41 personnes, surtout des femmes et des enfants sont noyés en baie de Bourgneuf sur un ordre que personne ne voudra revendiquer par la suite.


Le citoyen Jean Charles Bouquet menait son cheval à petit trot vers Bourgneuf. Il était fier de sa personne et de son titre. Nommé récemment Commissaire des Guerres aux Armées de la République, il évoquait complaisamment tout le chemin parcouru depuis le début de la Révolution. D’abord volontaire au bataillon de la Marne, puis lieutenant de chasseurs en Belgique, enfin Commissaire. Il venait de faire arrêter cent trente-deux commerçants qu’il avait remis à Carrier pour être acheminés vers la mort parisienne. Il suivait d’ailleurs docilement, les consignes de son maître, Carrier ; dès son arrivée à Nantes le 8 octobre 1793, ce dernier avait déclaré : « Il faut à tout prix se défaire des marchands. S’ils ne sont pas dénoncés sous peu de jours, je les fais incarcérer, je les décime. Cinq cents têtes doivent tomber. Vous, mes bons sans-culottes qui êtes dans l’indigence, ne savez-vous pas que ce que possèdent les gros négociants vous appartient ? Il est temps que vous jouissiez à votre tour, faites-moi des dénonciations ». C’est bien ce qu’avait fait Bouquet, qui détestait autant les commerçants que les prêtres. Après les premières noyades de curés par Carrier, Bouquet écrivait en effet : « Dans peu de temps, on ne pourra pas deviner qu’il y a eu à Nantes des prêtres et une religion absurde dite catholique ».

Et maintenant, le voici donc, grâce à son protecteur, Commissaire des Guerres à Bourgneuf.

Dans le même temps, les troupes républicaines de l’arrondissement de Paimboeuf - le district - sont sous les ordres de l’adjudant général Claude-François Lefaivre. Agé de quarante et un ans, cet officier, père de quatre enfants, était laboureur en Haute-Saône, avant de combattre dans l’armée du Rhin, où il avait été blessé. C’est pourquoi il était venu dans l’Ouest avec les Mayençais. Son titre exact était « Adjudant général des Brigades de l’Armée de l’Ouest à Bourgneuf ».

Bouquet et Lefaivre

De par leurs fonctions, les deux hommes étaient obligés non seulement de se côtoyer, mais aussi de se fréquenter. Aussi, un jour où Bouquet était encore plus à sec que d’habitude, car sa vie de débauche lui coûtait cher, il avait emprunté à l’Adjudant général cinq cents livres. Mais il traîna pour rembourser son dû, et Lefaivre dut se fâcher pour récupérer une partie seulement de sa créance. Soit quatre cents livres. De ce jour Bouquet détesta Lefaivre et attendra l’occasion de lui nuire.

Nous sommes au moment où la Convention prescrit par décrets de faire de la Vendée militaire un vrai désert. C’est aussi l’ordre formel de Carrier : « Il vous est ordonné d’incendier toutes les maisons des rebelles et d’enlever toutes les subsistances ». C’est pourquoi le général Turreau va lancer sur la Vendée et le Pays de Retz douze colonnes qu’on nommera très vite les Colonnes Infernales. Elles vont se mettre en route le 20 janvier 1794 avec ordre de piller, incendier, tuer hommes, femmes et enfants. C’est que Turreau, bien qu’il fût habile et intelligent, était féroce, même à jeun, ce qui était rare. On rapporte que l’après-midi, il avait bien du mal à tenir sur son cheval. Ce qui ne l’empêcha pas de traverser la Révolution sans encombres, d’être un des heureux généraux de la République dont la tête ne tomba pas, de servir Napoléon, d’accompagner, sans honte, Louis XVIII dans l’Ouest qu’il avait mis à feu et à sang. Un beau monsieur que ce Turreau ! « De Nantes à Machecoul, il n’y a eu qu’un hameau qui ait échappé aux flammes. Les habitants étaient réduits à coucher dans les bois et les buissonsé ». Tout le monde était suspect et condamné. C’est pourquoi hommes et femmes quittaient les villages où allaient passer les colonnes et se réfugiaient soit en forêt de Princé soit dans les bois de la Boutinière. Ma grand-mère m’a raconté bien des fois que la ferme de ses aïeux, à la Petite Périnière, entre Arthon et Bourgneuf, avait eu la visite des hommes de Turreau. La maison n’avait pas été incendiée, mais tout avait été saccagé, couettes éventrées, meubles brisés, bétail enlevé et parqué dans le pré de l’hôpital de Bourgneuf. Son arrière grand-mère avait fait sa première communion dans un champ. Elle était d’ailleurs désolée, car sa câline (coiffe) de communion avait été emportée par les Bleus. Ce souvenir familial ne fait que confirmer tout ce que le Pays de Retz a dû aux colonnes du citoyen Turreau. Notons encore qu’à Beauvoir-sur-Mer, mille cinq cents Catholiques furent enfermés dans l’église Saint Philbert. Tous furent fusillés au quartier de Bouzeaux.

A Bourgneuf, la situation n’était pas non plus de tout repos. La place était sous les ordres d’un ancien tonnelier de Nantes, nommé Pierre Foucaud. Le 2 janvier 1794, les troupes royalistes commandées par Guérin, de Saint-Hilaire de Chaléons, entrent dans la ville, qui venait juste d’être évacuée par les Républicains. Foucaud s’était replié sur Pornic. Guérin emmène ses troupes jusqu’au Collet, ce port cher aux Paydrets de l’intérieur qui, en temps de paix, permettait d’écouler leurs productions. Ce n’est qu’un coup de main, car dès le 5 janvier, les Blancs rejoignent leur repaire de la forêt de Princé. Les Républicains reviennent dans la ville, mais Foucaud sait bien qu’il ne pourra résister à une nouvelle attaque conjuguée des Blancs de Princé et de ceux du Marais de Saint-Cyr. Dès lors il lui faut agir vite. Comme les rassemblements royalistes s’intensifient, les Républicains contre-attaquent. L’opération a lieu le 14 février. Les Bleus perdent beaucoup d’hommes, surtout dans le marais, où les Blancs cachés derrière les Bossis, font mouche à tout coup, décrochent en sautant les étiers à la ningle et se planquent à nouveau. A la fin de l’opération, les Bleus ramènent une cinquantaine de prisonniers. A vrai dire ce sont surtout des prisonnières qui avaient essayé d’échapper aux colonnes et s’étaient cachées. Les Bleus sont si furieux de leur échec et des pertes importantes qu’ils ont subies qu’ils veulent exécuter leurs prisonnières. C’est l’Adjudant-général Lefaivre, lui même qui interviendra avec beaucoup d’autorité pour éviter ce massacre.

Les prisonniers de Saint-Cyr

Cinquante deux personnes, dont trente femmes, douze enfants et un vieillard, vont être enfermées dans la prison de Bourgneuf. Mais il faut les nourrir et le ravitaillement est plus que médiocre. D’autre part ces prisonniers sont un danger. Peut-être que les Blancs vont essayer de les délivrer. C’est habituellement ce qui se passe. Lefaivre envisage donc de les expédier à Nantes. Il fait demander des voitures. Mais il ne dispose que de boeufs qui sont épuisés par les travaux qu’on leur demande. Il reste la voie maritime. Il est plus aisé d’aller du Collet à Nantes par la Baie et la Loire, que de traverser en convoi la forêt de Princé. La Municipalité, par délibération du 3 ventôse (21 février 94) décide que : « éLes cinquante femmes et enfants et deux hommes, arrêtés et amenés ici hier des Marais de Saint-Cyr, pays reconnu pour insurgé et dont la plupart des maris sont au brigandage » seront envoyés à Nantes pour y être jugés. Ils seront conduits au Collet et mis à bord d’un bâtiment réquisitionné. Le navire en question est un chasse-marée nommé « Le Destin », dont le capitaine est un certain Macé que nous ne verrons apparaître que dans cette affaire. Au demeurant un très brave homme qui essaiera de sauver ses condamnés. Mais la malchance le poursuivra et il ne pourra mettre ses projets à exécution.

Lefaivre fait porter sur le bateau des vivres, du lait et du riz, pour la nourriture des détenus pendant le voyage. « Le Destin » est ancré au port, mais les vents sont contraires et il ne peut partir. Ce qui coûtera la vie aux prisonniers. Le départ est différé. Macé attend. Il va recevoir de nouveaux ordres, qu’on ne s’explique pas. Les vents contraires soufflèrent pendant trois jours et le 5 ventôse au soir, Macé reçu l’ordre suivant : « Bourgneuf le 5 ventôse, l’an 2ème de la République une et indivisible. Il est ordonné à Pierre Macé, capitaine du bâtiment « Le Destin » de faire mettre à terre la nommée Jeanne Biciet femme de Jean Piraud et le surplus sera conduit par lui à la hauteur de Pierre-Moine, là il les fera jeter à la mer, comme rebelles à la loi. Et après cette opération, il retournera à son poste ». Signé Lefaivre, Adjudant général.

Macé est absolument catastrophé de l’ordre qu’il vient de recevoir. Quatre fusiliers et un caporal sont désignés pour participer à l’opération. Macé les connait et arrive à les convaincre de ne pas noyer les condamnés. Il a aussi la complicité de deux dames de Bourgneuf, dont nous n’avons pas les noms. Malheureusement, juste au moment du départ, les soldats sont relevés et remplacés par d’autres. Macé ne peut donc qu’exécuter les ordres. Il a sur son bateau « quarante et une personne, parmi lesquelles se trouvent deux hommes dont un aveugle depuis six ans et âgé de 78 ans, douze femmes, douze filles et quinze enfants dont dix de 6 à 10 ans et cinq à la mamelle ».

Les noyés de Pierre-Moine

Le lendemain soir on arrive à hauteur de Pierre-Moine. Macé dira plus tard « que les fusiliers à cinq heures du soir jetèrent les quarante et une personnes ci-dessous désignées, en vertu de l’ordre rapporté, en présence du dit Macé et de l’équipage, aussitôt qu’il fut à la hauteur de Pierre-Moine ». Il y eut des scènes atroces. Si certains, comme les deux enfants Piraud, les deux soeurs Robard et leur neveu d’un an coulèrent aussitôt, « les quatre petites filles Monnier surnageaient à côté du corps de leur mère et elles furent assommées par leurs bourreaux » probablement à coups de rames sur la tête. Tout porte à croire qu’il y eut tout de même quelques survivants. Le capitaine Lacroix nous dit qu’un marin du Collet, nommé Perruchaud trouva à la côte un bébé de sept mois et le confia à sa femme. Le père de l’enfant, un nommé Gautier le reconnut deux mois et demi plus tard. Chevas prétend que « parmi les personnes qui durent la vie à l’humanité des soldats se trouvent la femme Tetaud et la femme Vénereau, du marais de Saint Cyr ». Ce n’est pas sûr, car nous retrouvons leurs noms dans la liste officielle des victimes. Dix-neuf seulement sont connues, les voici : Anne Gouy, femme Ordureau ; la veuve Brossaud, 54 ans et sa fille Jeanne, 30 ans ; Anne Piraud, femme Olivier, Marie Piraud et sa soeur Julitte ; Anne Prou, femme Teteau (prétendue sauvée), Julitte Prou ; Marie Robard, 23 ans, Françoise Robard, 21 ans, Jean Robard, 1 an ; Marie Rousseau, femme Monnier et ses quatre filles, dont nous avons parlé, Marie 4 ans, Françoise 3 ans, Aimée-Rosalie, 2 ans, Anne, 1 an ; Marie Rousteau, femme Piraud et ses deux filles Marie-Agathe, 13 ans et Françoise, 3 ans. Après une telle expédition, il est normal que Macé soit tombé malade. Il sombra dans un profond désespoir et, nous dit Chevas, « éil fut quatre heures au moins entre la vie et la mort et dès ce moment ses facultés intellectuelles semblèrent l’avoir abandonné ». Ce qui, en clair, signifie que Macé devint fou à la suite de la noyade.

Quelques semaines plus tard, Macé dut présenter les pièces relatives aux déplacements du « Destin », navire réquisitionné, à la signature du Commissaire des Guerres, Jean Charles Bouquet, que nous avons déjà rencontré. Et Bouquet est tout heureux de trouver l’ordre de noyade signé de son ennemi Lefaivre. Il le ramasse précieusement et demande quelques explications à Macé. Ce dernier s’écrie « qu’il est un homme proscrit du ciel et de la terre, qu il a commis un forfait épouvantable et que la vengeance divine s’apesantira un jour sur lui ». Le Commissaire des Guerres gardera précieusement le document jusqu’au 9 thermidor. Alors il va se déchaîner contre l’Adjudant général qui, quelques mois plus tôt, lui avait prêté de l’argent.

Vengeance de Bouquet

Lefaivre étant parti se reposer aux eaux de Bourbonne, Bouquet fait parvenir à Merlin de Thionville une copie de l’ordre de noyade, accompagnée de la lettre suivante : _ « Bouquet, Commissaire des Guerres, au représentant Merlin - Nantes le 10 vendémiaire, An III de la République une et indivisible. Lis et frémis d’horreur. Dis à la Convention Nationale que je viens dénoncer à tes collègues du Comité de Salut Public l’adjudant général Lefaivre, qui a eu la féroce inhumanité de noyer de sang-froid des femmes et des enfants à la mamelle, au mépris d’un arrêté des corps constitués ; je t’envoie copie des pièces dont les originaux sont entre mes mains ; ta haine connue pour ces infâmes généraux me persuade que tu ne négligeras rien pour arrêter de suite ce cannibale qui commande à Paimboeuf et qui revient des eaux de Bourbonne où il a obtenu de se faire guérir d’une épaule qu’il s’est foulée, non au service de la République, comme il l’a peut-être fait accroire, mais en faisant une chute au sortir d’un repas. Salut et fraternitéé : Bouquet ».

Aussitôt Lefaivre est destitué, et la Convention Nationale décrète que « l’Adjudant général Lefaivre, commandant à Paimbœuf, le capitaine commandant le Destin, et le caporal et les fusiliers qui ont exécuté l’ordre dudit Lefaivre, tous prévenus d’avoir fait noyer par ordre arbitraire quarante et une personnes, seront arrêtés de suite et conduits au Tribunal révolutionnaire de Paris pour y être jugés. Le présent décret sera porté par un courrier extraordinaire ; l’agent national du District de Paimbœuf (Boulay-Paty) est chargé de l’exécution ». Lefaivre n’était pas détesté dans notre région car il avait fait preuve dans de nombreuses circonstances d’humanité. Il fut même défendu vigoureusement par la municipalité des Moutiers, devenus les Champs Libres. Cette municipalité déclara même Lefaivre « libérateur du ci-devant Pays de Retz ». L’Adjudant général dira qu’il avait reçu un ordre du général Haxo, de faire noyer les suspects. Ce qui semble difficile à accepter quand on connait la droiture de ce général et son sens de l’humain. D’ailleurs Lefaivre ne put produire de pièce écrite. Il se défendra en prouvant qu’il « a donné des enfants de dix à seize ans pour être employés à bord des vaisseaux » qu’il a remis « des prisonniers pour les besoins de l’agriculture ». Mais la pièce qui reste au dossier est bien l’ordre de noyade signé de sa main. Et pourtant, en un premier temps, tout le monde sera libéré, « les accusés n’ayant pas eu des intentions criminelles et contre révolutionnaires ».

Mais la Convention n’acceptera pas le jugement et fera arrêter à nouveau les coupables.

L’amnistie du 26 octobre 1795 mettra un terme à ce procès. Lefaivre deviendra commandant du Fort de Joux. Il continuera à s’enivrer. Il laissera évader Louis Frotté, chef de la chouannerie normande. Bouquet partira pour l’armée d’Italie et manquera de justesse de tirer cinq ans de fers, pour vols. Il se mariera avec Mademoiselle de Cicé, nièce de l’Archevêque de Bordeaux, qui en aura vite assez de lui.

On peut se demander qui avait vraiment donné l’ordre de noyade. Lefaivre pouvait se débarrasser sans peine de ses prisonniers en les envoyant à Nantes. Il pouvait aussi, d’après les ordres de Turreau les faire fusiller. Il n’aurait pas été inquiété. Foucaud de Bourgneuf était sanguinaire mais n’avait pas l’autorité suffisante. Haxo, nous avons vu que c’est peu probable. Alors ? Le Comité Révolutionnaire de Nantes ? La Convention y avait pensé puisqu’on lit dans un compte rendu « Je demande que le Tribunal Révolutionnaire s’occupe, toutes affaires cessantes, de juger les membres du Comité Révolutionnaire de Nantes prévenus d’être les principaux auteurs des atrocités qui ont eu lieu dans le département de la Loire-Inférieure ».

2 Messages de forum

  • 10 juillet 2015 22:37 Les victimes du "Destin" par crochet

    bonjour
    il y a une erreur dans l’encadré du départ, il n’y a pas eu 52 victimes mais 41
    comme vous le mentionnez dans la suite de l’article
    bien à vous

  • 11 juillet 2015 20:03 Les victimes du "Destin" par Yves Airiau

    Merci pour votre lecture attentive. C’est corrigé.

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