Cette étude des sépultures paléochrétiennes nous permet d’apprécier l’importance de l’apport poitevin, influencé par l’orient, dans notre art funéraire et aussi dans l’expansion du christianisme au Pays de Retz, tout au moins pendant le premier millénaire.


Sans doute avez-vous visité, pendant les vacances, les Alyscamps, ou Champ des Elus, la nécropole la plus célèbre des Gaules. Dans ce cimetière d’Arles, les tombes entourent le tombeau de Saint-Genest, depuis l’antiquité chrétienne. Maintenant les plus beaux des sarcophages des Alyscamps sont rassemblés dans le musée lapidaire de la ville. Bien sûr, nous n’avons pas au Pays de Retz, ni à Rezé, ni à Machecoul, ni à Corcoué, d’aussi prestigieuses sépultures. Chez nous il n’y a pas de sarcophages ciselés avec des sculptures représentant les défunts. Nous ne voyons pas de scènes bibliques comme l’histoire de la chaste Suzanne et des deux vieillards, ou encore Daniel dans la fosse aux lions. Nos sarcophages, encore que certains soient décorés de motifs syriens, sont beaucoup plus modestes, et de loin, que ceux de la Provence.

Ils ne sont pas aussi nombreux que ceux de Civaux, ce cimetière mérovingien situé sur la rive gauche de la Vienne. Cette nécropole de trois hectares a réuni jusqu’à seize mille sépultures en pierre. Dans l’enceinte actuelle du cimetière, très réduite maintenant, vous verrez toujours des couvercles de tombeaux, souvent avec le signe trinitaire ou un autre décor mérovingien. Vous serez étonnés par ces sarcophages qui sortent du sol, dans tous les sens, sans aucun alignement et sans être à la même profondeur. C’est un vrai chaos. Bien plus, si vous vous promenez dans les alentours, vous rencontrerez ces sépultures un peu partout dans les fermes, où elles servent souvent d’abreuvoir pour le bétail. Vous trouverez même des chrismes dans les cours où les tombes ont servi de dallage ou de pavage. On estime à environ sept mille, le nombre de sarcophages qui ont été ainsi détruits, avec l’accord, il est vrai, des autorités. On ne comprend d’ailleurs toujours pas une telle abondance de sépultures anciennes. Civaux reste toujours une énigme.

Alors, si nos tombes d’avant l’an mil, ne sont ni aussi belles que celles du Midi, ni aussi nombreuses que celles du Poitou, pourquoi donc en parler ?

C’est que, comme l’a écrit Léon Maître : « Les cimetières sont, après les archives, les dépôts les plus précieux à consulter. Ils renferment les documents les plus sûrs, sur la pénétration plus ou moins lente du culte chrétien ».

Je dirais même que pour toute la période antérieure aux premières chartes monastiques, les sépultures suppléent au manque d’archives. L’histoire d’avant les Normands, se trouve en terre.

Il n’est pas dans mes intentions de parler de la période préhistorique, ni protohistorique. Je laisserai donc de côté les cairns et les dolmens transeptés. Par contre, nous allons aborder cette étude par les incinérations et les urnes funéraires, ainsi que les puits rituels, bien qu’ils soient de la période préchrétienne. On les trouve pourtant souvent à proximité de sarcophages ou coffres en tuiles qui peuvent être indifféremment de la fin du paganisme comme du début du christianisme. Enfin nous verrons les auges en calcaire qui vont de l’époque mérovingienne aux Carolingiens. Après l’an mil, les cercueils seront en bois, sauf pour de hautes personnalités civiles ou religieuses. Les sarcophages du Pays de Retz, avec ou sans motif trinitaire, avec ou sans décoration d’inspiration orientale, sont des auges en calcaire coquillier, assez rustiques. Il y a aussi des sépultures en coffres faits de pierres de schiste mises de chant. Ce genre d’inhumation était pratiqué par les Germains. Peut-être le devons-nous aux invasions. Mais nous trouvons tout de même quelques sarcophages plus beaux, et même en marbre, qui contenaient les restes d’abbés ou de saints. Que ce soit à Vertou, Noirmoutier ou Saint-Philbert de Grandlieu.

Toutes ces sépultures auront une répartition géographique qui nous permettra de reconnaître les trois nécropoles principales de notre Pays de Retz : Machecoul, Corcoué sur Logne et Les Moutiers. Nous verrons que leur disposition est fonction des différents prieurés, surtout philibertins, qui se sont développés au sud de la Loire. Cette étude n’est pas exhaustive. Je n’ai pas la prétention de tout traiter, mais j’essaie de tirer quelques conclusions concernant les débuts du christianisme chez nous.

Avant d’aborder les sépultures paléochrétiennes, il convient de voir quelles étaient les habitudes funéraires des païens aussitôt après l’occupation romaine.

Les urnes à incinération

En général, ils se faisaient incinérer. On mettait les cendres du défunt dans un genre de cruche, en terre ou parfois en verre, et on inhumait cette urne. Cela devait obligatoirement se faire en dehors des villes, les décrets de Dioclétien et de Maximien étant formels sur ce point. Il y avait quelquefois, mais rarement, des sarcophages ou des coffres funéraires de païiens. Toutes ces urnes étaient regroupées dans un sépulcre gallo-romain ou fosse à inhumation, un édifice dont la partie principale formait une chambre funéraire, dans laquelle elles étaient placées, soit en terre, soit dans des petites niches pratiquées dans les murs de cette salle. Nous avons un très bel exemple de ces sépultures gallo-romaines à Saint Donatien, hors les murs, puisqu’on a trouvé « des vases funéraires enfouis dans les cendres d’un bûcher, tout près de la demeure de la famille de Donatien et Rogatien. Une quarantaine d’urnes ont été ainsi découvertes ». Au-dessus, il y avait quelques sarcophages, postérieurs, de l’époque chrétienne, puisqu’ils étaient marqués d’une croix. Cette découverte a fait l’objet d’une étude par le Docteur Anizon.

En 1857, Benjamin-Fillon mit à jour un cimetière païen avec urnes, aux Landes-Huette à Frossay. Les vases contenant les cendres étaient en terre noire ou en pâte rouge et ils étaient fermés par une assiette ou une tuile à rebord. Toutes les urnes étaient dans une fosse (Revue des provinces de l’Ouest 1864).

A côté de ces inhumations de cendres, il y a aussi les puits funéraires qui posent un problème aux archéologues. Leur existence est apparue clairement, lorsque le curé du Bernard en Vendée, en découvrit trente-quatre d’une profondeur allant de 3,25 à 14 m. On y a trouvé, outre la cruche contenant des cendres, du charbon de bois, de la monnaie (un sesterce de Marc-Aurèle) un bronze gallo-romain et aussi des restes d’aliments, des huîtres, des noix. Egalement des débris de poterie, dont une sigillée du Lezoux du deuxième siècle.

Les puits funéraires

Il y a également des puits funéraires au Pays de Retz. Il sont situés à Rezé et sont étudiés depuis 1955. J’ai eu l’avantage de participer à la fouille de l’un d’eux et non des moindres, en juin 1963.

Avec une équipe, sous la direction de Alain Plouhinec alors directeur du Centre culturel de l’Ouest, nous avons trouvé à proximité de Saint Lupien, un entassement de pierres plates, disposées volontairement. La dernière enlevée nous est apparu l’orifice d’un puits comblé.

Son ouverture avait une forme hexagonale et était faite de pierres taillées, assemblées sans mortier et calées par de petits morceaux de briques. Son diamètre était d’environ 0,60 m à 0,70 m. Lors du dégagement des deux premier mètres, seule fut trouvée une pièce de monnaie de l’empereur Claude, ayant à son revers l’autel des Gaules.

A 4,50 m de profondeur, le puisatier remonte une belle coupe tripode, intacte, en poterie rose commune. Elle avait un diamètre de 18,8 cm et était haute de 7 cm. Il déterre également un fragment d’une statuette en terre blanche probablement une Vénus Anadyomène, puis quelques morceaux de céramique sigillée. Enfin quelques rondelles de bois imitant des bondes de barriques, une vingtaine de coques de noix et de noisettes, qui constituaient probablement une offrande.

A 5 m fut trouvée la pièce principale de cette fouille : un tête d’animal, en bois sculpté, grosse comme un poing d’enfant, un félin rugissant. Cette pièce était en parfait état de conservation. Pendant plusieurs semaines, on s’est demandé ce que pouvait être cet animal. C’est par comparaison que nous avons pu l’identifier. En effet, nous avons trouvé dans un ouvrage de Henri-Paul Eydoux la même tête de panthère de Bacchus, mais en bronze et qui provient de Bavai, dans le nord. C’est l’ornementation d’un trépied qui était destiné à porter une cuvette rituelle. Ce trépied étai évidemment orné de motifs bachiques. Il est probable qu’il y avait une île de la Loire où se trouvait un culte de Bacchus De toutes façons, les bondes de barriques dont je viens de parler et qui étaient sans doute tout simplement des bouchons d’amphores, semblent témoigner en faveur d’un commerce du vin dans le port antique de Rezé.

La panthère de Bacchus

Dessin de tête de panthère

La « panthère de Bacchus », après avoir été traitée par les services des antiquités historiques, est actuellement au musée de Bourgneuf. Mais le traitement l’a bien endommagée. Au fond du puits fouillé, se trouvaient deux fonds de cruches brisées. Elles avaient contenu une matière jaunâtre, ayant la consistance du miel séché. Ce puits, comme les autres découverts à Rezé, témoigne d’une persistance des coutumes armoricaines. Jean Delumeau a écrit : « Incontestable maintien d’une originalité des Armoricains dans le domaine religieux, la permanence des rites funéraires le confirme également, car dans l’ensemble, l’incinération en usage au temps de l’indépendance est conservée. Les cendres sont recueillies dans des vases en terre ou en verre, souvent de forme biconique, et sont placées en terre, souvent sans autre apparat, quelquefois dans un puits funéraire, comme chez les Pictons de Rezé ».

On ne voit pourtant pas très bien l’utilité ni l’intérêt de ces puits funéraires, car ils ne contenaient pas de nombreuses urnes, comme par exemple les fosses à inhumation que nous avons vues à Saint Donatien ou à Frossay. Pourquoi donc descendre à une profondeur de six mètres et parfois plus ?

Alors on se pose la question de « puits rituels ». Gérard Aubin, directeur de la circonscription des Antiquités historiques des Pays de Loire, sans exclure totalement l’aspect funéraire, préfère parler aujourd’hui de puits rituels, « supposant un culte de la Terre-Mère ou aux divinités chtoniennes ». Voilà qui expliquerait assez bien les offrandes d’huîtres, noix, reliefs de banquets, ou objets familiers trouvés dans les puits. Ces dons auraient pu être faits à l’occasion de cérémonies, à certaines époques de l’année. Mais nous n’en savons rien. Peut-être les recherches chtoniennes, en plein essor, apporteront-elles un jour une réponse à cette énigme.

Pendant la paix romaine, plusieurs modes d’inhumation ont été simultanément utilisés au Pays de Retz. Nous venons de voir les incinérations. Mais certains païens se faisaient enterrer dans des sarcophages. Les premiers chrétiens firent de même, surtout parce qu’ils croyaient à la résurrection de la chair et au jugement dernier. On mit donc leurs cadavres, sans les brûler, directement dans des coffres funéraires faits de briques et de tuiles.

Les tombes sous tuiles

Dans les centres gallo-romains les plus anciens, comme Saint-Lumine de Coutais, on trouve des sépultures caractérisées par l’emploi de tuiles romaines à rebords (tegulae), mises de champ pour constituer les parois d’un coffre. Léon Maitre signale qu’on y a trouvé des squelettes « couchés dans un lit de ciment avec la tête au nord et les pieds au sud ». Nous sommes donc, dans ce cas, en présence de tombes païennes. Toutes les sépultures chrétiennes étaient orientées. Ce terme signifie que la tête était à l’ouest et les pieds à l’est, de telle sorte que le défunt avait la tête tournée vers l’Orient, cet Orient d’où surgira la Lumière de la Résurrection. J’ai parlé du cimetière de Saint Donatien de Nantes, où il y avait des urnes funéraires. On y a trouvé aussi des tombeaux en tuiles, car les populations chrétiennes ont utilisé ce mode d’inhumation à la suite des païens. A partir de la fin du troisième siècle, il n’y eut pratiquement plus d’incinération.

A Sainte Opportune de Saint-Père en Retz, en 1853, des sarcophages en tuiles à rebords furent découverts. Et près de l’église Saint Pierre des auges en calcaire étaient recouvertes de tuiles à crochets. Pitre de Lisle a constaté que parfois le sarcophage était couvert par une dalle d’ardoise.

A Prigny, Chevas, dans son Histoire des communes mentionne « que des débris de tuiles ont été trouvés dans un champ appelé aujourd’hui le cimetière, entre la butte de Prigny et le village de la Rairie ». Or, lors de la construction de la nouvelle route de Prigny à Arthon en 1860, route traversant le cimetière en question, on a exhumé un squelette armé d’un petit marteau et ayant à ses côtés plusieurs monnaies romaines, dont une pièce d’Hadrien. Cet ancien cimetière de Prigny (toujours sous ce nom au cadastre) était donc utilisé dès l’époque romaine et les débris de tegulae nous prouvent que les inhumations se faisaient, au moins dans certains cas, en coffres de tuiles plates.

D’ailleurs, ces sarcophages se retrouvent un peu partout au Pays de Retz et témoignent toujours de la présence d’un cimetière antique. Tel est encore le cas de Saint Jean de Corcoué, où sur le coteau de Sainte-Radegonde, il y avait des tombeaux façonnés en tuiles, tout auprès d’autres sarcophages mérovingiens dont nous reparlerons.

Les coffes en tegulae et en ardoise

Léon Maître nous dit qu’il a vu, lui-même, en 1899, dans le cimetière du Grison de Vertou, deux sépultures d’adultes dont le cercueil était fait de tuiles à rebords et qui étaient orientées, comme d’ailleurs les auges en calcaire qui les entouraient. Il s’agissait donc bien de tombes de chrétiens.

Mais le plus fréquemment, les tuiles étant de petites dimensions, étaient utilisées pour les enfants. Nous en avons un exemple à Saint-Mars de Coutais. Entre le château et l’ancienne église, on a mis à jour, au siècle dernier, quelques tombes d’enfants, façonnées de briques et de tuiles, ce qui témoigne de l’ancienneté de ce cimetière.

Personnellement j’ai eu l’occasion d’examiner de près des sarcophages en tuiles, sur le site gallo-romain de Montcarret en Dordogne et j’ai constaté qu’ils étaient de la taille d’un corps d’enfant, voire de bébé.

Peut-on rapprocher de ce genre de sépulture le coffre découvert à Rezé, qui était carré (0,85 m de côté et 0,30 m de hauteur). Il était fait de briques minces et de tegulae. Mais rien ne prouve la fonction funéraire de ce coffre. Par contre, celui trouvé à La Plaine sur Mer à proximité de la Croix Saint-Etienne, fait de tuiles posées de champ est certainement une sépulture d’autant qu’il se trouvait au milieu d’auges calcaires, comme dans le cas de Corcoué. Cette nécropole de La Plaine était sûrement chrétienne, puisque le culte de Saint-Etienne qui s’est étendu au Vl° siècle marque la limite extrême du christianisme gallo-romain, dû à l’apostolat des Latins. Il y a aussi une chapelle Saint-Etienne dans le cimetière Saint Donatien de Nantes, où Louis Grignion de Montfort aimait se recueillir.

Si les urnes funéraires ont coexisté avec les coffres en tuiles, ces derniers ont continué à être utilisés, en même temps que les sarcophages en calcaire coquillier. Nous l’avons déjà vu dans le cas de Corcoué et de Vertou. Ceci nous prouve bien que les lieux de sépulture ou nécropoles ont perduré pendant des siècles et ont été utilisés par de nombreuses générations. Nous allons d’ailleurs voir que les sarcophages communs en calcaire ont été réemployés plusieurs fois au cours des siècles. Parfois même on a trouvé à l’intérieur plusieurs squelettes. Le sarcophage était le plus souvent, à fleur de terre. On y apportait le cadavre sur deux perches.

Sarcophages en calcaire coquillier

On a trouvé de ces sépultures mérovingiennes qui ont servi jusque vers l’an mil, dans presque toutes les paroisses du Pays de Retz. Gérard Aubin nous signale qu’à ce jour trois cents sarcophages ont été exhumés dans la région nantaise, dont plus de deux cents en provenance du Poitou ou de la Saintonge.

Sans citer toutes les découvertes, je dois pourtant mentionner : A Saint-Père en Retz, Richer dans « Promenade de Nantes à la mer » écrit : « Un sarcophage en pierre calcaire a été trouvé en 1839, lorsqu’on creusa pour faire les fondations du nouveau côté de l’église ». En 1836, des « sépultures en tuf » avaient été mises à jour vers le ruisseau de Sainte Opportune. Elles étaient orientées. En fait la nécropole autour de l’église Saint-Pierre, la plus ancieine, couvrai plusieurs hectares.

Il faudrait nommer continuellement Léon Maitre, qui au siècle dernier, s’est rendu partout où des tombes étaient dégagées. Par exemple, à Saint-Mars de Coutais, lors de la démolition de l’ancienne église, le 12 juin 1862, il était présent et nous raconte : « On mit à jour plusieurs sarcophages de calcaire coquillier, plus étroits aux pieds qu’à la tête, qui ressemblaient absolument aux auges employées pour les inhumations mérovingiennes. Il semble bien que la chrétienté de Saint-Mars soit antérieure à l’an mil. Les couvercles avaient disparu ».

A St-Lupien

C’est lui encore qui a examiné les sépultures de Saint Lupien de Rezé : « Venez à Rezé, nous dit-il, et vous verrez une chapelle rajeunie dans le style du XV° siècle (elle vient d’être restaurée une nouvelle fois) dont le sous-sol est rempli de tombeaux et de murailles antiques qui n’ont pas disparu, grâce à de sages précautions. Nous n’avons plus le sanctuaire primitif (édifié sur le tombeau de Saint Lupien, donc fin IV° siècle) mais les habitudes consacrées nous enseignent que nous sommes sur son emplacement même. Le plan du XV° siècle renferme les lignes parallèles d’un édifice plus petit, construit très grossièrement par dessus une grande accumulation de tombeaux monolithes en calcaire, et au-dessus de ce second édifice, se voient des murs en petit appareil splendidement conservés, solidifiés par des cordons de briques ».

De ce texte nous pouvons tirer les conclusions suivantes. Tout d’abord les.substructures de la chapelle Saint Lupien sont gallo-romaines et par conséquent remontent au plus tard au V° siècle. L’édifice primitif a dû être construit sitôt la mort du saint pour abriter son corps. Quant aux sarcophages qu’il contient, peut être sont-ils nettement postérieurs à la chapelle. En effet, dans les premiers siècles l’Eglise a toujours réagi avec énergie au désir des chrétiens de se faire inhumer à l’intérieur des temples. Plusieurs conciles des Gaules ont pris des décisions dans ce sens. Ce n’est guère qu’au début du Vll° siècle que les évêques ont toléré ces sépultures, et encore davantage autour de l’église qu’à l’intérieur. Mais peu à peu, on en prit tout de même l’habitude pour les notables ainsi qu’en témoigne le capitulaire de Théodulphe, publié en 797 : « Il fut un usage ancien d’inhumer les morts dans le temple de Dieu. Nous voulons que désormais on s’abstienne de cette pratique, à moins qu’il ne s’agisse d’une personne sacerdotale ou d’un homme juste qui de son vivant, ait acquis, par son mérite une telle place pour son corps après la mort ».

Il y avait sans doute beaucoup de justes, car les églises furent rapidement pavées de dalles funéraires. Dans le cas de Saint Lupien, il est probable que cette démarche chrétienne eut lieu et que les fidèles de Rezé et des environs voulurent être le plus près possible de leur saint. On croyait d’ailleurs à cette époque que les morts étaient encore tourmentés dans leur sépulture par les démons. C’est bien pour cette raison que nous allons trouver tant de sarcophages groupés autour d’églises réputées pour être des lieux de miracles.

Pour protéger les défunts contre les puissances de l’enfer, on leur mettait parfois dans la bouche une hostie consacrée. L’Eglise fut obligée de condamner cette pratique.

Il y eut donc autour de Saint Lupien, un cimetière chrétien avec des « sarcophages toujours en pierre blanche » et qui étaient orientés.

Saint-Brevin, Saint-Cyr et Tharon

Le même genre de tombeaux se retrouve à Saint-Brévin. Le cimetière entourait l’église et s’étendait dans le jardin actuel du presbytère et dans la cour de l’école libre des filles. Un des sarcophages trouvés a été longtemps exposé contre un mur derrière l’église. Il était à encastrement, c’est à dire que la tête du mort était tenue dans une entaille creusée dans le calcaire. Ce qui nous le date probablement du VlIl° siècle, si l’on suit Edouard Salin (La civilisation mérovingienne Tome II, p. 165).

D’autres furent déterrés à Saint-Cyr en Retz. Le site est très ancien et le culte de Saint Cyr (in maritimes Sancti Cirici) remonte aux premiers siècles. L’église actuelle est bâtie à proximité de l’ancienne qui datait de 1453. Elle même remplaçait un édifice bâti en 1262. Et antérieurement existait déjà un lieu de culte, fondé semble-t-il par les moines de Saint-Philbert. Tout cela sur l’emplacement d’une station antique avec cimetière mérovingien. Il y a quelques années, un sarcophage en calcaire fut trouvé à La Fortinière, à la limite du marais sur l’ancien rivage de la Baie. il en existe probablement d’autres, une sépulture étant rarement seule. S’il y a des sarcophages à Saint-Cyr, nous n’en trouvons pas à Bourgneuf, qui fut longtemps une simple trêve de Saint-Cyr. Ce chef-lieu de canton est bien postérieur à l’époque qui nous intéresse.

D’autres sépultures du même genre ont été déterrées à Chéméré, à une centaine de mètres du bourg. Et aussi à Tharon. Maître fait état de la légende de Montoise qui serait le Tharon englouti sous les dunes. En 1822, après une très forte tempête, un enfant aperçut six sépultures dans les dunes découvertes, par le vent. Monsieur Gruet, alors secrétaire de la Société d’Agriculture, nous dit qu’il y en avait « deux en pierre de grès, deux en tuffeau et deux en ardoise ». En fait, d’après Léon Maitre, il s’agissait non d’ardoise, mais de « pierres schisteuses, mises à côté les unes des autres sans être travaillées ». Nous reverrons.ce type de coffres funéraires au cimetière mérovingien des Moutiers. Auprès de ces tombes, on aurait trouvé des pieces de monnaie de Charles le Chauve.

La Plaine et Le Vieil

A La Plaine, la fouille effectuée en 1970 par le groupe fédéral d’archéologie, à la Croix-Saint-Étienne, a fait découvrir deux sarcophages en calcaire coquillier, en mauvais état malheureusement. Seuls les fonds sont intacts. Comme beaucoup au Pays de Retz, ils sont trapézoïdaux et d’une longueur de près de deux mètres.

Au Vieil de Noirmoutier, site ancien, (pièce en bronze d’Antonin le Pieux, 138 après J.C), on a également mis à jour des sarcophages semblables à ceux de La Plaine.

Le Vieil n’était pas le seul centre de peuplement de l’île de Noirmoutier dans l’antiquité. Il y a en avait deux autres ; tout d’abord à Saint-André, auprès du Bois de la Chaise, dont la chapelle fut construite sur les ruines d’un bâtiment gallo-romain et où l’on a exhumé des sarcophages semblables à ceux du Vieil. Enfin en second lieu, autour de l’antique cimetière de Saint-Michel, qui existait déjà en 680, puisque c’est là que Saint Philbert fit construire la première église paroissiale de l’île.

Signalons aussi des tombes semblables dans les deux grandes nécropoles mérovingiennes du Pays de Retz, Sainte-Radegonde de Corcoué sur Logne et les Chaumes de Machecoul, sur lesquelles je vais revenir.

A Vertou, nous rencontrons les auges habituelles aux autres localités, mais par contre, certaines étaient couvertes avec de l’ardoise. La dalle était scellée au ciment rouge, nous indique le chanoine Durville qui a suivi les travaux de Vertou en 1911. L’ardoise a en effet été utilisée en même temps que le calcaire dans les sépultures. Il en est souvent fait mention dans les compte-rendus de fouilles.

Léon Maître nous précise encore : « L’ardoise elle aussi a fait incursion sur le territoire du calcaire ; elle a passé la Loire et est allée au sud dans les paroisses poitevines les plus rapprochées des gisements de pierre blanche. Dans le haut du bourg de Saint-Même, aussi bien que dans les Chaumes de Machecoul, on déterre autant de tables d’ardoise que d’auges en pierre. Ailleurs, comme à Vertou, abbaye du VI° siècle, les couvercles seuls sont faits avec de l’ardoise ».

Précisément à Machecoul, l’abbé Gendre fit des recherches en 1882. Parmi les nouveaux sarcophages qu’il étudie, un seul était formé de larges dalles d’ardoise.

Couvercles bombés ou à toits

Il faut maintenant nous intéresser aux rares couvercles de sarcophages que possède le Pays de Retz. En effet, lors des labours, de nombreuses sépultures ont été détériorées, tout au moins dans leur partie supérieure. C’est pourquoi, comme nous l’avons vu pour La Plaine, les archéologues ne trouvent intacts que les fonds des sarcophages. Mais il existe pourtant des couvercles qui ont été examinés. En règle générale, ils sont plats, en calcaire coquillier comme les auges, et sans aucun motif de décoration. L’ancien secrétaire de mairie de Corcoué sur Logne m’a affirmé que lors des fouilles de1956, sur le coteau de Sainte Radegonde, il a vu les couvercles intacts, plats, mais nus.

Or il y a tout de même des cas où l’on a trouvé des couvercles bombés, de forme arrondie. Par exemple, à SaintHilaire du Vieil . Il y en a également une douzaine à Vertou. C’est aussi le cas de Machecoul. Le frère Traseas recherchant la tombe l’abbé Rastelli de la Chaume, a remarqué que les abbés avaient été inhumés dans des sarcophages anciens. C’est un cas fréquent de réemploi. Mais, nous dit-il « toutes ces tombes orientées possédaient un couvercle bombé, sans inscription ». Parfois, le couvercle était en forme de toit, comme c’est le cas pour le sarcophage conservé dans l’église de Bois de Céné. Le toit est ici à faible pente. Long de 2,10 m, ce sarcophage blanc est décoré de stries en arêtes.

Cette habitude de donner un toit au défunt est un reste de la civilisation mégalithique. Elle est fortement influencée par une pensée chtonienne de la vie future. On aménageait pour le mort une maison dans les entrailles de la Terre-Mère. Ce sera d’ailleurs l’origine des hypogées chrétiens, mais surtout païens au moment de la résurgence du paganisme, juste avant l’an mil.

Couvercles trinitaires et arianisme

Dessin de couvercle de sarcophage

Dans de très rares cas, au Pays de Retz, le couvercle est orné de la croix à trois branches. Il y en a au musée Dobrée qui proviennent de Saint-Donatien et de Saint-Similien. Ce type se trouve à Machecoul « Sur l’un des tombeaux de l’abbaye de la Chaume, un grand couvercle portait en relief ces larges bandes que l’on rencontre sur les tombes mérovingiennes ». Également à Vertou, le chanoine Durville nous décrit un tombeau : « Le plus remarquable cercueil est en pierre blanche à grain très.fin, qui doit venir du Poitou ou des Charentes. Le couvercle comme l’auge est formé d’une seule pierre. Il est orné d’une croix trinitaire et de cannelures ondulées et striées. Cette croix est formée d’une longue bande occupant à peu près le tiers du couvercle, et allant de son chevet à ses pieds. Elle est traversée perpendiculairement par trois autres bandes de largeur analogue, une à chaque bout, l’autre au milieu ». Cette ornementation est particulière au Poitou et ce n’est qu’accidentellement qu’elle remonte jusqu’à la Loire. Voici pourquoi.

Notre Pays de Retz, tout comme le Poitou, fut sous domination des Wisigoths pendant tout le cinquième siècle. Si l’administration barbare fut assez paternelle jusqu’en 466, tout changea avec le roi Euric qui voulut imposer l’arianisme contre le christianisme... Les Wisigoths, en effet, étaient ariens, c’est-à-dire qu’ils considéraient le Christ comme un homme et n’acceptaient pas sa divinité. Des lors il n’y avait plus de Trinité. Saint Hilaire avait combattu vigoureusement cette hérésie. C’est pourquoi il fut exilé en Phrygie, où il écrivit d’ailleurs son « Liber de Synodis seu de Fide Orientalium » vers 358. Sous le règne d’Euric (456-485) le domaine des Wisigoths devint immense, à tel point que « la Gaule semblait vouée à un destin wisigothique ». Les chrétiens manifestent donc leur hostilité aux Wisigoths-ariens, et l’on voit même l’évêque de Poitiers, nommé Adelfus, se réfugier à l’extrémité nord de son diocèse, à Rezé. Après la victoire de Vouillé, Clovis convoquera un concile à Orléans en 511 et nous y verrons notre Adelfus mentionné comme « évêque de Rezé » (épiscopus ratiatensis).

Par opposition aux Wisigoths et surtout à l’arianisme, les chrétiens voulurent affirmer leur croyance en la Trinité. C’est pourquoi nous trouvons cette croix à trois branches sur les sarcophages d’origine poitevine.

D’après le tout petit nombre de sarcophages trinitaires trouvés au Pays de Retz, nous pouvons déduire :

  • a) Ils sont tous d’inspiration poitevine. C’est évident dans le cas de l’abbé de Vertou. Le sarcophage utilisé était le même que ceux de Saint Jouin de Marnes dont dépendait Vertou. Après les Normands, l’abbaye de Vertou ne sera plus qu’un prieuré majeur rattaché à Saint Jouin de Marnes. Dans le cas de Machecoul, il s’agit du réémploi d’un sarcophage d’abbé. N’oublions pas qu’à l’origine le cimetière des Chaumes était philibertin, congrégation très implantée en Poitou.
  • b) La deuxième déduction, c’est que l’arianisme n’est pas monté jusque chez nous. Il n’y a aucun signe trinitaire sur nos sarcophages locaux, souvent fabriqués sur place. Nous avons vu que les couvercles en général n’ont aucun dessin. C’est donc que le Pays de Retz est resté chrétien ou sans doute en grande partie païen pendant cette période, mais n’a pas. été touché par l’arianisme. Avec la victoire de Clovis, ceci facilitera bien la tâche d’apôtres comme Martin de Vertou. La reprise en mains sera moins dure qu’en pays arien.
  • c) La plupart des sarcophages en calcaire coquillier utilisés chez nous provenaient de trois localités du Pays de Retz. Tout d’abord Touvois qui a fourni des auges à Corcoué sur Logne (Ste Radegonde). Puis Arthon qui a livré les sépultutes de Chéméré et de St-Hilaire de Chaléons. Lors de la destruction de l’ancienne église de cette dernière paroisse, on a trouvé dans le cimetière entourant l’édifice trois couches superposées de cercueils en calcaire. Les sépultures de Frossay provenaient aussi d’Arthon. Enfin Machecoul a approvisionné les nécropoles de St-Même et de St-Philbert. ll convient d’ajouter Les Cléons dont les sarcophages se retrouvent à Vertou.

Dessin de plaques de bronze - époque mérovingienne

La grammaire décorative orientale

Nous avons vu, en parlant du sarcophage de l’abbé de Vertou que le couvercle « était orné de cannelures ondulées ou striées ». A Saint Mars de Coutais, Léon Maitre nous a dit « la taille extérieure des auges simulait des arêtes de poissons ou feuilles de fougères ». Le même décor se retrouve à Vertou : « Ces couvercles plus étroits aux pieds qu’à la tête sont d’une épaisseur de 20 cm. Ils sont striés de hachures régulières, le tout formant un bel ensemble décoratif ». Enfin, Gérard Mellier écrivait en 1719 : « Près de Machecoul est le grand cimetière dans lequel on voit un grand nombre de tombes, entr’autres sept qui sont de grosses pierres grises façonnées de feuillages, festons, et autres ouvrages entrelassés de quelques caractères et lettres inconnues. Les uns disent que ces tombes sont de sept rois qui, venant subjuguer la Bretagne, furent défaits et taillés en pièces, dans cette plaine... ».

C’est également le même dessin, en arêtes, qui figure sur le sarcophage de Bois de Céné dont j’ai parlé.

Voilà bien des décors de type oriental, les mêmes que sur les sarcophages poitevins étudiés par le Père de La Croix : « Sarcophages ornés de lignes parallèles qui forment avec d’autres lignes parallèles des arêtes de poissons ou des chevrons ». Ce décor oriental nous a été amené par les Syriens. Ceux-ci avaient pris la suite des Phéniciens, au point de vue commerce international et, venant d’Alexandrie, d’Ephèse, d’Antioche ou de Tyr, débarquaient à Marseille ou à Narbonne. Ils suivaient les grandes vallées des fleuves et vinrent donc commercer avec l’Aquitaine (nous étions en Aquitaine II). On les appelait Syriens, mais au IV et V° siècles, on donnait ce nom à tous ceux qui parlaient grec, langue très répandue. En 585, le roi Gontran, entrant dans Orléans, fut acclamé par la population en trois langues : le latin, la langue des Syriens et la langue des Juifs. On sait aussi que Saint-Colomban, repoussé de partout, trouva asile chez une femme syrienne. Ces marchands syriens ont donc influencé l’art et aussi l’art funéraire. D’autant que le clergé lui-même avait alors de fréquents rapports avec l’Orient. Elie Griffe (dans « la Gaule chrétienne à l’époque romaine ») n’hésite pas à dire que « les plus lointaines origines de l’église de France remontent aux missionnaires orientaux ». Saint Martin de Tours avait rencontré Saint Athanase avant de fonder Ligugé, le Premier monastère gaulois, sur le modèle des monastères d’Orient. Les moines de Marmoutier vivaient dans des grottes comme les ermites d’Egypte. Et c’est Grégoire de Tours qui nous a fait connaître l’histoire des Sept Dormants d’Ephèse. Il nous dit même que c’est un Syrien qui lui avait traduit le texte original. Et curieusement, ces sept dormants d’Ephèse se retrouvent d’ailleurs en sculpture dans l’église de Noirmoutier.

Nous pouvons donc dire que ces festons, ces arêtes ou fougères, ces entrelacs, ces canelures ondulées ou striées, et ces feuillages sont la signature de l’influence syrienne. L’art funéraire poitevin, auquel appartiennent ceux de nos sarcophages décorés, utilisait donc « la grammaire décorative orientale »

Nécropoles martiniennes et philibertines

Après avoir examiné les différents types de sépultures antiques qu’on trouve au Pays de Retz, urnes à incinération, puits funéraires, tombes sous tuiles, sarcophages en calcaire, rarement décorés, coffres en ardoise ou en pierres de schiste, il convient de déterminer ce qui a été à l’origine des groupements de ces tombeaux en nécropoles. En fait, il y a eu deux grandes influences, la première martinienne et la seconde philibertine. Sous influence martinienne, on peut mentionner les cimetières de Saint Lupien de Rezé et de Vertou. Saint Lupien, création religieuse remontant à Saint Hilaire fut l’objet de l’apostolat de Martin de Vertou qui s’est employé, deux siècles plus tard à restaurer les premières fondations de l’évêque de Poitiers chez nous. Quant à Vertou, il n’y a pas besoin de commentaire.

Il y eut plusieurs cimetières paléochrétiens qu’on peut mettre à l’actif des moines philibertins. Mais les trois principaux, qui nous intéressent, sont les nécropoles de Machecoul, Corcoué sur Logne et Les Moutiers.

Ce sont en effet les moines de l’île d’Her (Noirmoutier) où se trouvait la célèbre abbaye fondée par Saint Philbert au Vll° siècle, qui évangélisèrent tout le pourtour de la Baie de Bourgneuf ... Ils sont sans doute à l’origine de prieurés à Saint Brévin, La Plaine, Sainte Marie sur Mer, Saint Cyr, Vue et plus à l’est, Legé. Mais nous avons les preuves de leur action dans les trois paroisses citées plus haut.

Les Chaumes de Machecoul

A Machecoul, les moines philibertins construisirent une chapelle dédiée à la Vierge dans les Chaumes et les chrétiens prirent l’habitude de se faire inhumer autour. Ce cimetière était immense puisque René Blanchard parle d’au moins deux hectares. Ayant participé aux fouilles, il a dégagé lui-même quatre sarcophages en calcaire, tous en forme de trapèze, dont vous pourrez voir trois exemplaires dressés, à l’intérieur du cimetière, contre le mur de clôture. Il y a bien longtemps que les riverains découvraient ces tombeaux qu’ils utilisaient souvent pour remblayer leurs chemins. Dès 1689, un moine de l’abbaye de Saint-Florent écrivait aux Bénédictins de Saint-Germain des Prés pour leur donner des précisions sur l’abbaye de la Chaume. Il parlait d’un grand jardin « où l’on découvrait tous lesjours de très beaux tombeaux de pierre très blanche et bien polie, remplis d’ossements considérables par leur grandeur ». Je ne fais pas ici une étude d’anthropologie, mais il est constant, chez nous, de parler de la longueur des squelettes. Les auges font d’ailleurs presque toutes deux mètres et parfois plus.

J’ai parlé des sept tombes des sept rois inhumés à Machecoul. Si c’est une légende, il n’en est pas moins vrai que les Chaumes ont été un cimetière des Francs. René Blanchard mentionne dans le mobilier trouvé dans le cimetière « un poignard de fer à large lame avec une boucle de ceinturon de bronze et son ardillon. Puis encore six plaques en bronze avec entrelacs de l’époque mérovingienne. Deux sabres de soldats francs, l’un brisé, mais l’autre intact, long de 37 cm ». Si l’opinion voit dans ces sépultures des « tombes de princes et seigneurs de l’armée de Charles le Chauve qui fut défait dans cette plaine par Nominoë, roi des Bretons », il est pourtant vraisemblable que les sarcophages déterrés sont antérieurs au traité d’Angers.

Ce fut donc une fondation philibertine qui fut à l’origine de la nécropole de Machecoul, même si ce cimetière continua à se développer après la création du prieuré, puis de l’abbaye sous l’autorité des moines de Saint-Sauveur de Redon, au onzième siècle.

Dessin d’un bronze provenant du cimetière gallo-franc de Machecoul

Sainte Radegonde de Corcoué

C’est encore aux religieux de Saint-Philbert, qu’on doit la nécropole de Saint-Jean de Corcoué. Elle comprend tout le coteau de Sainte-Radegonde, où les sarcophages trouvés attestent de l’importance d’un centre religieux florissant. il existe une légende, inspirée des évangiles apocryphes. Elle assure que Sainte Radegonde aurait échappé aux poursuites de soldats et aurait trouvé refuge dans un champ dont le blé aurait grandi miraculeusement pour la cacher. Cela sur le coteau-même dont elle est la patronne. Ce nom de Radegonde prouve au moins les rapports qui ont existé entre cette région et le Poitou. L’abbé Brunelière, dans son histoire de La Bénate, nous explique : « Autrefois, à une date qu’on ne précise pas, des hommes charitables et puissants avaient donné à Saint Filibert, plusieurs églises dans la région avoisinant Déas, dont Corcoué » (Corcoiacum). Ce prieuré resta longtemps sous le contrôle philibertin. La cure de Saint-Jean de Corcoué fut concédée aux moines de Tournus (philibertins) en 1164.

Mais d’après Chifflet les moines nommaient à Corcoué dès 1059. Ils faisaient donc valoir leurs droits sur une paroisse où leurs frères avaient travaillé, plusieurs siècles plus tôt.

Par contre, ils ne purent jamais récupérer la chapelle qui avait été construite sur la place des Moutiers, au Vll° siècle et qui leur appartenait. Dédiée à la Vierge, témoin de nombreux miracles, disent les chartes, cette église passa par la suite au Ronceray d’Angers. Mais un cimetière important s’était formé tout autour du lieu du culte.

Coffres en schiste des Moutiers

Et chaque fois que des travaux sont effectués sur la place de l’Église des Moutiers, les terrassiers mettent à jour des coffres funéraires. Déjà, après la guerre 1914-1918, la municipalité avait décidé de prendre du terrain sur le presbytère, la mairie actuelle, c’est à dire l’ancien prieuré du Ronceray du Xl° siècle, pour aménager la place. Un témoin oculaire, qui travaillait dans l’entreprise, m’a certifié que les maçons mirent à jour deux sarcophages trapézoïdaux, de la taille d’un homme de grande taille. Il ne s’agissait pas vraiment de sarcophages en calcaire mais bel et bien de coffres faits de pierre debout, pierres de schiste. Par contre le couvercle était constitué d’une dalle en un seul morceau. Je ne sais pas si elle était en calcaire ou en ardoise. J’ai tout lieu de penser qu’il s’agit bien de calcaire coquillier. Ces sépultures étaient orientées, tête à l’ouest et pieds à l’est. Elles étaient donc bien chrétiennes. Au moment où les ouvriers enlevèrent les couvercles, les squelettes apparurent intacts. Quelques instants plus tard ils tombèrent en poussière, à l’exception de quelques os. A la tête de chaque squelette se trouvait un vase ressemblant à un pot de fleurs sans bordure. Dans ces vases il y avait un produit résineux. Les ouvriers partirent prévenir le maire et le curé. A leur retour les vases avaient disparu. Quant aux pierres des sépultures et aux ossements, ils furent jetés dans le marais pour combler une douve entre la Bonne Auberge et la route du Collet.

Il y a une vingtaine d’années, j’ai été moi-même le témoin d’une autre découverte. En aménageant le parterre sur la place de l’Église, devant la charcuterie, Monsieur Guillou, alors de l’entreprise Lamis, perça une dalle de calcaire, sous laquelle il y avait une tombe d’enfant, à soixante-dix centimètres de profondeur. J’ai pu récupérer un godet de terre cuite, absolument intact. Il est haut de 75 mm. Vous pouvez le voir maintenant au musée du Pays de Retz à Bourgneuf.

Nous savions dès cette époque que d’autres coffres funéraires se trouvaient à l’est de la place de l’Eglise, mais il n’était pas question d’entreprendre des fouilles en plein bourg, ni sur la voie publique. Il fallait donc attendre une occasion.

Celle-ci s’est présentée en 1983. L’Équipement, creusant des tranchées pour le réseau d’eaux pluviales, six nouvelles sépultures furent mises à jour le 16 juin 1983.

Devant l’actuelle boulangerie, à cinq mètres du parterre communal, on a trouvé un très beau coffre funéraire, fait de pierres de schiste, posées debout, côte à côte, de façon à entourer les ossements. Il était recouvert d’une dalle de schiste large de 0,65 m et épaisse de 0,15 m, assez irrégulière. Malheureusement ce sarcophage a été coupé en son milieu par la pelleteuse et il m’a été impossible de le reconstituer entièrement. Il est à une profondeur de 1,10 m. A un mètre de lui se trouvent deux sépultures juxtaposées. Elles sont également en schiste. Mais cette fois, la séparation n’est pas faite par des pierres posées debout, mais par un petit muret de pierres plates, sèches, mises l’une sur l’autre. A deux mètres au nord, j’ai examiné un quatrième sarcophage et un autre à 1,50 m plus loin. Ils étaient tous coupés par la moitié. Les ossements avaient été mélangés par les engins, toutefois j’ai pu voir un crâne encastré, donc en place, du côté ouest, ayant les pieds à l’est, c’est-à-dire une sépulture orientée. J’ai également remarqué sur plusieurs crânes, une denture presque parfaite. Enfin il y avait une tombe d’enfant, dont la tête était aussi encastrée entre trois pierres de schiste une au sommet du crâne et une autre de chaque côté.

Je n’ai pu dégager un autre coffre qui se trouvait pris sous l’ancien mur du prieuré. Ce qui nous prouve bien que la nécropole des Moutiers est antérieure à l’arrivée des Bénédictines du Ronceray au Xl° siècle.

Nous comprenons aussi que nos ancêtres utilisaient pour les sépultures les matériaux qu’ils avaient sous la main. Il n’y a pas aux Moutiers de calcaire coquillier, comme dans les Chaumes. Par contre le schiste abonde sur tous les coteaux.

Plaques de bronze époque mérovingienne

Per cryptes et latibula

Par leurs fondations de chapelles et de prieurés, les moines de Saint-Philbert ont contribué, depuis le Vll° siècle à l’établissement et au développement de nécropoles chrétiennes au Pays de Retz. Mais, à côté des sépultures en tuiles ou en ardoise, des sarcophages en calcaire ou des coffres en schiste, ils nous ont laissé d’autres témoins de cette lointaine époque. Ce sont les deux cryptes de Noirmoutier et de SaintPhilbert de Grandlieu. La première est mérovingienne et la seconde carolingienne. Tel est l’héritage que la Geste philibertine nous a légué.

C’est bien une survivance des catacombes que nous retrouvons dans les cryptes. Grégoire de Tours nous explique que les chrétiens, en Gaule, étaient obligés de se rassembler « per cryptes et latibula ». En fait, il s’agissait alors fréquemment de carrières où l’on créa les premiers cimetières.

Les invasions barbares obligèrent les chrétiens à cacher lecorps de leurs saints, car leurs reliques jouaient un rôle important dans la vie religieuse de cette époque. Par exemple à Nantes, nous avons une « cave de Saint-Gohard », sous la cathédrale, où les chrétiens déposèrent le corps décapité de leur saint évêque après son martyr. « Ce serait une erreur, nous dit Léon Maître, de croire qu’on creusait pour établir la confession ou la crypte du saint. Le plus ordinairement on choisissait un terrain en pente douce, on logeait le corps de la crypte dans la déclivité et la hauteur de la voûte se dissimulait par un certain nombre de marches qui exhaussaient le dallage du choeur. Quand la déclivité manquait, comme à Saint-Philbert de Grandlieu, on n’hésitait pas à construire sur le niveau général de l’église et on augmentait le nombre de marches conduisant à l’estrade du sanctuaire ».

Nous pouvons voir une autre crypte à Besné, où se trouvent les deux sarcophages de Saint Friard et de Saint Secondel, deux ermites du Vl° siècle. Leurs tombeaux en calcaire sont décorés eux-aussi de « stries en arêtes de poissons ». Ils étaient placés derrière le maître autel, assez bas pour que les malades puissent les toucher. Ceux qui avaient la fièvre enlevaient même le couvercle et se couchaient dans l’auge pour être guéris.

Mais les deux cryptes qui, au Pays de Retz, nous intéressent le plus sont celles de Noirmoutier et de Saint-Philbert de Grandlieu.

Les cryptes d’Her et de Déas

A Noirmoutier, elle est située sous le chœur de l’église. C’est là que reposa le corps de Saint Philbert de 684 à 836. Elle fut restaurée en 1863. De l’époque mérovingienne, il ne reste que les murs et les ébrasements des fenêtres. Actuellement elle est sensiblement dans l’état où la mirent les moines du Xl° siècle qui l’aménagèrent, lorsqu’ils revinrent à Noirmoutier. C’est de cette époque que date le cénotaphe central et les colonnes qui soutiennent la voûte. Ce cénotaphe est une construction en forme de sarcophage couvert d’un toit à deux versants. Pour tout ornement, une croix pattée et allongée figure sur le sommet. Au Moyen Age, les malades, invoquant Philbert, se baissaient pour passer sous le cénotaphe. Lorsque le sarcophage de marbre des Pyrénées, contenant le corps du saint se trouvait à Noirmoutier, avant la translation à Saint-Philbert de Grandlieu, il n’était pas à cet emplacement. Il était dans une excavation profonde située contre le mur du fond. On ne le cachait que pendant les périodes où les envahisseurs semaient la terreur. Autrement on l’exposait à la dévotion populaire sur un brancard « un lectulus ».

Quant à Déas où les moines avaient emmené le corps de leur saint fondateur dans le sarcophage de marbre, il fallut agrandir l’église abbatiale. Ermentaire nous dit : « Les fondements de cette église n’avaient pas été primitivement jetés pour recevoir une sépulture. La face du premier front ayant été détruite et tout ce qui est de la partie supérieure de la croix ayant été renversé, grandement augmenté, et le lieu de la sépulture admirablement voûté, on ajouta également autour trois absides ». Pour honorer le saint, on obligea les pélerins à se tenir derrière l’abside. Là, ils pouvaient s’agenouiller devant une « fenestrella » ou petite fenêtre carrée, par laquelle ils pouvaient descendre sur le tombeau des objets à bénir. Cette « fenestrella » avait l’avantage de pouvoir être murée, en cas d’arrivée des barbares. La crypte était avant tout une cachette, plus qu’une exposition de reliques. Mais il n’empêche que cette crypte de sépulture devint la première crypte de pèlerinage, dans l’histoire du christianisme.

Cette étude des sépultures paléochrétiennes nous permet d’apprécier l’importance de l’apport poitevin, influencé par l’orient, dans notre art funéraire et aussi dans l’expansion du christianisme au Pays de Retz, tout au moins pendant le premier millénaire.

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