Les mémoires de l’abbé Cormier

lundi 21 juin 2010, par Jean-Pierre Vallée


En ce qui concerne le Pays de Retz, Pierre Cormier(1781-1860 ) est l’un des seuls à avoir raconté la vie quotidienne de ces pauvres gens confrontés à la guerre. Ses mémoires sont le complément indispensable de celles de Lucas de la Championnière pour celui qui veut étudier, vivre et comprendre ce qui s’est passé chez nous.


C’est avec beaucoup d’émotion que j’ai retrouvé, il y a quelques années déjà, les mémoires, tombés dans l’oubli, de mon grand oncle, l’abbé Pierre Cormier.

Son arrière petite nièce, ma grand-mère maternelle, le soir à la veillée, me parlait souvent de la Duchesse de Berry qui avait terminé son équipée en Vendée, dans son village de Viais. Mais, ses réminiscences s’arrêtaient là. Dans la famille, des mariages entre Blancs et Bleus avaient certainement contribué à effacer tous souvenirs antérieurs. Cependant, ma passion pour les Guerres de Vendée me poussant à en savoir plus, je fus réellement comblé le jour où je découvris grâce à un ami bibliothécaire, les mémoires en question.

Les écrits d’hommes du peuple, royalistes, relatant cette tragédie sont extrêmement rares. En ce qui concerne le Pays de Retz, Pierre Cormier est l’un des seuls à avoir raconté la vie quotidienne de ces pauvres gens confrontés à la guerre. Ses mémoires sont le complément indispensable de celles de Lucas de la Championnière pour celui qui veut étudier, vivre et comprendre ce qui s’est passé chez nous.

Notre héros naquit dans le bourg de Chauvé le 4 avril 1781. Baptisé le jour même par le prieur-recteur Barbier, il eut comme parrain Pierre Clergeaud, sabotier, futur maire royaliste de Chauvé, puis commissaire aux vivres de l’armée de La Cathelinière.

Sa mère, née Marie Micheneau, originaire du bourg de Vue, tailleuse de profession, mourut l’année qui suivit sa naissance, le 15 octobre 1782, à l’âge de 34 ans. Etaient présents à son enterrement Jean et Nicolas Grelier, ses oncles. Les descendants de ce dernier ne sont autres que les créateurs des fameuses galettes St-Michel.

Son père, Jean Cormier, maçon et paysan, n’était plus de la première jeunesse lorsqu’éclata l’insurrection vendéenne puisqu’il était né le 19 septembre 1 745 à Touvois. Comme presque tous les veufs de l’époque, il se remaria très vite, moins d’un an et demi plus tard, le 17 février 1784 à Chauvé avec Marie Ouvrard. Il avait 37 ans, elle était célibataire et sa cadette de cinq ans. Le couple eut deux filles, Jeanne et Marie. Jeanne épousera Jean Nicoul dont la petite fille, Emilie, se mariera à Pont St-Martin avec mon arrière grand-père Armand Léon Bru, descendant du fanatique maire républicain de La Chevrolière, Berranger.

Pierre Cormier fut donc élevé par sa belle-mère, Marie Ouvrard, dont la soeur avait épousé un Richeux de la Boulais au Clion. Cela leur valut de pouvoir se réfugier chez ces derniers au plus fort de la tourmente.

La famille moins éprouvée que d’autres connut malgré tout des deuils.

L’oncle Nicolas Grelier, maréchal ferrant à la Villorcière, mourut dans les geôles républicaines à Paimboeuf, le 28 du deuxième mois de l’an II.

Un cousin, Jean Grelier, connut le même sort le 12 pluviose de la même année.

Une tante, Elisabeth Cormier, veuve de Joseph Mouraud, décéda de privations le 28 prairial an II à l’hôpital civil de Paimbœuf.

Il serait trop long d’énumérer ici tous les autres.

Marie Ouvrard ne survécut pas à la tourmente. Après la guerre, famine, misère et maladie sévissaient. Elle s’éteignit le 13 pluviose an IV. Cela n’empêcha pas son mari, vétéran de l’armée de Charette, de convoler l’année suivante en troisièmes et justes noces, à St-Brévin, en plein pays républicain, le 5 brumaire an V avec une veuve, Elisabeth Moreille, âgée de 30 ans et en présence de deux officiers d’infanterie qui lui servirent de témoins.

Le couple se retira à Ste-Marie au village de la Giraudière. C’est là que Jean Cormierfinit ses jours à l’âge de 56 ans, le 5 floréal an IX (1801). Il avait été parmi ceux qui prêchèrent le retour au calme et la soumission aux nouvelles lois.

Pierre Cormier, après être resté quelques années à la terre, décida de devenir prêtre. Il expédia en peu de temps ses humanités, car le diocèse avait un besoin urgent de prêtres.

Ordonné à Nantes le 12 juin 1813, il fut d’abord vicaire à Belligné puis nommé curé de Pannecé en 1815. Le registre des ordinations de l’évêché nous le signale missionnaire à Cayenne en 1818. Il revient en France en 1832 et est vicaire à St-Etienne de Mer Morte en 1833. On le retrouve prêtre libre à Paimbœuf en 1835 avant de repartir comme missionnaire à Haiti. En 1847, il est de retour dans le département et se fixe définitivement comme prêtre libre à St-Père en Retz. C’est là que de 1857 à 1858, il rédigera son journal avant de terminer dans cette ville le 20 mars 1860 à six heures du soir une vie bien remplie. Il avait 79 ans. Son corps fut inhumé à Chauvé où il repose en paix au centre du cimetière dans le carré des prêtres. Sur son tombeau est inscrite l’épitaphe suivante : " Esprit apostolique, foi vive et amour pour les pauvres furent ses vertus "

Ses mémoires, du moins une partie seulement semble-t-il, ne furent publiées que vingt-sept ans plus tard en 1887 par le Marquis de Surgères dans la revue de la Révolution. Spécialiste de la Révolution, Alfred Lallié les cite plusieurs fois dans son œuvre.

Les « Bictauds » de Chauvé

Les premiers historiens des guerres de Vendée n’ont cessé d’affirmer que Chauvé avait été l’un des principaux centres de la contre-révolution au Pays de Retz. Le surnom de « Bictauds » dont on affuble encore ses ressortissants date apparemment de cette époque. Monsieur Dousset, maire honoraire de la commune, m’a toujours certifié que lorsqu’il était enfant, Chauvéens et Clionnais s’injuriaient par dessus le canal de Haute Perche. Les Clionnais traitaient en patois les Chauvéens de petites biques (bictauds) et ceux-ci répliquaient en leur lançant le vocable ironique de patauds. C’était ce mot là que les Royalistes de 1793 employaient pour ridiculiser les patriotes. Ceci semble pouvoir situer l’origine des deux surnoms. Une délibération de la municipalité de Ste-Marie datée de l’an III confirme ce point de vue : « La commune de Chauvé a toujours été la plus récalcitrante à recevoir la Constitution, elle a été un des foyers d’où sont sortis le débordement de la Vendée, ses habitants ont été de tous les temps entêtés et difficiles à contenir. S’il y avait eu garnison au dit lieu dès le commencement de la Révolution, la plupart des gens demy patriotes ou du moins indécis n’auraient pas été au brigandage ».

De grands rassemblements royalistes se firent en effet à Chauvé entre les 10 et 18 mars 1793. Dès le 15 mars, un millier de gardes nationaux, de grenadiers et de marins firent une reconnaissance en avant de la paroisse, tuèrent quatre hommes, en firent prisonniers une dizaine d’autres parmi lesquels se trouvait Normand, de l’Aiguillon, qui fut fusillé à Pornic après un simulacre de jugement. Le 20 mars, ce furent les gardes nationales de Paimbœuf et de St-Père en Retz qui, les premières, pillèrent Chauvé enlevant en plus des cloches de l’église, une trentaine de bœufs, du blé et cinq charettes. Les Bas-Paydrets qui s’étaient donné comme chefs La Cathelinière et Guérin s’étaient déjà repliés sur Arthon. Retranchés par la suite dans la forêt de Princé, leurs officiers transformèrent rapidement les plus courageux d’entre eux en d’intrépides cavaliers chargés d’écumer la zone côtière républicaine qui s’étendait des Moutiers à Paimbœuf. Cette tactique avait le double avantage d’approvisionner à bon compte leur armée tout en affamant l’ennemi.. Si quelques Patauds furent exécutés, jamais les Blancs ne s’en prirent aux femmes ni aux enfants. Ces cavaliers désignés plus tard sous le sobriquet de Moutons Noirs deviendront le fer de lance de la cavalerie de Charette.

Après plusieurs mois de relative tranquillité la riposte ne se fit pas attendre. Les Républicains passèrent à leur tour à l’attaque et la paroisse de Chauvé, placée en première ligne, ne tarda pas à devenir leur cible favorite.

En plus de la garde nationale de St-Père en Retz, des bataillons de gardes nationaux de Paimbœuf, de Pornic (ce dernier avec Babin et Abeline pour commandants) de nombreuses unités républicaines de volontaires encadrés de Mayençais exercèrent systématiquement des représailles sur Chauvé. Ce furent plus spécialement parmi d’autres, le troisième bataillon du Lot et Garonne, le troisième bataillon des Côtes du Nord, un bataillon du Loir et Cher, les troisième et quatrième bataillons de l’Orne, le trop fameux huitième bataillon de Paris dit deuxième des Lombards, le cinquième bataillon de la Sarthe, le sixième bataillon de Charente-Inférieure.

Après la mort de La Cathelinière, lorsque les meilleurs combattants de son armée quittèrent Princé avec Guérin pour s’incorporer dans l’armée de Charette où ils formèrent la meilleure de ses divisions, celle de Retz, les Patauds de la poche républicaine s’en donnèrent à cœur joie.

« Dans l’insurrection des paroisses de Chauvay, Arthon et autres lorsque les détachements sortaient de Pornic, peut-on lire dans un autre rapport des municipaux de Ste-Marie, la Municipalité du dit lieu (Pornic) formait des réquisitoires qu’elle nous adressait pour avoir des charrettes de notre commune pour suivre les dits détachements et apporter ce qui seroit trouvé de vallant chez les brigands (les insurgés royalistes). Ces charretiers commandés par nous en vertu des dits réquisitoires ont obéi, amené et déposé à Pornic plusieurs meubles, grains, foins et pailles qui leurs étoient comendés par les officiers municipaux de Pornic ou leurs commissaires ».

Ces mémoires, bien que ne respectant pas toujours l’ordre chronologique des faits, ont le mérite de faire vivre intensément ces moments pathétiques.

Chauvé figure sans aucun doute au tout premier rang des paroisses martyres de la Vendée Militaire. De 1 356 habitants en 1792, sa population passe à 708 au recensement de l’an IV. Ces statistiques sont incontestables. Cinq ans après le 27 pluviose an IX on ne dénombrait pas plus de 733 habitants. Ainsi, six cents personnes au moins avaient donc disparu pendant l’insurrection. Afin d’enrayer la dépopulation du pays, le Gouvernement du Directoire alla jusqu’à donner des cours gratuits d’accouchement aux sages-femmes « pour parer à leur impéritie » !

Journal de l’Abbe Pierre Cormier

(curé de Pannecé, Loire-Atlantique, 1793)

Je n’avais pas encore cinq ans, lorsque mon père commença à m’apprendre à lire ; déjà, je savais fort bien mes prières du matin et du soir et je ne me souviens même plus où je les avais apprises. Vers l’âge de six ans, on me choisit pour répondre la Sainte Messe, ce que je fis jusqu’à ma dixième année. Monsieur Robert était alors vicaire à Chauvé, on m’envoya à son école et lorsque j’eus sept ans, c’est encore à lui que je dus aller à confesse. Je n’étais pas bien grand j’étais même si petit, qu’il ne put me voir par le guichet et fut obligé de me faire entrer avec lui. Quelle pénitence me donna-t-il ?... Ma foi, il ne m’en souvient plus.

Je n’ai point oublié, par exemple, ce qui m’arriva quelques jours après. Sortant de répondre la messe, je fus entraîné par un camarade, qui m’emmena voler des pommes dans le verger de M. le Curé derrière l’église. Oh ! les belles pommes rouges, il me semble les voir encore ! Nous en remplîmes nos poches et, sans doute, vous supposez que nous rentrâmes à la maison pour les manger à notre aise ; point du tout, elles furent toutes avalées en un clin d’oeil. Cependant, le père Cormier avait eu vent de l’affaire. Aussi, qui fut corrigé, et de belle manière, je vous assure que ce fut moi ! ... Oncques ne me prit envie depuis de voler des pommes dans le jardin de M. le Curé ; elles eussent bien pu y pourrir toutes.

Une autre fois, étant à répondre la messe avec un nommé Barteau, nous eûmes une petite querelle, sans grand bruit, il est vrai, mais chacun prétendait avoir raison et moi, en particulier, je me croyais bien dans mon droit. C’était M. Deniau, le nouveau vicaire, qui disait la messe. A la sacristie, il ne nous dit rien, mais à peine étions-nous rendus à la cure, pour étudier nos leçons, qu’il appelle Barteau. J’entends aussitôt ce dernier jeter des hauts cris et comprenant ce dont il est cas, je me dis en moi-même : « Mon garçon, ton tour n’est pas loin ! » Et, en effet, je fus bientôt expédié... Mes larmes coulèrent abondamment, car la verge était dure et mes pauvres doigts témoignaient que le sarment dont se servait M. le Vicaire n’avait point encore eu le temps de sécher.

C’est la seule fois que je fus puni en classe ; je ne le fus jamais pour mes leçons, car je les savais toujours par coeur.

J’avais environ dix ans, lorsque mon père alla habiter la Ville Orsière : là, je dus travailler avec lui, tantôt labourer, tantôt maçonner. Il n’était plus question d’école, mais seulement d’aller au catéchisme à Chauvé, afin de me préparer à ma première communion.

Cependant, la Révolution ne tarda pas à commencer et les prêtres qui ne voulurent point prêter serment furent emprisonnés. M. Barbier, le curé de Chauvé, fut du nombre de ces derniers et emmené par les gens de St-Père en Retz, qui, je m’en souviens bien, voulaient lui couper les oreilles ; quant à M. Deniau, il se sauva comme il put et réussit à se cacher pendant quelque temps à Chauvé, disant la messe, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, toujours la nuit.

Dans un tel état de choses, on comprend qu’il ne s’agissait plus de première communion ; la guerre civile n’était pas, à la vérité, commencée dans nos quartiers, mais la persécution religieuse, qui s’étendait sur toute la France, devenait chaque jour plus odieuse. On mettait des prêtres assermentés dans presque toutes les paroisses et dans le plus grand nombre notamment à Chauvé et au Clion, on plaçait même des intrus : tel était le nom que l’on donnait à ceux qui n’étaient pas curés avant. Chauvé eut Joubert pour intrus ; je ne le vis jamais, mais je sais qu’il apprit aux Royalistes le moyen d’éviter la mitraille en se jetant ventre à terre dès qu’ils voyaient la fumée du canon, ce qui leur réussit deux fois ; Le Clion eut Abline, homme cruel, scélérat fini. Qui saura jamais combien de personnes il a fait tuer ou tué lui- même dans Chauvé ?..

On comprendra sans peine quel désordre l’arrivée de ces curés intrus jetait dans la pratique de la religion ; bien des gens ne savaient quel parti prendre ; j’en fis bientôt la pénible expérience.

Mon père, qui ne manquait jamais d’entendre la messe, les dimanches et jours de fête, voulut, en effet, me mener avec lui, à St- Père en Retz à la messe de M. Brune, curé assermenté. Je ne désobéissais jamais à mon père, mais, dans cette circonstance, je refusai énergiquement de le suivre. Il eut beau menacer, je lui répondis que je me ferais tuer plutôt que d’aller à la messe des intrus ; il me laissa tranquille et je n’y fus point. D’où me venait cette répugnance, à moi, gamin de onze ans ?... Je l’ignore, mais j’ai toujours cru que c’était une inspiration de Dieu. Quoi qu’il en soit, j’eus peu de temps après le bonheur de voir mon père revenir de son erreur et rentrer dans le sein de l’église catholique.

Enfin, la guerre éclata dans nos campagnes, comme dans un coup de foudre. Pendant la nuit du 9 au 10 mars 1793, tous ou presque tous les hommes de Chauvé s’armèrent de fourches, de haches, de faux, de broches à rôtir, de pelles, de bâtons, en un mot, de tout ce qui leur tomba sous la main. Cela se fit avant le jour et il y eut un branle-bas épouvantable. Ainsi armés, les gens de Chauvé se joignirent à ceux d’Arthon et des paroisses voisines et toute la troupe s’éloigna aux cris de « Vive le Roi », et se dirigea vers Machecoul. Les Poitevins avaient déjà fait main basse sur tout le district de Machecoul et beaucoup de sang avait été répandu, car ils ne plaisantaient pas les Poitevins ! Le soir, nos gens revinrent à Chauvé, criant encore « Vive le Roi » à tue- tête et rentrèrent ensuite à Chauvé, croyant dans leur simplicité, que tout serait fini après une aussi importante démonstration.

Quelle erreur ! Le lendemain, il y eut encore de nouvelles et plus grandes émotions, car tout le monde dut partir de nouveau pour Chauvé, où se faisait le rassemblement des paroisses royalistes. Les vieillards furent contraints de s’y rendre, des femmes en grand nombre suivirent leurs maris et l’on vit même des enfants. J’étais du nombre, avec un bâton à la main, un chapeau de paille sur la tête et des sabots aux pieds. Fameux soldat qui n’avait pas encore douze ans.

On part donc de Chauvé, pour attaquer le bourg du Clion. Il fut vite enlevé, non à la baïonnette, car nous n’avions pas de fusils, mais à la bastonnade. Quand nous entrâmes dans le bourg, il n’y avait plus que des femmes et des petits enfants, tous les habitants s’étaient retirés à Pornic.

Nous voulions poursuivre jusque-là, mais nous reçûmes des ordres contraires. Bien nous en prit d’ailleurs, car nous sûmes plus tard qu’Abline nous attendait là de pied ferme avec des canons, des armes de toutes espèces et de nombreuses munitions. Faute d’avoir à qui nous en prendre, nous fimes la guerre aux papiers de la mairie, qui furent tous jetés dans la rue par les fenêtres. Cela fait, chacun se retira chez soi, comme la veille.

Mais c’est du 11 mars 1793 que daté la grande Révolution dans notre quartier ; les Royalistes se rassemblèrent à Machecoul, sans chefs expérimentés ; des horreurs sans nombre s’y commirent. La veille du dimanche des Rameaux, ils attaquèrent Pornic et le prirent ; il tombait une pluie torrentielle. Après que beaucoup de sang eût été répandu, les Royalistes se crûrent les maitres ; un grand nombre se retirèrent, mais les autres, exténués de fatigue, surtout à cause de la longue route qu’ils avaient faite, mouillés jusqu’aux os, satisfaits de leur victoire, ne pensant plus à rien, se couchèrent, après s’être gorgés de vin. Hélas ! les malheureux, qui s’endormaient ainsi sans précautions, sans sentinelles, ne se doutaient pas que le plus grand nombre d’entre eux ne devaient plus se réveiller ! Ils avaient laissé derrière eux un ennemi formidable : c’était le féroce Abline, qui se trouvait près du bourg des Moutiers, avec cinquante hommes bien armés et un canon de campagne. Il arrive vers le soir avec sa troupe et pour donner le change aux Royalistes et leur faire croire qu’il est à la tête d’un corps important, il se met à crier : Cent hommes par ici, cent hommes de ce côté-là, cent hommes dans cette rue et ainsi de suite... Il entre dans la ville et mitraille les Royalistes qui veulent s’échapper ; quelques-uns cependant réussissent à se sauver ; quant aux autres, et c’était le plus grand nombre, qui s’étaient couchés dans de bons lits, ils dormaient profondément. Ils n’entendirent rien du vacarme qui se faisait et les Républicains passèrent la nuit à les égorger. Le lendemain, ils croyaient avoir tout massacré, mais il restait encore douze de ces malheureux, dont ils eurent bientôt fait de s’emparer. On m’a conté que le dernier qu’ils saisirent ainsi fut un nommé Michel Moricet, du bourg d’Arthon, que je connaissais parfaitement. A son réveil, ce pauvre garçon se croyant entouré de ses amis, ouvrit sa fenêtre et se met à crier. « Vive le Roi ! » de toutes ses forces. En vérité, le bruit de sa voix ne se perdit point dans le désert et il ne fut que trop bien entendu !...

Quand ces douze prisonniers furent réunis, on leur promit la vie sauve, s’ils consentaient à creuser une fosse pour y enterrer les morts. Et lorsqu’ils eurent fini de creuser cette fosse et qu’ils eurent porté tous les cadavres de leurs parents et de leurs amis, on les tua lâchement. Cette fosse fut creusée dans le sable, au pied du château de Pornic, derrière une des tours, sur la route de Sainte-Marie. On y a, depuis peu, planté des arbres ; près de deux cent cinquante Royalistes y dorment leur dernier sommeil. Voilà la vérité ; le jour du combat, j’étais chez Picot, à la Ricotière ; on ne faisait pas de beaux yeux partout, je vous assure !

Après cela, il y eut un peu de calme. Les Républicains n’osaient branler (remuer, expression locale encore usitée en Vendée) ; plusieurs se retirèrent à Pornic, notamment un Guiochet et un Le Bihan, de Chauvé. Pendant ce temps là, j’allais tous les jours sarcler le blé. Tous les jours aussi nous disions notre chapelet et nous jeûnions : la prière ne me dérangeait point, mais le jeûne me tuait. Nous faisions cela pour obtenir du bon Dieu la paix et le retour de nos pères. Nous n’avions d’ailleurs que peu d’hommes avec nous, car ils étaient presque tous dans la Vendée. Ce calme ne dura pas longtemps ; Charette prit Machecoul. Peu de jours après, il s’empara aussi de Pornic (le 29 mars 1793) et y fit mettre le feu, pour venger les Royalistes des massacres qui y avaient eu lieu, comme je l’ai raconté, puis s’en retourna à Machecoul. Ce jour-là, Paimbœuf apprenant, en effet, le danger que couraient leurs frères de Pornic, volèrent à leur secours ; mais l’affaire était finie lorsqu’ils arrivèrent ; aussi, voyant la ville en flammes, ils rebroussèrent chemin pour rentrer chez eux. Les patriotes des villages peu éloignés de la route, entendent tout le vacarme qu’ils faisaient, s’imaginèrent que c’étaient les Royalistes qui allaient attaquer Paimbœuf et prirent une si belle peur qu’en un instant toutes les fenêtres et les portes furent pavoisées de drapeaux blancs. J’en fus témoin, puisque je me trouvais dans ce moment à la Boulais, en Ste-Marie 1 au milieu des patriotes. Pendant ce temps qui vient de s’écouler, les patriotes de St-Père en Retz avaient déjà fait plusieurs excursions à Chauvé ; ils y avaient pillé l’église, emportant les ornements, les vases sacrés, les croix, lampes, encensoirs et tout le linge ; mais Charette les tenait en respect.

On ramassa encore la récolte de cette année-là et l’on ensemença les terres pour l’année suivante, mais la guerre, qui devenait de plus en plus affreuse, ne devait pas nous permettre de la recueillir, malgré qu’elle dût être fort belle.

Le premier homme que je vis tuer fut un nommé Normand, du village de l’Aiguillon. Voici comment la chose se passa. Comme les paysans ne savaient, au début de la guerre, quel parti prendre, ils évitaient également les Royalistes et les Républicains. Mon Normand, qui agissait ainsi, se trouvait, avec un autre de son village, sur les confins de Chauvé, près de St-Père en Retz. Voyant une troupe de Républicains qui se dirigeait de ce dernier bourg vers Pornic, mes deux hommes s’interrogèrent pour savoir ce qu’ils devaient faire. Normand dit : « Je vais me joindre à eux ». « N’y va pas, lui dit l’autre, je connais ces gars-là, ils te tueront ». Mais Normand suivit son idée et rejoignit cette maudite troupe. Dès qu’il fut arrivé, on se saisit de lui en hurlant : « Voilà un brigand ! voilà un brigand ! » On l’attacha et on le conduisit à Pornic où son affaire fut vite réglée : il fut fusillé le même jour. Et deux belles demoiselles de St-Père en Retz, une Goupilleau et une Monteigné, habillées en amazones, ayant un grand sabre au côté et des pistolets à la ceinture, voulaient lui couper les oreilles pour les manger à la vinaigrette. On m’a assuré qu’elles l’avaient fait, je l’affirme point, mais je ne doute pas qu’elles eussent été capables de le faire. Telle est l’histoire de Normand de l’Aiguillon. Peu après, je vis encore massacrer le père Audars du village de la Caillerie ; il fut égorgée par les gars du Clion, au milieu du chemin qui descend des landes des Trois-Croix au Bignon, son corps fut placé au travers du chemin et sa cervelle répandue de tous côtés. Rapporté à Chauvé, il fut inhumé dans le cimetière, le jour de l’Ascension, si mes souvenirs sont exacts.

Il ne se passa pas longtemps, avant que nous vîmes les Bleus arriver dans nos quartiers. Ce fut d’abord une armée de plusieurs milliers de Berrichons, petits hommes, tous jeunes, véritables moutons envoyés à la boucherie. Je ne crois pas qu’il en soit retourné un seul dans son pays, pour raconter ce qui se passait dans la Vendée : ils y restèrent tous jusqu’au jugement dernier, aussi bien ceux qui durent opérer à St-Père en Retz et dans les paroisses voisines que ceux qui furent lancés à la poursuite de Charette.

La République les remplaça par une armée formidable sous les ordres du général Beysser ; une partie de cette armée se rendant à Machecoul, le 22 avril, à la poursuite de Charette, passa par Chauvé et mit le feu à l’église. Machecoul fut alors repris par les Républicains qui en brûlèrent le château.

Charette avec son armée s’était retiré à Legé, les Républicains l’y attaquèrent et le poursuivirent ; de là, le fameux combat des Trois Moulins, où ils furent complètement battus. Tout honteux, Beysser se retira à Nantes et peu de temps après, les Royalistes reprirent enfin Machecoul. Nous eûmes alors un peu de repos ; les Bleus ne tuaient pas encore ies femmes et les enfants, mais ce calme ne fut pas long et bientôt il fallut se cacher et coucher dehors à la belle étoile.

Ce fut dans ce temps-là que je fus atteint de la petite vérole. Elle me prit la nuit que j’étais couché dans une pièce de grain, entre deux sillons. C’était au mois de juillet ; je fus bien malade et obligé de rester à la maison. Les Patauds ou Bleus - tels étaient les noms que nous donnions aux Républicains - venaient presque tous les jours nous faire visite. Mon père se cachait comme il pouvait, ainsi que les autres Royalistes qui n’étaient pas à l’armée de Charette. Et tous ces vieillards et ces jeunes gens qui, pour une raison ou pour une autre, ne pouvaient quitter le pays, étaient obligés de buissonner, de sauter les fossés et de percer avec leur tête, les haies les plus épaisses, pour échapper à la poursuite des Républicains. « Allons, disait-on, brosse ta tête le premier pour nous faire un passage. Dépêche toi, voilà les Bleus ! ».

Je n’étais point encore guéri, qu’il me fallut courir pieds nus, depuis la Ville Orsière jusque dans un taillis près de la Haute Perche. Croyez-vous que je me trouvai bien de cette tournée, ayant toute la plante des pieds emportée ?

Vers cette époque commença notre grande misère, car tous les hommes en état de porter les armes étant avec le général Charette dans la Vendée, les Républicains se trouvaient les maîtres et rien ne s’opposait à leur brigandage. Représentez-vous la paroisse de Chauvé, aussi riche qu’elle est aujourd’hui ; toutes les richesses passèrent à St-Pere en Retz et au Clion. Tout fut emporté ou emmené, bœufs, vaches, moutons, cochons, charrettes et outils, sans compter le linge et cela non seulement de Chauvé, mais encore de Chéméré, Arthon, St-Hilaire, Rouans, Vue, Frossay etc... Depuis longtemps les Républicains avaient enlevé toutes les cloches et brûlé tous les moulins qui pouvaient nous servir d’observatoire. Quant aux chiens, ils ne les emmenèrent point et pour cause : il y avait longtemps, en effet, qu’ils avaient tué les pauvres bêtes, pour qu’elles ne pussent point nous avertir quand ils voulaient nous surprendre. Voilà l’état dans lequel nous nous trouvions ! Oui-da, la belle liberté ! Et cependant on ne cessait de la prêcher, en voulant nous forcer à porter le bonnet rouge et la cocarde tricolore et à aller à la messe des intrus !

De cette époque aussi date la grande destruction des hommes dans les quartiers. Déjà un grand nombre avaient été tués en Chauvé ; vingt- cinq furent massacrés un dimanche matin dans le marais, entre la Martinière et la Rigaudière, par les gens du Clion, commandés par l’intrus Abline. Comme cette rage de tuer devenait chaque jour plus terrible, nous n’avions plus de repos ; il fallait continuellement buissonner et coucher à la belle étoile, au milieu des champs de genêts ou d’ajoncs, dans les fossés, dans les haies les plus épaisses, souvent sur la neige et presque toujours sans couvertures. Croyez-vous que l’on dormait bien à son aise, exténué de fatigue, grelottant de froid et claquant des dents... Où irons-nous passer la journée ? Telle est la question qu’il fallait encore, après d’aussi bonnes nuits, se poser chaque matin, pour comble d’agrément. Ordinairement nous avions des rendez-vous, tantôt au champ des Jaries, tantôt à la métairie de la Bonnelais ou encore à la Boissonnière. Nous appelions ces endroits, nos camps ! On y voyait des vieillards, des boiteux, des femmes et des enfants et quand le matin, de grand matin, nous nous y réunissions, nous pouvions dire presque avec assurance que quelqu’un d’entre nous serait tué pendant la journée.

Nous voyions bientôt le feu mis dans plusieurs maisons des différents quartiers de la paroisse, puis en même temps les Bleus sortir de tous côtés, du Clion, de Pornic, de La Plaine, de Ste-Marie, de St-Père en Retz, de Paimbœuf, et tous tombaient à la fois sur Chauvé. Combien d’alertes et de déroutes nous eûmes ainsi, il serait trop long, de les énumérer. J’en veux cependant conter quelques unes, pour vous faire rire, si vous voulez ; vous verrez comme nous avions de bonnes jambes pour courir et les plantes de pieds souvent bien ferrées en épines. Un matin donc, comme nous étions à notre camp des Jaries, nous entendons des coups de fusils du côté de la Pouverderie : c’étaient les Républicains de St- Père en Retz qui commençaient à tuer ! Et nous de nous sauver. D’abord nous allons nous camper au-delà des Noë, en Arthon. A peine y étions- nous arrivés, que nous apercevons les Bleus de Paimbœuf, qui tuaient quelqu’un auprès de Bellevue. Ils ne nous virent point heureusement, et nous de détaler de plus belle au milieu des landes, pour gagner le Bois-Brûlé après avoir traversé les bois de Boisjoly ; nous rentrâmes le soir à notre camp, nous avions vu les Bleus de bien près, car ils passaient au bout de la prairie du Boisjoly, quand nous étions à l’autre bout. Ce jour-là, je ne perdis pas mes sabots, car je n’en avais point.

Je fus moins heureux une autre fois. Nous nous trouvions encore réunis en grand nombre au même endroit, vers le midi, moi, dormant tout mon soûl, le ventre à terre, lorsque tout à coup la fusillade me réveilla. D’ailleurs, il y avait toujours quelqu’un de nous grimpé dans un arbre, pour faire la garde, comme nous disions. Ce jour-là, c’était le tour de Jacques Evin, de la Macérie ; dès qu’il vit que les Bleus tiraient sur lui, vous comprenez qu’il eut vite fait de descendre de l’alizier sur lequel il se trouvait ; et nous, de prendre aussitôt nos jambes à notre cou ! Nous courûmes ainsi jusqu’à la Martinière, sans que, par bonheur, personne de nous fût tué. Quant à moi, cette déroute me coûta cher ; d’abord j’y laissai, en courant, mes deux sabots tout neufs ; mais ce ne fut pas le pis. J’avais fait cuire un petit pain sous la cendre pendant la nuit, je le tenais devant le gilet, il tomba et je n’osai m’arrêter pour le ramasser, je préférai sauver ma viande et il fut perdu pour moi !

Cette déroute nous avait été causée par cinq gars, ou mieux, cinq scélérats de St-Père en Retz, je puis en nommer encore quelques-uns ; c’était d’abord un Front, boulanger, et puis les deux frères Duc, Jean et Julien. Ils emmenèrent plusieurs femmes, notamment la veuve Graveleau, de la Bonnelais, avec ses enfants ; son mari et son beau-père avaient été tués peu de temps auparavant ; après la Révolution, cette veuve se remaria avec Toussaint Roland, de la Tendenerie.

En somme, nous en fûmes quitte encore à bon compte c est égal, j’eus quelque peine à me résigner à dire ensemble mon Benedicite et mes grâces ! Comme nous étions traqués chaque jour ainsi que des animaux malfaisants, nous vîmes bientôt qu’il ne nous était plus possible de tenir sur les lieux. Ainsi, quelque temps après, nous dirigeâmes-nous, mon père et moi, vers la forêt de Princé. Armés chacun d’un bâton, nous entrons dans la forêt et gagnons une maison bourgeoise appelée le Bâtiment. Là, il se faisait un grand rassemblement de Royalistes ; M. Cathelinière, du Moulinet, en Frossay, était à leur tête. D’où venaient tous ces gens, je ne m’en suis jamais fait un très bon compte ; mais ce que je sais parfaitement, c’est qu’ils étaient armés comme pour un combat et, détail qui me frappa, qu’ils n’avaient point de tambours parmi eux. On fait mettre les hommes sur deux rangs, dans une grande avenue, je prend ma place aussi moi, et bientôt, au milieu d’un grand silence, toute la troupe s’ébranle et marche sur le château de Princé.

Dès que nous y fûmes rendus, des cris de « Vive le Roi ! » se font entendre de tous côtés, les coups de fusil retentissent et, en avant ! ... J’arrivai au château au bruit des balles et je sais que nous dûmes passer sur une petite chaussée qui séparait deux étangs ; je ne l’ai vue que cette fois et encore en courant, mais je la dépeindrais encore. Le combat fut un peu long, les Bleus s’étant retirés dans une cour bien murée et crénelée de toute part ; mais bien qu’ils fussent au nombre de cinq cents, moitié soldats, moitié paysans, ils ne laissèrent pas d’être jetés dehors et d’être complètement battus. Ils s’enfuirent à toutes jambes, serrés de près par les Royalistes, jusque près de Bourgneuf. De temps en temps, ils se retournaient pour reprendre l’offensive, mais toujours en vain ; la route était jonchée de leurs morts et encombrée de leurs sacs qu’ils avaient jetés pour mieux courir. Je suivis l’armée, quoique d’un peu loin, car j’étais fatigué, jusque dans les chaumes d’Arthon. Comme je me reposais là, avec quelques vieillards et trois garçons plus jeunes que moi, un peloton de cavaliers, venant de Chéméré, se dirigea de notre côté. Les uns, parmi nous, prétendaient que c’était des Bleus. Les autres soutenaient que c’était de nos gens. Dans cette incertitude, j’oubliai vite ma fatigue et courant de toutes mes forces, je rejoignis l’armée au Moulin de la Pièce Plate. Arrivé là, je vis avec douleur les cavaliers bleus que nous avions aperçus dans les chaumes, sabrer les malheureux que je venais de quitter. La Providence me donna là une bonne idée de quitter cette compagnie.

Cependant, nous ne devions pas rester longtemps au Moulin de la Pièce Plate, car un instant après, une nouvelle troupe de Bleus venant de Chéméré déboucha dans Arthon, en battant la charge.

Aussitôt les Royalistes engagent le combat, mais bientôt ne se sentant pas de force, ou plutôt manquant de munitions, ils sont obligés de lâcher pied : et les voilà de prendre la fuite plus rapidement qu’une compagnie de perdrix et de faire demi-tour, pour rattraper la forêt de Princé. Comme je ne m’attendais pas à ce coup de temps-là, je me trouvai tout à coup seul en présence des Bleus ; ils firent alors une décharge sur moi, j’entendis une grande quantité de balles siffler à mes oreilles, je vis la poussière voler, les cailloux rouler et les branches coupées. Cela se passait pendant que je traversais un chemin auprès de la Croix qui est au haut du bourg ; je n’y demeurai pas longtemps, je vous assure, et dès que je pus franchir la haie, j’eus vite fait de me jeter dans un champ à trois ornières qui se trouvait là, et au diable les sabots, pour mieux courir !... Bientôt, je ne vis plus personne ; cependant je continuai à courir à toutes jambes, ne sachant où j’allais, mais fuyant dans une direction opposée à celle d’où partaient les coups de fusils, que je ne cessais d’entendre. Je me souviens que, tout en courant, je rencontrai un homme avec une jambe de bois, qui se sauvait lui aussi. Fut-il tué ? Je n’en sais rien ; mais, je ne l’ai jamais revu depuis.

Je finis enfin, sans en rien savoir, par me trouver entre le bourg de Chéméré et le moulin de Maubusson, sur une pièce de terre, assez longue quoique peu large, dont le haut (mes souvenirs sont encore bien précis) était en bruyère et le bas en pré. A peine y étais-je, qu’un cavalier bleu fond sur moi, me barre le passage, en me criant : « Arrête, arrête, tu n’auras pas de mal ! » et pour me prouver (le scélérat !) ses bonnes intentions, me tire un coup de carabine à bout portant. Mais il faut croire qu’il n’était pas très bon tireur car la balle passa au-dessus de ma tête et alla se loger dans un tronc d’arbre. De cela j’en suis bien sûr, mais ce que je ne pourrais pas assurer, c’est que le cavalier soit sorti du champ, car il se trouvait trop près de la forêt dans laquelle les Royalistes s’étaient réfugiés. S’étant, en effet, mis en ligne derrière une douve profonde remplie d’eau qui bordait cette forêt, ils tiraient sans danger sur les Patauds et protégeaient ainsi la retraite de ceux d’entre nous qui étaient en retard.

J’avisai un saule qui jetait ses rameaux par dessus la douve et grimpant doucement, je me trouvai bientôt de l’autre côté, sans avoir été mouillé, tandis que d’autres camarades, trop pressés, n’hésitaient pas à se jeter dans cette douve, dans laquelle ils disparaissaient presque tout entiers, pour arriver complètement trempés dans la forêt. Le soir nous retournâmes au Bâtiment dont nous étions partis le matin mais pas en aussi grand nombre, car plusieurs avaient perdu la tête et la vie dans cette bagarre. Oh ! la belle besogne !

Alors je retrouvai mon père et, nous allâmes coucher à la Ville Orsière, sans avoir eu à manger et à boire. On eût dit vraiment que c’était pour mieux courir ! Là, j’appris que, dans le premier combat, les Républicains avaient perdu quarante-cinq hommes des Moutiers, sans compter ceux de Bourgneuf et les soldats. Il paraît que, dans un malentendu, ils avaient manqué leur coup, et que leur plan était d’attaquer la forêt de tous côtés et de la cerner, afin de nous massacrer tous en une fois. Le lendemain, de grand matin, nous quittâmes la Ville Orsière, mon père et moi, pour nous rendre dans la forêt, nous entendîmes des coups de fusils tout près de nous : les Bleus nous avaient devancés. Et nous, comme vous pouvez bien penser, de rebrousser chemin... Nous suivîmes à peu près tout le marais, nous passâmes à la Haute-Perche, par la Chanterie, pour arriver à la Michelais des Marais, et nous camper au haut d’un champ afin de surveiller ce qui se passait sur la route de Chauvé. Là, nous pûmes prendre un peu de repos et il n’était que temps, car nous n’en pouvions plus à force de courir. Vers deux heures de soleil l’après- midi, nous vîmes le fameux scélérat Roquet, sacristain du Clion, qui sortait de Chauvé et qui, monté sur un grand cheval blanc, arrivait bride abattue de notre côté. Il cherchait des victimes. Nous traversâmes alors le marais, mon père et moi, allâmes au moulin des Rondrais. A peine y étions-nous assis, que nous aperçûmes une bande de cavaliers bleus, ce qui nous força à retourner à la Boissonnière, d’où nous pûmes pendant la nuit gagner la Ville Orsière. Rude journée encore que celle-là !

Nous sûmes alors que, pour prendre leur revanche de la veille, les Bleus du Clion et de Pornic étaient passés par la forêt de Princé, y faisant de véritables hécatombes et tuant tous ceux qu’ils rencontraient, hommes, femmes, enfants, vieillards. Plus de six cents Royalistes furent égorgés ! Parmi ceux de Chauvé qui périrent là, je citerai notamment les deux frères Beaulieu, de la Cornière. Ah ! croyez-moi, à cette époque les loups de la forêt de Princé et des bois environnants avaient de quoi s’engraisser ! Cependant, nous finissions par ne plus savoir de quel côté diriger nos pas, tout était brûlé et il ne restait presque personne à Chauvé des femmes, des vieillards et des enfants, dont le nombre diminuait chaque jour. Tous les hommes valides étaient à l’armée de Charette, dans le fond du Poitou, et malheur à celui d’entre eux à qui l’envie prenait de revenir au pays, il était vite expédié par les Patauds !

Je viens de dire qu’à cette époque tout était brûlé ; que l’on ne prenne point cela pour une exagération, c’est l’expression de la plus exacte vérité. On avait commencé par mettre le feu à l’église, ainsi que je l’ai déjà dit plus haut, puis ça avait été le tour des moulins, et puis des maisons bourgeoises, des villages et des bourgs en entier ; naturellement partout où les Bleus avaient passé, les croix et les calvaires avaient été abattus, mais tout cela n’avait point encore suffi pour assouvir leur rage de destruction, car il avait fallu que les bois, les taillis, les champs de genêts et d’ajoncs, les fourrés, les haies, les buissons, les meules de foin et de paille et les chênes fussent encore la proie des flammes. N’avais-je pas raison de dire que tout était incendié ? Ah ! ils pouvaient bien nous traquer après cela !

Néanmoins, nous nous rendions tous les matins à la Boissonnière, depuis notre déroute de la forêt de Princé. Un soir, la fièvre me prit et mon père fut obligé de partir sans moi. Le lendemain à mon réveil, la fièvre était tombée, je me levai en toute hâte, afin de me rendre à la Boissonnière. Mais, oh ! jour fatal pour moi, je ne devais point arriver jusque là et je devais être presque un an sans revoir mon père !...

Quelle triste situation allait être la mienne et comment, pauvre enfant, seul, sans appui, traqué de tous côtés, allais- je pouvoir échapper à,la mort ?... Car les Républicains, dont la rage sanguinaire ne faisait que s’accroître chaque jour, massacraient sans pitié tous les brigands - tel était le nom qu’ils nous donnaient. Aucun égard ni pour l’âge ni pour le sexe nous étions tous destinés à la boucherie ...

Pour vous donner une idée de leur cruauté, je vous dirai sans mentir, qu’il leur est arrivé d’ouvrir le corps des femmes enceintes, de mettre de l’avoine dans leur sein et d’y faire manger leurs chevaux, de prendre des enfants au berceau et de les emporter au bout de leur baïonnette.

Mais, je laisse toutes ces horreurs, pour raconter comment je fut séparé de mon père. J’étais donc parti de la Ville Orsière avant le lever du soleil, me rendant à la Boissonnière. Comme je montais la butte des Cripaux, qui se trouve près de la Rousselais, j’aperçus deux hussards bleus, plantés au milieu du chemin, devant moi. Voyant qu’ils regardaient d’un autre côté, mon premier mouvement fut de me jeter dans un fossé ; mais, considérant que je ne pourrais m’y dissimuler complètement, que, s’ils me trouvaient caché là, ils ne manqueraient de me tuer sur place et voyant qu’ils s’étaient déjà rapprochés du fossé, je pris le parti de me rendre à eux. Inutile de vous dire que je fus reçu comme un chien qui passe au milieu d’un jeu de quilles... Ils me firent beaucoup de menaces, me demandèrent ce que je faisais, ce que je cherchais par là, à quoi je répondis, sans trop me démonter, que je cherchais des nids. Evidemment, c’était un mensonge, mais, qu’eussiez-vous répondu à ma place ?... Alors, on me demanda si j’avais vu des brigands, si je savais où il y en avait, à quoi je répondis que non.

Cette réponse alluma leur colère et je crus sincèrement que ma dernière heure était venue ; l’un me donnait des coups de pied, de plat de sabre sur la tête, tandis que l’autre braquait son pistolet sur moi. Cependant l’un des deux se ravisant dit à son camarade : « Ne vois-tu pas que cet enfant parle sincèrementé ; il a peur, mais tout ce qu’il dit paraît vrai : tiens, il ne faut pas lui faire de mal, emmenons-le seulement, nous le mettrons chez Le Ray, à la Fontaine au Breton, il y gardera les moutons ». Comme je n’avais point perdu la carte, comme on dit, que j’avais entendu tout cela et que je voyais qu’il y avait encore quelque espoir pour moi, je leur dis avec aplomb :
« Eh bien ! vous ne voulez donc pas me tuer ?
— Non, me répondit celui qui venait de parler, tu es trop bon...
— Mais, ajoutai-je, puisque vous voulez m’emmener chez quelqu’un, je connais, moi, une maison où j’irais bien.
— Où cela ?
— Chez Richeux à la Boulais, je le connais bien, puisque c’est mon oncle.
— Hé bien ! me dit-il, tu vas venir avec nous, rejoindre les autres prisonniers à la Boissonnière ; de là, on te conduira au Clion et puis à Pornic. Demain, les prisonniers seront dirigés sur Paimbœuf, tu les suivras et vis-à-vis de la Boulais, tu te détacheras de la colonne et, puisque tu sais le chemin, tu te rendras chez ton oncle.
— Mais, lui dis-je, pourquoi voulez-vous me faire faire tant de chemin, puisque je ne suis qu’à trois quarts de lieue de la Boulais ? Je puis aussi bien m’y rendre de ce pas ».

Enfin, il accorde à ma demande, tout en me disant : « Et bien ! rends-toi où tu as demandé d’aller, mais si tu ne le fais pas, prends garde à toi, ton compte sera bon, partout où nous te trouverons !
— Citoyens, répondis-je, vous ferez votre devoir ».

Mon cœur commençait à ne plus faire tic tac et je jubilais déjà en songeant que j’allais bientôt être libre, non certes pour aller à la Boulais, mais pour continuer à buissonner, lorsque l’autre scélérat, celui qui n’avait point pris part à notre arrangement, s’y opposa tout à coup et m’ordonna de le suivre d’une telle façon que je compris qu’il allait me tuer si je n’obéissais pas.

J’arrivai donc sous bonne escorte à la Buissonnière, où je ne vis point de prisonniers, quoique les cavaliers m’eussent dit qu’il y en avait vingt-quatre, y compris les femmes, des garçons de mon âge et d’autres plus petits. On me mena à l’aire des Rays, où les Patauds étaient occupés à charger de la paille, ainsi que tout ce qui leur tombait sous la main, et l’on me donna une grande branche de saule pour émoucher les bœufs, comme en dit ici. Pendant qu’on procédait à ce chargement, celui qui faisait la charretée ne cessait de jurer et de vomir contre moi les plus horribles blasphèmes. Je faisais, cependant, tout ce que je pouvais et je vous assure que j’aurais bien voulu voir toutes les mouches au fond de la mer, pour que Dieu ne fût point offensé ainsi.

Tout à coup, les cris « Aux armes ! Aux armes » se font entendre ; la troupe part pour la Maritière et la fusillade commence. J’étais transi de peur et je croyais à tout instant que l’on tuait mon père, que je savais devoir à tous instants être dans les environs. Heureusement que mes inquiétudes ne durèrent pas longtemps, car bientôt un fameux boucher de Pornic, nommé Brosseau, arriva tout glorieux, disant qu’il venait de tuer deux brigands dans le taillis de la Maritière ; il paraît qu’il s’agissait de Pierre Robin et de Le Roy, l’un et l’autre de la Michelais des Marais.

Pendant ce temps-là, le pillage avait toujours marché son train et quand il n’y eut plus rien à prendre, on finit, comme toujours, par mettre le feu aux maisons, après quoi l’ordre de partir fut donné. Mais, en attendant, on m’envoya, avec ma branche de saule, qui était une véritable gaule, garder les moutons qu’on avait assemblés, c’est-à-dire volés, car les Patauds en avaient pris partout où ils étaient passés, à la Joustière, à la Routière, à la Rousselais, à la Maritière et à la Boissonnière. Toutes ces bêtes étaient réunies en un même troupeau dans un pâtis qui se trouvait entre les deux Boissonnière. Rendu là, je commençai à prendre la carte et malgré que l’on m’eût donné pour consigne d’empêcher les moutons de sortir, il paraît, d’après ce qui m’a été conté depuis par les autres prisonniers, que je les frappais à grands coups de ma gaule, afin de les faire se sauver. Enfin, on m’emmena au Clion, avec mes moutons et, de peur que je n’eusse envie de m’échapper, on me mit entre deux hommes, qui finirent, ainsi qu’ils avaient reçu l’ordre de le faire, par me conduire à la Boulais, chez Richeux, selon le désir que j’avais exprimé aux hussards bleus qui m’avaient arrêté.

Puisque la suite de ce récit me conduit à évoquer de nouveau le souvenir de ces deux Patauds, il faut que je les nomme, pour faire connaître la barbarie de l’un et rendre hommage à la douceur de l’autre. Le premier était un certain Rondeau, forgeron à la Rogère, village qui dépendait alors du Clion et qui fait maintenant partie de là commune de La Bernerie. C’était bien l’homme le plus cruel et le plus sanguinaire que l’on pût imaginer. Croiriez- vous que ce misérable, ne trouvant pas sa femme assez enthousiaste des idées républicaines, résolut de la tuer, elle et tous ses enfants, et ce ne fut qu’à grand peine, que la malheureuse réussit à se sauver avec une de ses filles, après que tous ses autres enfants eussent eu le cou coupé ! Voilà le monstre dans les mains duquel j’étais tombé ; vous voyez si je fis bien de le suivre, lorsqu’il m’en donna l’ordre ! Après beaucoup d’autres meurtres et assassinats, il paraît qu’il fut conduit à la prison du Bouffay, à Nantes, où il resta longtemps ; à la fin, on le fit passer pour fou et il revint à la Rogère. Le second ne nommait Sébastien Marzeleau, il était meunier au Clion, près de la Pierre Levée. Il est bien certain que je lui suis redevable de la vie.

Je ne sais, lecteurs, si ces détails ont le don de vous intéresser et je redoute parfois les longueurs de ce récit ; mais je crois qu’il est nécessaire d’entrer dans tous ces détails, pour mieux vous faire connaître cette terrible époque, dont soixante années nous séparent déjà. Mais, m’objecterez-vous peut-être, comment depuis si longtemps, pouvez-vous vous souvenir de tout ce que vous racontez ? Hé bien ! vous répondrai-je, ma mémoire est telle que je me souviens de tout, ou à peu près ce que j’ai fait depuis l’âge de cinq ans et tout ce que je raconte, je le vois encore, pour ainsi dire, sous mes yeux. Me voilà donc prisonnier à la Boulais. Dès le lendemain matin, on me mena arracher des herbes dans un champ entre la Regourgère et la Baconnière ; je me souviens qu’il y avait deux femmes avec moi ; elles prirent chacune leur raize (le creux d’un sillon), et me mirent dans une autre, entre elles deux, dans la crainte que je m’échapasse. Elles perdaient bien leur temps car l’envie ne m’en prit point. Etais- je donc ensorcelé déjà ?... Ma foi, je serais tenté de le croire.

La Richeux, qui était, comme je l’ai dit, la sœur de ma belle-mère, alla, ce jour-là, chercher pour l’engager à se réfugier chez elle. Elle la trouva dans les taillis de la Ricotière avec ses quatre enfants, la laissa encore passer la nuit à la Ville Orsière, afin de consoler mon père qui me croyait mort et le lendemain mercredi, l’amena à la Boulais avec ses enfants. Mais, ma pauvre belle-mère ne devait pas se trouver plus en sûreté chez sa sœur que chez elle ; car le lendemain on vint tous nous prendre pour nous emmener en prison à Pornic. Cependant une fille nommée Ecarse, du village de la Pénautière, voyant cela, courut chez Charon à la Rebourgère, pour apprendre que l’on m’emmenait en prison à Pornic. La femme de ce Charon à la Rebourgère était la cousine germaine de ma mère, elle était très bonne pour moi et était déjà venue me voir depuis que j’étais à la Boulais. Le bon Charon, qui était au fond un homme plein de foi, bien qu’il eût trouvé le moyen de se faire assez bien voir des Patauds, ne se fit point attendre : il fut bientôt à la Boulais et partit avec nous pour Pornic. Une fois rendu là, il ne put rien obtenir pour ma belle-mère et ses enfants qui furent jetés en prison ; on lui permit seulement de m’emmener avec lui à la Rebourgère.

Quelques jours après, ma belle-mère fut renvoyée à Chauvé, pour chercher mon père ; elle le trouva à la Boissonnière avec plusieurs autres. Peu s’en fallut, lorsque les Royalistes la virent arriver, qu’ils ne lui fissent un mauvais parti : on la prenait pour une espionne, depuis qu’elle était allée chez sa sœur, et cependant rien n’était moins vrai. Alors, devant tous ses parents, elle raconta à mon père ce qui lui était arrivé, lui dépeignit sa triste situation, l’engagea vivement à ne jamais se rendre aux Bleus, de mourir plutôt et de se sauver dès qu’il le pourrait. Quant à moi, ajouta-t-elle en s’en allant, mon devoir est de retourner auprès de mes enfants, bien que je ne sache quel sort nous attend.

Enfin, au bout de huit jours, Charon obtint qu’elle fût mise en liberté avec ses enfants et elle revint à la Boulais, chez sa sœur. Pour moi, je restai à la Rebourgère. Je mangeais du bon pain, chose qui ne m’était pas arrivée depuis longtemps et si je n’avais été rempli d’inquiétude au sujet de mon père, j’eusse trouvé mon sort parfaitement heureux. Tous les jours, en effet, j’entendais des coups de fusils du côté de Chauvé et je ne pouvais m’ôter de l’idée que l’on tuait mon père ; cependant, mes inquiétudes étaient sans fondement, car il avait quitté le pays pour se rendre à l’armée de Charette, dans le Poitou.

Je restai ainsi chez Charon depuis la première semaine de juin 1794 jusqu’au mois de février 1796. Malgré que je fusse dans une tranquillité assez douce après le temps de misère que je venais de passer, je ne laissais pas toutefois de souffrir beaucoup. L’hiver fut d’une rigueur exceptionnelle et je n’avais point d’habillement, je pourrais même dire que j’étais presque nu ; aussi fus-je atteint d’un rhume très violent qui me contraignit à rester plus d’un mois au coin du feu.

L’hiver commença le 24 décembre, veille de Noël, et il se mit à geler si fort que bientôt on entendit les arbres à tête partir comme des coups de canon. Pour couper le pain, il fallait une hache et, une fois coupé, il reluisait de glace. Les loups, que les nombreuses tueries faites dans nos pays avaient rendus extrêmement nombreux et audacieux, nous inquiétèrent beaucoup.

Je me souviens qu’un soir nous fûmes pris d’une peur affreuse car il en était sorti une bande énorme du bois de la Boulais, se dirigeant vers le village, en poussant des hurlements épouvantables. On ferma soigneusement les portes et les fenêtres et l’on se barricada avec tout ce que l’on put trouver. Ce fut cet hiver que l’on appela le grand hiver ; le froid fut si intense que plusieurs soldats moururent gelés en montant la garde et la famine si atroce dans la campagne et dans les villes surtout, que beaucoup de personnes périrent de faim. De ce nombre fut une de mes tantes qui habitait Paimbœuf. Il est vrai que le Gouvernement de la République envoya dans les campagnes du fromage et du savon pour être distribués dans chaque district. Mais cela fut insuffisant et puis tous les brigands furent systématiquement exclus de ses distributions. Vous comprenez bien que je n’y eus aucune part, pas plus que ma belle- mère et ses enfants, bien que nous fussions chez de bons Républicains.

Sur les entrefaites, ma belle-mère et ses enfants quittèrent la Boulais et retournèrent à la Ville Orsière ; elle y trouva les quatre murs de sa maison et c’est tout ; au reste, elle ne devait point y être gênée par les voisins, car le lendemain de notre arrestation, les Patauds avaient massacré tous ceux qui restaient encore et les autres, qui avaient pu s’échapper, hommes, femmes et enfants, étaient passés en Poitou. On m’a cité un vieillard de quatre-vingt-neuf ans, nommé Jacques Lucas, de la Ville Orsière, qui fut contraint de se sauver ainsi.

Les parents patauds, qui s’étaient partagé le peu qui restait encore dans la maison de mon père, voulurent bien donner à ma belle-mère quelques bottes de paille pour se coucher ainsi que quelques plants de choux pour sa nourriture et celle de ses enfants. Vous voyez si elle dût faire maigre chère ! Cependant, les hostilités commençaient à s’apaiser et bientôt il y eut entre Républicains et Royalistes une suspension d’armes qui nous permit enfin de respirer un peu.

Arrivé à cet endroit de mon récit, il me serait doux de m’étendre un peu sur le bien-être que nous ressentîmes après nos cruels tourments, mais outre que cette suspension d’armes ne dura pas longtemps, j’éprouve encore le besoin de jeter un coup d’œil sur le passé, pour ne rien oublier des choses les plus marquantes qu’il me fut donné de voir. Mes souvenirs se pressent, en effet, en si grande foule dans ma mémoire, qu’il ne m’est pas toujours facile de les enregistrer dans leur succession logique et encore moins de n’en point omettre. Le lecteur, j’en ai la confiance, me pardonnera ce défaut de méthode, en considérant la parfaite sincérité de ce récit.

Il serait sans doute intéressant de rappeler les noms de tous les Royalistes qui périrent dans ces temps-là ; cependant je craindrais que la liste en fût un peu longue et qu’il ne m’arrivât de commettre des omissions regrettables, car si j’ai vu et su beaucoup de choses, il est certain aussi que bien des évènements ne sont point venus à ma connaissance,,ou n’y sont venus qu’incomplètement.

Je me bornerai donc à conter, dans l’ordre où ils se présenteront à mon esprit, quelques-uns des traits les plus saillants de cette lamentable histoire : ainsi j’aurai occasion de citer quelques noms.

Un matin que plusieurs Royalistes, revenus de l’armée de Charette, se trouvaient réunis à la Boissonnière, ils furent avertis de l’arrivée des Patauds du Clion. Et eux de se sauver, comme vous pouvez le penser, car ils savaient que leur mort était certaine : mon père était du nombre. Passant devant notre maison à la Ville Orsière, il eut le bon esprit de s’y réfugier, tandis que les autres continuaient à fuir vers la Greffinière. Et bien lui en prit, car deux Républicains, apercevant les fuyards, se mirent à sonner du cor, ainsi que les Bleus avaient coutume de le faire pour s’avertir, ce qui fit que la troupe de Saint-Père en Retz, qui se trouvait précisément dans la lande du Moulin Neuf, se mit à la chasse de nos gens. Ils les eurent bientôt atteints et massacrés. C’étaient mes deux cousins Jean Leray et Pierre Grelier, qui n’avait que seize ans, avec les frères Gouy, Alexis et Jean, de la Giraudière, dont le frère Michel avait été tué au premier combat de Pornic. Le lendemain matin, au moment que nous nous y attendions le moins, quoique nous fussions toujours sur nos gardes, nous voyons tout à coup la troupe de Saint- Père-en Retz à notre porte. Le commandant Dupéron, scélérat fini, demanda aussitôt à ma belle-mère, avec la dernière brutalité, où était mon père. « Je n’en sais rien, répondit-elle
— Où est ton mari ? reprit-il avec colère ; je veux le savoir
— Ah ! citoyen, si je vous le disais il serait bientôt tué !
— oi de Dupéron, poursuivit-il, si tu me dis où il est il n’aura point de mal !
— Hé bien ? dit ma belle- mère, il n’est pas loin puisqu’il est à la maison ».

Mon père, qui avait entendu tout ce colloque, descendit alors du petit galetas où il s’était réfugié la veille et s’avança dans la chambre comme un homme condamné à mort. Et nous, de jeter des cris de détresse, car à tout instant nous croyions voir notre pauvre père massacré sous nos yeux. Et racontant cette terrible aventure, je sens mon cœur saigner encore et je ne puis retenir mes larmes !...

Pendant que nous étions tous dans la plus vive anxiété, entre dans la maison un homme que je ne connaissais point encore. « Ah voilà mon frère reprit l’autre, va donc l’embrasser ! Je ne te connais pas ! » et il le repoussa en proférant mille blasphèmes. Ce n’était cependant rien moins que le frère de ma mère, par conséquent, mon oncle maternel. Il dépose alors son fusil contre le mur et commence à fouiller toute la maison. Il y avait dans la rue plusieurs charrettes, elles furent remplies de tout ce que l’on pu trouver de vivres chez nous et l’on ne nous laissa même pas une bouchée de pain pour sept personnes que nous étions ! Quand le pillage fut achevé, mon oncle - je suis bien obligé de l’appeler ainsi - dit à Dupéron qu’il n’y avait plus rien et que l’on pouvait partir. La troupe défile aussitôt à St-Père en Retz avec nos bagages, tandis que deux soldats restent par ordre à la maison. Notre conviction était que ces deux Patauds devaient tuer notre père et je vous assure que nos angoisses étaient bien cruelles. Cependant, il parait qu’ils avaient pour mission de nous préserver ; aussi lorsque tous les Bleus furent partis, ils se retirèrent aussi eux, sans nous avoir dit un seul mot. Et voilà comment Dupéron fut fidèle à sa promesse malgré,sa mauvaise foi habituelle.

Nous remerciâmes aussitôt le bon Dieu de nous avoir conservé notre bon père et de nous avoir sauvé la vie à nous aussi. Mais une prière que nous n’eûmes point la peine de faire, ce jour-là, ce fut notre bénédicité : il ne nous restait rien à mettre sous la dent !

Le lendemain, nous ne fûmes pas plus heureux ; il nous fallut courir de tous côtés pour nous sauver, car il nous était impossible désormais de rester à la maison, où nous ne possédions plus rien et où l’on nous eût bientôt tous massacrés.

On ferait des listes interminables de ceux qui furent tués pendant ces temps-là, car rien n’arrêtait jamais les Patauds dans leur besoin de répandre le sang. A la Pouverderie, la femme Berthot fut tuée dans un champ de genêt elle avait à son cou sa petite fille qu’elle allaitait encore la pauvre enfant tomba sur sa mère morte et y resta accrochée sans avoir de mal, si ce n’est celui que sa chute avait pu lui occasionner. Le lendemain les Royalistes qui avaient entendu des coups de fusils de ce côté et qui n’avaient point revu la femme Berthot, s’en furent à sa recherche ; les cris de la pauvre petite leur désignèrent bientôt l’endroit où cet acte barbare s’était commis.

A la Michelais des Marais, il y eut un grand jour de massacre : ce fut l’ouvrage des Clionnais. Il y eut peut-être pas de carnages plus horribles parmi tous ceux qui eurent lieu dans Chauvé. Toutes les femmes et les petits enfants de ce village, avec ceux de plusieurs villages voisins, furent réunis dans un champ de la Michelais et la boucherie se fit en un seul jour. Et notez que je ne dis pas tout ce qui se passait avant de tuer les femmes : la plume s’y refuse. Peut-on, grand Dieu ! décrire toutes ces horreurs sans verser des larmes ! ... Transcrira qui voudra ce que je viens de dire, mais son cœur ne sera jamais aussi navré que le mien ; il n’aura pas été comme moi témoin de ces scènes de carnage, qui resteront la honte de l’humanité.

Quel besoin de cruauté stupide animait donc tous ces soldats de la République ! L’un d’eux entre un jour dans une maison pour piller ; il ne trouve là en fait d’être vivant qu’un tout petit enfant dans son berceau. Ignorant le danger, le pauvre innocent riait et gazouillait ; le soudard se penche sur lui pour s’amuser à le caresser ; l’enfant prend peur et avec ses petits ongles égratigne la figure du soldat ; furieux, celui-ci renverse le berceau, jette l’enfant par terre, et il l’aurait tué, si des camarades entrant dans la maison et voyant sa colère ridicule, ne se fussent moqués de lui !

On eût dit que soldats du dehors et Républicains de notre pays rivalisaient de cruauté. Pierre Colin de la Pénotière, en Clion, fut tué et horriblement défiguré par les Patauds du Clion. Après l’avoir dépouillé de ses vêtements, sa chemise exceptée, ils le mirent à cheval sur un sillon, le pied droit dans une raize et le pied gauche dans une autre, au milieu d’un champ ; c’était au mois de mars, le blé était déjà en herbe. Nos gens l’enterrèrent comme ils purent, pendant la nuit, dans un fossé : mais sans doute pas assez profondément, car il fut déterré, puis mangé par les loups. Ce malheureux était un soldat de Charette, que la maladie avait contraint de quitter l’armée.

Pendant que toutes ces horreurs se commettaient, j’étais toujours chez le cousin Pierre Charon et j’y étais relativement tranquille, pouvant même aller chaque jour à l’école de l’abbé Grelier, qui était encore un de mes cousins. Son père, Jean Grelier, qui était âgé de soixante-et-onze ans, avait été emmené en prison à Paimbœuf, où il avait trouvé la mort. C’était un fort digne homme, excellent chrétien, Royaliste ardent et fort considéré : cela suffisait, me direz-vous, pour qu’il fût persécuté par les Républicains : aussi voyez-vous comme ils le traitèrent. Il laissait après lui trois enfants : un garçon et deux filles. Son fils était déjà tonsuré, au début de la Révolution. Etant au Séminaire, lorsqu’on demanda le serment aux ecclésiastiques, il le refusa comme les autres et fut enfermé avec eux dans l’établissement où il se trouvait. Cependant il réussit à s’échapper et vint chez son père, qui n’avait point été encore inquiété.

Un jour qu’il se trouvait à dîner chez M. le Curé de St- Michel Chef Chef, avec plusieurs autres ecclésiastiques, les Républicains vinrent s’emparer de lui, sans rien dire - chose surprenante ! - aux autres prêtres qui étaient présents et n’étaient point assermentés et ils l’emmenèrent en prison à Paimbœuf. Au bout de peu de temps, il devint chef de cette prison et il put en sortir peu après ; car ceci se passait au début des évènements, avant que la « tuaison » fût commencée. Revenu au milieu des siens, il se cacha comme il put, et c’est ainsi qu’il me fut donné de m’instruire un peu avec lui.

Profitant de la paix, les soldats de l’armée de Charette rentrèrent dans leurs foyers, mon père fut du nombre et revint à la Ville Orsière. Je quittais alors la Boulais pour retourner chez mes parents, car j’avais hâte de revoir mon père.

Pour copie conforme Le Marquis de Granges de Surgères

1 Message

  • 19 octobre 2015 17:53 Les mémoires de l’abbé Cormier par cormier

    Bonjour,

    Je cherche à me procurer les mémoires de l’abbé Cormier.Pourriez-vous m’indiquer où ce document est consultable ? Je vous remercie d’avance de la réponse.

    J. Cormier

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