Maladreries, aumôneries et maisons-Dieu en Pays de Retz

vendredi 28 mai 2010, par Emile Boutin +


Avec les Croisades, la lèpre se répandit en Europe. Comme partout, les léproseries furent très nombreuses dans le Pays de Retz, plus que ne veulent bien le dire les chiffres officiels.


[sommaire] Des soldats de Pompée avaient contracté la lèpre en Syrie et les légions romaines la répandirent en Europe. Mais ce fut surtout avec les croisades que ce fléau prit de l’ampleur. Au XIII° siècle, on comptait 19 000 léproseries en Europe dont 2 000 en France. En fait, le nombre en fut beaucoup plus important.

« Dès le XII° siècle, écrit le docteur Georges Halgan, le royaume de France se couvrit de petits asiles dénommés, suivant les régions, léproseries, maladreries, ladreries ou mézelleries qui furent, autant que possible, situés sur les lieux élevés et aérés, près de ruisseaux, d’étangs ou de fontaines aux eaux claires, à peu de distance d’un bois, afin que les malades puissent trouver réunies certaines conditions de bien-être, et non loin d’un centre habité pour qu’on pût plus facilement subvenir à leurs besoins ». Pour se protéger de la lèpre, la chrétienté avait continué d’appliquer les mesures de ségrégation inventées jadis par les Hébreux. (Lévitique XIII 1-17).

Sous l’Ancien Régime, notre département actuel de Loire-Atlantique possédait dix-sept établissements pour accueillir les lépreux et parfois d’autres incurables. Ce chiffre, donné par Léon Maitre est plus proche de la situation pré-révolutionnaire que moyen-âgeuse. De même, cet auteur signale seulement quatre maladreries au Pays de Retz : Machecoul, Chéméré, Le Pellerin et Saint-Mars de Coutais. Nous allons voir qu’il y en eut bien davantage.

La toponymie et l’onomastique nous montrent que nous sommes en présence d’un ancien établissement pour lépreux lorsque nous trouvons au cadastre les noms de : maladrerie, madrie, malabrit, maladerie, maladière, maladiers, maillardière, meillerie, meilleraie, ladrerie, ladrie, ladroise, lardières et même l’Hardière.

Les chapelles, situées sur les écarts, et mises sous le patronage de sainte Madeleine, saint Lazare, saint Simon, saint Thomas, parfois saint Jacques et saint Michel, témoignent très souvent de la présence d’une maladrerie.

Toutes ces maisons, destinées à accueillir non seulement les contagieux locaux, mais aussi ceux qui se déplaçaient, jalonnaient la rive gauche de la Loire depuis la Madeleine de Champtoceaux jusqu’à la léproserie de Frossay formant une ligne continue.

Perpendiculairement, une autre ligne allait de Saint-Laurent de Bourgneuf à Saint-Michel de Piriac. En presqu’île guérandaise, on compte six Sainte-Madeleine, cinq Saint-Michel, deux Saint-Jacques et un Saint-Laurent.

A l’intérieur du Pays de Retz, les maladreries ne manquaient pas comme nous le verrons.

Sainte Madeleine était la patronne la plus souvent invoquée dans les léproseries. Elle avait été choisie par les " ladres " comme protectrice, étant la soeur de Lazare. Ce dernier était également l’éponyme de nombreuses maisons.

Trois établissements importants existaient au Moyen Age à Nantes sous le vocable de Madeleine : l’un à l’extrémité de la chaussée de la Madeleine, l’autre, hors les murs, auprès de Saint-Donatien et le troisième, à proximité de Carquefou ( la croix de la Ladrie ). Le principal avait été créé en 1119 par le duc de Bretagne Conan II. Ce fut la plus ancienne fondation sur les ponts de Nantes, dont elle était d’ailleurs propriétaire. En 1188, la duchesse Constance confirma aux religieux de la Madeleine la possession de la longue file de ponts servant de communication entre la Bretagne et le Poitou. « La propriété qui leur avai été accordée antérieurement depuis Pirmil jusqu’à la ville, sur une demi-lieue, avec ordre d’entretenir cette donaison ou autrement qu’ils soien damnés à tous les diables avec le trahiste Judas ».

On pouvait encore voir, au siècle dernier, un modeste édifice construit à l’extrémité de la chaussée de la Madeleine « dont le pignon avançait considérablement sur le passage déjà étroit. C’était la très ancienne chapelle du prieuré de la Madeleine dont le quartier et la nouvelle paroisse, érigée en 1844, tirent leur nom ». Cette chapelle avait été construite au XV° siècle. Elle mesurait 15,70 m x 6,50 m.

Au Pays de Retz, treize communes ont un lieu-dit La Madeleine

Au Pays de Retz, Eloi Guitteny a relevé sur les anciens cadastres, treize communes ayant un lieu-dit La Madeleine. Il s’agit de : Bourgneuf, Saint-Viaud, Bouguenais, Rezé, Pont Saint-Martin, Machecoul,Paulx, Saint-Etienne de Mer-Morte, La Marne, Sait-Philbert de Grandlieu, La Limouzinière, Saint-Etienne et Saint-Jean de Corcoué.

Le docteur Halgan, en 1920, avait moins approfondi la toponomastique mais signalait toutefois deux autres Madeleine à Rouans et à Touvois. D’autres ont été oubliées, par exemple aux Moutiers, les Petites Maladreries. Ells étaient situées à l’emplacement actuel de l’école publique, au bas de la rue de la source et se trouvaient alors en dehors du bourg, car la limite ancienne de l’habitat s’arrêtait au puits Davy et à la Cohue. Une chapelle était dédiée à sainte Madeleine. L’abbé Baconnais, dans son manuscrit, pense que ce vocable avait été donné par une prieure du Ronceray, portant de prénom. Baconnais n’a pas fait le rapprochement entre la maladrerie et le patronage de la Madeleine.

Une autre ladrerie existait encore aux Moutiers, les Grandes Maladreries, toutes proches de la Rairie, situées le long de l’ancienne voie romaine devenue le grand chemin, allant de Machecoul à Prigny, Le Clion, Saint-Père en Retz et le Mont-Scobrit (Saint-Viaud)

Une pièce de terre, la Cimenterie, déformation du mot cimetière, nous a permis de localiser cet établissement. Nous avons d’ailleurs trouvé aux alentours, des morceaux de grosses ardoises, épaisses et irrégulières, trouées pour pouvoir être pointées. Sans doute provenaient-elles de l’ancienne chapelle. Tout auprès, un puits est creusé depuis plusieurs siècles.

A Machecoul, il est question, au XV° siècle, d’une chapelle de la Madeleine, située en forêt à deux kilomètres de La Marne, entre l’ancien chemin de Saint-Philbert à Machecoul et celui de Machecoul à La Limouzinière. Cet édifice avait quinze pieds de longueur et huit pieds de largeur (environ 5m x 2,60m). La visite canonique de 1689 en fait mention, comme « étant en ruines ».

A Pornic, les lépreux étaient soignés près du Tabier. Au XVIl° siècle, la chapelle tomba en ruines et « son emplacement est marqué maintenant par une simple croix ». Quant à la pierre d’autel, elle fut transportée en 1664 dans la chapelle du château voisin du Bois-Macé. Plus tard, ce dernier édifice a été transformé en grange et la pierre n’y est plus9. Cette Madeleine était située en fait en Sainte-Marie.

A Saint-Philbert de Grandlieu, une « Chapellenie de la Madeleine » était « assise sur une maison avec jardin située dans le faubourg, au cœur de la rue du cimetière. Les seigneurs du Branday en étaient les fondateurs. Tout près, à l’entrée de la route de Saint-Colomban est signalée une maladrerie ».

Saint Lazare fut également le patron des lépreux. Un ordre des chevaliers hospitaliers de Saint-Lazare avait été créé en 1099 après la prise de Jérusalem par les Croisés, pour secourir les lépreux en Orient.

A Machecoul, au bord de la route de Sainte-Pazanne, une maladrerie fut fondée au XIV° siècle par Catherine de Machecoul, une aïeule de Gilles de Rais : cette maison Saint-Lazare confiée aux moines de Nieul sur Autize accueillait non seulement les incurables mais également les voyageurs, les pèlerins et les femmes en couche « gardées et gouvernées en leurs couches et gésines, illec doucement repues et alimentées ». Bien dotée par Dame Catherine, la fondation fut pillée par ses successeurs. Mais, Gilles de Rais répara le préjudice causé et rendit en 1432 la prospérité à Saint-Lazare. Lazare est parfois devenu Lazaret comme à Mindin.

Quelques-unes des ladreries du Pays de Retz

Il est impossible de donner une liste exhaustive de ces maisons pour lépreux au Pays de Retz. Signalons quelques unes de ces ladreries. On trouve dans les lieux-dits : Maladie à Corcoué, Ladrie à La Marne, Madrie à Port Saint-Père, Malabrit à Saint-Hilaire de Chaléons, Saint-Viaud, Pont Saint-Martin, Saint-Même le Tenu, Saint-Mars de Coutais. Courtil Ladroise à Cheix, Maillardière, à Saint-Brevin, Saint-Père en Retz, Frossay, Le Pellerin et Vue. Meilleraie à Brains et à Saint-Viaud. Meillerie à Saint-Michel Chef Chef. Ces trois derniers termes viennent du latin moyen-âgeux Mezellorum Locus lieu des Mézeaux ou lépreux. Il convient d’ajouter la léproserie Saint-Simon en Bouaye (trois autres existaient dans le département sous le même patronage à La Chapelle Basse-Mer, Aigrefeuille et Rougé). Saint-Thomas à La Limouzinière. La Hardière près des Biais ’Saint-Père en Retz). Saint-Michel de Frossay et peut-être la première chapelle Saint-Michel de Chevêché (devenu Saint-Michel Chef-Chef) desservait-elle une ladrerie. Dès les XI° et XII° siècles, mais surtout au temps de l’Inquisition, la société chrétienne fut impitoyable envers tous ceux qui ne voulaient pas se plier au "bon ordre", comme les hérétiques et les juifs, et aussi envers ceux qu’elle voulait tenir à distance pour des raisons de sécurité et de santé, par exemple les lépreux. Ce qui ne va pas sans ambiguïté. Pour être protégé, il faut tenir les ladres « à un jet de pierre de la ville » et, par charité, il faut les soigner. Les maldreries donneront bonne conscience au peuple chrétien.

Ces établissements nombreux, mais trop petits, insuffisants en cas d’épidémies, recevaient donc les incurables. Avant d’y pénétrer les ladres étaient séparés du reste des vivants par une cérémonie religieuse ressemblant à un enterrement. devant l’autel, un drap noir mortuaire était tendu sur deux tréteaux. Le lépreux (reconnu comme tel après enquête) s’agenouillait sous le drap et entendait la messe. Le prêtre jetait ensuite, symboliquement, un peu de terre sur les pieds du malade puis le menait à la léproserie. Il lui donnait alors solennellement les consignes : « Je te défends que tu ne sortes de la maison sans tes habits de ladre. Reçois cet habit et mets-le en signe d’humilité. Prends ces gants. Reçois cette cliquette en signe qu’il t’est défendu de parler à autrui. Tu ne te fâcheras pas pour être ainsi séparé des hommes. Et quant à tes petites nécessités, les gens de bien y pourvoiront et Dieu ne te délaissera ». Une ordonnance ducale de 1475 obligeait les lépreux à porter en signe distinctif, « une pièce de drap rouge et une baguette blanche ». Ils vivaient et se mariaient entre eux. Leurs descendants étaient également mis au ban de la société. L’ordonnance leur défendait : « de se mêler d’aucun commerce autre que de fil et de chanvre et d’exercer aucun métier que celui de cordier et aucun labourage que de leur jardin ».

Pendant longtemps, les lépreux ne purent travailler qu’à la fabrication du cordage. C’est pourquoi nous trouvons fréquemment des corderies à proximité des ladreries. tel est le cas aux Moutiers où le lieu-dit Bouline est tout proche des anciennes petites Maladreries.

Bouline à l’origine signifiait «  cordage servant à tenir une voile de biais ». Au XVII° siècle, le mot a évolué et désigne un cordage tressé servant au châtiment corporel sur les navires de Sa Majesté. Le terme désignant les cordages s’était appliqué depuis longtemps aux corderies.

Par la suite, la situation des lépreux s’améliora. Ils purent avoir des terres à labourer, mais le bail ne devait jamais excéder trois ans.

Un terrible récit nous le prouve :

Extrait de "La civilisation de l’occident médiéval" de Jacques Le Goff - (Arthaud 1964, p 388)

Le roi Marc voulut livrer Iseut, coupable, au bûcher. Or, cent lépreux, déformés, la chaire rongée et toute blanchâtre, accourus sur leus béquilles au claquement des crécelles, se pressaient devant le bûcher, et, leurs paupières enflées, leurs yeux sanglants jouissaient du spectacle Yvain, le plus hideux des malades, cria au roi d’une voix aiguë :

— Sire, tu veux jeter ta femme en ce brasier ; c’est bonne justice, mais trop brève. Ce grand feu l’aura vite brûlée, ce grand vent aura vite dispersé sa cendre. Et quand cette flamme tombera tout à l’heure, sa peine sera finie. Veux-tu que je t’enseigne pire châtiment, en sorte qu’elle vive, mais à grand déshonneur et toujours souhaitant la mort ? Roi, le veux-tu ? Le roi répondit :
— Oui, la vie pour elle, mais à grand déshonneur et pire que la mort. Qui m’enseignera un tel supplice, je l’en aimerai mieux.

— Sire, je te dirai donc brièvement ma pensée. Vois, j’ai là cent compagnons. Donne-nous Iseut et qu’elle nous soit commune ! Le mal active nos désirs. Donne-la à tes lépreux. Jamais dame n’aura fait pire fin. Vois, nos haillons sont collés à nos plaies qui suintent. Elle qui, près de toi, se plaisait aux riches étoffes fourrées de vair, aux joyaux, aux salles parées de marbre, elle qui jouissait des bons vins, de la joie, quand elle verra la cour de ses lépreux, quand il lui faudra entrer dans nos taudis et coucher avec nous, alors Iseut la belle, la blonde, reconnaîtra son péché et regrettera ce beau feu d’épines...

Le roi la lève, Yvain la prend. Elle crie :

— Par pitié, sire, brûlez-moi plutôt, brûlez-moi.

Hors de la cité, descend le hideux cortège...

A partir du XV° siècle, la situation des lépreux, ou prétendus tels, va s’améliorer

Les règlements, tout en protégeant la population ne seront plus aussi stricts. Le chirurgien Ambroise Paré donnait ce conseil : « Lorsqu’on doit séparer les ladres de leurs familles, qu’on le fasse le plus doucement et amiablement qu’il soit possible, ayant mémoire qu’ils sont semblables à nous ». Au XVII° siècle, les cacoux ou caqueux n’étaient plus obligés de rester, le dimanche, dans le fond de l’église, attendant que le marguillier leur donne lui-même, leur bouchée de pain bénit. Un juge de cette époque, Serées des Bouchet, nous rapporte l’anecdote suivante. Un lépreux était en très mauvais termes avec son curé. Il cherchait par quel moyen il pourrait nuire à son pasteur et si possible, lui faire perdre beaucoup d’argent. Il utilisa donc le procédé suivant. Chaque dimanche, à la grand-messe, à l’offertoire, il se précipitait pour porter le premier son offrande ; il donnait un denier, et comme c’était la coutume, il baisait la patène mais ensuite personne ne voulait mettre ses lèvres là où le lépreux avait posé les siennes. Notre homme estimait qu’il faisait perdre plus de deux cents deniers par semaine à son curé.

Malgré tout, malgré la disparition de la maladie, le métier de cordier, réservé jadis aux ladres, fut considéré comme vil et impur jusqu’au milieu du siècle dernier.

La corporation des gueux

La plupart des léproseries furent créées par les seigneurs, les autorités locales ou des communautés d’habitants qui donnèrent des terrains et de l’argent dans un double but. Tout d’abord, dans un louable esprit de charité chrétienne envers les malades, mais aussi pour une auto-protection contre toute contagion « pour le commun profit, pour désevrer les soins des enfers de Lièpre ». Ce furent donc souvent les bourgeois et autres habitants qui furent chargés de l’administration des maladreries et obligés parfois d’en renflouer les finances. La peur du terrible fléau ouvrait les escarcelles. D’ailleurs, certains établissements étaient réservés à des malades pouvant payer leurs soins. Certes des religieux se sacrifièrent pour soigner les lépreux mais les monastères s’occupèrent sur- tout des pauvres et, pour cela, eurent leurs aumôneries. Lorsque Robert d’Arbrissel fonda les abbayes de Fontevrault au début du Xll° siècle avec un recrutement de plus en plus aristocratique, il voulut pourtant voir « l’abbaye-mère et les prieurés disposer d’une infirmerie, d’une aumônerie et de locaux pour les lépreux », Alain Croix a dit que les trois plaies en Bretagne furent les Normands, les Anglais et les lépreux. On pourrait y ajouter les pauvres. La misère fut en effet, surtout aux XIV° et XV° siècles, un fléau social. Les pauvres, les malades et les vagabonds pullulaient.

Des troupes de gueux s’organisèrent même en un genre de corporation. L’Église, comme l’avait fait d’Arbrissel, institua des aumôneries pour atténuer les effets du paupérisme. Le résultat fut paradoxalement une augmentation du nombre des mendiants.

Les grands axes eurent donc leurs aumôneries, auprès des monastères. A Nantes, l’Aumônerie de Toussaint fut fondée par Charles de Blois en 1360 « Carolus Blesencis, dux Britanniae primam lapidem posuit ». A La Roche Bernard, le prieuré-aumônerie de Saint-Jacques est fondé par Saint-Sauveur de Redon en 1099. Sur l’axe Noirmoutier-Limoges (aumône rie Saint-Symphorien de Challans, les Habites en Apremont, puis Saint-Jacques de Fontenay et Niort), des aumôneries sont créées. Des moines de Saint-Jouin de Marnes en ont à Mauléon et les Augustins à Parthenay.

Naissance des aumôneries

Les aumôneries de « eleemosynae » (aumônes), d’où La Limouzinière, vont donc apparaître auprès de chaque monastère pour secourir les pauvres et aussi les malades. Ce n’est pas un monde fermé comme le furent les léproseries après le troisième concile de Latran en 1179. Etablissement de petite taille, moins de douze à quinze lits, l’aumônerie est sous la direction d’un prieur, assisté de quelques frères. Elle héberge et soigne les malades pauvres et leur assure éventuellement une sépulture décente. Elle reçoit les femmes en couches et, parfois, accueille des orphelins ou des enfants avandonnés. Evidemment, les plus grandes aumôneries se trouvaient sous la dépendance de grands abbayes du Pays de Retz. Mais il y en avait dans presque toutes les paroisses. N’oublions pas que « l’aumône était une purification du pêché, un prêt à Dieu ».

Voici quelques exemples. Au XV° siècle, chez les Carmélites des Couëts, les aumônes étaient ainsi réglementées : trois fois par semaine pour les « pauvres habitués », mais chaque jour pour ceux qui se présentent à l’aumônerie. A chaque Noël, un enfant pauvre était habillé à neuf.

L’abbaye de Buzay destinait chaque année (au temps de sa splendeur), 83 setiers de seigle à la fabrication du pain pour les nécessiteux. Certaines années, 150 setiers. L’aumônerie recevait matelots et mendiants. Les religieux s’occupaient des enfants illégitimes et des enfants abandonnés. Ceux-ci recevaient une pension pendant toute la durée de leur éducation. Dans les derniers temps, on consacrait environ 1 200 livres annuelles pour habiller les pauvres. Dominique Pierrelée, auteur d’un mémoire de maîtrise sur le temporel de Buzay, estime que 3,17 % des revenus de l’abbaye allaient aux nécessiteux.

Les Cordeliers de Bourgneuf n’ont pas joué le rôle historique que Gérard de Machecoul et Aliénor de Thouars leur avaient assigné. Un acte de donation de 1306 leur accordait beaucoup de terres et de nombreux marais salants, pour entretenir une « maison-Dieu » où, « à perpétuité quinze pauvres de Bourgneuf devaient être nourris et logés, ainsi que les pauvres femmes en gésine ».

Il s’agissait bien d’une aumônerie, mais ici apparaît la maison-Dieu. A l’origine, les deux termes ne désignaient pas le même genre d’établissement, mais au cours des siècles, ils reçurent pratiquement la même clientèle à l’exception des lépreux, des manchots, des estropiés et des aveugles.

Les maisons-Dieu

Les premiers asiles pour accueillir les pèlerins apparurent au VIII° siècle et prirent la suite du « Xénnodochium  » qui hébergeait les voyageurs et les étrangers malades. Ce furent les maison-Dieu.

Répartis tout au lon des grands chemins, surtout celui de Compostelle, sous la dépendance de monastères, ces établissements permettaient aux pèlerins de prendre un peu de repos. Ils sont sous le vocable de Saint-Jacques, sainte-Madeleine, Saint-Nicolas, Saint-Léonard, Saint-Roch. Ayant traité ce sujet par ailleurs, je les mentionne ici pour mémoire.

Sur la route allant de Frossay, où débarquaient les pèlerins venant de Bretagne, pour se rendre à Prigny, nous trouvons : Saint-Nicolas du Migron, Saint-Nicolas de Prigny, maison-Dieu créée par les bénédictins de Saint-Jouin de Marnes et Saint-Jacques de Prigny dépendant des moines de saint-Nicolas d’Angers. Les pèlerins passaient par Saint-Viaud (pour honorer ce saint) pouvaient se reposer aux Biais,maison des Templiers, puis des Hospitaliers, à Saint- Père en Retz. A l’occasion, la Hardière soignait les ma- lades.

A Pornic, Arthon et Saint-Hilaire de Chaléons, les chevaliers du Temple possédaient des biens. Nous en avons la preuve par la toponymie. Sans doute pouvaient-ils y accueillir les voyageurs. Il en est de même pour Bourgneuf, Saint-Cyr en Retz (L’Hôpitau, plutôt ladrerie que Maison-Dieu dépendant de Saint-Jean de Jérusalem) et également L’Hôpitau à 4km de Machecoul vers La Garnache. Evidemment, il faut mentionner la commanderie templière de Coudrie près de Challans et les Habites en Apremont.

A Bouin, les pèlerins avaient l’embarras du choix. Saint-Jacques était invoqué dans plusieurs chapelles : Saint-Jacques le Grand, Saint-Jacques et Saint-Philippe, Saint-Jacques et Saint-Mathias. La Maison-Dieu était tenue par des religieux de Blanche-Couronne, c’était Saint-Jacques des Burelles.

A Beauvoir sur Mer, la « Ministrie Sainte-Catherine des Trinitaires » appelée aussi Mathurins, prenait le relais. Ces religieux, portant tunique blanche à croix rouge et bleue, étaient spécialisés dans le rachat des captifs pris par les Barbaresques. Leur couvent important, situé à l’emplacement de l’actuelle Maison de retraite des Mathurins, avait sa Maison-Dieu.

Saint-Jacques de Pirmil, un carrefour important

Ces petits établissements avaient été créés, en grande partie, par les Bénédictins de Saint-Jouin de Marnes qui possédaient un véritable empire de prieurés. Ils avaient fondé en 1037, dans le faubourg de Pirmil, une importante maison sous le patronage de Saint-Jacques. Dès lors, Saint-Jacques de Pirmil fut au centre d’une toile d’araignée dont les fils furent les chemins de Compostelle au sud de la Loire.

Ce monastère devint donc le plus grand carrefour de la voirie Jacquaire dans toute l’Armorique et même dans tout l’Ouest. « Son prieuré est un œil ouvert sur un passage incessant de bacs, une aumônerie qui reçoit les pèlerins de toute la Bretagne, avant de les diriger sur le chemin des marchands, vers Saint-Hilaire de Poitiers ou vers la ville de Saint-Eutrope (Saintes). C’est aussi un lieu de rassemblement pour les départs vers le littoral du Bas-Poitou, vers la baie de Bourgneuf, Prigny et Bouin ».

Certains Jacquets se rendaient à Saint-Philbert de Grandlieu, centre important avec le sarcophage de saint Philbert. L’abbatiale n’était qu’à une petite journée de marche de Pirmil. Une maison-Dieu, située où se trouve maintenant l’hôtel de la Croix Blanche, le long de la rue Saint-Jacques, accueillait les pèlerins.

Beaucoup d’hôtelleries ont en effet remplacé les Maisons-Dieu à partir du XVII° siècle. Il existait aussi auprès du lac de Grandlieu une Madeleine de Saint-Philbert, une aumônerie à Pont-James et à La Limouzinière, comme nous l’avons vu, où les Jacquets pouvaient trouver asile et être soignés. Plus au sud, un grand centre jacobite était situé entre Saint-Philbert et Touvois, la Pitellerie, (déformation de hospitalerie). Cette « Pitalerie apostille » n’est plus qu’un village. Située à 28km de Pirmil, elle hébergeait ceux qui n’avaient pas fait étape près du tombeau de Philbert, et ceux qui arrivaient de Frossay par Prigny, l’aumônerie cistercienne de Saint-Jacques de Fresnay et l’hébergement de Paulx. Quant aux Fontevristes du Val de Morière, elles accueillaient les femmes. Cette étude, non exhaustive, montre bien les similitudes caritatives des aumôneries et des maisons-Dieu. C’est pourquoi ce dernier terme a désigné nombre d’aumôneries, d’hospices, de refuges ou d’asiles, dirigés par des monastères ou même des groupements laïques.

« Il s’avère que les édifices moyens sont le plus souvent désignés sous le nom de maisons-Dieu dans les villes et les campagnes et qu’hôtel-Dieu est réservé à un édifice beaucoup plus important » (J.L. Goglin)

Mais le terme hôpital est fréquemment employé, depuis le haut Moyen Age pour désigner ces établissements à l’exception des léproseries.

Création des hôpitaux généraux

Or, au début du XVII° siècle, la situation va évoluer, nous avons vu que les mendiants étaient en grand nombre dans l’ouest, renforçant souvent les équipes de de faux-sauniers. De 1656 à 1662, Louis XIV va créer, par édits, des hôpitaux généraux. Le but avoué sera de lutter contre le paupérisme et la mendicité. La réalité sera différente : il s’agit de rassembler, sous contrôle, en un même lieu les miséreux pouvant troubler l’ordre public. L’hôpital général doit mettre à l’écart les pauvres, les vieillards, les enfants perdus. Les soins aux malades sont réservés à l’Hôtel-Dieu.

Comme la lèpre a pratiquement disparu depuis plus d’un siècle, le roi supprime les maladreries et donne leurs biens aux chevaliers de saint-Lazare. Au moins pour un temps, car en 1693, trois édits royaux annulent cette décision.

Les capitaux et revenus des aumôneries sont aussi fréquemment l’objet d’u transfert aux hôpitaux généraux, là où les besoins s’en font sentir. Ainsi lesbiens de l’aumônerie Saint-Nicolas de Machecoul sont affectés àl’hôpital de Paimbœuf. En effet, le 1er juillet 1695, un arrêt du Conseil d’Etat précise que le roi « ordonne qu’il sera établi à Paimboeuf un hôpital auquel seront unis les biens et revenus de Saint-Nicolas de Machecoul et d’autres aumôneries » situées dans le département actuel d’Ille et Vilaine.

Quelques années plus tard, Louis XIV ayant regroupé les mendiants dans les hôpitaux fera défense à tous les Français d’aller en pèlerinage en pays étranger, ce qui concerne Compostelle, et en 1725, limitera encore les déplacements des coquillards en interdisant tout pèlerinage, sauf autorisation spéciale du roi et des évêque. Sa Majesté (très chrétienne) avait mis de l’ordre dans son royaume. Comme il était loin maintenant le temps où Aymerigot Marchès disait « que piller et voler, comme il avait fait autrefois, c’était, tout bien considéré, la bonne vie ».

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