Madame de la Garnache

mercredi 2 juin 2010, par Emile Boutin +


Madame de La Garnache ! C’est ainsi que les soldats de Charette appelaient Marie-Adélaïde de la Touche-Limouzinière, comtesse de La Rochefoucauld-Bayers... La reine de Legé.
L’histoire de l’une des plus prestigieuses amazones de Charette.


Marie-Adélaïde ! Un prénom royal, fleurant bon ses Antilles lointaines, sa Grenade natale et son XVIll° siècle en perruque. Un prénom qui évoque aussi les plantations de cacao, de canne à sucre au milieu d’un peuple d’esclaves noirs. Enfin, le prénom d’une jeune fille volcanique comme le sol de l’île où elle vit le jour.

Elle naquit, en effet, à Grenade, île alors française, le 5 mars 1760. Un an plus tard, elle reçut le baptême ainsi qu’en témoigne l’acte suivant : « Ce jourd’huy, 22 mars 1761, a été baptisée Marie-Adélaïde née le 5 du mois de mars de l’année dernière, en légitime mariage de Haut et Puissant Seigneur messire Henri-Louis de la Touche, chevalier, seigneur de Mareuil et autres lieux et de Haute et Puissante Dame Jeanne-Marie Cocu de la Fouchardière, dame de Greix, paroisse de Corsept ». La cérémonie se déroula dans l’église de Notre-Dame de l’Assomption de l’île de Grenade.

Une fille des Antilles en Vendée

Marie-Adélaïde passa toute son enfance et sa jeunesse aux Antilles. Elle y fut élevée selon la vie des jeunes Créoles, entourée, de surcroît, d’une foule de serviteurs. Elle eut donc une enfance et une adolescence dorée. La famille de la Touche-Limouzinière s’était réfugiée dans l’île de Grenade après la révocation de l’Edit de Nantes car elle était huguenote. Plus tard, les De La Touche revinrent au catholicisme. Ils possédaient une immense propriété où ils s’étaient établis, aussitôt après leur mariage. La jeune fille avait un peu plus de seize ans lorsqu’elle fit la connaissance sur le port de l’île, d’un officier de marine : Pierre Louis Marie de la Rochefoucauld-Bayers, enseigne sur les vaisseaux du roi. Son navire avait fait relâche à Grenade. Monsieur le Comte de La Rochefoucauld, grand et bel officier était un Vendéen, d’un tempérament opposé à celui de MarieAdélaïde. Mais les extrêmes s’attirent. Il était très froid, gardait toujours son calme et était âgé. d’une trentaine d’années ; il avait été élevé à La Garnache, où sa famille possédait une propriété : le Puy-Rousseau. Parfois, il allait à Rochefort où il avait des biens. Les deux jeunes gens furent donc fiancés. C’est pendant cette période que Marie-Adélaïde perdit son père. Sa mère ne voulut pas rester à l’île de Grenade et revint dans sa maison noble du Greix, à Corsept, sur les bords de la Loire. Le site était ancien et remontait au Haut-Moyen-Age, à l’époque des invasions normandes par le fleuve. Des sarcophages mérovingiens furent trouvés au Greix, témoinant de la présence d’une nécropole qui s’explique par la proximité de la petite île de Saint-Nicolas-des-Défunts.

Mme de La Touche étant la dame du lieu, avait droit de moyenne justice. C’est au Greix que fut fixée la date du mariage de Marie-Adélaïde avec le comte de la Rochefoucauld. La cérémonie ne fut pourtant pas célébrée dans la chapelle du Greix, mais à l’église Notre-Dame de Nantes, le 4 janvier 1778. La jeune mariée n’avait pas encore dix-huit ans. Son époux continua à naviguer au service du roi et il installa sa jeune femme dans sa propriété du Puy-Rousseau, à La Garnache, où la comtesse vécut sous l’autorité de ses beaux-parents. On comprend qu’une fille des îles, habituée au soleil et à vivre au milieu des planteurs, ayant connu une vie gaie et facile, ne tarda pas à s’ennuyer dans son manoir. Elle pensait souvent à son existence de jeune fille et la comparait au rythme austère des heures au PuyRousseau. Son mari venait rarement à La Garnache. Ils eurent pourtant deux enfants. Dès le début du soulèvement, ils les mirent en pension à Nantes sous un faux nom. En 1791, le comte avait abandonné la marine pour émigrer. Désormais, Marie-Adélaïde resta seule au milieu de ses bois, de ses halliers, n’ayant pour distraction que ses chevauchées à travers la campagne et la gestion de ses biens.

Elle avait un voisin, Athanase de Charette, qui résidait à quelques portées de fusil du Puy-Rousseau, à Fonteclose, une maison noble, mi-grande ferme, mi-manoir. Les deux châtelains ne se fréquentaient pas beaucoup car la noblesse des La Rochefoucauld était bien supérieure à celle des Charette. Au moment où les premières réactions contre la Convention et contre la levée de 300 000 hommes pour défendre les frontières, se font jour, quelques réunions groupent an Puy-Rousseau les mécontents. C’est d’ailleurs une excellente distraction pour Marie-Adélaïde qui s’ennuie. On sait que Paris connaissait mal la situation dans l’Ouest, à travers les rapports de sbires cherchant surtout à se faire bien voir de l’autorité et des conventionnels. La psychologie des paysans vendéens leur échappait. C’est pourquoi, la levée de trois cent mille hommes pour aller défendre la patrie aux frontières ne pouvait susciter l’enthousiasme de gens pour qui la patrie était la terre des pères, c’est-à-dire le Pays de Retz. Et pourtant la conscription ne concernait qu’une faible proportion des habitants. Par exemple, le district de Machecoul devait fournir 310 hommes. Personne ne s’inscrivit. Et ce qui faisait enrager le peuple, c’est que, par l’article 20 du décret du 4 mars 1793, les fonctionnaires étaient exempts de la conscription. La première opération de recrutement était prévue pour le 10 mars, mais dès le huit mars, on signale des réactions. A Chauvé, en plein centre du Pays de Retz, les habitants se révoltent et mettent à leur tête un châtelain local, Danguy de La Blanchardière à Vue. Ils attaquent le port de Paimboeuf, sans succès. Et pourtant, ils étaient appuyés par des paysans venus sous la conduite de la Cathelinière, de Frossay et de Guérin, de Saint-Hilaire de Chaléons. Effrayés par les tirs de canon de Paimboeuf, ville fortement républicaine, les premiers insurgés se replient en forêt de Princé, au centre de la région. Le 11 mars 1793, tout l’Ouest se soulève spontanément contre la Convention et la loi de conscription.

L’attaque de Machecoul marque le début de l’insurrection vendéenne et de ce qu’on appelle communément " la guerre de Vendée ". De partout, à plusieurs lieues à la ronde, sans concertation, des groupes de paysans, armés de faux, de piques, de fusils de chasse, déferlent sur Machecoul, par toutes les routes. Il en vient de Saint-Philbert de Grand-Lieu, de Saint-Etienne de Mer-Morte, de La Limouzinière, de Saint-Même le Tenu, de Fresnay et de Sainte-Pazanne. Comme la plupart des villes, Machecoul était en faveur de la République. Mais elle était peu défendue. Pour ces raisons, la révolte s’était portée sur cette capitale du Pays de Retz. Un ancien député de la Constituante, Maupassant, est à la tête de la gendarmerie et de la garde nationale. Devant la multitude déchaînée, les troupes républicaines ne peuvent se défendre. Maupassant est massacré ; un lieutenant de gendarmerie nommé Simonis, est atteint d’un coup de couteau de pressoir. C’est alors le signal de beaucoup de meurtres. Les femmes qui ont suivi leurs maris en révolte sont de loin les plus féroces ; on en voit qui ouvrent le ventre des républicains avec des faucilles recourbées ou des couteaux à vendange. Dès qu’un patriote apparaît, un cor de chasse sonne " la vue ", puis dès qu’il est atteint, retentit " l’hallali ".

Combien étaient-ils donc ces paysans ? Les chiffres diffèrent selon les historiens ; on peut se fier, semble t-il, à ce qu’à écrit Madame de La Rochejaquelein : « lla ville était occupée par environ 10 000 hommes. Il y en avait 6 000 tout au plus armés de fusils, le reste portait des faulx emmanchées à l’envers, armes dont l’aspect est effrayant, des lames de couteaux, des faucilles plantées dans un bâton ou bien de grosses massues de bois noueux. Tous ces paysans étaient dans l’ivresse de la joie ; ils se croyaient invincibles. Les rues étaient pleines, on sonnait toutes les cloches. On avait fait un feu sur la place avec l’arbre de la liberté et les papiers des administrations ».

Aussitôt se mit en place à Machecoul un comité royaliste sous les ordres d’un tabellion nommé Souchu, qui organisa de suite les massacres des Républicains. Il les fit venir de tout le Pays de Retz insurgé. Attachés quinze par quinze, ils furent fusillés dans les douves du château. Chaque quinzaine assistait le matin à l’exécution de la quinzaine constituée la veille. On appelait ces fournées de condamnés, les "chapelets de Machecoul", sans doute en pensant aux quinze dizaines d’Ave d’un rosaire.

Le soulèvement de La Garnache

Presque simultanément, d’autres soulèvements s’étaient déclenchés dans la région de Challans et de La Garnache, montant des opérations ponctuelles contre les Républicains. Dans la nuit du 11 au 12 mars 1793, quatre hommes viennent réveiller le sacristain de La Garnache, nommé Coutanceau. Pistolet sur le ventre, ils l’obligent à leur remettre les clés de l’église et à les accompagner. Le pauvre homme a dû sonner le tocsin toute la nuit. Plus tard, au moment de sa déclaration au district des Sables d’Olonne, Pierre Coutanceau affirma que la corde s’était rompue et qu’on l’obligea à frapper directement la cloche dans le clocher, avec le marteau. Il dut s’exécuter et sonner la "renombrée" (genre de glas) toute la nuit, menacé sans cesse d’être exécuté. Tout près de là, un perruquier de Saint-Christophe du Ligneron, localité voisine de Challans, avait soulevé les habitants de sa paroisse et ceux de Froidfond. Il proclamait que tous les cantons voisins étaient en révolte et qu’il fallait attaquer la capitale du marais breton, Challans. Selon Stofflet, ce perruquier nommé Gaston Bourdic, originaire de Bretagne, avait une cinquantaine d’hommes autour de lui. Madame de La Rochejaquelein, dans ses notes, nous précise : « éGaston n’a existé qu’un instant. Ce qui fit sa réputation, c’est qu’il tua un officier d’un grade élevé, endossa son habit et se fit prendre pour un chef ». Il fut massacré à Saint-Gervais, le 15 avril suivant. Les paysans de La Garnache, dans leur révolte, se seraient bien associés à Gaston pour prendre Challans, mais ils doutaient fort des capacités du perruquier. Ils décidèrent alors d’aller quérir Charette de la Contrie qui, lui, avait une solide réputation d’officier.

Les voilà donc qui se rendent à Fonteclose. Mais Charette est absent ou plus probablement se cache. Il ne veut pas participer au soulèvement, devinant les représailles qui vont suivre. Alors, puisqu’il n’y a personne à Fonteclose, la petite troupe se dirige vers Puy-Rousseau, chez Madame la comtesse de La Rochefoucauld. Chacun des hommes connaît ses sentiments anti-révolutionnaires et sa fidélité à l’ancien régime. Chez Marie-Adélaïde de la Touche-Limouzinière, les révoltés sont bien accueillis. Comme la comtesse a un compte à régler avec la nouvelle administration, une perquisition ayant été décidée à Puy-Rousseau par la municipalité de La Garnache, elle accepte tout de suite de prendre le commandement de l’équipée. Sans doute est-elle heureuse de rompre la monotonie des longues journées d’hiver dans ses bois. On dirait qu’elle n’attendait que cet appel pour entreprendre une révolte ouverte et armée. Elle organise aussitôt le soulèvement dans la région, dans la mesure où elle le peut. L’attaque de Challans étant prévue, elle envoie des messagers et des courriers dans toutes les directions, chez toutes ses relations, pour appeler à la révolte. Ces messagers ont tous un signe distinctif qui les accrédite auprès de leurs correspondants ; ils portent à leur coiffure l’empreinte, sur cire rouge, du sceau de la comtesse.

Marie-Adélaïde crée immédiatement un comité d’action qui comprend des royalistes ardents, comme le notaire Baudry qui par la suite va devenir l’intendant général de l’armée de Charette. Cet homme est très instruit, mais assez pacifique. Il est contre la République, mais ce n’est pas un sanguinaire et il essaie toujours " d’arranger les choses ", quand ses biens ne sont pas en cause.

Dans la petite troupe, il y a aussi un maître-chirurgien, Pierre-Jean Barreau ; sa présence auprès de la comtesse renforce l’autorité de celle-ci, si besoin est, car les chirurgiens jouissaient alors d’un grand crédit dans la population. Pierre-Louis Barreau, fils du précédent ainsi qu’un sieur Marchèze font partie du groupe. Enfin, Joseph Thomazeau, fermier de la Coudrie, ancienne commanderie des Templiers et hospitaliers, devient le lieutenant dévoué jusqu’à la mort de Marie-Adélaïde, ainsi que son amoureux secret.

Feutre gris et cocarde blanche

Le premier acte de ce comité royaliste est de prendre possession de la maison commune de La Garnache. Alors qu’au matin du 13 mars 1793, le tocsin appelle sans arrêt à la révolte, Marie-Adélaïde, montée sur son meilleur cheval, superbement vêtue, feutre gris à cocarde blanche sur la tête, sabre au point, fait son entrée dans La Garnache, suivie de ses soldats, ses domestiques et ses métayers pour la plupart. La mairie n’est pas défendue. Elle s’en empare. Le comité royaliste commence par arrêter tous les officiers municipaux et faire la chasse aux patriotes. Comme partout, et toujours, il y a des petites vengeances et des règlements de compte personnels. Ainsi Barreau, pourtant un homme calme, arrête le drapier Soret, commerçant au bourg et républicain fervent. Il ne lui a pas pardonné de lui avoir refusé un certificat de civisme, indispensable pour exercer la profession de chirurgien. Accompagné d’une dizaine d’hommes, Barreau pénètre chez Soret et le trouve caché dans son grenier. Séance tenante, il le tue d’un coup de pistolet. La demeure est pillée. Un autre citoyen du bourg connaît le même sort.

Marie-Adélaïde, en femme de tête, sait qu’il lui faut de l’argent pour la solde de ses hommes. Elle ordonne alors de faire payer les patriotes. « Les écus des brigands bleus serviront à payer les soldats du roi » décrète t-elle. Commence alors la course aux écus des républicains et cela par la force et la torture à l’occasion. Dugast-Matifeux nous raconte : « Le 16 mars, une bande de bleus lui ayant été amenée, elle fit mettre en rang ceux qui la composaient au pied de la grosse tour du château de La Garnache et les contraignit, pistolet sur la gorge de déclarer où ils avaient caché leur argent. Parmi les suspects se trouvait Joseph Padiolleau, un très riche métayer demeurant au village de La Beaunière de La Garnache ».

Ce dernier déclare le 3 pluviose an 1, « la comtesse le fit arrêter ainsi que sa femme sachant qu’ils étaient tous deux des républicains avérés. Puis elle réunit leurs domestiques et les somma de faire connaître la quantité de couverts d’argent que les Padiolleau pouvaient posséder et l’endroit où ils les avaient cachés. La comtesse n’ayant rien pu obtenir s’adressa à Padiolleau et obtint cet aveu par les menaces : deux cuillers à potage et douze couverts en argent furent trouvés ». Tous ces objets furent déposés au comité royaliste, puis mis dans une armoire dont Marie-Adélaïde conserva les clés. On comprend que le citoyen Padiolleau n’aimait pas la comtesse et il le confirme dans sa déposition aux Sables : « il accuse la présidente du comité de La Garnache d’avoir commis toutes les horreurs que peut inspirer l’ambition d’une ci-devant et la passion d’une messaline constamment livrée aux débauches des prêtres réfractaires ». On ne peut reprocher à des hommes, en de telles circonstances, d’avoir sur les gens, un jugement faussé par la passion.

On amena aussi à La Garnache des prisonniers de Saint-Christophe du Ligneron. Parmi eux se traînait le sieur Davy de Nauroy qui n’ayant pu suivre les autres habitants dans leur repli sur les Sables, fut arrêté le 16 mars avec quelques concitoyens et enfermé au château de La Garnache. Alors qu’on l’emmenait en prison, la petite troupe passa devant la comtesse qui était accompagnée de la femme de Thomazeau, son lieutenant, MargueriteCharlotte, âgée de 26 ans. Les deux femmes applaudirent à l’arrestation de Davy en lui disant « qu’il était de bonne prise car il était un bon pigeonneau ». Or ce Davy avait tout à redouter de la comtesse car il avait acquis, dans la commune de Saint-Christophe du Ligneron, les biens confisqués de l’émigré Guinebaud de la Grostière.

L’argent pour faire la guerre

Marie-Adélaïde ne voulait pas systématiquement la mort des personnes arrêtées. Elle désirait par-dessus tout prendre leurs biens monnayables, or et argent, ainsi que les assignats pour constituer son trésor de guerre et poursuivre la lutte. Mais lorsque les prisonniers furent descendus dans les douves du château de La Garnache, ils crurent bien leur dernière heure arrivée. Pour avoir la vie sauve, ils avouèrent tous, sans trop de difficultés, où était leur argent. Ayant noté tous ces renseignements, la comtesse envoya son lieutenant Thomazeau récupérer ces biens. On trouva, entre autres, chez Davy : 12 460 livres en assignats cachés et 8 000 livres en argent, plus de la vaisselle et 18 couverts en argent. On prit également six couettes, six matelas, cinquante-six douzaines de serviettes et 60 draps pour permettre aux gardes du château de La Garnache et à ceux du Puy-Rousseau de pouvoir se reposer. Avec tout cet argent, Marie-Adélaïde commença par équiper ses hommes ; certains d’entre eux, aux dires d’un officier municipal de Challans, Pierre Rabreau, étaient peu vêtus. Comme Challans est occupé par les troupes républicaines, la comtesse juge plus prudent d’expédier ses prisonniers en sécurité à Machecoul. Ce transfert a lieu dans la nuit du 11 au 12 avril. Ceux-ci apprenant leur destination supplient alors Marie-Adélaïde de ne pas les remettre à Souchu, dont ils connaissent la cruauté. Ils ne veulent pas faire partie des chapelets du petit matin. Mais elle leur répond « qu’il ne faut pas s’inquiéter pour des scélérats ». Le lendemain, elle revient à La Garnache et décide d’attaquer Challans. Elle se heurte alors aux généraux républicains Boulard et Baudy et est obligée de faire demi-tour. Désormais, elle ne peut plus séjourner au Puy-Rousseau et quitte sa propriété définitivement.

Elle envisage alors de rejoindre Charette à Machecoul, mais il est probable que Thomazeau l’en ait dissuadée. Cet homme, grand et très fort, courageux de surcroît, aima incontestablement Madame de La Rochefoucauld. Il semble bien qu’il tint toujours ses dis- tances vis-à-vis d’elle et qu’il la respecta. Mais sans doute pour des raisons sentimentales, il ne tenait pas à voir sa troupe rejoindre celle de Charette. Il connaissait trop bien la réputation du voisin de Fonteclose et sa galanterie déjà légendaire. Redoutant de voir la comtesse, son chef de guerre, devenir la màitresse de celui qui s’annonçait déjà comme le "roi de la Vendée", il conseilla à Marie-Adélaïde de rejoindre les bandes de Joly, vers Palluau.

Nous venons d’évoquer Charette, voyons maintenant comment il fut amené à devenir le général des troupes révoltées au Pays de Retz contre la République, alors qu’il n’était pas hostile au nouveau régime, au moins à ses débuts.

François-Athanase de Charette de la Contrie naquit à Couffé, en LoireAtlantique, le 21 avril 1763. Pendant toute sa jeunesse, il passa ses vacances chez son oncle au château du Moulin-Henriet en Sainte-Pazanne. Homme du pays, il connaissait bien la mentalité de ses habitants. Ceci lui sera bien précieux plus tard.

Son père était capitaine d’infanterie. La famille se glorifiait de son origine bretonne ayant eu au Xlll° siècle un ancêtre sénéchal du Comté nantais. Mais sa mère était du Midi, d’une vieille noblesse, les Lagarde de Montjus. Le jeune François-Athanase fit ses études chez les oratoriens d’Angers, puis il entra à seize ans dans la marine royale. Il participa à six campagnes en dix ans de service. En 1781, sur Le Hardi il collabora à l’amarinage de vingt-deux bateaux britanniques. Son premier commandement, comme maitre à bord, se fit sur Le Dauphin. Au début de la Révolution, il va prendre un congé de la marine royale pour se marier. Etant désargenté, il cherche alors dans ses relations une femme noble, assez aisée, qu’il pourrait épouser. Son choix se porte sur sa cousine, une demoiselle Charette de Boisfoucauld, qui vit avec sa mère au manoir de Fonteclose à La Garnache. Il va donc faire une démarche auprès de cette demoiselle et de sa veuve de mère. Tout de suite, cette dernière s’interpose. « Ma fille est trop jeune pour se marier, dit-elle et moi, je ne suis pas vieille pour renoncer à un second époux ». Madame Charette de Boisfoucauld n’a que 14 ans de plus que son cousin et vient juste d’avoir 41 ans. La décision d’Athanase est vite prise. Pour avoir Fonteclose, une situation foncière bien assise, une vie de gentilhomme campagnard, il accepte aussi la châtelaine. Ce n’est pas le grand amour et il n’a pas beaucoup d’attentions pour sa femme. Ils vont pourtant avoir un enfant qui mourra tout jeune, lors du passage des colonnes infernales. Fonteclose est un manoir modeste du XVIll° siècle, long bâtiment de pierre grise, qui tient plus de la ferme que du château. Mais la propriété est agréable et François-Athanase s’y plait. Il chasse beaucoup. Il court les assemblées villageoises autant que les guérets et est amateur de toutes les aventures comme de tous les affûts. Il connaît toutes ses charmantes voisines et ne néglige pas les accortes maraîchines. Son tempérament le porte vers les femmes et on a écrit : « Charette servit fidèlement son Dieu et son roi et ne trompa que ses maîtresses ». Sa femme supporte tout mais en arrive à le détester.

C’est peut-être pour cette raison qu’il va émigrer en Rhénanie " sur le conseil d’une noble amie ". Mais c’est un peu tard et le chevalier ne sera jamais qu’un " émigré d’honneur et non un émigré historique ". Il se lasse d’ailleurs très rapidement de la cour de Coblence où il n’est pas suffisamment riche pour vivre parmi les princes. Il a la nostalgie de la Vendée et du Pays de Retz. Il revient en France. Tout de suite il est suspect et est emprisonné. Heureusement, il est ami du général Dumouriez et celui-ci le fait élargir. Désormais, il décide de ne plus s’occuper de politique et de vivre tranquillement son existence de gentilhomme à Fonteclose.

Charette, le chef des Paydrets

C’est bien pour cela qu’il n’avait pas voulu se montrer lorsque les gens de La Garnache étaient venus pour le mettre à leur tête. Et voilà que cinq jours après la prise de Machecoul par les Paydrets, des hommes de cette ville, mais aussi de Sainte-Pazanne et de Saint-Hilaire de Chaléons, des hommes qui le connaissent bien, viennent également à Fonteclose pour lui demander de les commander en tarit qu’officier. Cette délégation est fort mal reçue. Sans doute jugeait-il ce mouvement insurrectionnel d’après l’odieuse conduite de Souchu, le chef du comité royaliste de Machecoul. Charette était à sa toilette lorsqu’il aperçut des gens sur l’aire devant la maison. Il descendit discuter avec eux. De suite, il refusa leur proposition, leur faisant remarquer qu’il était officier de marine et ne connaissait rien aux combats sur terre ; il précise qu’à son avis la révolte est incapable de résister aux armées de la République et qu’il vaut mieux que chacun rentre chez soi. On le traite de lâche et on le menace. Alors, il se fâche et s’écrie « soit, mais ce sera comme sur mon bateau, celui qui n’obéira pas sera fusillé ». On l’acclame et tous partent pour Machecoul où Souchu n’est pas particulièrement heureux de le voir arriver. Charette va porter devant l’histoire une partie des meurtres de Machecoul, alors qu’il y est étranger.

S’il fut dur parfois avec des ennemis, il sut dans certains cas se montrer humain. Il ferma l’œil sur les évasions de républicains de Bouin enfermés au Calvaire de Machecoul. Il ne put malheureusement, sous peine d’être suspect, empêcher les exécutions ordonnées par le comité royaliste. Dès que possible, il quitta cette ambiance politique voulue par Souchu pour aller reprendre Pornic d’où avait été chassé, peu de jours auparavant, La Roche Saint-André, qui y avait laissé près de trois cents morts royalistes. Les troupes de Princé, celles de La Cathelinière et Guérin, se joignirent aux colonnes vendéennes pour attaquer le port du Pays de Retz. Comme les soldats républicains s’étaient réfugiés dans les maisons du haut de la ville et continuaient à tirer sur ses troupes, Charette fit lancer sur les toitures de chaume des brandons qui y mirent le feu. C’était la seule façon de se débarrasser des tireurs isolés. Le lendemain de la prise de Pornic, Charette adressa à Souchu la lettre suivante : « Frères et amis, avec l’être suprême, nous avons pris Pornic dans une demi-heure. Les brigands de cet endroit s’étant réfugiés dans différentes maisons d’où ils pouvaient nous faire beaucoup de mal, je ne trouvai que le feu qui pût faire sortir ces coquins de leurs cavernes. Vous me trouverez peut-être bien sévère dans mes expéditions, mais vous savez comme moi que la nécessité est un devoir. La perte de l’ennemi est à peu près de soixante hommes. Vous recevrez demain un canon de 18 et un perrier que nous avons pris à Pornic. Nous sommes frères et amis, dévoués pour la bonne cause jusqu’à la mort. Charette de la Contrie ».

Cette lettre a fait écrire à certains auteurs que Charette était franc-maçon ; il parle d’ailleurs de l’Etre suprême. C’est tout à fait exact, un brevet de chevalier kadosch lui fut délivré et le fait était courant an XVIll° siècle, parmi les officiers de marine. Il n’y a pas lieu de s’en étonner. En effet, dans l’hypothèse d’un amarinage par les corsaires anglais, les francs-maçons obtenaient un traitement de faveur comme prisonniers. Son adhésion a la franc-maçonnerie était donc une mesure de prudence, propre à la plupart des officiers de la Royale. Charette resta un mois au manoir du Cendier à Pornic, attendant une descente éventuelle des Anglais dans la baie de Bourgneuf. Menacé d’être coupé de la base royaliste par l’arrivée de l’armée de Beysser, forte de trois mille hommes et deux cents cavaliers, il regagne Machecoul avant de se replier sur Legé. Pour lui, la guerre continue : « Charette je suis, charrette je roule » disait-il. Il installe son quartier général à Legé. Beaucoup de partisans l’y rejoignent. Il reforme son armée. Maintenant il est roi de Legé ...Marie-Adélaïde de La Touche-Limouziniere va en devenir la reine...

Nous avons vu que la comtesse avait rallié, sur le conseil de Thomazeau, les troupes de Joly à Palluau. Agé d’une cinquantaine d’années, mais d’une adresse exceptionnelle pour son âge, excellent tireur, horloger, rebouteux, Joly était bel homme et de grande taille. Mais ses manières n’avaient rien de celles d’un gentilhomme. Il manquait de la plus élémentaire galanterie. Dur avec ses soldats, comme avec lui- même, il était plutôt mysogine. C’était un excellent militaire qui avait servi plusieurs années dans le régiment des Flandres. Pour cette raison, les paysans l’avaient mis à leur tête. Avant la révolte, il était régisseur du châtelain de La Brunière en La Chapelle-Hermier, non loin des Sables d’Olonne. Il y exerçait plus ou moins la chirurgie. On le disait guérisseur et vaguement sorcier. Il eut trois fils tués à Legé par les Bleus.

Rustre de nature, il détestait les nobles. Aussi, lorsque Marie-Adélaïde lui amène des renforts, il ne les refuse pas mais pose ses conditions. Il est le seul chef ; tous les autres doivent lui obéir. On comprend donc que l’entente entre Joly et la comtesse fut de courte durée.

En fait, la troupe de La Garnache ne reste que quelques semaines à Palluau. Joly meurt peu de temps après, de mort violente et tout à fait par hasard. Il en est de même de sa femme qui lui survit à peine et périt dans une embuscade. Quand à Marie-Adélaïde, elle décide de rejoindre Charette à Legé. Malgré son désappointement, Thomazeau la suit, demeure son chevalier servant et va la protéger en de multiples circonstances. Palluau est à une dizaine de kilomètres de Legé. L’arrivée de Madame de La Rochefoucauld et de sa troupe était forcément signalée aux avant-postes de Charette. D’autant plus que Palluau se trouve situé sur la route de Nantes - Les Sables, d’où pouvait venir l’ennemi. " Le roi de Legé " vient au devant de la dame pour la saluer ; il se trouve devant une cavalière de grande allure, coiffée de son déjà célèbre feutre gris à cocarde blanche, la taille serrée par une ceinture de cuir qui retenait deux pistolets à la crosse finement ciselée. Chef de partisans, elle est accueillie à Legé comme telle. Charette qui la connaît bien la retrouve toujours aussi belle, grande et de carrure puissante, (virile, disent les textes), bref une superbe amazone sur son cheval blanc.

La reine de Legé

Pendant cinq mois, Marie-Adélaïde va devenir la reine incontestée de la cour de Legé. Charette l’installe chez une dame Collinet, veuve de l’ancien maire républicain, tué précédemment. La soeur du général, Marie-Anne de Charette, habite aussi cette importante maison. Marie-Anne avait réussi à quitter Machecoul où elle vivait auparavant avec son frère, en se faisant passer pour sa cuisinière. Mme Collinet, l’hôtesse, était mal vue des Vendéens à cause de son défunt mari, mais le général l’avait prise sous sa protection. Elle lui en sut toujours gré.

Très rapidement, la comtesse de la Rochefoucauld se rend compte de l’importance de Legé, ville qui fut prise et reprise plusieurs fois dans la lutte sans merci opposant le roi de la Vendée aux généraux de la République, notamment Beysser et Canclaux. Charette s’était accroché à ce site et y avait établi son quartier général, car Legé est un point stratégique entre Nantes et Les Sables d’Olonne, à mi-chemin d’une des seules routes carrossables de la région. C’était aussi un noeud routier permettant d’aller sur Montaigu, sur Challans ou sur Machecoul. La ville était construite sur une hauteur dominant la rivière " La Logne " et était contournée par un vallon servant de défense naturelle. Charette avait choisi l’endroit car cette éminence pouvait être facilement défendue.

Du sommet, on pouvait surveiller la campagne à des lieues à la ronde. Le point culminant était l’Ouche aux moutons, où était construite une petite chapelle dédiée, de temps immémorial à Notre-Dame de Pitié. Cette chapelle sera reconstruite après les événements révolutionnaires, en l’honneur de Charette et de ses hommes. Edifiée en 1826, sous la restauration ce monument de style néo-gothique marque l’endroit où se déroula un combat farouche le 30 avril 1793. Six cents soldats Bleus (on appelait ainsi les républicains, par opposition aux Blancs, les Vendéens) appuyés par deux canons attaquèrent les royalistes, mais ne purent déloger les mille cinq cents paysans de Charette et durent se replier. Dissimulés dans les halliers, dans les haies, dans les chemins creux, les soldats royalistes les attendaient, bien cachés et tiraient les Bleus comme des lapins. Ce jour-là, en bas de Legé, Charette, accompagné seulement de quelques hommes, tomba sur une forte troupe républicaine. Cette fois, il se crut perdu. Or, à son grand étonnement, l’officier républicain se découvrit, le salua et lui dit : « Je suis Monsieur de Méric, chevalier de SaintLouis, de l’ancien régiment de Provence. Nous sommes royalistes. Voulez-vous nous accepter pour combattre avec vous ? ». Et ils amenaient avec eux deux canons et tous leurs fusils. Ce fut une grande victoire pour Charette. Il eut aussi évidemment, des déboires, car ses hommes ne lui obéissaient pas toujours, désertaient parfois et revenaient souvent ; la jalousie entre les différents chefs de bandes royalistes provoqua quelques défaites.

Mais Charette était à Legé et il y resta plusieurs mois.

Marie-Adélaïde de la Touche Limouzinière va vivre à Legé au camp royaliste. Elle participe à tous les combats, insouciante des dangers, manquant souvent d’être tuée, se riant de la mort. Elle entràine ses hommes, pistolet au poing. Elle conquiert très vite tous les coeurs. Superbe dans sa tenue guerrière, elle émerveille Charette. Tel fut le cas le 15 mai 1793.

Ce jour-là, trois fortes colonnes vendéennes se dirigent sur Palluau pour surprendre une petite garnison de Bleus commandée par le général Boulard. Sous les ordres de Charette, ces colonnes sont parties de Legé, du Poiré-sur-Vie et de Falleron. Il commande personnellement la première, Joly la seconde et Guéry du Cloudy la troisième. En tout, ils sont 12 000 hommes. A Palluau, les Bleus sont dix fois moins nombreux. La paroisse de La Garnache attaque avec la troisième colonne. La comtesse de la Rochefoucauld, deux pistolets passés dans une ceinture de soie blanche, caracole le long des troupes, suivie de son fidèle Thomazeau. Ce jour-là, elle simpose à tout le monde.

Elle vit dorénavant le plus souvent au château du Bois-Chevalier, où le général, entre deux combats, donne des réceptions grandioses et reçoit les nombreuses dames venues de toute la région. Legé est en effet le lieu de rassemblement de tous les réfugiés, petits nobles ou roturiers qui fuient les représailles des Républicains. Il y a donc beaucoup de femmes qui préfèrent suivre l’armée, plutôt que de rester à la merci des patauds. Marie-Adélaïde domine tout ce monde. LucasChampionnière, un officier de Charette a écrit dans ses Mémoires de la guerre de Vendée : « la plus belle des dames de la cour de Legé était, sans contre-dit, Madame de la Rochefoucauld » et il continue : « éSemblable à Vénus plutôt qu’à Minerve, elle entretint des relations suivies avec notre général. On croyait alors que le Dieu Mars des armées se reposait près d’elle des fatigues de la guerre ».

Au Bois-Chevalier

Ce point de vue est confirmé par Beauchamp qui dit : « Célèbre par ses grâces, Madame de La Rochefoucauld attirait tous les regards et particulièrement celui de Charette ». On n’appelait plus Marie-Adélaïde que Mme de La Garnache. Thornazeau, apparaissait dans toutes les fêtes, revêtu d’un uniforme vert, éclatant, à revers rouges avec des épaulettes en or et, bien sûr une cocarde blanche. Sa femme l’avait suivi et l’accompagnait dans les bals. Car les bals étaient nombreux, quasi quotidiens ; chaque victoire annoncée par le conseil supérieur des royalistes de l’armée d’Anjou était prétexte à une fête. On dansait sur la place de l’Eglise de Legé ou, plus souvent, au Bois-Chevalier.

Ce château avait été construit en 1655 pour le seigneur Olivier du Bois-Chevalier, recteur de l’université de Nantes, président du tribunal et sous-maire de la ville de Nantes. L’édifice, dominé par un dôme, se reflète dans un plan d’eau qui fait encore l’admiration des visiteurs. Cet étang entoure le manoir de toutes parts. Louis XIV avait autorisé la construction de deux ponts-levis sur les douves. L’ensemble des bâtiments est flanqué de six pavilIons et n’est distant que de quelques kilomètres de Legé, sur la route de Rocheservière.

Et le maître de céans est alors Charette. Agé de trente ans, il est d’assez grande taille ( 1,76m ), très svelte, toujours élégant. Il a les cheveux blonds et les yeux bleus des Celtes.

D’après son masque mortuaire - tous les portraits ont été faits à partir de ce masque - Charette a un front large et un menton proéminent indiquant une forte volonté. D’une bravoure insolente, d’une ténacité héritée de sa race de chevaliers, il est impatient de la gloire, il a le goût du panache et de la parure et il veut fasciner. Fasciner surtout les femmes. Son biographe Bouvier des Mortiers nous dit :« Charette aima les femmes beaucoup pour lui, très peu pour elles. Toujours vaincu, jamais soumis, il se livrait aux emportements de sa passion sans plier son âme aux insinuations caressantes et quelquefois perfides d’une maîtresse. Cet empire sur lui-même qu’il sut ravir à la beauté ne le rendit pas moins délicat dans ses liaisons ». Homme de guerre, il était aussi homme de plaisir et Stofflet le dépeint « homme de plaisir et de toilette ».

Comme à des noces

Les aventures ne lui manquent pas. Il ne faut pourtant pas croire ce qu’a écrit Michelet : « éOn ne vit jamais un tel homme ; il changeait de femme toutes les nuits ». En fait, il y a eu à Legé plus de flirts que d’amours consommées. Il n’empêche que Charette fut bien " un vert galant " du XVIll° siècle. Bouvier des Mortiers nous dit encore : « Il régnait dans leurs cœurs (des dames) et des cadeaux de toutes espèces, en plumes, en broderies, divers ouvrages tissés par la délicatesse, offerts par la reconnaissance et peut-être par un sentiment plus vif attestaient publiquement l’empire qu’il avait sur elles ».

Marie-Adélaïde, qui fut toujours la mieux aimée, lui avait brodé son écharpe de commandement « qui était blanche semée de lys d’or aux bouts flottants frangés d’or ». Lucas Championnière nous confirme ces faits : « Les dames du pays s’arrangeaient pour lui procurer du plaisir autant que possible. On peut dire que Charette régnait dans leurs coeurs autant que dans ceux des soldats et plusieurs se sont bien des fois exposées pour faire sortir des villes soit une plume blanche, soit des soies brodées pour offrir au général un cadeau qui surpassât celui qu’il venait de recevoir d’une autre main. La façon dont il vivait avec la plupart de ces dames était un peu leste ; elle sentait au moins le militaire pour ne pas dire l’officier marin ».

Pour bien comprendre Charette, il faut surtout se rappeler qu’il est devenu " maraîchin ". Et comme tous les maraîchins, il aime la danse pour la danse. Chaque soir, au son de la veuze, cette cornemuse du Pays de Retz et de la Vendée, le général ouvre le bal avec la comtesse de La Rochefoucauld. Et les soldats dansent la maraîchine avec les filles du pays. De mai à septembre 1793, Legé fut donc une vraie cour d’amour dans un haut lieu battu par les vents et entouré d’ennemis. On le voit, le quartier général n’est pas austère. On s’amuse autant qu’on peut les jours où l’on ne combat pas. Et puis, il y a aussi les banquets dans la grande salle à manger du Bois Chevalier. Les repas fastueux duraient longtemps. On ne manquait de rien, contrairement aux autres villes sous contrôle républicain. Les bestiaux et tous les produits de la ferme regorgaient puisque les Bleus ne pouvaient les réquisitionner. Un émigrant, revenu à la cour de Charette, disait : « on était traité comme à des noces, excepté qu’on manquait de sel, la baie de Bourgneuf étant gardée par l’ennemi ». Tous les nobles présents, retrouvaient donc à Legé l’atmosphère de la cour du Roi, en plus petit.

Céleste, sa rivale

Or, la guerre continuait. Un soir, revenant d’une attaque infructueuse contre La Roche-sur-Yon, Charette aperçut, suivant son arrière-garde et tirant sur les Bleus au pistolet, une amazone aux cheveux blonds qu’il ne connaissait pas. Elle était accompagnée de son mari qui faisait feu lui aussi. Cette dame le suivit jusqu’à Legé et toute la cour fit connaissance de Mme Céleste de Bulkeley. Les présentations furent faites par Mme de La Rochefoucauld, qui devint très vite jalouse de l’influence de cette dame, sur Charette. Mariée à un Irlandais, Céleste prit dorénavant la première place à Legé. Marie-Adélaïde voyait sa royauté pâlir. Ceci réjouissait d’ailleurs Thomazeau qui, sans l’avouer, était jaloux de Charette. Un peu plus tard, le 6 septembre, devant l’avancée des Mayençais qui vont attaquer Cholet, les Blancs reculent et se réfugient à Legé, accompagnés des femmes et d’enfants qui bientôt encombrent la ville.

Charette se rend vite compte qu’il ne pourra en assurer la défense dans ces conditions. De nuit, il envoie donc vers Montaigu, à moins de vingt kilomètres, son artillerie, ses chariots de provisions, ses ambulances accompagnées de cavaliers et de soldats décidés. Il insiste pour " mettre à l’abri " Madame de La Rochefoucauld, qui se déguise en paysanne et, avec Thomazeau, suit la colonne. Charette ne revit jamais Marie-Adélaïde.

Personne ne peut dire quelles furent les relations exactes entre le général et la comtesse. Celle-ci était séparée de son mari depuis plus de deux ans. Le comte n’avait jamais essayé de la revoir. D’ailleurs, il va se remarier deux fois.

Legé doit subir l’attaque des Mayençais. Charette n’avait gardé avec lui que deux cents cavaliers et deux pièces de canon. Il arrive à décrocher et part sur Montaigu. Et l’armée de Beysser, venant de Machecoul, rejoint celle de Kléber à Legé.

Lorsque Marie-Adélaïde eut quitté la cour de Legé pour suivre le convoi nocturne sur ordre de Charette, Thomazeau réussit à la convaincre de quitter " le roi de Vendée " avec sa petite troupe garnachoise. Sans doute lui fit-il remarquer que Charette allait maintenant rejoindre l’armée d’Aniou et que le général ne serait pas abandonné des femmes puisqu’il avait auprès de lui Céleste de Bulkeley.

Découragée, dépitée, Marie-Adélaïde s’en remit désormais à son lieutenant pour diriger les opérations de ses hommes. Thomazeau envisage alors des coups ponctuels de guérilla sur les arrières républicains. On erre dans le marais où la comtesse a conservé beaucoup de sympathies. Au cours de ces déplacements dangereux, elle est vraiment protégée par son fidèle Thomazeau. Pendant quelques temps, ils se reposent chez Mme de Lespinay, à Commequiers, une cousine de Marie-Adélaïde.

Le 16 janvier 1794, le général républicain Dufour est informé que la comtesse de La Rochefoucauld et son lieutenant ont trouvé asile chez un habitant auprès de Dompierre-sur-Yon. Apparemment, ils ont été trahis. On n’a jamais su par qui, sans doute quelque jaloux de l’amour de Thomazeau pour Marie-Adélaïde. Dans la nuit, les gardes nationaux cernèrent la maison et trouvèrent les deux proscrits cachés sous un lit de la ferme. C’est l’une des trois versions de l’arrestation de nos deux héros. La seconde veut que la petite troupe fût interceptée par les hommes du général Haxo. Enfin, citons la troisième version ; elle provient d’un citoyen de La Chaume, près des Sables, nommé Collinet et connu pour sa haine des " ci-devant ". Voici donc ce qu’il dit : « Elle s’était réfugiée dans une métairie près de La Gamache. Un détachement de quarante hommes veillait sur elle. Elle fut trahie par un de ses hommes qui vint proposer au général Dufour, commandant de la place des Sables de la lui livrer moyennant qu’il aurait la vie sauve. Dans la nuit du 15 au 16 nivôse, à trois heures du matin, le traître vint avec 150 hommes. Il se présenta comme s’il avait des nouvelles de Joly. Marie-Adéldde et Thomazeau se levèrent et accoururent. Ils furent arrêtés et conduits au camp d’Aizenay. Trois de ses hommes furent tués et onze faits prisonniers. Quant à la comtesse et son lieutenant, ils furent emmenés aux Sables ». De façon certaine, nous savons seulement qu’elle fut arrêtée avec Thomazeau et un jeune domestique nommé Fortinea le 16 janvier 1794. Enfermés à la prison Rosnay, près de l’hôtel de ville des Sables, les trois prisonniers comparurent devant la commission militaire, d’abord le 18 janvier, puis le 24. Le président Emery Gratton commença l’interrogatoire. La comtesse minimisa le plus possible son action et celle de sa troupe. Thomazeau essaya de prendre toute la responsabilité des opérations et déclara bien fort qu’il était officier de l’armée du roi et seul coupable.

Au verdict, le jeune Fortineau fut acquitté. « Quant à la citoyenne Marie. Adélaïde La Touche-Limouzinière, femme La Rochefoucauld, quant au fermier Thoumazeau, il a été prouvé de par leurs réponses et les nombreuses lettres reçues depuis leur arrestation qu’ils ont trempé dans les complots tramés par les rebelles du département. En conséquence, ils sont à l’unanimité condamnés à la peine de mort. L’exécution est confiée au citoyen Tireau, secrétaire de la commission qui devra, aujourd’hui même, débarrasser la nation de ses deux ennemis. L’audience est levée ». Notre citoyen de La Chaume, évoqué plus haut, témoin des faits, continue : « Le 24 janvier le ciel était sombre et le temps froid. Le détachement escortait les condamnés de la prison au lieu du supplice. L’audace fiévreuse et théâtrale de la belle amazone avait disparu. Sa beauté s’animait de frayeur et de désespoir. " Oh ! Sauvez-moi répétait-elle. Quel sera l’homme de coeur qui viendra me tendre la main, car je me donne en mariage au premier qui me réclamera pourvu qu’il me sauve" ». Une curieuse loi du régime républicain disait en effet qu’une femme, condamnée au châtiment suprême, pouvait être sauvée si elle rencontrait sur le chemin du supplice un patriote voulant la prendre pour épouse. A première lecture, ce texte peut sembler incompatible avec ce que nous avons vu antérieurement de la belle comtesse.

La guillotine était en panne

Fière cavalière, fougueuse patricienne, aimant la parade, Marie-Adélaïde s’était trouvée dans bien des coups durs pendant plusieurs mois. Mais avait-elle vraiment combattu ? Certains historiens des plus sérieux en doutent. « La tradition née des bruits de la foule, prête à Mme de La Rochefoucauld les plus merveilleuses histoires de combat ». Est-ce de l’histoire ou de la légende ? Sa mort fut-elle aussi noble que ses apologistes l’ont dit ? Emile Gabory rejoint le témoin de La Chaume dans ses conclusions. Sans doute s’appuit-il sur l’historien, pourtant favorable à priori aux royalistes Crétineau-Joly qui dit : « Madame de La Rochefoucauld mourut en regrettant la vie ». Cet euphémisme conforterait la thèse ci-dessus.

Toutefois Dugast-Matifeux nous raconte les événements de façon différente : « La renommée des victimes avait ranimé la curiosité publique blasée depuis longtemps par ces exécutions. Le caractère chevaleresque de l’amie de Charette et l’espèce de culte que lui vouait son compagnon d’infortune avaient eu un grand retentissement. Aussi l’assemblée était-elle avide de contempler les traits de la femme qui avait séduit le chef de la Basse-Vendée. On lui attribuait des traits incroyables de courage, des allures d’un autre çiècle. L’adversité ne fit point faiblir Madame de La Rochefoucauld ; elle répondit ironiquement à ceux qui l’interrogeaient et en présence du supplice jeta un regard de dédain sur la foule silencieuse ».

Comme on le voit, les historiens ne sont pas d’accord sur les derniers moments de Marie-Adélaïde. Dugast-Matifeux continue : « Thomazeau voulut passer le dernier, heureux de rejoindre dans la mort celle qu’il avait tant aimée ; c’était l’aîné de trois frères, originaires de Longueville et forcenés contre-révolutionnaires qui périrent sur l’échafaud ».

La comtesse de La Rochefoucauld et Thomazeau ne furent pas guillotinés. Pour la bonne raison que depuis le 15 janvier la guillotine ne fonctionnait plus aux Sables. Elle avait besoin d’une révision après avoir exécuté quatre-vingt-dix-huit condamnés. Maintenant, on fusillait par fournées. C’était plus rapide et plus économique. Marie-Adélaïde et son lieutenant furent donc conduits derrière les dunes de la grande plage, non loin du port des Sables. Ils moururent ensemble. La feuille de leur exécution mentionne :
« 24 janvier 1794,
La Touche dite Limouzinière, Marie-Adélaïde, femme de Pierre Marie La Rochefoucauld, ci-devant noble et comte, demeurant au Puy-Rousseau, commune de La Garnache
Thoumazeau Joseph, 45 ans, demeurant à La Condrie convaincus d’être contre-révolutionnaires, instigateurs et chefs de révoltés qu’ils ont toujours suivis, d’avoir encouragé au meurtre et au pillage, d’avoir partagé les effets pillés ».

Cette déclaration recoupait les dépositions faites par Anne Lochard, femme du gendarme Leguen à Challans, au début de l’insurrection. Elle avait témoigné : « ...Pendant que les brigands étaient à La Garnache, elle a vu la ci-devant comtesse de La Rochefoucauld à la tête des révoltés, qu’efle a connaissance que les malheureux patriotes Dorinot et Sorlet furent massacrés à La Garnache par Barreau, chirurgien, Barreau présenta le portefeuille de Dormot à la comtesse qui l’accepta, laquelle dit aussi qu’elle a connaissance que Thommeau, fermier, était commandant en chef des rebelles et que c’était par son ordre que les rebelles pillaient chez les patriotes.

Telle fut l’histoire de l’une des plus prestigieuses amazones de Charette...

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