Les moines du Tenu

dimanche 2 mai 2010, par Emile Boutin +



Le Pays de Retz est un pays de l’eau. Encerclé par la Loire, l’Océan, la baie de Bourgneuf, le lac de Grandlieu avec sa dépression marécageuse, il est de plus recouvert en grande partie par le Marais Breton, celui de Vue-Buzay et aussi celui du Boivre, ce qui forme une étendue importante. Et encore convient-il d’ajouter à cette superficie, quelques rivières sans gros débit, entre autres le Falleron (Faller-On) ou rivière faillie qui porte si bien son nom. Un autre cours d’eau, dont l’étymologie présente un sens similaire est le Tenu. Le « Fluvius Tauniacus » (en grec « Tenagos ») est donc un fleuve, avec des eaux peu profondes et coulant à travers des marécages. Ce toponyme est essentiellement méditerranéen. Il est composé de " ten " qui est à l’origine d’un grand nombre d’hydronymes.

Si cette rivière est actuellement un lieu privilégié pour les pêcheurs à la ligne et les amoureux de la nature qui parcourent ses eaux calmes en plates ou en barques, elle joua longtemps un rôle de premier plan dans le transport des marchandises, tout au moins dans sa partie navigable, à partir de Saint-Même. Il n’y a pas si longtemps, Orieux écrivait : « Son petit port sert au commerce de la chaux et du bois de chauffage ». Nous savons aussi que lors de la construction de l’église actuelle de Machecoul, vers 1863, tous les matériaux vinrent par le port de Saint-Même. Et, bien auparavant, durant les guerres de la Ligue contre les troupes d’Henri de Navarre, les vivres destinés à l’armée du Poitou furent transportés par l’Acheneau et le Tenu. On en trouve mention : un gabarrier charge au quai de la Fosse à Nantes 52 pipes de vin nantais et deux pipes de vin d’Anjou pour les transporter à Saint-Même pour l’armée du Duc de Nevers. Un autre bateau embarque à Nantes 18 000 pains pour la même destination. Léon Maitre nous affirme que le Tenu a toujours été navigable : « Mal endigué par les bords plats de sa vallée, il sort de son lit sous les effets du moindre orage, sans jamais devenir torrent, et conserve toujours assez d’eau pour retenir les bateliers. Le Tenu offre toute sécurité aux chalands qu’on emploie sur la Loire depuis les temps les plus reculés. Il y a quinze siècles, dans la vallée qui relie Saint-Même au Port-Saint-Père, deux fois par mois et pendant plusieurs jours, les bateaux lourdement chargés attendaient l’heure propice, et soulevés par la marée, ils pouvaient remonter jusqu’à Saint-Même ou prendre la route du lac qui les portait à Saint-Philbert »

Vestiges de la Préhistoire au Moyen-Age

Léon Maitre ne faisait donc que reprendre ce qu’avait écrit Girault de Saint-Fargeau, en 1829 : « Le Tenu prend sa source au Port du Prieuré. Il passe à Saint-Même près de Saint-Mars de Coutais et se jette dans l’Acheneau, au-dessus de Port Saint Père, après un cours d’environ sept lieues. La rivière est navigable depuis Saint-Même jusqu’à son embouchure sur une étendue de 16 000 mètres ». Une telle voie de communication était donc une des conditions préalables à une population antique, préhistorique et protohistorique.

De fait l’occupation ancienne des bords de la rivière a laissé de nombreux témoins, entre Saint-Même et Port Saint Père. On peut dire que toutes les époques sont représentées dans cette région, au moins jusqu’au Moyen-Age. Un des plus anciens témoins est probablement le dolmen de Port-Faissant, dolmen écroulé qui domine la rivière... Mais on a trouvé aussi « un ciseau gaulois en bronze, une javeline gallo-romaine en fer, et, un grand couteau du Moyen-Age ». A Port-Saint-Père, les vestiges de l’âge de bronze sont nombreux : « des fragments d’épée à très forte lame, un moule de hache entier, une demi-douzaine de gouges à quatre oreilles enfin une douzaine de coins creux ». En 1874, pendant les travaux de la ligne de chemin de fer NantesPornic, on a mis à jour près de l’Acheneau, cours inférieur du Tenu, une centaine de haches de bronze, de la forme dite à talon. Un peu plus tôt, en 1868, on avait trouvé un bandeau d’or de 190 grammes, ainsi qu’un torque « formé par un filet plat, terminé par deux disques et pesant 6 grammes, ainsi que deux haches de bronze ».

Nous avons d’autre part une preuve du trafic fluvial intense sur le Tenu et l’Acheneau, dans la période de la paix romaine. Il a été découvert, en effet, à Cheix, à la grève de Buzay, environ 20 000 pièces de monnaie de Tibère, provenant sans doute d’un naufrage.

Enfin, toujours à Cheix, à Malnoë, on a mis à jour 400 médailles de bronze aux effigies de Auguste, Néron, Agrippa, Germanicus, Domitien et Maxime.

Portus-Vitraria

Tout ceci nous prouve que le Tenu jouait un rôle prépondérant dans le commerce régional, dès l’ère chrétienne. Il existait donc un port à l’endroit où la rivière « pouvait porter bateau », c’est à dire vers Saint-Même. Bien entendu ce vocable de Saint-Même n’existait pas aux temps romains ou mérovingiens. Le port s’appelait alors Portus-Vitraria, ou Portus-Vetraria. On trouve aussi les noms de Porto Vidrari, Porto-Veteri, Porto-Vediri, gravés sur des monnaies. Les pièces portant le nom d’un port antique nous en prouvent l’importance.

Il ne faut toutefois pas prendre le nom de port dans un sens trop strict. De même que les Cassitérides désignaient toutes les îles de l’étain, de même que Portus Secor n’était ni Pornic, ni Le Collet, ni Noirmoutier, mais tout l’ensemble du Golfe de Machecoul, de même Portus-Vitraria désigne les rivages du Tenu, de Saint-Mesme à Port-Faissant. Nous avons vu qu’en ce dernier lieu, existaient de nombreux témoins de la présence humaine. Je pense d’ailleurs qu’il faut voir le Port-Faissant comme un " passage " plutôt qu’un port fluvial. L’un n’a d’ailleurs pas empêché l’autre. Comme à Port Saint-Père, qui est le passage Saint Pierre. Nous retrouvons cette même signification toponymique dans Saint-Jean-Pied-de-Port, qui se trouve auprès du Col de Roncevaux, par où passaient en Espagne les pélerins de Compostelle. Port-Faissant a donc été un " passage " tout au moins jusque vers l’an mil. Son importance stratégique est évidente. D’abord parce que situé au bord du Tenu. Ensuite et surtout parce qu’il contrôle la voie romaine de très grand intérêt Arthon - St-Lumine-de-Coutais. C’est-à-dire la voie qui reliait les deux plus gros centres gallo-romains du Pays de Retz, après Rezé. Au croisement de la voie fluviale et de la voie terrestre, commandant le passage du Tenu, Port-Faissant était appelé à jouer un rôle de première importance dans l’économie de cette région.

Des moines venus des Ardennes en 651

Et c’est bien sur cette partie de la rivière que les moines des Ardennes vont s’installer en 651.

Certes, rien ne prédisposait les religieux de Stavelot-Malmédy à quitter le Limbourg, pour venir s’établir sur les bords d’une rivière poitevine, dont ils n’avaient sans doute jamais entendu parler.

Voyons tout d’abord ce qu’était cette abbaye, située à 36 kilomètres au sud-est de Liège, coincée entre des montagnes dans un endroit désert. Elle fut fondée au milieu du VII° siècle , Sigebert III, deuxième fils de Dagobert ler étant roi de l’Austrasie, dont la capitale était Metz. Sigebert avait été confié tout jeune, par son père, à Saint Cunibert, évêque de Cologne. Ce dernier, qui gouvernait souvent à la place du roi, lui conseilla de fonder des monastères. C’est ainsi qu’il favorisa la création de Stavelot-Malmédy par Saint Rémacle. C’est encore lui qui promut notre Saint Amand (de l’île d’Yeu) à l’évêché de Maestricht. Le premier abbé de Stavelot fut donc Saint Rémacle ou Rimail, un Aquitain, qui était devenu évêque de Tongres. Il était, de droit, prince de l’Empire.

C’est donc en 651 que le roi Sigebert III délivra aux moines des Ardennes, un diplôme leur accordant un droit de tonlieu (impôt sur les marchandises transportées) dans le port de Portus-Vetraria, dont nous avons parlé. Cette dotation était source de revenus sérieux, puisqu’elle concernait aussi tout un personnel de gestion, gardiens, employés de manutention et même des légistes de l’époque. D’ailleurs le droit de tonlieu ne se réduisait pas, dans ce cas, à un simple péage, mais, comme nous allons le voir par le texte du diplôme, à un véritable droit de navigation. Aussi bien sur le Tenu que sur la rivière menant au lac, un droit encore d’établir des taxes d’échanges commerciaux (negotiantium commercia). Des droits d’accostage, en quelque endroit que ce soit (quolibet ripatico. - de ripa : rive). Comme le feront plus tard les agents des gabelles, les employés des moines de Stavelot-Malmédy vont dorénavant contrôler tout le trafic fluvial et celui du lac. Ils percevront ainsi des droits substantiels. Pour mieux comprendre le cadeau royal que venait de leur faire Sigebert, voici le texte du diplôme.

Un droit de tonlieu

« C’est pourquoi, poussés par l’inspiration divine, nous avons décidé de prendre sur notre trésor pour soulager ces monastères. Nous leur donnons donc le " tonlieu " qui est perçu au " Portus-Vetraria ", sur les fleuves Tenu et Itta et celui perçu dans le port appelé Sellis (Champtoceaux) sur la Loire. Les moines agiront de la même façon que nos hommes de loi (judices) nos employés (agentes), dans ces ports. Ils percevront les droits sur les cargaisons, sur les opérations commerciales et sur les accostages. Nous concédons aussi, par générosité (numeris largitate) aux monastères mentionnés ci-dessus ou aux moines qui résideront, les personnes qui gardent ces ports ou celles qui veillent à la sécurité de notre royaume ».

Un tel don à une abbaye aussi lointaine peut surprendre quand on ignore les coutumes monastiques de cette époque. Les moines étaient alors de très grands voyageurs. Philbert vint de Jumièges à Poitiers puis à Noirmoutier. Colomban fut le " pérégrinant du Christ en Occident ". Les moines de Fleury allèrent chercher les reliques de Saint Benoît et de Sainte Scholastique en Italie. Saint Amand fut un évêque " régionnaire " (episcopus ad praedicandum). Il ne tenait pas en place, changeait continuellement de région et de ministère. Il ne resta pas évêque de Maestricht, préférant partir au loin. Un autre Aquitain, Saint Hubert (patron des chasseurs) devint lui aussi évêque de Trêves. Comme on le voit, le clergé voyageait, parfois trop au gré du pape. Martin ler dut intervenir.

Donc les moines de Stavelot se trouvent installés sur les bords du Tenu. Le diplôme que nous venons d’examiner ne parle pas de concession de terres. Mais il est bien évident que Sigebert en donnant un droit de tonlieu et du personnel pour le percevoir, avait également accordé des biens fonciers aux moines. Le contraire serait impensable. Don Bousquet (T. IV, p. 653) nous dit que le roi Théodoric III, contemporain d’Ebroïn mentionne dans un diplôme : « des villas détachées du fisc royal situées au-delà de la Loire (aliquas villas tam ultra ligerim quam alias res proprias). Nous voyons un don similaire fait par Louis le Débonnaire aux moines de Saint Philbert, au Mont Scobrit un peu plus tard en 839. Là aussi, le roi donne une villa avec ses « affranchis des deux sexes, ses maisons, ses terres etc... ». Nous ne savons exactement où s’installèrent les moines de Stavelot en arrivant sur les bords du Tenu. Ce fut vraisemblablement à proximité de Port-Faissant. Ils ont alors constitué un petit prieuré, car selon l’habitude ils ne devaient pas être nombreux. Ils ont certainement choisi un endroit agréable permettant de surveiller la circulation sur la rivière. Comme ils venaient des Ardennes, ce nom devint celui de leur prieuré, " le prieuré d’Ardennes ". Ils vont d’ailleurs continuer à percevoir les droits sur la navigation pendant plusieurs siècles. Nous voyons, en effet une autre charte du 20 mai 877, par laquelle Louis II le Fainéant, l’année de son arrivée au pouvoir, confirme la donation faite par Sigebert. Tout semble prouver l’installation des religieux au site d’Ardennes. Une motte féodale existe à cet endroit, remontant sans soute aux invasions normandes. Un court canal rejoint directement Ardennes au Tenu. Cette rivière a d’ailleurs comme petit affluent le ruisseau d’Ardennes qui naît à la limite de Fresnay et de Sainte-Pazanne. La résidence des moines ne pouvait en effet se trouver à Port-Faissant qui semble n’avoir connu aucune activité chrétienne, avant la création très tardive d’une chapellenie.

La légende d’Arthos-Dunos

Quand le Pays de Retz devint breton après le traité d’Angers en 851, et surtout après la défaite des Normands par Alain Barbe-Torte en 936 et les arrangements pris entre lui et Guillaume tête d’Epoupe, comte de Poitiers, pour délimiter les Marches, le Duc de Bretagne confia la garde des rivières et des sites stratégiques à des hommes d’armes. Les moines ne s’occupèrent plus de percevoir des droits. Ils furent remplacés par le Sergent de la Châtellenie de Loyaux qui était très importante. Il devint alors seigneur d’Ardennes. La sergenterie était née. Elle s’occupera des droits féodaux dont elle percevra le septième (voir sergent-septmier).

On peut se demander si Ardennes existait avant l’arrivée des moines de Stavelot-Malmédy. Le site était certainement habité comme l’ensemble des rives du Tenu. On a même prétendu que le nom serait antérieur au VII° siècle. Il s’agirait de Arthos qui signifie ours et Dunos forteresse. Il est très tentant de faire remonter la toponymie à la période gauloise. Le propriétaire de cette " forteresse de l’ours " aurait latinisé son nom en Arthenus vers la fin du llI° siècle pour plaire à l’occupant romain. Et les invasions wisigothiques auraient tout emporté sauf ce nom d’Ardennes. Cette hypothèse relève évidemment de la légende. Rien ne peut l’étayer. Et il semble raisonnable d’affirmer que ce sont les moines de Stavelot qui ont donné à leur prieuré le nom de leur pays. De même qu’en d’autres endroits du Pays de Retz, nous trouvons des Poitevinière, Limouzinière et autres Fontaine aux Bretons.

Nous ne pouvons dire exactement jusqu’à quelle date les moines restèrent dans ce prieuré. Vraisemblablement ils ont connu les invasions normandes. Peut être étaient-ils encore là au Xl° siècle, mais nous n’en avons aucune preuve.

Amand-Sereine et Amanda

Quelle fut l’influence des moines d’Ardennes sur les bords du Tenu et du lac ? Ils ne s’occupaient pas uniquement de contrôler le commerce du sel de Fresnay - Saint-Cyr - Machecoul, des vins du Pays de Retz ou du blé transitant par la rivière. Pour ce faire, ils avaient à leur service un assez grand nombre d’« agentes, homines et judices ». Et ils n’oubliaient pas qu’ils étaient avant tout des religieux. La chapelle de leur prieuré était ouverte aux chrétiens de la région pazenaise. Cette situation s’est généralisée au Vll° siècle. Et c’est aux moines de Stavelot-Malmédy que nous devons le culte de Saint Amand dans la région. Il est probable que, sans les moines d’Ardennes, ce saint, bien qu’on le fasse naître au Pays d’Herbauges et plus spécialement à Saint-Mars de Coutais, aurait été inconnu.

Que sait-on de sa naissance ? Simplement qu’il était Aquitain. Il n’a pas vécu au Pays de Retz et contrairement à ce qui a été parfois écrit, il n’a pas évangélisé le Pays du Lac. Mais, ancien évêque de Maestricht, il a été honoré plus tard dans son diocèse et les moines de Stavelot-Malmédy nous ont apporté son culte. On ne peut préciser d’ailleurs à quelle époque exacte. Je pense que ce fut vers la fin du VIII° siècle, sûrement avant les invasions normandes. Peut-être les moines avaient-ils quelques reliques du saint à présenter aux fidèles. En tout cas, son culte est certain, mais très limité aux bords du Tenu et du Lac. Les parents du saint furent aussi honorés et l’on trouve encore les noms de Sereine (le père) et d’Amanda (la mère). Jusqu’à Vatican II, Amand était fêté le 6 février dans le " Propre nantais " avec un officier double du Commun d’un confesseur. Et il était invoqué lors des Rogations.

Les moines de Micy, de Saint-Mesmin à Saint-Mesme

Pendant près de cent cinquante ans, les moines des Ardennes vont être les seuls sur les bords du Tenu. Mais au VIII° siècle d’autres religieux, venus de l’abbaye de Micy auprès d’Orléans s’établiront à Portus-Vetraria.

Nous voyons ces nouveaux arrivants solliciter en 828 des lettres de confirmation, pour ne pas être troublés dans la jouissance de leurs biens. Louis le Débonnaire, empereur d’Occident, troisième fils de Charlemagne confirme alors aux moines de Micy, les biens qu’ils ont reçus « de notre aïeul Pépin et de son fils, notre père Charles par la munificence royale ». On voit par le texte latin qu’il s’agit de salines (areas salinarum) de vignes, de terres labourables, de prés, de pâturages et de forêts.

C’est que les rapports entre l’Orléanais et l’Ouest étaient fréquents et faciles. A titre d’exemple, on a trouvé à Rieux, sur la Vilaine (l’ancienne Duretie) une Vénus gauloise portant en relief, sur le dos, le nom de son fabricant gaulois " Rextugenos Sullias Auuot " (Rextugenos du pays de Sully l’a fabriqué). Or Sully n’est qu’à quelques kilomètres de Micy. Rien d’étonnant donc que les moines de la région d’Orléans soient venus sur les bords du Tenu. C’est l’époque où le Pays d’Herbauges (Pagus Herbadilicus) va être érigé en comté pour faire face aux menaces des Normands. Et le premier comte d’Herbauges est Rainon où Rainault (Rainaldus, arbatilencis comes - en 835). Il s’unira à Ramnulfe, comte de Poitiers et à Gauzbert, comte du Maine pour battre les Normands à Brillac.

Cette abbaye de Micy qui possède maintenant des biens sur les bords du Tenu remonte à Clovis. Ce roi céda des terrains situés à moins de dix kilomètres d’Orléans, à un archidiacre de Verdun vers 520, pour construire un monastère. Et c’est le neveu de ce clerc, nommé Maximinus (Mesmin) qui en deviendra le deuxième abbé. Comme à la fin du VIII° siècle, cette abbaye adopta la règle de Saint Benoît, ce sont donc des Bénédictins qui vinrent chez nous. Leur premier soin fut évidemment de construire un petit prieuré et d’édifier une église. Celle-ci fut dédiée à leur saint patron, Mesmin. Le nom se transforma vite en Saint Mesme. Et voilà comment Portus-Vetraria devint Saint-Même. L’abbaye de Micy est donc l’église-mère de cette paroisse.

Mais les moines sont des tard-venus. Ils n’ont pas été les premiers à évangéliser l’endroit. On a en effet, découvert des sarcophages mérovingiens à Saint-Même. Donc antérieurs d’au moins deux siècles à cette période carolingienne. Léon Maitre a écrit :: « L’ardoise elle aussi a fait incursion sur le territoire du calcaire ; elle a passé la Loire et est allée au sud dans les paroisses poitevines les plus rapprochées des gisements de pierre blanche. Dans le haut du bourg de Saint-Même, aussi bien que dans les chaumes de Machecoul, on déterre des jardins autant de tables d’ardoise, que d’auges en pierre blanche ».

Si des sépultures antérieures à l’arrivée des Bénédictins de Micy sont déterrées à Saint-Même (sarcophages en calcaire ou en schiste - pierres debout, comme aux Moutiers) c’est que d’autres religieux sont venus précédemment sur le site. Je pense particulièrement aux moines philibertins qui, au Vll° siècle, ont évangélisé les contours de la Baie, l’ancien golfe de Machecoul. Et comme Léon Maitre attire l’attention sur la similitude des sarcophages entre Saint-Même et les Chaumes de Machecoul, voilà qui conforte mon hypothèse. Le grand cimetière mérovingien de Machecoul fut construit par les Philibertins. Il est bien évident que les Bénédictins de Micy auront la même zone d’influence que les moines de Stavelot-Malmédy ou ceux de Machecoul.

De Saint-Aignan à Saint-Rachou

Si les moines des Ardennes ont fait honorer Saint Amand au pays d’Herbauges, les Orléanais vont nous apporter le culte de Saint Aignan, un saint bien de chez eux. Il faut se souvenir qu’on ne concevait pas dans le Haut Moyen Age, une communauté sans son saint particulier. Et ses reliques. Quand un couvent n’avait pas de souvenirs d’un saint patron, on allait en voler dans un couvent voisin. Et comme le saint, dont on dérobait un ossement ne réagissait pas, c’est bien qu’il était consentant et qu’il désirait se voir honorer également dans une autre église. Toute la période anterieure au Xl° siècle a été empoisonnée, dans les communautés, par cette petite " guerre des reliques " (dont je parlerai ultérieurement). C’était d’ailleurs une condition vitale pour qu’un prieuré, à plus forte raison une abbaye, puisse subsister. Le culte était axé en grande partie sur le saint patron. C’est lui qui attirait les pèlerins en masse, c’est pour l’honorer que les plus pauvres se privaient pour pouvoir offrir des cierges ou de l’argent. Nous en avons eu des preuves sur le plan local, lorsque les moines de Beauvoir enlevèrent le corps de Saint Goustan, pour drainer les dons vers leur couvent. Donc les moines de Micy avaient leur Saint Aignan qui avait été évêque d’Orléans au V° siècle, au temps des invasions barbares, et qui avait fait libérer sa ville par le général romain Aetius. Comme Saint-Aignan se prononce Saint Teignan, il fut invoqué dans le Loiret pour guérir la teigne. Sur les bords du lac, le saint est aussi prié ; il est même l’éponyme d’une église et a sa fontaine sacrée. Seulement, comme au Pays de Retz, la teigne s’appelle la rache on a débaptisé Saint Teignan pour l’appeler Saint Rachou. Et il n’y a pas encore si longtemps, les mamans venaient à Saint-Aignan de Grandlieu, frotter, avec l’eau de la fontaine Saint-Rachou, la calotte rugueuse de leur poupon, pour enlever " la croûte de lait ". Cette fontaine existe toujours et vous pouvez la voir, derrière l’église de Saint-Aignan.

Bourg-Dieu et Kendelaman

Stavelot-Malmédy et Micy furent donc les deux abbayes qui obtinrent des biens importants sur les bords du Tenu. Mais ce ne furent pas les seules, tout au moins après l’an mil. En 1104, la très célèbre abbaye bénédictine de Bourg-Dieu à Déols (dans le Berry) obtient divers revenus " sur le fleuve ", notamment une écluse. Ce sont cette fois, les comtes de Nantes, Judicaël et Budic qui concèdent ce droit : « Unam exclusam in Tonu aqua » (arch. nat. K 18 n° 27). Ils donnent aussi à ces religieux berrichons la dime de moulins et de pêcheries à prendre dans l’écluse de Pilon. « Dono deciman de molendinis et piscibus qui sunt in Tonu, in exclusa Pilaon ». C’est la première fois que nous trouvons la rivière mentionnée en français.

Cette abbaye de Bourg-Dieu, fondée en 917, essayait d’avoir une ouverture sur les marais salants. Posséder des salines dans la Baie de Bourgneuf ou en Presqu’ile Guérandaise, ou tout au moins en être proche, était un des soucis principaux des monastères et pas seulement ceux de l’ouest. C’est peut-être pour cette raison que Bourg-Dieu va créer un petit prieuré à Bouaye. Ce sera " Saint Hermeland de Bois " Déols possédait 34 prieurés et 119 paroisses. C’est dire son importance.

Cette abbaye eut des rapports certains avec les Philibertins. Ils seront étudiés ultérieurement, je l’espère.

Et ce sont les successeurs des moines de Saint Philbert, les Bénédictins de Saint Sauveur de Redon à qui Harscoët de Rais a donné la Chaume en 1055 (6 juillet) qui vont apparaître eux aussi dans l’histoire de Saint-Même. Un habitant de ce pays, nommé Renaud de Mortestier (homo quidam Renaldus de Mortuo), après une vie pour le moins agitée, ayant conscience de ses nombreux péchés (ob multitudinem peccatorum) et surtout sentant la mort toute proche, fit don de tous ses biens aux moines de la Chaume. Or cet homme était très riche. Il possédait maisons et terrains à Saint-Même et aussi une île dans le golfe de Machecoul, l’île de Kendelaman, du nom de son propre père. Ce sera par la suite l’île de Quinquenavent. Renaud va prendre aussitôt l’habit bénédictin et mourra quelques jours plus tard. Il sera enterré dans le cimetière de la Chaume. Sa propriété de Saint-Même, sur la rive droite du Tenu sera à l’origine du prieuré de Saint-Sauveur de Redon. Il faut bien remarquer que cette célèbre abbaye bretonne n’a jamais rien négligé pour s’implanter en pays de salines ou à proximité des ports du sel. C’était bien le cas de Saint-Même, par où transitait tout le sel de Loyaux.

Si la petite rivière du Tenu est riche d’un grand passé, elle le doit donc surtout aux moines des Ardennes et à ceux de l’Orléanais qui ont su développer conjointement la vie religieuse et la vie économique. Malgré sa situation privilégiée, Saint-Même n’aurait jamais connu un tel essor au MoyenAge, sans les Bénédictins.

Par la suite, les Templiers vont eux aussi vouloir leur part du gâteau. On les trouvera à l’Hopitau de Saint-Cyr et au Temple, à St-Lumine. Mais déjà, les moines de Micy ne résideront plus à Saint-Même et le culte sera confié à un desservant.

Ardennes, Port Faissant et Saint-Même, héritiers de Portus Vetraria, méritent bien en commun le nom de " Port des Marches ".

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