Les griffes de Louis XI dans notre histoire régionale

lundi 12 juillet 2010, par Emile Boutin +


Si certains grands personnages de Bretagne se plaignaient de la politique tortueuse mais efficace de Louis XI, les petites gens eurent, quant à eux, beaucoup à souffrir, dans leurs corps et leurs biens, de cette lutte entre le roi et les grands féodaux. Ce fut le cas, à plusieurs reprises pour nos aïeux du Pays de Retz.


En ce jour brumeux de décembre 1439, Gilles de Rais exultait. La veine jugulaire gonflée, les yeux brillants, il regardait, fasciné, des vapeurs violettes comme l’améthyste, vertes comme l’émeraude et jaunes comme la topaze, monter le long des parois de verre de la cornue. Sa surexcitation était semblable à celle qui l’oppressait quand il suspendait un petit garçon au crochet de boucherie fixé dans sa chambre, avant de le saigner au cou. Tremblant d’émotion, il contemplait les effluves qui se formaient. Cette fois, c’était la réussite : il allait avoir de l’or.

Congeler le mercure

Pressentant le succès, son alchimiste François Prélati avait bondi, tout essoufflé, dans la chambre de Gilles pour lui annoncer que la pierre philosophale se formait. Le baron de Rais avait alors déboulé les escaliers derrière lui. Dès son entrée dans la salle basse du donjon de Tiffauges, dont les voûtes ténébreuses étaient éclairées de torches, il avait vu le mercure couler aux lèvres de l’alambic. Ah ! Maintenant il ne regrettait pas tout l’argent qu’il avait englouti dans ses recherches, ni les écus versés à ses "maïtres-souffleurs" et autres alchimistes de Saint-Malo, d’Italie ou d’ailleurs. Vraiment François Prélati était un grand homme. Le magicien était formel : Gilles aurait de l’or. Il ne s’agissait plus maintenant que de congeler le mercure pour en faire "le grand élixir". Mercurum quem esse vivam argenture congelasse et congelari facisse.

Cette perspective le rendait fou de joie. Tous ses ennuis allaient enfin s’estomper avec la richesse retrouvée et la puissance. En surveillant la suite des opérations, Gilles admirait ses fours avec amour. " Pour cet exercice de l’art de l’alchimie " il les avait fait construire à Machecoul, à Tiffauges ainsi que dans son hôtel nantais de la Suze. Maintenant les opérations cabalistiques de Prélati se déroulaient selon le plan prévu et allaient le sauver. Tout absorbé dans sa contemplation, Gilles n’entendit pas, de suite, les bruits dans l’escalier en colimaçon. On frappa à l’huis, pour annoncer au maitre de céans que les guetteurs du château venaient d’apercevoir au loin une troupe en armes. Et certains avaient reconnu les bannières du fils de Charles VII, le dauphin du Viennois.

Le dauphin à Tiffauges

C’était un coup dur pour Gilles ! Alors que le diable lui donnait la possibilité d’avoir enfin de l’or, il fallait que le fâcheux dauphin Louis vienne traîner ses éperons vers Tiffauges. Le baron de Rais savait bien que l’Etat et l’Eglise, pour des raisons différentes, voyaient d’un mauvais oeil la transmutation des métaux, le premier parce que cette opération risquait de ruiner le fisc royal, la seconde parce que l’intervention diabolique sentait le soufre. L’opération était passible de mort. Quelles étaient donc les intentions du dauphin ? Etait-il au courant des crimes de Gilles ? Que savait-il de sûr ? Il y avait certainement danger à le voir arriver, car Louis avait été chargé par son père Charles VII de rétablir l’ordre dans les provinces de l’Ouest et d’y châtier les exactions nombreuses commises par les gens de guerre. Et Gilles n’avait pas la conscience tranquille. Il réfléchissait sur la conduite à tenir. On ne pouvait refuser au Viennois l’accès du château. On vint prévenir à nouveau le seigneur que la troupe approchait du pont-levis.

Alors, fous de rage, Gilles et son aide durent tout détruire, le résultat de tant de recherches, de tant d’heures passées autour des alambics et des cornues. Le dauphin ne devait rien trouver de répréhensible, car le châtiment serait immédiat. Pendant que Prélati brisait les athanors et autres fours, brûlait les grimoires, le sire de Rais écrasait son masque de verre et jetait son tablier de cuir pour monter, en catastrophe, accueillir, avec le sourire, son hôte indésirable. L’or et les richesses partirent en vapeurs mauves et rouges qui se mêlèrent aux fumées âcres de la grande cheminée. L’oeuf philosophique était cassé et la pierre philosophale envolée. Amertume aux lèvres et désespoir au coeur, Gilles tint l’étrier du dauphin pour qu’il descende de cheval. Louis arrivait de Montaigu avec ses hommes, expliqua-t-il, et il avait multiplié en cours de route les arrestations et les exécutions. Il venait d’ailleurs à Tiffauges pour le même motif. Gilles sentit l’angoisse l’étreindre. Il reprit pourtant bonne contenance quand le dauphin lui demanda de faire venir Jean de Siquenville, son lieutenant et capitaine du château de Tiffauges, qui était un bandit notoire. Arrêté séance tenante, l’homme fut chargé de chaînes. Gilles se sentit soulagé et heureux de s’en tirer à si bon compte. Ce n’était donc que cela !

Une visite intéressée peu intéressante

D’une voix pateline, le dauphin souhaita visiter le château. On ne pouvait lui refuser ce droit. Lorsqu’il descendit dans la salle basse voûtée où des braises achevaient de se consumer dans la grande cheminée, il fronça les sourcils, renifla très fort, examina tout, salle du château, il demanda, d’un ton sévère à parler au baron de Rais, seul à seul.bien trop longtemps au gré de Gilles, mais il ne dit rien. Apparemment le dauphin n’était pas dupe. Une fois remonté dans la grande

Gilles, cette fois très inquiet, emmena son hôte dans son scriptorium. Il s’attendait à une forte réprimande pour son comportement qui avait obligé le roi Charles VII à promulguer des interdictions d’achat des biens de son maréchal. Or, il semble bien que les propos tenus furent tout autres. Le dauphin du Viennois sollicita l’aide de Gilles de Rais, comme il l’avait déjà fait pour d’autres seigneurs. Il complotait en effet contre son père, avec l’appui de grands du royaume comme Charles, frère du roi, et Jean Il duc d’Alençon. Charles VII aurait à combattre les troupes que lui, le dauphin, et ses amis, allaient lever en Poitou, en Touraine et en Berry. Dans ce but il fallait des appuis militaires et aussi financiers. Il avait donc pensé que le puissant sire de Rais pourrait l’aider. Le baron se défendit comme il put, arguant de ses soucis d’argent envers le duc de Bretagne et d’autres créanciers, ce qui allait l’amener prochainement à vendre son château de Saint Etienne-de-Mer-Morte. Le dauphin regarda le baron, comprit qu’il n’en tirerait rien, que l’homme était usé. Il donna le signal du départ.

Le sire de Siquenville ne fut pas emmené bien loin. On lui enleva ses chàines et il fut pendu haut et court sur le domaine même de Tiffauszes. Le danger était passé. Gilles but une longue rasade d’hypocras, cette boisson capiteuse dont il avait eu la recette à la cour : « Triturer longuement dans un mortier une demi-once de cannelle, un quart de girofle, une once de vanille et quatre de sucre blanc. Ajouter peu à peu cinq litres d’un vin blanc léger. Laisser infuser 15 jours. Passer à la chausse de flanelle. Mettre en bouteille, cacheter et mettre en cave fraîche ». Ce breuvage réconforta Gilles qui oublia pendant un temps l’incident. Mais il ne put jamais reconstituer son officine d’alchimie.

Quant à Louis, devenu roi, il n’oublia jamais les injures faites au dauphin. Et André de Laval-Lohéac, l’époux de Marie de Rais, fut privé de sa charge de maréchal de France, en 1461 ; l’année où Louis XI succéda à Charles VII.

Le conspirateur

Le dauphin du Viennois détestait son père qui tardait bien à mourir. Il voulait prendre sa place sur le trône plus le vite possible. Sans aucun doute le roi avait des torts envers son fils D’abord, il était jaloux des succès diplomatiques et militaires qu’il remportait. Quand il lui confiait une mission, il ne lui donnait jamais les moyens de l’accomplir. Louis devai se débrouiller. Alors que Charles VII prenait bien soin de sa bru, Marguerite d’Ecosse, femme de Louis, alors qu’il lui accordait 2.000 livres de rente pour acheter des soieries et des fourrures, il ne donnait aucun subside à Louis. Ledauphin était le mal-aimé et les faveurs du roi allaient au second fils, Charles de Berry. Louis ne s’entendait pas avec sa première épouse qui lui avait été imposée, ne voulait pas d’enfant, ce qui le désolait. Pour conserver la ligne, elle buvait du vinaigre et mangeait des pommes vertes. Elle mourut le 16 août 1445.

Entre temps, peu après son passage à Tiffauges, Louis conspira contre son père. L’année où Gilles fut pendu et brûlé à Nantes, le dauphin participait à une révolte féodale (1440). Les insurgés voulurent s’emparer du roi et proclamer Louis à sa place. Mais la fermeté de Richemont déconcerta les factieux. Leur chef, le Bastard de Bourbon fut arrêté, cousu dans un sac et noyé dans l’Aube. Louis ne fut pas concamné par le roi, mais simplement exilé en Dauphiné, où il partit le ler janvier 1447, à l’âge de 23 ans. Le roi avait encore 15 ans de règne. Louis ne revit jamais son père. Lorsqu’il avait été offensé, le dauphin pardonnait mais n’oubliait pas et ne voulait plus voir le coupable. Incorrigible, il participe encore à une nouvelle révolte contre le roi en 1455. Cette fois il est obligé de se réfugier auprès du duc de Bourgogne. A court d’argent, il en demande aux grands féodaux, ennemis de Charles VII. Il fait appel à François II, notre duc de Bretagne, sollicitant un prêt de quatre mille écus, pour s’affranchir financièrement du duc de Bourgogne. François II refuse en 1458.

Désormais le futur Louis XI le considére comme un ennemi.

La dame de Beauté

Depuis 1443, le roi Charles VII avait une favorite, Agnès Sorel, « la plus belle femme qui fut en icelluy temps possible de voir ». Agée de 22 ans elle donna au roi quatre filles, fut comblée de richesses et reçut entre autres, le château de Beauté sur Marne, ce qui lui valut le surnom de Dame de Beauté. Cette présence de la concubine royale peinait profondément Marie d’Anjou, la reine, femme très grosse et éternellement habillée de noir. Le dauphin s’en attristait. Il résolut de faire la cour à la maîtresse- du roi pour essayer de la gagner a sa cause. Il offrit même à la belle Agnès un ensemble de tapisserie qu’il avait pillé dans le château du comte d’Armagnac. Comme on le voit, les cadeaux de Louis ne lui revenaient jamais cher. Mais, début 1446, il comprit qu’Agnès ne trahirait jamais son amant et que l’appui et la confiance de la dame étaient acquis au sénéchal Pierre de Brézé. Il envisagea alors de faire assassiner ce seigneur et offrit 2 000 écus pour ce crime qui ne réussit pas.

En février 1450, malade, Agnès se traina jusqu’à Jumièges en Normandie où était le roi. Elle y mourut en arrivant. Le dauphin fut soupçonné, sans preuve, de l’avoir fait empoisonner. Or, Agnès Sorel avait une cousine, Antoinette de Magnelais, son ainée de deux ans. Sur ses prières, elle la fit entrer à la cour où elle fut présentée au roi. A trente ans, Antoinette épousa un Mignon de Charles VII, André de Villequier, seigneur de Saint-Sauveur le Vicomte. Celui-ci fit un testament en faveur de sa femme et mourut presque aussitôt, sans qu’il y eut, semble t-il, relation de cause à effet.

Après la mort d’Agnès, Antoinette devint donc la maîtresse en titre du roi. Sans doute le dauphin y fut-il pour quelque chose. Il n’avait pu avoir la Dame de Beauté à son service ; en revanche, Antoinette de Magnelais lui fut toute dévouée. Cette Dame de Villequier fut son principal espion. Elle lui était complètement acquise. Par elle, Louis connàit tous les actes et même les pensées du roi. Or le dauphin voit loin. Il sait qu’une fois monté sur le trône, il va devoir lutter contre les grands féodaux. Et notamment contre le duc de Bretagne. Ce dernier vient souvent à la cour. N’est-il pas le fils du comte d’Etampes et de Marguerite d’Orléans ? Et là, il fait la connaissance de Madame de Villequier. Si bien qu’en 1458, la maîtresse du roi devient celle du duc de Bretagne. François Il installe Antoinette au château de Nantes qu’il vient de restaurer, dans un appartement très vaste, voisin de celui de sa femme la duchesse Marguerite. Sans aucune pudeur, Madame de Villequier s’affiche avec le duc pendant que son ancien amant est à l’agonie. Charles VII voulait se laisser mourir en refusant de manger pour ne pas être empoisonné par son fils Louis. Le dauphin en eût été capable, mais le roi mourut de faim à la suite d’une infection de la mâchoire qui lui avait obstrué la gorge. Louis XI devenait roi à 38 ans. Durant les derniers mois de son père, il entretenait une correspondance avec Antoinette de Magnelais pour connaître les intentions de François Il. « Ma Demoiselle, écrit-il, j’ai vu les lettres que vous m’avez écrites et vous mercie de l’avertissement que vous m’avez fait par vos dites lettres. Et soyez sûre que, à l’aide de Dieu et de Notre-Dame que une fois je vous le rendraié ».

François Il ne se rendit sans doute jamais compte que sa maîtresse travaillait alors pour Louis XI. Elle «  avoist ensorcelé le faible François qui estoit coiffé en telle sorte qu’elle faisoit ce qu’elle vouloit des faveurs de ce prince et disposait à son plaisir de luy ». Il fit cadeau à sa maîtresse du château de Cholet, ou plus exactement il lui "prêta" l’argent pour l’acquérir. Par acte passé à Cholet le 23 mai 1463, « Anthoinette de Magnelays, veufve de feu en son vivant André, seigneur de Villequier, vicomtesse de la Guerche et de Saint-Sauveur-le-Vicomte, Dame des Isles de Mazanne, d’Oléron et Anvert, dame de Montrésor et de Cholet, reconnoist qu’elle a reçu de h. et p. Prince François, à présent duc de Bretaigne, grand nombre de finances dont elle a acheté la terre et châtellenie de Cholet ; en reconnaissance de quoi et pour s’acquitter envers lui dudit argent prêté, elle fait donation de ladite terre et châtellenie de Cholet à François, fils naturel du dit duc et à ses hoirs ». Antoinette avait en effet assuré son avenir en donnant au duc trois enfants, deux fils, François et Antoine et une fille Françoise. La Dame se réservait seulement la jouissance par usufruit « de ladite terre de Cholet pendant sa vie ». Elle reçut également la chatellenie du Loroux-Bottereau.

Des crédits illimités

Le duc avait donné ordre à son trésorier Pierre Landais d’ouvrir des crédits illimités à sa maîtresse, bien au-delà de ce que permettaient les finances du duché. D’après les comptes de Landais du ler octobre 1468, il était attribué à Antoinette de Magnelais la somme de 18 391 livres, alors que la duchesse Marguerite ne recevait que 7 000 livres. Et l’on trouve comme petits cadeaux à la favorite « mille livres pour la garde-robe, deux cents écus pour soi entretenir, cent pour acheter des petits chevaux ».

L’année suivante, « on note pour six mois de la dépense de Mademoiselle de Villequier 2 300 livres, pour six autres mois 3 200 livres, pour excès de la dépense de Mademoiselle 1 000 livres à Maître Anjorant pour plusieurs draps de soie et de laine et autres parties de garde-robe pour madite demoiselle, 975 livres à Jehan de Moussy pour plusieurs parties de garde-robe qu’il a baillées à madite demoiselle 3 300 livres ».

Pour comprendre la monnaie sous Louis XI, il faut savoir que la livre tournois (ou livre de Tours) correspondait à un franc et se divisait en 20 sols. Quant à l’écu, la pièce d’or la plus souvent mentionnée, il valait une livre et demie, soit 30 sols. La favorite dominait complètement le duc : « elle l’ernpeschait d’avoir des enfants de la duchesse, ce qui pourrait être la ruine du pays » nous dit Dom Morice. François Il « la chérissait outre mesure la tenant en grand estat et plus que sa femme mesme ». Au demeurant, Antoinette n’était pas méchante et «  elle était doulce et bénigne et prudente ». Mais elle voulait dominer et ceux qui se trouvèrent sur son chemin en firent l’expérience. « Le duc estoit si très affublé de ceste Madamoyselle de Villequier que personne n’avoit crédit ne support en court, si non ceulx qu’elle avoit en grâce ». C’est ainsi qu’en novembre 1459, le fou du duc, Denis d’Espinel fut chassé de la cour pour avoir déplu à Madame de Magnelais. Cette même année, le 28 août 1459 le duc de Bretagne est obligé de faire hommage au roi de France son suzerain. Il refuse l’hommage lige et se contente de l’hommage de courtoisie. Louis XI semble accepter cette réserve. Mais il va faire sentir à plusieurs reprises à François Il qu’il le considère comme un sujet et non comme un vassal. Il lui interdit de signer « François duc de Bretagne par la Grâce de Dieu ». Il est duc par la grâce du roi. De plus il lui cherche querelle, soutenant l’évêque de Nantes dans ses réclamations et il oublie volontairement le nom de François, lors d’une signature d’une trêve avec l’Angleterre en 1463. François Il aurait dû être mentionné à la fin de l’acte. Les relations entre la province et le royaume vont vite se détériorer, si bien que Louis XI écrit en 1464 « Mon bon compère, je crois qu’il faudra bien, tôt ou tard, nous résoudre touz à ung coup ».

Le grand coup va venir, c’est la "Ligue du Bien public". Comme le roi voulait l’empêcher de battre monnaie et de lever des impôts, François Il se mit à la tête d’une coalition avec Charles duc de Berry, frère du roi et le comte du Charolais. Pour faire la guerre il fallait de l’argent. Le duc demanda aux Etats un fouage élevé de 75 sous par feu et une aide aux villes « pour la défense de nostre pays ». Donnant l’exemple il envoya à la monnaie sa vaisselle et ses bijoux.

Une bonne Bretonne au service de Louis XI

Antoinette de Magnelais fit comme son amant, s’affirmant ainsi bonne Bretonne. Elle soutenait l’armée ducale, (comptes d’Olivier Baud, trésorier des guerres). Malheureusement, dans le même temps, Louis XI faisait parvenir à la favorite du duc une pension de mille livres. Ce qui nous prouve l’action d’Antoinette. Louis XI battu par les coalisés à la bataille de Montlhéry le 16 juillet 1465 dut signer le traité de Conflans. Commynes nous dit que « les princes butinèrent le monarque et le mirent au pillage ». Le roi abandonnait ses contestations sur les prérogatives de la dignité ducale formulées précédemment. Il rendait à François Il le comté d’Etampes et Montfort. Mais en même temps, il accordait à Antoinette de Magnelais, dame de Villequier, l’île d’Oléron, la seigneurie de Montmorillon et une rente de six mille livres. Louis XI reconnaissait ainsi les services rendus à la couronne par la maîtresse du duc de Bretagne. La favorite continuait à travailler pour le roi. Laborderie nous dit « c’était de l’argent bien placé ». Le duc de Bretagne, amoureux fou, ne veut pas se souvenir du passé tumultueux de sa maîtresse. Il est persuadé qu’elle est toute dévouée à sa personne et à sa cause. Il va fréquemment à Cholet faire des joutes, attiré par la présence d’Antoinette. En effet, « Madame de Magnelais faisait son séjour ordinaire en ce lieu ». François n’était pas belliqueux. Il voulait seulement voir respecter les franchises ducales. Et que « le royaume fust en paix et tranquillité sans vouloir à la personne du roi aucun mal ne inconvénient ». Un ambassadeur milanais écrivait : « le duc est bon homme il ne désire pas la guerre ».

Mais il fallait compter avec l’esprit retors de Louis XI qui voulait soumettre « les deux cornes dures du royaume, la Bretagne et la Bourgogne ». Maître dans l’art de brouiller les meilleurs amis, donnant à l’un ce qu’il vient d’accorder à l’autre, le roi ne pouvait éviter une nouvelle coalition contre lui.

Louis XI reprit alors la Normandie à son frère Charles « homme qui peu ou riens faisait de lui-même, mais en toutes choses était manié et conduit par autrui ». Il devait se réfugier auprès de François Il. Le duc logea son hôte au château de l’Hermine à Vannes où Charles reçut l’aide de la noblesse bretonne, notamment celle de la duchesse douairière Françoise d’Amboise). François Il attaque alors les Français dans deux directions, d’abord vers la Basse-Normandie et au Poitou où trois mille Bretons traversent le Pays de Retz et envahissent la région de Saint-Gilles. Ils ramènent avec eux deux cents paysans prisonniers. Mais le 16 juillet 1468, les Francais, au nombre de 50 000 archers et 10 000 hommes prennent la forteresse de Champtocé, mettent le siège devant Ancenis et poussent des pointes jusqu’aux portes de Nantes.

L’affaire du collier d’Antoinette

Pour faire face, le duc autorise le grand argentier Pierre Landais à lever un emprunt forcé pour payer les nouveaux archers qu’il demande aux paroisses. A cette occasion, Antoinette de Magnelais prête à son amant un collier valant 18 000 écus qu’il met en gage : « un collier d’or à dix-neuf neuz de cordelière à six lettres de À parmy et à chacun neuz y a en assiette un dyamant o son chaton, en tout dix-neuf dyamants ». François Il s’engage le 5 juillet 1468 « parole de prince et sur son honneur à le rendre en un an ou à payer la somme de 18 000 écus neufs ».

Le duc fut pourtant obligé d’entamer des pourparlers avec le roi qui aboutiront au traité d’Ancenis.

Après l’affaire du collier, Louis XI comprit que dorénavant Madame de Magnelais était toute dévouée au duc de Bretagne. Puisqu’elle était passée dans le camp breton, le roi ne lui accorda rien, contrairement à ce qui s’était produit après le traité de Conflans. Bien plus, pour la punir, il confisqua toutes les terres et les biens qu’elle possédait en France et il les donna à l’ennemi personnel de la favorite,le meilleur conseiller du duc, souvent mal écouté, Tanneguy du Chastel que Louis XI eut ainsi à son service.

La disgrâce de Tanneguy remontait à la guerre du Bien Public. Depuis il avait vécu pauvrement sur son domaine de Malestroit, à l’écart de la politique ducale. Cette disgrâce avait été imposée par Antoinette de Magnelais avec qui Tanneguy avait refusé de composer. Pourtant le trésorier Pierre Landais lui avait indiqué la seule façon d’agir pour être en grâce. « Il vous suffirait d’endurer la damoiselle, la révérer et honorer comme les autres font ; elle ferait alors la paix envers le duc et vous mettrait en grâce plus que devant ». Certes Tanneguy du Chastel, grand maître d’hôtel, avait eu des paroles blessantes pour Antoinette, prédisant au duc que sa màitresse serait une cause de malédiction pour la Bretagne. N’étant pas sûr de rester libre, il accepte donc la proposition de Louis XI, "l’universelle araignée" qui le nomme gouverneur du Roussillon. Le roi « naturellement amy des gens de moyen estat et ennemy des grands qui se pouvoient passer de luy » savait s’attacher les bons serviteurs de ses ennemis. Selon Commynes « il scavoit toutes nouvelles de toutes parts et de toutes contrées ». Le réseau policier de Louis XI couvrait toute l’Europe et bien des cordeliers ou des jacobins mendiant dans les villes n’étaient autres que des espions du roi.

Tanneguy du Chastel, malheureusement pour le duc, ne partit pas seul. Il entraina en France le vicomte de Rohan et, disait-il « je voudrais avoir fait la même chose à l’égard des autres seigneurs de Bretagne, car il n’y a que leur éloignement qui puisse réduire le duc à raison ». Or, le vicomte de Rohan était l’héritier du duché puisque à ce jour, le duc n’avait pas d’enfant légitime.

Plus que jamais, François Il était amoureux de Madame de Magnelais. Aucun de ses familiers ne put le détacher de sa maîtresse. Et pourtant, Antoinette va perdre de son prestige grâce à la longue patience de Françoise d’Amboise, cousine du duc. La duchesse douairière, carmélite aux Couëts, réussira à éliminer la belle favorite du pouvoir. Mais elle-même eut beaucoup de mal à se tirer des griffes de Louis XI.

Une jeune duchesse de Bretagne

Françoise d’Amboise, née en 1427, deux ans avant le sacre de Charles VIl à Reims, était la fille de Louis d’Amboise, vicomte de Thouars et de Marie de Rieux, fille du baron d’Ancenis. Louis d’Amboise entra en conflit avec Georges de la Trémoille, le ministre tout puissant et dénué de tout scrupule de Charles VIl. Ce sinistre personnage attira Louis dans un guet-apens et le fit condamner le 8 mai 1431 par le Parlement siégeant à Poitiers. Aux termes du jugement « Louis d’Amboise, chevalier, seigneur de Thouars, est convaincu de lèse-majesté pour avoir essayé de se saisir de la personne du roi en arrêtant le seigneur de la Trémoille gouvernant le royaume... et par ce est dit qu’il a forfait de corps et biens ; mais pour certaines causes, le roi le relève de la peine de mort ». C’était une calomnie car Louis d’Amboise fut toujours dévoué au roi, comme nous allons le voir.

Ces événements avaient contraint Marie de Rieux à s’enfuir en Bretagne, en emmenant sa petite Françoise âgée seulement de deux ans. Réfugiée à la cour ducale de Jean V, la fillette y fut élevée par la duchesse Jeanne. A l’âge de quatre ans, elle est promise au fils cadet du duc, Pierre ; elle lui est fiancée à 7 ans et leur mariage est célébré en 1442. Françoise atteint alors ses quinze ans. Le duc François ler succède à son père et meurt huit ans plus tard, quarante jours exactement après avoir fait assassiner son frère Gilles de Bretagne. Pierre Il devient alors duc et Françoise d’Amboise duchesse. Lorsque Pierre Il meurt d’une maladie inconnue - maléficié dit-on - la duchesse se retire dans un couvent qu’elle a fondé à Vannes. La couronne ducale ne reste qu’un an sur la tête de son oncle Arthur III qui décède et laisse la place au nouveau duc François II, cousin de la duchesse douairière. Nous avons vu une partie des démêlés de ce personnage avec Louis XI.

Françoise va devoir elle aussi se débattre contre les griffes du roi. Elle est jeune veuve de 34 ans et représente donc un beau parti. C’est bien ce que pense son père Louis d’Amboise, vil courtisan qui ne s’est jamais occupé de sa fille, pour éviter de mécontenter Louis XI. Maintenant il n’en est plus de même. Louis d’Amboise assiste au sacre du roi à Reims en août 1461. Auprès de la reine Charlotte de Savoie, il voit son frère Philippe, duc de Savoie.

Une demande en mariage

Quel beau coup il ferait s’il pouvait marier Philippe et Françoise ! Il s’en ouvre à la reine qui juge le projet excellent et en discute avec le roi. Louis XI était un infatigable marieur, surtout quand il pouvait en retirer un profit pour la couronne. C’est bien le cas. Par l’intermédiaire de son beau-frère et de la duchesse douairière, il pourrait, sinon orienter, du moins contrôler la politique de François Il. Sa décision est prise : il faut les marier. Françoise est alors réfugiée dans son château de Rochefort-en-Terre, où elle a emmené les religieuses de Vannes pour leur éviter une épidémie de peste qui règne dans cette ville. Rapidement elle a connaissance des projets royaux et paternels la concernant. Elle décide de mettre le peuple breton au courant de ce qui se trame et de ce qu’elle décide. C’est pourquoi le dimanche suivant, au lieu d’assister à la messe dans la chapelle du château, elle se rend à l’église paroissiale. Juste avant de communier, elle se retourne vers l’assistance et proclame d’une voix forte : « Je fais vœu à Dieu et à la Vierge Marie du Mont-Carmel, de garder la chasteté sans jamais me marier, Dieu inspirant mes désirs de me rendre religieuse ; en signe et témoignage de quoi, je reçois le précieux corps de Notre Seigneur-Jésus-Christ, et vous en serez témoin ». La foudre tombant sur le clocher n’aurait pas causé plus de surprise. L’église se vide et un cavalier part aussitôt prévenir Louis XI du voeu public et solennel de la duchesse douairière. Le roi ne s’affole pas pour si peu. Il a son temps et ses méthodes. Commynes nous dit : « Entre tous ceux que j’ai connus le plus sage pour soy tirer d’un mauvais pas en temps d’adversité c’estoit le roy Louis XI, nostre maistre, le plus humble en paroles et en habits et qui plus travaillait à gaigner un homme qui le pouvoit servir ou qui lui pouvoit nuire ». Pour commencer, il envoie un messager auprès de Françoise. C’est son oncle maternel, le frère de Marie de Rieux, comte de Montauban. Homme brutal, ce dernier manque de la plus élémentaire psychologie et, d’emblée, s’attire un refus catégorique de la duchesse. Montauban se met en colère, à son habitude, profère des menaces, ce qui n’arrange rien, et il doit revenir avouer son échec. La partie est mal engagée. Louis XI décide alors de s’en occuper personnellement. Il va entreprendre un pèlerinage à Saint-Sauveur de Redon. C’était alors l’abbaye la plus prospère de la Bretagne (dont dépendaient de nombreux prieurés du Pays de Retz).

L’infatigable pèlerin

On sait que le roi était très dévôt, notamment envers la Vierge Marie. Il s’était consacré dès sa prime jeunesse à Notre-Dame de Cléry. Un de ses portraits à

Tours porte l’épitaphe suivante :
Du corps seulement la santé
Je demandais à Nostre-Dame ;
Trop l’importuner c’eust esté
De la prier aussi pour l’âme

La dévotion de Louis XI était, comme celle des gens du XV° siècle empreinte de superstition. Les pèlerinages revêtaient aux yeux du roi une valeur excessive, que ce soit le Mont Saint Michel où il prit la décision de créer l’ordre de Saint-Michel ou Saint Sauveur de Redon, riche en reliques de saint Hypothème et de saint Marcellin entre autres. Son amour pour cette abbaye était réel. En 1455, il avait envoyé par Simon de Logeril, un chevalier, 1 200 écus d’or au coin de Savoie, pour y être employés à certaines fondations qui devaient être obligatoirement acquittées le 4 juillet, jour anniversaire de sa naissance.

Dom Lubineau nous dit que ce pèlerinage à Redon fut avant tout : « un voyage de civilité et de dévotion ». Or, dans tout pèlerinage, Louis XI avait une arrière-pensée politique. En se rendant en Bretagne, il va ouvrir l’oeil pour voir de quelles forces dispose le duc, se rendre compte de ll’autorité de François lI pour, si possible, la mettre en échec. Par la même occasion, il veut rencontrer Françoise d’Amboise qui résiste à ses projets de mariage.

Par Champtocé et Ancenis (toujours l’espionnage), il prend la route de Redon. Il a pris soin de faire préparer ses voies auprès de la duchesse douairière en lui envoyant son père, qui, mieux que quiconque, doit pouvoir persuader Françoise des bonnes intenfions du roi. Louis d’Amboise trouve sa fille à Rochefort et insinue que le rôle d’une grande dame n’est pas de patenôtrer à longueur de temps, qu’elle peut pratiquer la charité d’une façon plus active et doit obéir au quatrième commandement de l’Eglise qui demande la soumission des enfants à leurs parents. Mais il se heurte au refus poli et catégorique de sa fille. Alors il change de ton. Puisqu’elle veut faire beaucoup d’aumônes, il lui faut conserver ses biens. D’ailleurs il remet à Françoise une lettre du roi « lui enjoignant de venir à Redon lui rendre hommage pour les seigneuries qu’elle possède en Poitou ». L’argument est de poids, car dans la négative, le roi confisquerait tous les biens de la duchesse hors de Bretagne.

De Redon à Nantes

Françoise décide donc de se rendre à l’invitation du roi et prend la route de Redon. A son arrivée dans la ville, elle est fort bien accueillie et logée dans un hôtel somptueusement préparé à son intention. Partout des tapisseries aux armes de son mari Pierre Il et aux siennes propres, des broderies de soie et d’or, de la vaisselle d’argent, sont là pour la flatter et lui redonner le goût du luxe. Elle se trouve entourée de serviteurs. Mais point de roi. On lui dit qu’il l’a attendue mais ne la voyant pas venir, il est parti pour Blain. Elle s’y rend donc aussi vite que possible pour apprendre que Louis vient de prendre la route de Nantes. Il lui faut absolument le devancer, car, avant de rencontrer le roi, elle tient à avoir un entretien avec son cousin François Il. Françoise demande donc à son escorte de faire diligence. Elle ignore que ses gens ont été soudoyés par son oncle et son père. Alors, on se perd en route et l’attelage a bien des difficultés par de mauvais chemins, choisis à dessein. Lorsque l’équipage arrive à Nantes, les portes de la ville sont fermées et les herses baissées. Bien sûr on trouve facilement un logement pour Françoise, car tout a été prévu d’avance. Avec sa suivante elle va habiter chez un gentilhomme de la Fosse. Or, c’est une zone non surveillée de nuit par le guet. D’ailleurs, rapidement, les deux femmes ont conscience d’être enfermées. Le long voyage a fatigué Françoise et l’inquiétude la ronge. Elle saigne abondamment du nez et perd connaissance. La suivante arrive, par ses appels, à faire ouvrir et à envoyer quérir des médecins. Ranimée par leurs soins, Françoise, bien faible, quitte la maison, au petit matin, pour aller entendre la première messe à son église préférée, Notre-Dame, sur la place du Moustier. Elle vient de passer Saint-Nicolas et approche de Sainte-Croix, lorsque l’incident se produit. Françoise rencontre un de ses oncles qui veut l’arrêter au nom du roi. Elle se défend bruyamment et alerte ainsi les nombreux mendiants du quartier Saint-Léonard. Ils entourent la duchesse qu’ils connaissent bien, par ses aumônes généreuses.

Un rôtisseur avisé

Le ton monte. Le rôtisseur de Sainte-Croix préparait ses viandes avec son gâte-sauce et son tourne-broche, lorsque la discussion l’alerta. Il comprit de suite ce qui se passait et sortit en hurlant « Au secours, on veut enlever notre bonne duchesse ». En quelques minutes on accourt de partout ; quatre mille hommes se trouvent maintenant dans les rues barrées de chaines pour protéger Françoise. L’oncle, devant la menace des bâtons, arrive pourtant à traverser la foule et va au château faire son rapport au roi. François Il l’y avait en effet accueilli avec beaucoup plus de magnificence que de sincérité.

Devant l’effervescence de la rue, Louis XI comprend qu’il faut changer de tactique. Il va aller lui-même avec le duc, rendre visite à Françoise chez son logeur, hors les murs. « Inévitable vainqueur de toute négociation », le roi était persuadé qu’il arriverait à convaincre la duchesse. Il était même heureux de la rencontrer car, nous dit Lobineau : « jamais homme n’eut plus de curiosité pour pénétrer les secrets d’autrui ni plus d’adresse pour découvrir les intrigues les plus cachées ».

Arrivé auprès de Françoise, Louis XI, madré et doucereux, aborde le sujet qui l’intéresse, par des voies détournées. La reine aimerait l’avoir auprès d’elle quelque temps car elle connaît, comme tout le monde, la piété exemplaire et la digne conduite de la duchesse. La femme de Louis XI, Charlotte de Savoie, selon Commynes « n’était point de celles où on devait prendre tant de plaisir, mais bonne dame ». Et la bonne dame voudrait avoir Françoise à la Cour, pendant un an, pour donner un exemple de sagesse à toutes les femmes légères qui folâtrent autour des souverains. Ensuite, elle serait libre de revenir dans son monastère qu’entre temps le roi aurait fait achever à ses frais. François Il se contente d’appuyer mollement l’argumentation royale. Il connait trop sa cousine. Françoise déclare alors qu’elle veut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Elle conclut l’entretien en affirmant devant son père et ses oncles présents : « Je ne sortirai pas de Bretagne ». En de telles circonstances, Louis XI n’insistait jamais et attendait son heure. Il présente donc ses compliments à la duchesse et se retire avec le duc.

La maison du Pilory

Après le départ de tout ce monde, Françoise tient conseil avec ses amis. Il est évidemment très dangereux d’habiter hors les murs. Elle risque d’être enlevée pendant la nuit, par des gens à la solde du roi ou payés par son père et ses oncles. Elle décide donc de loger intra-muros. Or, précisément, un bourgeois nommé Guiolé, possédant une bonne maison place du Pilory, hébergeait de temps à autre des princes et princesses ou des ambassadeurs, dans des conditions plus confortables que celles du château fort.

Il se fit un plaisir de recevoir Françoise. Elle avait vu juste en prévoyant qu’on tenterait de l’enlever. En effet, ses oncles avaient réquisitionné une gabarre venue décharger du sel de Bourgneuf aux greniers de la Gabelle. Mais par leurs espions, ils apprirent très vite que leur proie était logée à proximité du Bouffay. Ils firent alors remonter le bateau au Port-Maillard, au pied du château. Françoise sera attaquée à minuit, ligotée et embarquée pour remonter la Loire jusqu’à Ingrandes, en pays d’Anjou. Hors de Bretagne, elle sera obligée d’obéir au roi. Avant d’aller se reposer dans la chambre haute, Françoise vérifie bien les fermetures de la maison. Dès le début de la nuit, elle entend du bruit, comme des mouvements de troupes. Par la fenêtre, elle constate que le quartier est bouclé et la maison encerclée par des archers. Elle est terriblement inquiète lorsqu’on lui demande d’ouvrir. Elle s’informe du visiteur nocturne. C’est la seigneur de la Clartière, gentilhomme de la chambre du duc, sénéchal de Nantes que François a envoyé rassurer sa cousine. Lui aussi a compris la manœeuvre et il a fait protéger Françoise en interdisant toute navigation sur la Loire cette nuit-là. Quand Louis XI quitta Nantes, il s’empressa d’oublier cette affaire et laissa définitivement Françoise à ses dévotions. elle posait trop de problèmes pour un simple mariage. En revanche, le roi n’oublia pas d’emporter les diverses reliques qu’il s’était procurées à Saint Sauveur pour compléter son importante collection.

Deux duchesses contre une courtisane

Françoise repart donc dans le monastère qu’elle a fondé à Vannes avant de venir aux Couëts, à la demande de son cousin. La très chrétienne duchesse douairière n’avait pas été sans remarquer les faiblesses de son cousin pour Antoinette de Magnelais. Etant amie de la duchesse Marguerite de Bretagne, la femme de François II, elle entendu souvent sa cousine se plaindre d’être délaissée par son mari. De plus, Tanneguy du Chastel, dont avons parlé, tenait la carmélite ai courant de la situation au château de Nantes. Françoise écrivit donc trois lettres à son cousin. Nous possédons le texte de la dernière : « David, tout saint qu’il était fut puni pour ce péché et s’il n’eut fait pénitence l’eût été plus rigoureusement ; son fils Salomon avec toute sa sapience, se perdit pour s’être abandonné aux femmes débauchées et idolâtres et fut son royaume détruit et divisé après sa mort. Hélas ! Monseigneur ! ja Dieu ne veuille que pour votre péché si énorme, si scandaleux et Pestiféré, Bretagne soit détruite et que ne périssiez en douleurs et angoisses avec vostre pauvre duché ».

N’ayant point reçu de réponse à ses courriers, Françoise débarqua un beau matin de septembre 1466 au château de Nantes. Le duc reçut sa cousine, sans enthousiasme, mais fut obligé de l’écouter. François Il était de caractère faible et se sentait évidemment coupable. Il essaya de louvoyer et finalement accepta de voir Antoinette de Magnelais quitter le château pour aller vivre en ville. La dame avait beaucoup d’obligés à Nantes et n’eut point de peine à trouver un logement - provisoire d’ailleurs. Pendant les quinze jours que Françoise resta à Nantes auprès de Marguerite de Bretagne, le duc rejoignit cependant chaque soir Madame de Magnelais, " la dame de joye ", comme la nomme Albert de Morlaix. Une fois la carmélite repartie pour Vannes, la favorite revint immédiatement au château. Et pourtant Françoise lui avait proposé une grosse somme d’argent, prise sur son douaire, pour que la maîtresse du duc partit en Normandie.

Devant l’impossibilité de séparer les amants, la duchesse Marguerite tomba malade et mourut dans l’abandon en 1649. EIle n’avait eu qu’un fils qui l’avait précédée au tombeau. Les Bretons pleurèrent leur duchesse qui fut inhumée daris l’église des Carmes. « Douleurs, pleurs, cris et plaintes furent grands par toute la Bretagne ». Pour le "béguin" de la duschesse, c’est-à-dire pour ses obsèques et le deuil officiel de la cour, on dépensa 57 000 livres. François Il s’empressa d’oublier sa femme et vécut ostensiblement avec sa maitresse. Il a 35 ans et n’a pas de descendance. Tous les espoirs sont donc permis pour Antoinette de Magnelais.

Seins de Lis

Or François II, bien qu’aimant cette femme, tenait encore plus à sa couronne ducale. Lors de l’enterrement de la duchesse, il avait pu prendre conscience de l’affliction de ses sujets. Comme il n’avait pas d’héritier, sa famille entreprit de le remarier. Cette fois Françoise d’Amboise va jouer un rôle décisif pour éliminer définitivement Madame de Magnelais. On proposa à François une nouvelle épouse « damoiselle Marguerite, belle dame prudente et moult discrète, dite "Seins de Lis", une Pyrénéenne, la fille du comte de Foix, Gaston IV prince de Navarre ». Le frère de cette "damoiselle", le prince Pierre de Foix, était entré très jeune dans l’ordre des Cordeliers. Il fut nommé évêque d’Aire, puis de Vannes. Il entretenait une correspondance assidue avec notre duchesse douairière, lui parlant en termes élogieux de sa soeur, désirant la mettre sous la protection de la carmélite.

Françoise pressentit quelle bonne duchesse pourrait faire Marguerite de Foix. Elle en parla à François Il qui fut d’accord. Marguerite fit quelques objections sur la difficulté de fixer un époux aussi volage que le duc. Bien entendu elle ne pouvait supporter la présence d’Antoinette. C’est pourquoi Madame de Magnelais fut éloignée ce « qui refroidit extrêmement l’amour de sa mie, laquelle en eut mortel déplaisir ». La dame de joye s’enferma dans son château de Cholet et y mourut le 5 novembre 1470, six mois avant le remariage de son amant. Sa mort fut naturelle et elle ne fut pas empoisonnée par Pierre Landais, comme certains l’ont prétendu. Les fiançailles de François Il et de Marguerite de Foix eurent lieu à Clisson et le mariage fut célébré dans la chapelle Saint-Antoine du château de Clisson.

Quant à Françoise d’Amboise, la situation de son cousin s’étant clarifiée, elle fréquenta le couple ducal et accepta la proposition de François Il de venir avec ses religieuses s’installer aux Couëts, en Pays de Retz. Elle y reçut souvent la visite de la nouvelle duchesse et de sa fille la jeune Anne. Telles furent deux femmes bien différentes qui réussirent à se tirer des griffes de Louis XI. Et l’on voit comment une simple carmélite qui mourut au Pays de Retz, modifia profondément l’avenir du duché, après avoir tenu tête au roi.

Les petites gens

Si certains grands personnages de Bretagne se plaignaient de la politique tortueuse mais efficace de Louis XI, les petites gens eurent, quant à eux, beaucoup à souffrir, dans leurs corps et leurs biens, de cette lutte entre le roi et les grands féodaux. Ce fut le cas, à plusieurs reprises pour nos aieux du Pays de Retz. Car le roi : « toujours taschait à venir à fin de la Bretagne, plus que à aultre chose, car il lui sembloit que c’estoit chose plus aysée à conquérir et de moindre deffence que n’estoit cette maison de Bourgogne et aussi que c’estoient ceulx qui recueillaient tous ses malveillants ». D’autre part, le statut des Marches arrangeait bien Louis XI, car le roi et le duc avaient un droit de regard chez le partenaire. Devant l’intérêt que cela représentait pour son ennemi, François Il avait proposé, en vain, de supprimer ces droits récriproques.

Le Pays de Retz fut donc envahi à deux reprises. Une première fois en 1468, sans trop de souffrances, jusqu’à la paix d’Ancenis le 10 septembre.

En 1472, Louis XI ayant accusé le duc de Bourgogne d’avoir fait assassiner son frère Charles, pour lors duc de Guyenne « par poisons, maléfices, sortilèges et invocations diaboliques », s’empara de la Guyenne, puis remonta vers la Bretagne avec toutes ses troupes. Cette fois le Pays de Retz se trouvait en première ligne pour subir l’assaut français. Selon la chronique de Guillaume Ondin : « Loys de Valois, roy de France, s’en alla, luy et une grande année qu’il mena avec luy en Bretaigne et fist prendre le château de Chantocé sur Loyre et en fit razer la plus grande partie ; aussy fist razer le bourg d’Ancenis et La Guierche et brusler le bourg de Bouing et en Raiz fist brûler les maisons, villes, chasteaux et plusieurs aultres ». Cela se passait fin mai 1472. Par les quelques lignes du chroniqueur, on peut deviner ce que souffrit alors le Pays de Retz. Les Français allèrent même jusqu’aux portes de Nantes : « boutant feux ès petites places, pillant villages et détruisant le peuple sans rien épargner ».

Evidemment Machecoul fut attaqué en premier. La ville déjà brûlée deux fois au siècle précédent, fut à nouveau incendiée. Tel était le triste sort des zones frontalières. Louis XI avait voulu faire une entrée triomphale dans la capitale du Pays de Retz. Machecoul était une ville de grande importance historique. Le roi parcourut une ville déserte. Personne ne vint à sa rencontre. Les Machecoulais étaient fidèles François Il.

La Bretagne fut le seul territoire que "I’Universelle Araignée" ne put sa dans sa toile.

Quand Louis XI mourut à Plessis-lès-Tours en 1483, au milieu des nombreuses reliques qu’il avait rapportées de ses pèlerinages, il ne pouvait voir, lui l’infatigable marieur, que huit ans plus tard, son fils épouserait la duchesse Anne, dernier souverain d’un duché tant convoité. Cette pensée aurait embelli la fin de sa vie.

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