau très bonne, insipide et inodore, elle cuisait rapidement les légumes et dissolvait facilement le savon ... »

Les amis de Bernard de Clairvaux

L’Ordre de Citeaux voit le jour durant une période de grand réveil en Occident, au Xll° siècle. Une forte poussée démographique engendre une vaste entreprise de défrichement et bouleverse les cadres de vie du Haut Moyen Age. Dans un renouveau, le souffle de la création et de la fondation inspire les hommes de la chrétienté.

Le succès et la popularité des cisterciens sont dus aussi au zèle de Saint Bernard de Clairvaux. Il a stimulé auprès des siens une efficacité religieuse : faire des croisades ou bâtir des monastères pour sauver son âme.

« Les avatars du début »

La mère du Duc de Bretagne, Ermengarde, est l’une des « fidèles » de Saint Bernard. Pour sceller dans la pierre sa reconnaissance et sa foi, elle parsème son duché de couvents. Dans ces années 1130, Begar et Le Releq sont fondés, mais bien loin de Nantes.

Bernard de Clairvaux vient à Rouans, sur les bords de Loire en 1135 et il choisit le site de Buzay. Les cisterciens ont des règles bien précises pour le choix des fondations. Ils se contentent souvent de terres marécageuses et forestières, désertes, où la mutation du paysage à force de travail est la plus évidente. En réalité, les bonnes terres sont sans doute déjà occupées. L’île de Buzay, milieu amphibie, verrue dans le marais ligérien, est un modèle de site cistercien, comme la clairière des défrichements du Xll° siècle ou la vallée humide surplombée de vignes et de prés d’élevage.

Le Duc de Bretagne, Conan Ill, abandonne l’île à Saint Bernard et lui concède droits et avantages fiscaux, droits de pêche en Loire, sur le lac de Grandlieu, droits d’usage dans les forêts voisines.

La fondation est apparemment réussie. Bernard nomme son frère Nivard, premier abbé et le place, avec ses moines, sous la protection d’Ermengarde et de son fils.

« La colère divine »

Cependant, les meilleures promesses issues de la religiosité de Conan III s’estompent devant les incartades des féodaux de Bretagne. Le Duc reprend une partie de ses donations pour financer une expédition contre des vassaux indociles.

Bernard de Clairvaux revient à Buzay vers 1144 et trouve un monastère qui s’évanouit dans les limbes. Il menace de retirer ses moines. Le Duc de Bretagne, acculé dans ses retranchements, doit confirmer la charte de fondation de 1135). Il l’enrichit même par la cession de l’île voisine de Cabéron et une rente de cinq cents sous sur la foire de Nantes, pour construire les premiers bâtiments conventuels.

Deux chartes ont donc été nécessaires pour instaurer à Buzay les premiers traits d’une puissance ecclésiastique. Aussi, il est probable que le grand Abbé de Clairvaux, en déchaînant contre Conan III l’une de ses colères légendaires, a consacré définitivement la légitimité de l’Abbaye de Buzay.

L’élan des premières années

La nouvelle fondation se développe rapidement dans les premières décennies de son existence. La prédilection des cisterciens pour l’exploitation des grands espaces par une méthode chaque fois appropriée au milieu, commande aux moines de procéder à la constitution d’un temporel dans le marais

« Les donations »

Elles représentent les ferments d’un premier développement. Si les grands seigneurs ont choisi la Croisade pour le salut de leur âme, les plus humbles contribuent au sursaut de la chrétienté par des aliénations foncières. Conan III, avant sa mort en 1147, exhorte ses vassaux à consentir à de tels sacrifices. Buzay concentre pour un temps les offres de ces bienfaiteurs. Le Seigneur de Messan est l’un des premiers : il se défait du site de Buzon, future grange, et d’une étendue de marais sur la rive droite de la Loire. D’autres, les Sires de Rais, les Seigneurs de Bouguenais, de la Benate, d’Aigrefeuille ou de Clisson coopèrent aussi à la confection de la propriété monastique autour de l’îlot de Buzay, le long du fleuve et vers le lac de Grandlieu.

Certains roturiers, parmi les moins fortunés, font également partie des donateurs comme ce serviteur de l’Abbaye qui concède deux prés vers 1177. A l’autre extrémité de la société, la Duchesse Constance effectue de multiples donations autour de la forêt de Touffou entre Nantes et le lac.

En 1200, après cette première vague, les religieux possèdent un ensemble foncier disparate, partagé entre les bonnes terres et les marécages.

« La vie du marais »

Avant l’arrivée des cisterciens, la régularisation des crues et des flux entre le lac et la rivière de Loire est déjà ébauchée. L’Abbaye se voit offrir en effet, une donation d’écluses. Les marais sont encerclés par des chaussées, à la fois digues et passages obligés. Mais ils ne bénéficient encore d’aucun drainage interne. A hauteur de Messan, des portes séparent le complexe hydrographique en deux ensembles : les marais de Buzay et ceux du Tenu à rejoindre le lac.

A l’époque de la fondation, les moines n’ont pas apparemment bouleversé le système écologique du milieu marécageux. Cependant, forts de leur réputation en la matière, ils prennent plus ou moins le contrôle de l’écoulement des eaux. Ils sont d’ailleurs les plus importants propriétaires des terres inondées.

L’installation dans le marais est souvent difficile. Les fortes marées emportent bien souvent les loges et les cabanes de roseaux disséminés dans les prés. Avec vigilance, les moines transfèrent alors le bétail sur l’îlot.

Les Cisterciens se sont résolument tournés vers l’élevage. Il est varié, extensif et commercial. Sur un ensemble de pâturages de plusieurs dizaines d’hectares, les troupeaux de chevaux s’emparent de l’horizon et témoignent de l’une des premières réussites économiques. Le paiement des dettes et le règlement des procès font même l’objet d’un troc de bétail. C’est une monnaie forte quand le circuit des échanges est refermé.

« Les granges »

Outre les marais, les bienfaiteurs se sont défaits de bonnes terres agricoles, parfois éloignées de plusieurs lieues du centre monastique. Pour les exploiter, constituer des emblavures, planter de la vigne, les moines créent des unités d’exploitation : les granges.

Ce sont des succursales de l’Abbaye, habitées par des convers encadrés de quelques moines. Ils cultivent leurs terres, transforment là-aussi le paysage et infiltrent plus profondément dans le milieu rural la mutation des aspirations religieuses de ces nouveaux moines laborieux.

La grange de Buzon, proche de Buzay, est offerte d’un seul tenant en 1148. Dans les années suivantes, viennent s’ajouter celles de Chèvredent, Villeneuve et Ballohel.

Elles se développent rapidement en efficacité et en superficie. Les moines éprouvent alors des difficultés à maintenir un faire-valoir direct et s’obligent, à partir du XlIl° siècle, à concéder plusieurs de leurs terres. Ils recourent au système de l’aliénation foncière censitaire et du bail à part de fruits. L’image du moine paysan s’estompe. Elle représentait pourtant la volonté de s’identifier aux pauvres.

En fait, trente années après la fondation, les cadres de l’exploitation sont définis dans leurs grandes lignes, et la communauté prend son envol. A cette première phase, succède une période d’ajustements définitifs du temporel.

« Les filles de Buzay »

Dès qu’elle eut trouvé son assise, Buzay donna la vie à trois autres abbayes. Le 1er, juillet 1172, elle envoie quelques moines sur la petite île du Pilier, au nord de Noirmoutier. Le site n’est pas l’un des meilleurs. Trop retiré, ce rocher balayé par le vent et sans herbages provoque des problèmes d’intendance et de ravitaillement à la nouvelle communauté. En 1205, les moines n’en peuvent plus de survivre et battent en retraite dans l’île de Noirmoutier. Ils fondent Notre Dame de la Blanche.

A la même époque, en 1201, la Duchesse Constance invite les moines de Buzay à élever leur grange de Villeneuve au rang d’abbaye. Le site des futurs bâtiments est encore choisi trop à la hâte. Il y manque une bonne source. La communauté trouve enfin une terre d’accueil et se développe rapidement car elle s’appuie sur les cadres de l’ancienne grange.

La troisième fondation, plus tardive, fut aussi la plus volontaire. A la demande de Jean 1er le Roux, Duc de Bretagne, Buzay choisit l’embouchure de la Vilaine et donne le jour à Notre Dame des Prières en 1252. En un demi-siècle, notre Abbaye a donc expédié sa période d’essaimage, talonnée sans cesse par le Duché de Bretagne. Elle a préféré les espaces maritimes, les pointes rocheuses et le ramassage des algues. Toutefois, seule la naissance de Villeneuve s’inscrit véritablement dans un plan de développement et d’équilibrage géographique du temporel.

Affaires et prospérité

Sortie de la prime jeunesse, future puissance terrienne, l’Abbaye modèle une nouvelle aire d’influence dès le Xlll° siècle. Pour deux raisons : accroissement de la propriété et nécessité d’un remembrement foncier.

Le tissage du temporel provoque une deuxième phase de développement, vers la mer. Achats et donations apportent à Buzay un ensemble de possessions dans l’île de Bouin et la Baie de Bourgneuf. Les moines acquièrent de nombreuses aires de salines et entreprennent un commerce d’appoint. Dans ce pays de « marches communes », ils profitent d’ailleurs habilement des disparités de l’aloi des monnaies poitevines et bretonnes. Ils sont à l’affût des bonnes combinaisons pour garantir leurs intérêts. La réalisation du remembrement de leurs terres en est un autre exemple.

Il ne leur est pas facile de contrôler l’exploitation des terres les plus lointaines, aussi s’efforcent-ils de regrouper leurs possessions autour de deux points : les marais de Buzay et l’île de Bouin. La grange de Ballohel, au nord de la Loire est abandonnée. Celle de Villeneuve devient abbaye et Buzay reçoit en compensation le Bois-Benoît à St Léger. Enfin, la cellule de Chêvredent change aussi de main moyennant trois cents sous par an.

Seule la grange de Buzon, trop importante et proche de l’enclos monastique reste à l’Abbaye. Avant la Guerre de Cent Ans, le temporel de Buzay s’est donc métamorphosé, devenant plus compact à force de transactions et d’astuces.

« Les Anglais en Pays de Retz »

La guerre de succession de Bretagne, dans la deuxième moitié du XIV° siècle, est la première grande épreuve pour le monastère. Les bandes partisanes par leur raids et leurs pillages amènent en Pays de Retz quelques pointes de la Guerre de Cent Ans. Les grands capitaines anglais débarquent dans la « Baie de Bretagne » (Bourgneuf), écrit Froissard. En 1342, Gauthier Huet tient le pays et s’acharne contre les seigneuries prospères. Buzay n’est pas en retrait des grandes voies de communication et ses bâtiments sont à cette époque visités et saccagés régulièrement. On ne dit même plus l’office vers 1370.

Mais dès que le conflit devient moins âpre, et que Duguesclin eût canalisé l’écorcherie anglaise vers la Catalogne, l’Abbaye se relève bientôt et avec obstination reprend son travail de restructuration foncière.

« Un moine seigneur »

Frère Jean Gauget, Frocureur, agit au nom de l’Abbaye et pour lui-même à l’occasion. Dans les années 1440-1470, il apparait comme un « usurier rural et un rassembleur de terres ». Autour du couvent, il accumule les acquisitions et reconstitue des exploitations. Au lieu-dit « La Petite Angle » Gauget accapare les lopins et exclut les propriétaires débiteurs. Il raye de la carte un hameau enclavé dans une bonne terre.

Par son entremise, l’Abbaye procède aux dernières transformations de son temporel. Un réseau de métairies encercle les marais et oppose à l’élevage une polyculture à base de seigle et de froment.

« A l’aube des temps modernes »

Il faut attendre la fin du XV° siècle pour voir apparàltre à nouveau une reprise de la prospérité. Les agissements de Gauget en sont un témoignage. Le retour à l’équilibre écologique du marais et aux pratiques communautaires régulières attestent aussi de l’évanescence du sentiment de peur et de désarroi parmi les populations.

En 1431, « d’estranges gens d’armes » rôdent encore dans le pays et les paysans rompent la Chaussée le Retz pour ennoyer les marais et se protéger. Quinze années plus tard, en décembre 1456, des seigneurs locaux, aidés de leurs sujets, procèdent à la même destruction dans un autre but. En effet, les moines, maîtres des écluses, les ont fermées pour sauvegarder leurs prairies du flux venant du lac. Toutes les terres du cours moyen du Tenu furent immergées.

Cette divergence d’intérêts explique en partie la mauvaise réputation de l’Abbaye dès cette époque et jusqu’au XVIl° siècle.

« Terres mortes et vives »

Les caractères de la propriété foncière de l’Abbaye de Buzay sont complexes. A partir du Xlll° siècle, les moines instaurent un faire valoir indirect et concèdent en censive une bonne partie des terres exploitables. Les marécages très vastes mais non aménagés sont délaissés. Ainsi, les cens fixés à perpétuité ont perdu beaucoup de valeur au cours des siècles suivants et sont devenus purement recognitifs sous l’Ancien Régime. Les tenanciers ont acquis une fois pour toutes leurs terres et en deviennent les virtuels propriétaires. Outre la rente foncière, ils doivent s’acquitter aussi d’une rente seigneuriale s’ils demeurent sous la juridiction de la seigneurie ecclésiastique de Buzay.

Par ailleurs, l’Abbaye gère directement des terres en « réserve » dont elle tire ses véritables revenus. Elle les cultive ou les concède en métayage ou fermage. Le laconisme des sources empêche de définir avec exactitude et avant le XVIll° siècle, l’importance respective des censives et des possessions directement exploitées.

A la fin du Moyen-Age, les biens de l’Abbaye semblent s’étendre sur vingt- quatre paroisses. Toutefois, certaines terres ont disparu des inventaires des titres : celles de Pornic, de Clisson, des Moutiers... Les archives des dernières décennies d’avant la Révolution présentent enfin une estimation quantitative de la superficie et de la localisation de la propriété.

Elle s’étend sur environ deux mille hectares. Les prairies inondables et les marais représentent plus de 80% du total et constituent l’immense horizon dénudé autour de l’Abbaye et outre Loire. Le reste rassemble les terres labourables près de l’enclos monastique et dans les paroisses avoisinantes.

Buzay représente une importante puissance terrienne. La propriété est vaste, concentrée et s’étend à perte de vue. Sous l’Ancien Régime, son exploitation économique repose sur la commende et sur le système quasi généralisé de l’affermage.

Le commerce des commendes

A l’envi, l’historiographie rend les abbés commendataires responsables de l’amenuisement de la spiritualité dans la communauté. Ils étaient marchands d’abbayes rentrés dans le Temple. Toutefois, la commende ne fit pas entrer la richesse dans les couvents, elle la géra plutôt avec parfois beaucoup de bonheur.

Dans la société d’Ordres de l’Ancien Régime, société du privilège et de la récompense, les bénéfices étaient distribués pour conférer un tître ou rappeler une grâce royale.

Buzay passa en commende en 1474, et le premier abbé, Odet de Rivière, fut désigné à la fois par le Pape et le Duc de Bretagne. Ce dernier demeurait le chef temporel et l’ancien suzerain du fief de Buzay.

L’Abbaye se para du tître de Royale lors du rattachement de la Bretagne à la Couronne. Elle se soumit alors à la triple autorité du Chapitre Général de Citeaux, du Saint Siège et du Roi. Au XVII° siècle, à force de gallicanisme, seul le Haut Clergé de France s’autorisa à pourvoir les bénéfices vacants. Ils étaient devenus de purs objets de commerce.

Louis de Bourbon Condé se voit proposer l’abbaye de Buzay en 1733. Il n’en connait que le montant des revenus 30 000 livres, et accepte en attendant mieux... Quatre années plus tard, le prestigieux établissement de Saint Germain des Prés reste vacant après la mort du Cardinal de Bissy. Bourbon- Condé, jouant de son influence, ravit cet important bénéfice et laisse Buzay à un prélat de moindre rang.

Toutes les commendes étaient inscrites sur les tableaux des Economats de France et les postulants guettaient les vacances. Dans un tourbillon parisien d’héritages, de legs et d’échanges, les moines ne savaient plus à quel abbé se vouer. Le commendataire restait le plus souvent près de la Cour ou dans son Evêché et le prieur devenait le véritable guide spirituel de la communauté.

« L’abbé de Rais »

Jean-François Paul de Gondy, le futur cardinal de Rais, reçut l’abbaye dès l’âge de neuf ans, en 1622, car son oncle, devenu Archevêque de Paris, la lui avait léguée. Tallemant des Réaux présente Gondy sans complaisance : « ... Le voilà donc Abbé de Buzay. La soutane lui venait mieux que l’épée, sinon par son humeur, au moins par son corps... Au sortir de là, ce nom de Buzay approchant un peu trop de buse, il se fit appeler l’abbé de Rais. Ce n’était pas encore trop la mode en ce temps là de ne point porter le nom de son bénéfice ... ».

En 1674, il offre sa commende à son filleul, Lefebvre de Caumartin qui la conserve jusqu’à sa mort en 1733. Durant plus d’un siècle et demi, le bénéfice de Buzay est ainsi dévolu à l’un des membres de la clientèle familiale des Gondy et du duché de Rais.

Il n’est pas dans ce propos de retracer la vie du cardinal et son rôle dans la Fronde. Toutefois, en 1654, le Roi avait « résolu defaire saisir les revenus temporels de l’Abbaye de Buzay dont est pourvu le Cardinal de Rais pour empêcher qu’il n’en abuze au préjudice de (son) service ... ».

Les moines héritèrent avec désappointement d’un abbé hors-la-loi et ne connurent en réalité que son homme de confiance.

Toujours à Paris, Retz est un exemple d’abbé commendataire qui épuise les coffres et réduit ses moines à l’indigence. En 1633, pour financer son escapade en Hollande avec une grande dame, il afferma une partie de son abbaye à un marchand de Nantes « qui prit avantage de (sa) précipîtation ... ».

Il n’existe aucune partition des revenus entre le Cardinal et ses religieux. Il ne leur alloue qu’une portion congrue ! En 1657, les moines entament contre lui un procès car ils ne « peuvent à peine vivre... considérant l’augmentation du prix des vivres et autres choses ... » Ils exigent le partage classique des revenus en trois lots pour satisfaire aux urgentes réparations et pour des achats d’ornements.

Ce n’est sans doute pas par hasard s’ils se font entendre lorsque leur abbé est en exil. Un nouveau règlement fut finalement rédigé en 1662 à son retour. Le Cardinal avait alors perdu sa jactance et retrouvé la docilité.

Son tempérament chicanier et sa gestion pillarde ont poussé la communauté dans la tourmente et la détresse. Par ses extravagances, il déséquilibra profondément la bonne marche de l’exploitation économique du monastère. Les bâtiments étaient délabrés vers 1660 et l’Abbaye semblait vivre dans cette crise ses dernières années. Paradoxalement, l’extrême pauvreté des moines, tant désirée par Saint Bernard, provoqua un relâchement de la règle monastique. Pour subsister, ils durent adopter des réflexes d’auto-défense. Le Prieur se mit à détourner des fonds et le Procureur, en 1655 « se mestoit de négoces et d’intrigues dans le monde avec des marchands de la ville de Nantes .... ».

A cette même époque, l’Abbaye fut victime d’atteintes à ses droits de pêche et de chasse. Plusieurs fois en 1656, les serviteurs des moines furent molestés sur leurs pêcheries entre Rouans et Cheix. Plus tard, certains vassaux de Buzay s’introduisirent dans l’enclos pour couper du bon bois et dérober « la décoration des arbres... Ils menacèrent d’assassiner et tuer les religieux, battirent et excédèrent les domestiques qui tâchaient de s’y opposer ... ».

Prise par le marasme, Buzay voyait s’étendre sa mauvaise réputation. Les moines végétaient, les murs menaçaient de s’effondrer et l’Abbé était proscrit. C’est à ce moment précis que le vent de la stricte observance, venu de la Trappe, souffla sans effet sur l’Abbaye. Trop occupée à survivre, elle ne comprit pas cette réforme.

« Caumartin, le philanthrope éclairé »

J.F.P Lefebvre de Caumartin ne ressemble pas à son parrain, le Cardinal. Ils ont en commun une vive intelligence et une effronterie destructive, mais le filleul possède de surcroît l’intégrité, l’élégance et le sens des réalités.

Les Caumartin appartenaient à la clientèle de Retz et l’Abbaye de Buzay leur revint alors que le Cardinal vieillissait dans sa déprimante retraite. Grâce à son protecteur, le nouvel Abbé s’intégra avec habileté dans la « société ». Par sa qualité, il siégeait aux Etats de Bretagne. Des académiciens assurèrent son éducation empreinte de jansénisme et d’universalité. Elu à l’Académie Française, une année après La Bruyère, en 1694, il devint vice- président de celle des Inscriptions en 1701.

Il n’est pas entaché de l’esprit « mauvais garçon » de son parrain, mais on reconnaît en lui cependant, l’impudence et l’humour de Retz. Chargé du discours d’entrée à l’Académie de l’Evêque de Noyon, Pair de France, il le ridiculise effrontément provoquant rires et représailles.

Après cette incartade, le Roi l’envoya méditer dans son Abbaye des bords de Loire en 1694. A son arrivée, Lefebvre de Caumartin remarqua le triste état de l’établissement dû à la gestion désinvolte du Cardinal : un rôle rentier inexistant, des terres mal cultivées, une communauté laissée à elle-même, avaient enlevé au monastère sa superbe d’autrefois. Au crépuscule du XVII° siècle, commençait une grande phase de remise en ordre.

Rigoureusement, Caumartin reconstitua le Chartrier de Buzay, et exhuma du Moyen Age des arrentements immémoriaux pour faciliter la perception des rentes foncières. Il accrut les effectifs de la communauté et fonda la bibliothèque.

Il améliora surtout le drainage des marais. Les premiers aménagements dataient de plusieurs siècles, mais trop simplistes, ils ne permettaient qu’une exploitation partielle des prés véritablement épongés le long des douves périphériques. Caumartin entrevoyait le profit fantastique que constituaient mille hectares de bonnes prairies et étudia un projet dès 1690. Il obtint à cette date des lettres officielles de confirmation du traité établi avec le dêssecheur Mocquart. En 1693, les travaux débutaient. Les religieux quadrillèrent le marais par des douves et construisirent des portes à chaque tenue. Un petit collecteur séparait en deux les terres inondables pour recueillir les eaux de chmue douve.

Dans un deuxième temps, en 1699, Caumartin projeta le creusement d’un canal pour réduire le débit des eaux du Tenu. Mais les premiers travaux de dessèchement des marais coûtèrent fort cher et l’Abbé ne put poursuivre son idée. Elle était lumineuse cependant et elle fut reprise par des seigneurs voisins. Un canal de dérivation, l’Acheneau, fut creusé à partir de 1713 sur le tracé d’une ancienne douve et reliait la Loire au Tenu, à hauteur de Messan.

Dans ses grandes lignes, le système hydrographique voyait enfin sa réalisation et sa mise en conformité avec les intérêts agricoles, auparavant contradictoires, des riverains du Tenu entre lac et fleuve.

L’inspirateur de ce dernier coup de rein dans le long effort pour la conquête des terres inondables avait été l’Abbé de Buzay. La notoriété rejaillit sur toute la communauté.

Le drainage des marais était une opération à long terme et allait exiger d’importants remboursements durant les deux premières décennies du XVIII° siècle. Caumartin s’était lui-même endetté de soixante mille livres pour financer ses projets. Aussi les religieux de Buzay comprirent le geste philanthropique de leur Abbé qui mangeait chaque jour à leur table et leur faisait goûter sa culture. Ils se gardèrent de lui imposer une tripartition et lui abandonnèrent à partir de 1701 la quasi totalité des revenus.

Cette mesure généreuse n’était pas inutile. A cette même époque, certains créanciers exigeaient des échéances précises. Les marais ont même été saisis temporairement ! et une diminution soudaine du commerce des bestiaux n’avait pas rendu effectif le profit escompté. Aussitôt le dessèchement, l’Abbaye souffrit de grandes difficultés matérielles, car la masse des emprunts entravait son développement. Buzay allait devenir riche à partir de 1730 et opulente dès 1770.

Caumartin avait donc jeté les bases de la prospérité grâce à son énergie et son esprit éclairé. Alors que la plupart des abbayes subissaient la fébrile conjoncture économique du XVII° siècle, jusqu’à la reprise vers 1720, Buzay voyait s’accrcritre d’un coup ses revenus après l’opération d’assèchement du début du XVIII° siècle. La ligne de vie de l’Abbaye s’infléchit alors subitement en la grandeur et la sérénité.

L’Abbé de Caumartin mourut vers 1733 dans son évêché de Blois et l’Abbaye revint, le temps d’un interlude, à Louis de Bourbon-Condé. Elle représentait à coup sûr un bénéfice séduisant pour intéresser une des plus illustres familles de France.

« Fleury le débonnaire »

Quatre années plus tard, la commende est octroyée à Pierre Augustin Bernardin de Rosset de Fleury, neveu du Cardinal-Ministre. Il dirigea son abbaye de la Cour puis de son évêché de Chartres.

En 1738, il proposa à ses moines d’adopter la répartition des revenus en trois lots. Les religieux s’y opposèrent, car une évaluation des ressources de la maison semblait très difficile. Fleury accepta de contracter un bail et devait recevoir vingt-huit mille livres par an. Les religieux s’engageaient à payer toutes les réparations et les charges. Ils devaient s’acquitter des droits seigneuriaux, des décimes, capitation et Don Gratuit. En revanche, ils jouissaient de leur maison conventuelle, du rôle-rentier avec les casuels, des métairies et de douze sacs de sel.

Rosset de Fleury sait en lui-même que ce procédé ne lui est pas avantageux. Demeurant loin de Buzay, il n’a aucune idée de la comptabilité du Procureur et du potentiel économique de Buzay. Il laisse faire cependant car... « Les prieurs et religieux devaient achever les bâtiments et payer la dette à cette occasion... ils devront alors les entretenir ainsi que tout le temporel.. ». Au milieu du XVIll° siècle, les moines firent reconstruire une grande partie des bâtiments claustraux, l’église et son clocher. Ils acquirent aussi ce mobilier luxueux qu’avait remarqué Dufrexou et cet autel de marbre venu d’Italie.

En 1741, 1746 et 1779, l’Abbé réclamait toujours un état des revenus et une révision du partage. Malgré la hausse des prix, Fleury reçut par an trente- quatre mille six cents livres entre 1746 et 1779 ! A cette date il devint plus exigeant car il avait besoin d’argent. Aiguillonnant les religieux, il voulut examiner le renouvellement des fermages des prairies et s’aperçut que la liste remise par le Prieur était partielle et trompeuse. Ce fut la fin de la supercherie.

Un nouveau contrat est enfin rédigé sur une base de cent dix mille livres dont soixante mille reviennent à l’Abbé. La mise en commende est donc bienfaitrice ou néfaste. Ses effets sont liés au comportement de l’Abbé et à ses rapports avec la communauté. Le Cardinal de Retz fut sans doute méprisé par ses moines et Rosset de Fleury grugé, mais on vénéra Caumartin. Son portrait enorgueillissait la salle des hôtes et rappelait à ses contemplateurs les bienfaits de son audace.

Puissance et popularité

« La courbe des revenus »

Evolution des revenus de Buzay en valeur nominale et selon les cours du seigle. En 1738 : indice 100 qui correspond à 62 000 livres tournois et de 6 425 setiers de seigle.

Buzay tire ses ressources pour une large part de l’amodiation de ses terres. Les marais sont affermés à prix d’or aux bouchers nantais qui doivent faire face, à la consommation urbaine de viande. Ils rapportent 95 % des revenus. En 1745 un hectare de prairie est loué 47 livres, la même superficie d’une métairie est accordée pour trois fois moins.

Contrairement à Saint Sauveur de Redon ou Saint Georges de Rennes, Notre- Dame de Buzay n’est pas une ramasseuse de dames. Elle gère son exploitation agricole d’une façon rentable.

La courbe des revenus établie de 1650 à la Révolution, met en évidence une croissance par paliers qui jalonnent la prospérité et succèdent à des transformations structurelles et à des investissements massifs (1700 : aménagement des marais, 1745 : début de la reconstruction des bâtiments, 1779 nouveau contrat de répartition des revenus et flambée des prix aux abords de la période révolutionnaire).

En 1780, Buzay accusait 150 000 livres de revenus. Elle était toujours l’une des premières abbayes de l’ordre cistercien. L’Almanach royal de 1778 nous la révèle en quinzième position parmi les sept cents établissements en commende. Meilleray et Villeneuve n’atteignaient pas à elles deux la moitié de son chiffre.

L’Abbaye tenait une place prépondérante dans l’Ouest du royaume et son Prieur fut souvent le Vicaire Général de l’Ordre pour la province du Poitou.

« La ferme »

La mise en ferme des terres de Buzay s’est généralisée sous l’ancien régime et les documents citant les noms des fermiers sont nombreux. Les religieux ne pouvaient en effet entretenir un cheptel aussi important pour utiliser l’immensité du marais.

Chaque tenue de prairie était baillée individuellement et pour une courte durée car la demande était forte. Le Procureur de l’Abbaye ne cessait de réajuster les baux à chaque mutation.

Après le décès dé Fleury, en 1780, les économats du Clergé consentirent un bail global de six années en faveur d’un Fermier Général, avocat du Parlement de Paris : Maître Goulet. Les bouchers nantais ne faisaient affaire qu’avec lui et les moines percevaient désormais le tiers du bail pour leur mense conventuelle. Ils étaient responsables du seul enclos monastique et se voyaient écartés de la gestion de leur monastère.

Le recours au mode de l’affermage révèle le souci de rentabiliser une exploitation agricole qui devait être au XVIII° siècle à la hauteur de l’entreprise « éclairée » du dessèchement des marais. L’ouverture du chenal de Buzay en 1713 achevait de mettre en place le dispositif d’utilisation de ce pactole.

« La seigneurie ecclésiastique »

Les moines étaient seigneurs de Buzay et leur juridiction s’étendait sur environ deux mille hectares. Parfois les limites juridictionnelles se trouvaient mêlées. Le lieu des « Rivières » pourtant très proche de l’abbaye relevait par exemple du seigneur de Jasson et Malnoë. Des procès interminables s’ouvraient alors, pour définir à qui revenait le droit de justice.

L’abbaye prélevait des rentes sur ses sujets. Elles étaient devenues symboliques à l’époque moderne et attestaient d’un signe de dépendance immémoriale. En 1602, Pierre Chuquet était redevable de 20 sous, d’un boisseau de froment et de six chapons pour sa maison et son jardin de l’Aunais.

Ces rentes n’étaient pas importantes au XVIII° siècle. Elles frappaient une centaine de feux mais ne rapportaient qu’un pour cent des revenus. La dîme, elle aussi, était négligeable. Certains métayers et fermiers s’étaient d’ailleurs approprié le droit de dîmer les terres des alentours. La métairie de la « Grange de Buzon » avait conservé son droit à la treizième gerbe et un droit de sixte complémentaire.

Au vrai, la seigneurie toute entière était frappée sous l’Ancien Régime de dégénérescence. Sa fonction judiciaire si jalousement sauvegardée dans la seigneurie bretonne avait été transmise au Duché de Retz, en ses cours de Machecoul, Bourgneuf et Pornic. Les moines attachaient peu d’importance à préserver leurs droits contrairement aux hobereaux du voisinage, pour la plupart impécunieux.

« La société du marais »

Des contraintes collectives mises au point par la « société » du marais assuraient l’équilibre écologique et la convergence des intérêts de la population. Les fermiers des marais devaient observer les consignes des moines pour ouvrir ou fermer les différentes écluses. Il s’agissait de les manoeuvrer simultanément pour éviter une catastrophe. En 1726, le Procureur se plaint de ce que les dalles ont été ouvertes lors d’une « marée de pleine lune et il y a eu grand dommage pour les gens du marais de Buzay ... ».

L’Abbaye se faisait aider par des « valets d’isles », qui avaient la charge de surveiller les prés, les douves et les bestiaux. Ils se faisaient appeler, par vanité, « inspecteurs des canaux » et entretenaient tous les marais sous la surveillance du garde-éclusier. Un moine décrivait leur genre de vie en 1729 : « ... Autant que les saisons le pouvaient permettre, (les moines) faisaient loger leurs domestiques ou gens des villages voisins qui avec leur famille y restaient tant que le beau temps le permettait, et en hiver retournoient dans leurs premières demeures, les autres plus hardis restaient dans ces cabanes ... ».

Après les travaux de Caumartin, on ne vit plus les terres inondées durant tout l’hiver. Certes les grandes crues immergeaient les herbages mais les eaux fuyaient rapidement et un précieux limon se déposait.

« L’Abbaye et les paysans »

Les paysans des alentours connaissaient beaucoup mieux que les fermiers nantais le style de vie des religieux. Depuis le drainage des marais, l’abbaye jouissait d’une grande popularité et était devenue le centre d’une deuxième paroisse. Une communauté paysanne vivait autour de l’enclos, fréquentait les offices et venait y travailler lors des moissons et des vendanges. Le Procureur allait chez les uns et les autres, achetant du bois de cuisine chez Pavy des Rivières et vantant ses produits à la foire de l’Aunais. L’Abbaye était ouverte à tous, aux mendiants comme aux marins désœuvrés qui frappaient quotidiennement à sa porte. Durant le terrible hiver de 1788, les aumônes doublèrent et 150 setiers de seigle, au lieu des 80 habituels, furent consacrés au pain des pauvres.

Les moines s’employèrent avec zèle à leur fonction d’accueil et de secours. Le cahier des doléances de la paroisse de Rouans, rédigé en 1789 l’atteste avec évidence : « ... Que les maisons religieuses situées dans les campagnes et notamment la maison de Buzay, soient conservées, leur suppression ne pouvant être que très préjudiciable et au gouvernement même par la dégradation de ses biens s’ils tombaient en régie, et aux particuliers du pays voisin de ces maisons dont la consommation, les aumônes et les ouvrages font vivre une grande quantité d’habitants ... »

« La révolution à Buzay »

Les journées de juillet et d’août 1789 ne furent guère ressenties à Buzay. L’aspect parisien des premiers troubles, la lenteur des communications et l’implantation rurale de l’Abbaye expliquent ce décalage chronologique. Il fallut attendre le printemps de 1790 pour que la Nation lance ses premiers harpons sur le monastère. A cette date, le Fermier Général disparut discrètement et les obligations de bail ne furent plus honorées. Les religieux prévoyant une liquidation rapide de leurs possessions adoptèrent une comptabilité au jour le jour.

Le Prieur inventoria tous les biens et les estima en capital à 2 300 000 livres. La vente de la propriété débuta tardivement et les terres tombèrent à l’abandon. Dans les marais, les douves n’étaient plus nettoyées et un grand nombre de levées s’affalèrent. On oublia même de tailler les vignes de l’enclos après 1789.

Tous les moines prêtèrent serment à la République, sauf un seul qui trouva refuge à Meilleray. On les retrouva curés de Corsept, Vue et St Donatien de Nantes... Ils revinrent à l’Abbaye pour la vente aux enchères du mobilier en 1791. Ils achetèrent de la lingerie et les paysans du matériel agricole. En revanche, la vente des tenues de marais n’était pas effectuée en 1805 et les prairies demeuraient inexploitées.

Mais il y avait plus urgent. La guérilla vendéenne débutait et se faisait menaçante autour des points stratégiques comme le site de Buzay, près du fleuve. Le 9 juillet 1793, le Directeur de la Régie des Domaines de la République fit installer 1 200 hommes dans les bâtiments du couvent pour sauvegarder la fenaison. Les Vendéens se résignèrent en 1795, à incendier l’Abbaye pour supprimer cette garnison républicaine. Une année plus tard, un certain Jacobi acheta les ruines pour 40 000 livres et en fit une réserve de pierres. Buzay avait vécu 660 années.

1 Message

  • 1er mai 2016 08:06 Notre-Dame de Buzay par HESBERT

    Bonjour,
    Il est courant de penser que le château de Buzay situé à La Jarne tout près de La Rochelle tire son nom par le fait que les moines possédaient ce lieu. Dans le "terrier" de l’abbaye, trouve t-on une quelconque filiation dans le patrimoine des moines avec ce nom de lieu donné à ce château construit dans le dernier tiers du XVIIIe siècle ?
    Merci .
    J.H

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