Les écoles du bourg des Moutiers (1683-1918)

mercredi 28 juillet 2010, par Patrice Pipaud


L’histoire de l’instruction, et plus particulièrement celle de l’instruction primaire, ne commence pas avec les lois Jules Ferry, (1881/1882). Ces dernières sont l’aboutissement, dans le domaine de l’éducation, des principes de la révolution française. Mais cette gestation centenaire de l’école républicaine aura été précédée de nombreux siècles où l’idée d’éducation n’aura pas toujours été absente, nous en avons quelques témoignages.


1ère PARTIE, DES ORIGINES A 1842

1 - L’ECOLE AUX MOUTIERS AVANT LA REVOLUTION

Les archives concernant l’histoire paroissiale sont relativement pauvres pour la période de l’ancien régime et ne font aucune allusion à un enseignement, elles témoignent pourtant d’un degré d’instruction non négligeable, le conseil de fabrique nomme annuellement de nouveaux membres qui doivent remplir toutes les fonctions administratives locales, ces tâches demandent un niveau certain d’instruction.

L’enseignement se fait pour une part auprès des recteurs de la paroisse secondés alors par plusieurs vicaires. L’instruction religieuse forme l’essentiel de l’enseignement, on apprend à lire dans le psautier. Plusieurs prêtres, titulaires de chapellenies sont présents dans la paroisse, ainsi en 1727, un doyen en licence de Sorbonne, donne ce nom à sa maison, j’ignore si elle reçut des étudiants !

Faute de moyens, les écoles ne se développent pas partout. La petite ville de Bourgneuf possède au moins depuis le début du 17° siècle une école dirigée par un régent. En 1657, il s’agit de Charles FLECHOUX, fils de notaire, il devient recteur des Moutiers en 1673, il dut faire bénéficier ses jeunes paroissiens de son expérience de maître d’école.

Le premier instituteur du Bourg des Moutiers apparaît en 1683, il s’appelle Jean GIBOULEAU et est dit notaire et "maistre d’escolle", il habite le village des Carrés près de la Bernerie (le territoire des Moutiers s’étend alors des faubourgs de Pornic au port du Collet). Il est probable que le 18° siècle voit plusieurs maîtres d’école à la Bernerie. Qui sont-ils ?, ils n’ont pas laissé de traces, peut- être ces maîtres d’école ambulants, à une plume au chapeau proposant d’apprendre la lecture, à deux plumes pour la lecture et l’écriture, ou à trois s’ils enseignent le calcul. La Bernerie plus ouverte au commerce a une population plus instruite, cependant, à la fin de l’ancien régime, le Bourg des Moutiers dans son ensemble bénéficie d’une situation meilleure que celle des paroisses de l’intérieur.

2 - DE LA REVOLUTION A 1842, LES BALBUTIEMENTS DE L’ECOLE COMMUNALE

En 1790 une nouvelle administration est mise en place, les Moutiers font partie, jusqu’en 1800 du canton d’Arthon, en juin 1798, l’administration centrale de Nantes envoie une lettre à chaque canton afin d’enquêter sur les écoles primaires. Arthon répond qu’un prêtre constitutionnel en tient volontairement une dans la commune des Moutiers, il y fait réciter les prières à ses écoliers. Il s’agit de l’abbé Georges BIZEUL, curé élu de Sainte Pazanne, il s’est réfugié aux Moutiers en 1795 et est nommé adjoint municipal en mars 1797 il exerce son enseignement jusqu’à son départ pour Mésanger en 1803.

Sous l’empire, les choses évoluent et l’on voit apparaître le souci du contenu de l’enseignement : en mai 1809, les membres du jury créé par le préfet de Loire- Inférieure certifient que : ".. Pierre GUERIN peut enseigner dans la commune des Moutiers la lecture l’écriture et les éléments du calcul sous réserve de justifier qu’il aura enseigné à ses écoliers le calcul décimal et les nouveaux poids et mesures adoptés par le gouvernement ...". Pierre Guérin, âgé de 33 ans enseigne alors depuis quatre ans à la Bernerie.

La restauration est caractérisée, dans le domaine de l’enseignement, par le retour de la surveillance du clergé. Les registres de l’Evêché nous apprennent que Louis BALMON, 43 ans originaire de Bordeaux, breveté en 1817 est autorisé à enseigner aux Moutiers en octobre 1822. En janvier 1828, le curé Jean Olive adresse à l’évêque un rapport sur la situation scolaire aux Moutiers. Ce document dresse la liste des instituteurs : Etienne HOUIX, 32 ans lieutenant des douanes et Marie Anne GABORY 53 ans enseignent à la Bernerie, Louis THESSON, 36 ans lieutenant des douanes enseigne à la Sennetière, Louis DUVAL, 55 ans garde-champêtre et ménétrier exerce dans les villages, enfin Jeanne GILEZEAU veuve AUPIAIS, 66 ans exerce au Bourg, c’est une ancienne ravaudeuse. Une quarantaine d’enfants est scolarisée, ce qui représente 30% de la population d’âge scolaire (environ 130 enfants pour une population de 1737 habitants). Ces instituteurs exercent le plus souvent à domicile, leur auditoire, au grand regret de la hiérarchie, est mixte. Il en coûte 1,25f par mois et par enfant aux parents, mais cette rétribution scolaire est le seul salaire des maîtres.

Au début de la monarchie de juillet, apparaît un nouvel instituteur : Pierre-Marie BOUTELOUP, dit "des Fraiches" du nom du village où il réside. Il enseigne aux Moutiers de 1831 à 1836, c’est un ancien noble venu d’Avranches après la révolution. Breveté en 1820, Bouteloup enseigne à Paimbœuf avant de rejoindre les Moutiers. En 1835/36, il reçoit 10 garçons et 12 filles dans son école et parmi eux, 3 élèves gratuits. En 1833, le ministre GUIZOT fait voter la première loi importante sur l’instruction publique. Elle prévoit une école par commune de plus de 500 habitants. La commune du Bourg des Moutiers envisage la construction d’une école pouvant également faire office de mairie. Cependant deux problèmes se posent, celui du coût et celui de l’emplacement de l’édifice. Concernant la question financière, la municipalité composée en majorité d’habitants de la Bernerie, a une idée, la vieille chapelle de Prigny, passablement délabrée, ne sert plus au culte depuis la disparition de cette paroisse, la vente du terrain et des pierres pourrait constituer l’apport financier manquant. Le conseil de fabrique réagit rapidement et fait annuler cette décision par le sous préfet, sauvant ainsi un de nos monuments (1838). L’enquête publique ouverte la même année doit désigner l’emplacement de l’école. Après de longs et houleux débats liés à la séparation des paroisses (1840), la décision est prise en 1841 par le comité de l’instruction primaire de Paimbœuf : la majorité l’emporte, l’école sera construite à la Bernerie.

Lorsque Bouteloup des Fraîches abandonne l’enseignement en 1836, il n’est pas remplacé, il faut attendre 1839 pour qu’un nouveau maître soit nommé. Aux dires de l’abbé Baconnais, la place étant maigre, chaque instituteur y reste le moins possible, ce sera le cas pour Auguste LEDUC, mais les raisons de son départ n’ont rien à voir avec la modicité de la place. Lorsqu’il arrive aux Moutiers, il a devant lui un effectif scolaire en augmentation, 26 garçons et 10 filles et il bénéficie pour la première fois d’un traitement fixe de 200f, l’école lui en rapportant 220. Mais en 1840, une inspection a lieu dans son école et là rien ne va plus : celle-ci est installée dans l’arrière salle d’un cabaret ! La lettre de l’inspecteur laisse percevoir l’humiliation de cette visite ".. au milieu pour ainsi dire de ces habitués de cabarets qui, à la campagne se fâchent quand on refuse de boire avec eux ..". Cette auberge, tenue par le sieur Michaud se tient tout près de l’église ( C’est aujourd’hui le café de la poste), c’est là qu’a lieu tous les ans le repas des marguilliers après la quête de la gui l’an neuf. La paroisse n’a trouvé à moindres frais que ce local, mais l’instituteur accusé de fréquenter trop souvent la salle voisine fait les frais de l’opération et est révoqué sur le champ pour inconduite.

A la rentrée d’octobre 1840, un jeune instituteur est nommé : François DURAND, il enseigne à 22 enfants dans un nouveau local qui prend pour la première fois le nom d’école communale élémentaire. Il reçoit le même salaire que son prédécesseur mais la rétribution scolaire est passée de 1,25f à 1,50f. Il ne va pas rester longtemps au Bourg. A la suite du choix de l’emplacement de la mairie maison d’école à la Bernerie, et en attendant la réalisation de ce projet (le bâtiment ne sera mis en service qu’en 1847) la municipalité décide en 1842 le transfert de l’école et des archives de la commune dans ce village. Dans le vieux bourg, qui a vécu depuis 40 ans les balbutiements de son école, le départ de l’école communale pour l’ambitieuse "fillette" est cruellement ressenti. La paroisse, désormais seule et sans appui de la municipalité, devra trouver en attendant l’indépendance politique du Bourg des Moutiers, 20 ans plus tard, des solutions de remplacement pour ses enfants. Ce sera en grande partie l’œuvre de l’abbé Maillard.

2ème PARTIE, 1842 - 1878

"La régente des petits enfants,
Salut dame de l’école,
De grâce rendez nous contents
Donnez nous votre obole
Et puis un jour dans les cieux
Vous parlerez encore mieux"
(chanson de la gui l’an neuf, écrite par l’abbé MAILLARD)

La première partie de cette étude a évoqué les premières traces d’enseignement dans la paroisse du Bourg des Moutiers, puis les balbutiements de l’école communale au bourg jusqu’à son départ pour la Bernerie en 1842. Cette seconde partie va retracer l’histoire de l’école mixte privée puis communale du Bourg jusqu’à la création d’écoles pour chaque sexe en 1878. Rappelons la situation administrative particulière de cette époque, la commune porte le nom de "Bourg des Moutiers", mais est séparée depuis 1840 en deux paroisses, celle de la Bernerie a obtenu en 1842 le transfert de la mairie et de l’école communale sur son territoire. Cette situation très conflictuelle prévaut jusqu’à l’érection de la Bernerie en commune indépendante en 1863.

1 - L’ECOLE COMMUNALE A LA BERNERIE (1842-1863)

François DURAND, le premier instituteur communal officiel des moutiers, ne reste pas longtemps à la Bernerie, il est remplacé dés la rentrée 1843 par Olivier LEDUC. En octobre 1844, le conseil municipal nomme Théodore MONGENDRE puis Jean François OLLIVRY à la rentrée 1846, qui démissionne en 1849 pour cause d’insuffisance de revenus.

Jean François CHOTARD, dernier instituteur de la Bernerie à porter le titre d’instituteur communal des Moutiers, va réussir durant les 14 années de sa présence à la Bernerie à se hisser à une situation plus en vue. Il exerce les fonctions de secrétaire de mairie et de chantre de la paroisse. L’enseignement des filles est confié à une institutrice privée qui n’est autre que ... sa femme ! En 1863, il s’établit sabotier, sa femme étant aussi épicière. Certaines voix s’élevant contre un tel cumul, il préfère quitter la Bernerie désormais devenue commune à part entière, il est remplacé par Pierre LEZIN.

2 - L’ECOLE MIXTE DU BOURG DES MOUTIERS (1843-1878)

A la rentrée d’octobre 1842, le Bourg est orphelin de son école. Face à une municipalité indifférente, il ne peut compter que sur l’administration paroissiale pour défendre ses intérêts. Une souscription est lancée par le "comité fondateur de l’école primaire établie aux Moutiers" et en octobre 1843, une jeune veuve, Louise RENAUD veuve BLOTTIER, s’installe au bourg dans une école qui est qualifiée dans les statistiques officielles de privée, élémentaire et mixte. En 1845, la nouvelle institutrice épouse Eugène BOURAUDE, notable du bourg. La maison qu’il habite, l’ancien presbytère (3 et 5 rue de Prigny) va abriter l’école de 1845 à 1861.

Au début de 1859, Eugène Bouraude quitte le pays avec son épouse. Le curé Maillard fait alors rapidement appel à Marie Françoise LE HUEDE, âgée de 38 ans. Voici ce que dit l’abbé Baconnais de la nouvelle venue : "..Une institutrice première, qui avait renoncé au mariage et désirait s’ensevelir dans une campagne pour y faire le bien ; voulut bien accepter l’offre que lui fit l’excellent curé Maillard, elle a formé toute une génération d’hommes et de femmes remplis des meilleurs principes."

Le curé fait l’acquisition en 1861 de deux maison situées vis à vis de l’église, ces locaux vont abriter l’école puis en 1863, la mairie. Les deux fonctions vont coexister pendant cinq ans. Dès 1859, l’abbé Maillard comprend la nécessité de construire une maison d’école au Bourg. Il est, contrairement à beaucoup de ses confrères du monde rural, convaincu des bienfaits de l’instruction, il soutient matériellement l’école et la visite fréquemment. En avril 1859, il demande au préfet l’érection de l’école du bourg en école "mixte", le caractère mixte de l’école, imposé par l’impossibilité pour la paroisse d’entretenir deux maîtres d’école, est perçu comme une manifestation de la liberté de l’école. Les premières années de la seconde république voient les premiers symptômes de la rivalité entre écoles publiques et privées qui vont marquer profondément l’histoire de l’enseignement dans l’ouest de la France. Aux Moutiers, rien de tout cela, l’école communale, jusqu’en 1863 est à la Bernerie. La population des Moutiers ne la rejette pas en tant qu’école publique, mais en tant qu’école de la Bernerie. L’école des Moutiers est privée, mais c’est avant tout l’école des Moutiers. Les rivalités entre les deux entités, nées de la longue lutte pour leurs autonomies mutuelles, ainsi que l’éloignement géographique font plus ici que les rivalités idéologiques.

En septembre 1859, l’abbé Maillard présente au préfet un projet de maison d’école que le conseil municipal refuse. Ce n’est qu’à la fin de 1860, sous la pression des autorités préfectorales, qu’il l’accepte sous réserve que la commune n’y ait aucune contribution.

En juillet 1862, Marie Françoise LE HUEDE est nommée par arrêté préfectoral institutrice publique chargée en cette qualité de l’école mixte des Moutiers. En mars 1863, la Bernerie est érigée en commune. Ce n’est qu’en mai 1868 qu’est enfin achevée l’école. Le bâtiment se dresse toujours, 9 rue de Prigny, d’école, il est devenu mairie en 1920 puis plus récemment presbytère.

Avant d’évoquer la vie scolaire aux Moutiers au temps de l’école mixte, il convient de rappeler le cadre réglementaire dans lequel elle va s’exercer de 1842 à 1878. Au début de la seconde république, la loi Falloux, permet l’existence d’écoles mixtes, ce que les républicains critiquent, comme préjudiciable au développement des écoles de filles. La loi de 1867 impose aux communes de plus de 500 habitants la création d’une école publique de filles.

Essayons maintenant de nous faire une idée de la vie scolaire aux Moutiers au temps de l’école mixte. Louise Bouraude emploie la méthode simultanée, qui consiste à enseigner à tous les enfants en même temps, par opposition à la vieille méthode individuelle. Le jeudi 18 février 1869 au matin l’inspecteur visite pour la première fois l’école des Moutiers dirigée par M. F. Le Huédé , il y trouve 29 élèves des deux sexes. Les registres sont bien tenus. Il est satisfait de la propreté de la classe et des élèves, la discipline est bonne. Conformément au règlement, les élèves sont partagés en trois divisions et une cloison de 1,50 m sépare les garçons des filles. "La lecture est faite avec aisance, l’écriture, l’orthographe et l’arithmétique sont bonnes, l’instruction religieuse va bien. .. il y a beaucoup d’ordre dans cette classe, mais le niveau est peu élevé". Deux élèves reçoivent en présence du maire et du curé le deuxième prix d’arithmétique mérité par l’école des Moutiers à l’exposition scolaire de Nantes. L’histoire et la géographie apparaissent dans l’enseignement en 1873 et une partie du temps des filles est occupé aux travaux d’aiguilles.

L’institutrice jouit d’une grande considération auprès des familles et de l’administration, l’inspecteur écrit en 1873 : "l’institutrice montre de grandes capacités et un zèle étonnant ; elle est douée d’une énergie peu commune, qui lui permet de maintenir dans sa classe nombreuse pour une école mixte un ordre et des progrès qu’on trouve rarement dans une école rurale ..." Après avoir été le symbole de l’école qui prive les adultes d’une partie de leur main d’œuvre "naturelle", et même de revenus par la rétribution scolaire considérée comme un impôt, elle sera la "régente des petits enfants", respectée de tous. Elle est pourtant lucide sur le milieu où elle évolue, elle écrit à l’inspecteur : "... ma classe, tout en étant loin de répondre à mes soins, est cependant, j’ose vous le dire, aussi bien que possible, vu le genre local de l’éducation des enfants, et leur légèreté naturelle."

A la fin de 1873, l’inspecteur lance une offensive discrète contre la mixité, il estime l’école dirigée avec intelligence, mais remarque que ce sont surtout les filles qui répondent avec à propos aux questions. En mai 1878 lors de la dernière inspection de l’école mixte, il note avec un enthousiasme un peu forcé : "les habitants des Moutiers attendent avec impatience la solution de l’installation de deux écoles spéciales à la place de l’école mixte actuelle qui ne répond plus aux besoins scolaires de nos populations". En août 1878, le conseil départemental prend sa décision, les Moutiers auront désormais deux écoles.

A l’automne 1878, l’école mixte a vécu, Marie Françoise Le Huédé, âgée de 57 ans, devient la première institutrice communale des filles. Elle va connaître, pour ses dernières années d’enseignement, la difficile mutation de l’école publique, à la veille des bouleversements des lois Jules Ferry.

3ème PARTIE, 1878 - 1918

Comme nous avons pu le voir dans les deux premières parties de cette étude, la situation scolaire des Moutiers jusqu’en 1878 est relativement originale. L’habitude héritée probablement de l’ancien régime, est à la mixité (il ne reste en 1874 que 7 communes de Loire Inférieure dans ce cas, dont St Léger et les Moutiers au pays de Retz). La loi de 1867 rendant obligatoire les écoles de filles porte un rude coup à cette réalité, mais pour les témoins de cette époque, la disparition de l’école mixte est liée à l’accession définitive des républicains au pouvoir (1877) et à la politique résolument active qu’ils mènent avec Jules Ferry dans le domaine de l’éducation. L’abbé Baconnais écrit en 1886, alors que s’achève l’œuvre législative du ministre : « le moment était venu d’interdire les écoles mixtes pour créer partout des écoles obligatoires, où l’on donne l’enseignement censé gratuit, mais avec l’argent des contribuables ... » Notre historien local juge ici ce que l’on a appelé les grandes lois scolaires au travers de la réalité des Moutiers à son époque.

120 ans plus tard, il est plus aisé de distinguer l’impact de ces lois sur l’organisation scolaire nouvelle qui se met alors en place. On le sait, Jules Ferry procède par étape pour imposer les idéaux républicains de gratuité, obligation et laïcité de l’école. La notion de gratuité, plus consensuelle ne pose pas vraiment de difficultés, la loi de 1881 intervient alors que la suppression de la rétribution scolaire déjà réalisée dans bien des communes, a été votée en 1877 par le conseil municipal des Moutiers, malgré les réticences du receveur municipal et de l’institutrice, mais probablement avec l’assentiment de la majorité des parents. Notons toutefois que l’opinion catholique favorable à la gratuité pour les enfants pauvres, la considère comme destructive de l’autorité familiale lorsqu’elle est généralisée, on parle déjà de démission parentale !

Obligation et laïcité de l’enseignement font l’objet d’une seconde loi (1882). Essayons au travers des statistiques de juger de la première de ces notions. Pour la période de 40 ans qui nous intéresse (1878/1918) les effectifs scolaires des Moutiers sont relativement stables. Avec une population qui fluctue de 700 à 800 habitants, 41 garçons et 44 filles, de 6 à 13 ans comme le veut la loi, sont inscrits en moyenne dans les écoles, mais la fréquentation correspondante est de 33 garçons et 34 filles soit 80% environ des effectifs. Ces 20% manquants (qui ne sont pas qu’une moyenne, ce chiffre étant relativement constant même à la fin de cette période) illustrent dans le milieu rural les limites de l’obligation. A titre de comparaison, l’école mixte pour les dix années précédentes présente un absentéisme moyen de 18% chez les garçons, 15% chez les filles. Le législateur n’a pas prévu de sanction envers les parents récalcitrants, et les instituteurs (en particulier les plus jeunes) se plaignent amèrement de cette fréquentation irrégulière.

Le troisième volet des lois Jules Ferry concerne la laïcité. Une première étape est franchie dès l’été 1878 aux Moutiers. Le conseil municipal choisit de confier l’école à des laïques plutôt qu’à des congréganistes. Il est probable qu’aucune congrégation n’a été candidate pour une commune si obscure (les congréganistes peuvent pourtant enseigner jusqu’en 1886 dans les écoles primaires publiques). Dès le vote de la seconde loi Jules Ferry, se pose la question des emblèmes religieux. A la remise des prix de juillet 1882, le maire, alors Jules Galot du Collet, annonce en public qu’il fera placer un crucifix dans l’école. Celui-ci, béni par Mr le curé est remis début septembre à l’instituteur qui le place dans la classe. Le maire précise alors qu’étant partisan de l’instruction, il fera exécuter la loi sur l’obligation. Un article du « Petit phare de la loire » relate les faits qui ne produisent par ailleurs pas de scandale dans la commune. L’inspecteur primaire préfère alors laisser passer l’année scolaire, pensant faire disparaître les emblèmes religieux aux grandes vacances de 1883. Ce souhait semble être resté lettre morte, puisque ce n’est que 20 ans plus tard, au plus fort des tensions anticléricales attisées par la loi sur les associations (1901) et surtout la séparation de l’église et de l’état (1905), que se dénouera cette question par l’enlèvement définitif du crucifix. Hippolyte Palvadeau, l’instituteur d’alors, secrétaire de mairie et membre du comité républicain procède à cet enlèvement, ce qui n’est pas sans lui poser un problème de conscience. En 1884, un incident oppose l’administration préfectorale, aiguillonnée par le délégué cantonal Beillevert, au maire à l’occasion du changement d’institutrice. Le préfet ayant nommée Mlle Provost, se voit sollicité par le maire pour la nomination d’une autre candidate recommandée par M. le curé comme personne « pieuse et digne » M. Beillevert écrit au préfet : « ... il est urgent que l’institutrice qui sera nommée aux Moutiers, bien qu’elle fasse ses devoirs religieux si cela est dans ses goûts, ne soit pas l’esclave du curé ... cette entente entre M. le maire et M. le curé ... me laisserait craindre que la loi du 28 mars 1882 déjà assez mal observée dans nos communes rurales, ne reçoive par le fait de la nomination d’instituteurs ou d’institutrices à la dévotion du clergé un nouveau coup qui la rende lettre morte ... ». Près de trente ans après les lois de Jules Ferry, la jeune institutrice Angèle Allain se voit récompensée par l’inspecteur « pour s’être opposée aux tentatives cléricales à propos des livres scolaires, une résistance discrète mais victorieuse... ». Il est vrai que les livres de doctrine chrétienne qu’emploie Marie Françoise Le Huédé en 1878 pour l’apprentissage de la lecture rende celle-ci bien monotone, aux dires même de l’inspecteur.

On le voit, la mise en œuvre des lois Jules Ferry va être très progressive et par conséquent semble-il sans heurts véritablement important. Seuls les deux premiers jeunes instituteurs, inexpérimentés et bien « tendres » pour les Moutiers, ne pourront se maintenir. Leurs successeurs, plus âgés s’adapteront en composant avec la population et les élus. Cette installation, somme toute paisible de l’école publique laïque va être facilitée par l’absence de concurrence privée. L’idée pourtant dut être évoquée dès la mise à la retraite de Marie Françoise Le Huédé. En effet en septembre 1881, elle achète une grande maison au bourg (le manoir), peut- être dans le but d’y ouvrir une école privée avec l’aide de notables, le projet s’il eut bien lieu, n’aboutit pas. L’abbé Baconnais lui-même, après avoir aidé la commune dans l’acquisition du terrain nécessaire à la construction de l’école des garçons, fait bâtir une maison sur le terrain voisin et envisage dès 1882, de la léguer à la paroisse pour l’établissement d’une école tenue par des religieuses. Mais les idées par trop légitimistes, au goût des élus locaux, du brave abbé, et le désir de ses supérieurs de ne pas envenimer une situation politique locale délicate empêchent la concrétisation de ce souhait. C’est en 1923, qu’une école privée de filles ouvrira aux Moutiers, l’école publique aura, sur la lancée de l’école mixte, bénéficié de 45 années pour s’ancrer dans la réalité quotidienne de la commune.

La séparation des sexes et l’arrivée d’un instituteur pour les garçons en octobre 1878, imposent la nécessité d’un nouveau local. La commune, en attendant la construction de la nouvelle école, propose un premier local près de l’église et de la mairie, un autre est loué (maison de Mme Thuillier) enfin un troisième, proposé par les héritiers Bouraude, n’est autre que l’ancien presbytère ayant déjà servi d’école 20 ans plus tôt. En mars 1877, l’inspecteur primaire tout en se prononçant sur la séparation des écoles, choisit leur emplacement entre deux propositions. L’administration municipale souhaite l’utilisation d’un groupe de maisons parmi lesquelles figure la mairie reconstruite récemment (la poste actuelle), ce local serait attribué aux filles et l’école mixte aux garçons. Certaines personnes « craignant que les inondations si rapprochées des eaux de la mer ne finissent par engloutir la portion du bourg où l’on veut construire l’école, préfèreraient la voir placée dans une partie plus élevée, à la sortie du bourg ... » Ce point de vue va prévaloir. En janvier 1879, la commune fait l’acquisition pour la somme de 825 F d’un terrain nommé « la roche plate » ou plus anciennement les petites maladreries à l’angle du chemin de la Rairie. L’arrivée de jules Ferry au ministère de l’instruction publique s’accompagne d’un élan important donné à la construction de maisons d’école. De 1870 à 1888, le budget de l’éducation est passé de 12 à 100 millions de francs-or, et des milliers d’écoles sont mises en chantier. Les Moutiers vont profiter de ce mouvement. Le devis de l’école des garçons s’élève, en mars 1880, à près de 12 000 F, (couverts par 9 381 F de subventions et 2 100 F d’emprunts). Eugène Lecomte, entrepreneur à Ste Marie, enlève l’adjudication et les travaux débutent le lundi 30 mai sous la direction des architectes Crucy et Lagoury, ils sont terminés en décembre. En août 1881, l’inspecteur primaire signale des améliorations à apporter, parmi celles-ci : « La porte d’entrée, par suite des vents qui soufflent en tout temps dans cette région est impossible à ouvrir pour un enfant et se referme avec une violence telle, qu’elle emporte avec elle la personne qui veut la retenir ... des enfants ont été blessés de ce chef ... un puits avec pompe à établir dans la cour ... l’école n’a pas de poêle, et il lui en faut un sous peine de fermer la classe pendant l’hiver... » Ces travaux sont réalisés en 1885. En 1892, divers autres aménagements sont apportés aux deux écoles, en particulier l’installation d’une pompe à l’école des filles, les enfants étant obligés d’aller chercher l’eau au puits Davy, distant de 40 m, hors de la surveillance des institutrices. L’école publique à ses débuts, profite donc de deux bâtiments récents comportant chacun un logement de fonction. Des carences subsistent, le manque de jardin et l’humidité de l’école des filles en particulier, ainsi que le défaut de mobilier et d’équipements scolaires (armoire pour la bibliothèque, cartes murales ...) rappelé fréquemment par les inspecteurs. 35 ans plus tard, les grandes tempêtes du début du 20ème siècle vont ébranler les écoles. En juin 1912, le conseil municipal constate le mauvais état des bâtiments scolaires : « M. l’instituteur et Mlle l’institutrice demandent aux écoles de nombreuses r éparations, l’école des filles a près de cinquante ans d’existence, celle des garçons près de trente cinq ans, l’une et l’autre exposées en plein midi souffrent : l’hiver des vents de sud et de sud-ouest si mauvais et si fréquents sur notre côte ; l’été des brûlantes ardeurs du soleil. Solidement bâties et suffisamment entretenues, ces deux écoles ne souffrent pas dans leur gros œuvre... le cyclone de l’hiver dernier ayant achevé l’œuvre de détérioration des années précédentes. - La toiture du préau des filles soulevée par ce cyclone a été replacée, et celle de la salle d’école des garçons a été aussi soulevée en entier ; elle est retombée, non en place, mais à trente centimètres de sa position première... » La commune a dépensé 234 F pour ces réparations, et peut encore y consacrer 200 F, mais elle demande à l’état et au département un secours de 400 F chacun, estimant : « qu’ avec 1000 F on ferait faire à peu près le nécessaire ».

De 1878 à 1918, 6 institutrices et 4 instituteurs vont se succéder dans les écoles des Moutiers. 6 d’entre eux n’y feront que de courts séjours, mais Héloïse Provost chez les filles et Hippolyte Palvadeau chez les garçons inscriront leur action dans la durée provoquant ainsi l’attachement des « monastériens » à leurs écoles.

ÉCOLE DES FILLES :

Marie Françoise LE HUEDE est de 1878 à 1881, la première institutrice des filles. Présente depuis près de 20 ans à la tête de l’école mixte, elle n’apprécie probablement pas l’arrivée d’un jeune instituteur qui lui prend une partie de ses élèves. Elle doit pourtant en cette fin de carrière voir son travail facilité par l’allègement de ses effectifs : en décembre 1878, 34 filles ont remplacé, dans la classe où l’on a supprimé la cloison centrale, les 49 élèves des deux sexes de l’année précédente. Il est à noter toutefois, que les filles n’étaient alors que 24, la suppression de la mixité et la gratuité de l’école ont indéniablement attiré de nouveaux élèves vers l’école des Moutiers (au détriment, probablement, de celle des religieuses de Bourgneuf). L’institutrice est toujours très bien considérée auprès des parents et des autorités. Si ses capacités sont jugées moyennes et même médiocres par le dernier inspecteur qui la visite, elle est toujours dévouée. Elle obtient en 1880 la médaille de bronze et une 4ème place dans la liste de mérite. Lorsque sonne l’âge de la retraite, en septembre 1881, elle a bien 60 ans mais ne totalise que 19 ans dans la fonction d’institutrice publique, ses 12 ans d’institutrice privée (dont 3 aux Moutiers) ne sont pas reconnus. Elle est autorisée à quitter l’enseignement mais ne peut prétendre à une retraite ! C’est à ce moment qu’elle envisage de poursuivre sa carrière dans une école privée. L’administration dans sa grande compréhension réglera le problème en reconnaissant à l’ancienne institutrice des infirmités contractées lors de son activité, le cas est prévu et une indemnité annuelle de 500 F correspondant au montant minimum d’une retraite, lui est octroyée (son traitement annuel se situait autour de 900 F.

Jeanne Emilie DESBOIS a 22 ans lorsqu’elle est nommée aux Moutiers à la rentrée d’octobre 1881, elle arrive de Cordemais où elle a eu fort à faire avec la concurrence congréganiste qui lui a pris beaucoup d’élèves. Un jugement mal assuré et une grande susceptibilité lui valent des désagréments, en particulier avec son collègue de Bourgneuf. Malgré cela, l’école est jugée en bonne voie et la jeune institutrice enregistre les premiers succès au certificat d’études primaires récemment créé. Sur cinq élèves présentées, 3 sont reçues. Mais ces succès sont sans lendemains, Emilie Desbois démissionne de l’enseignement en septembre 1894.

A la rentrée d’octobre 1884, a lieu l’incident relaté plus haut entre l’administration préfectorale et les autorités locales à propos de la nomination de la nouvelle institutrice. Héloïse PROVOST, finalement choisie est native de Guérande, elle a 39 ans et derrière elle une expérience d’institutrice libre à Mesquer puis publique à St Jean de Corcoué (la Bénate). Fille d’officier de marine, elle connaît bien le monde de la côte et des marais salants. L’administration a visiblement choisi une personne d’expérience après l’échec de l’institutrice précédente. L’inspecteur confie dans une première visite, son espoir de voir l’école remise en bon état. La nouvelle maîtresse d’école est active et zélée, mais aussi prudente, en 1886 10 élèves sont préparées au certificat d’études, mais 5 seulement sont présentées qui sont toutes reçues. Si des poêles ont bien été installés dans les écoles, leur alimentation en combustible est assurée dans les premières années par les instituteurs. Le conseil municipal, interpellé par le sous- préfet sur cet état de chose conteste l’utilité d’un chauffage permanent en hiver : « S’il est incontestable que le chauffage des écoles soit à certains jours, utile et même nécessaire, le besoin s’en fait moins sentir dans des bâtiments exposés au soleil ... il y a encore atténuation à la nécessité du chauffage : pour les filles parce qu’elles préfèrent apporter en classe leurs chauffrettes ; pour les garçons, parce que les classes sont, matin et soir coupées par des moments de sorties pendant lesquelles l’exercice du corps remplace avantageusement le feu ». En quelques années, Héloïse Provost a réussi à conquérir l’estime de ses concitoyens : « les personnes les plus hostiles à l’instruction laïque proclament bien hautement les bonnes qualités de notre institutrice » L’épouse d’un poseur de rails du chemin de fer s’est adressée à elle pour l’aider à préparer l’examen qui va lui permettre de tenir une halte. Elle le fait avec dévouement, en refusant toute rétribution. « C’est un cœur d’or, dont la porte est toujours ouverte aux pauvres honteux.. » En ce qui concerne ses qualités d’institutrice, on lui reproche un manque de méthode et d’organisation. L’importance de plus en plus grande donnée aux questions pédagogiques se ressent au travers de critiques plus argumentées des inspecteurs. Ceux-ci insistent sur la nécessité de développer le jugement des enfants plutôt que de faire exclusivement appel à leur mémoire. Sur ce point relativement novateur, l’institutrice des Moutiers évoluera peu. L’inspecteur se résigne souvent par la suite, à regretter « les discours à perte de vue de la maîtresse » ou des leçons peu intéressantes où elle se borne « à faire réciter par cœur les résumés » Elle excelle par contre, à la grande satisfaction des parents, dans l’enseignement des travaux manuels et de l’économie domestique. Au tournant du siècle, l’institutrice est en poste aux Moutiers depuis 16 ans, son caractère s’est aigri, les relations sont difficiles avec son collègue instituteur, et l’inspecteur qui ne voit plus en elle « qu’une vieille toquée de qui il n’y a plus rien de bon à attendre ». Il souhaite confier le poste (qui est devenu « agréable » depuis le développement des bains de mer) à une institutrice méritante que l’on veut récompenser. Mais Héloïse Provost se plait bien aux Moutiers, son expérience et sa méfiance pour les méthodes modernes rassurent les parents. On juge certes ses méthodes vieillottes, mais elle rappelle aux mères des petites filles de 1900, leur propre institutrice, Mlle Le Huédé dont le souvenir est resté vivace. D’années en années, la pression de l’administration se fait plus forte, on voudrait bien la voir partir en retraite mais elle résiste longtemps. Ce n’est qu’en 1908, après 24 ans passés aux Moutiers, qu’elle quitte le service, regrettée de beaucoup.

C’est une jeune femme de 25 ans, Angèle ALLAIN, qui la remplace. Elle est nantaise et bien notée de l’administration. En octobre 1908, après cinq ans passés à Vigneux et Maisdon, elle demande le poste des Moutiers qui commence à bénéficier de l’intérêt grandissant que portent les nantais aux bains de mer. La nouvelle institutrice s’adapte bien à son poste, elle y apporte des méthodes nouvelles dans l’organisation du travail, si particulière dans une classe unique. Brevetée en 1899, Angèle Allain est la première institutrice des Moutiers à avoir bénéficié de l’élan donné à l’école publique par les lois Jules Ferry. La première aussi à avoir bénéficié de l’école normale d’institutrices crée en 1883 à Nantes à la « Ville Maria ». Dotée de cette solide formation, elle apparaît plus forte que celles qui l’ont précédé, sur le chapitre de la laïcité. C’est à sa fermeté sur la question des livres scolaires (voir plus haut) qu’elle doit en 1911 sa mutation à Clisson qui la rapproche de Nantes où elle finira sa carrière en 1938.

Après un court intérim assuré en juillet 1911 par Mlle MONNIER, Léonie DOUSSET est nommée aux Moutiers à la rentrée d’octobre. Célibataire, âgée de 47 ans, elle est originaire de Saint Nazaire. Après plusieurs postes dans le nord du département, elle demande Saint Michel ou les Moutiers qui lui semblent être des postes demandant moins de travail. Celui de Saint Michel se libérant rapidement, elle le rejoint à la rentrée suivante, laissant sa place à une jeune adjointe de Machecoul, Mlle MOISAN. Celle-ci va rester 6 ans aux Moutiers qu’elle ne quittera qu’à la fin de la première guerre mondiale (août 1918).

ÉCOLE DES GARÇONS :

Le Bourg des Moutiers n’a pas connu d’instituteur depuis près de quarante ans lorsque y est nommé Charles Auguste BICHON le 1er octobre 1878. Ce premier emploi de titulaire, il a alors 22 ans, va le changer des fonctions d’adjoint qu’il occupait précédemment à l’école de la rue noire à Nantes. Il connaît bien le Pays de Retz, étant natif de Cheméré, mais espère pour son retour au pays une situation plus enviable que celle qui lui est destiné. En premier lieu, les locaux qui vont successivement lui servir d’école (un par année scolaire) rivalisent d’insalubrité. Dans le premier l’eau pénètre par le toit, le second ne comporte qu’un petit cabinet pour tout logement de l’instituteur. La commune, arguant de sa pauvreté refuse également de lui fournir un jardin. Seul le troisième local (l’ancien presbytère ayant déjà servi d’école) présente un visage plus accueillant. L’absence de jardin pèse à l’instituteur dont les ressources sont bien modestes (son traitement annuel est de 900 francs) et il ne peut obtenir l’indemnité qui lui permettrait d’en louer un. L’hostilité constante des autorités locales qui n’ont pas souhaité la séparation des écoles se manifeste dans le refus de confier au jeune instituteur le secrétariat de mairie qui lui est traditionnellement réservé dans les communes rurales. Auguste Bichon se plaint à l’inspecteur de ces vexations et de sa situation matérielle bien précaire. En janvier 1881, il inaugure la nouvelle école mais elle ne possède pas de poêle, il doit renvoyer les plus jeunes élèves malades par suite du froid. L’administration s’émeut de ce mauvais vouloir de la municipalité, l’inspecteur primaire écrit à ses supérieurs : « il paraît que c’est un parti pris pour la municipalité des Moutiers de refuser à l’instituteur les choses les plus indispensables à la tenue de sa classe ». Au printemps 1881, Auguste Bichon est retiré du poste des Moutiers. L’administration préfectorale fait le choix d’une permutation avec l’instituteur d’Abbaretz : « La permutation entre ces deux maîtres aura ce résultat de dédommager un assez bon maître en relevant l’école d’une commune intéressante, et reléguer dans une commune ingrate à tous égards ce vieux maître ... qui y terminera sa carrière".

Le vieux maître en question, Jean LE GOFF, natif de la Chapelle des marais, a 52 ans lorsqu’il rejoint les Moutiers en avril 1881. Il quitte Abbaretz où il vient de passer 27 ans, partageant son temps entre l’école et la mairie où il exerce les fonctions de secrétaire. Celui qui les remplit, est souvent plus exposé aux critiques que les élus. Malgré le soutien du maire, sa prestation contestée dans ce poste lui vaut à la fois ce départ, et la privation d’un revenu complémentaire dans son exil. Le nouvel instituteur est jugé intelligent, mais on lui reproche d’avoir négligé de se mettre au courant des nouveaux procédés d’enseignement. Il est vrai que son brevet obtenu 35 ans plus tôt à l’école normale de Rennes n’est plus d’actualité au moment où se met en place l’école de Jules Ferry. La loi de 1881 d’ailleurs, insiste sur l’importance de la formation des maîtres. La mauvaise impression des premières inspections est mise sur le compte de son prédécesseur, mais il ne peut faire longtemps illusion, son enseignement paraît sans attraits ni méthodes, l’orthographe est apprise « suivant les vieux errements » et de nombreuses disciplines sont absentes de l’enseignement. Malgré ces carences, l’école obtient quelques résultats au certificat d’études (3 reçus sur 6 présentés en 1883). Les parents semblent avoir une bonne estime du maître, peut-être est-ce du à son cours d’adultes considéré comme un des plus sérieux qui soit. Le maire, qui n’a pas eu à se plaindre de l’instituteur lors de la remise en place des crucifix dans les écoles, ne le tient pas en haute estime. Critiqué lui-même lors de l’affaire du chauffage des écoles, comme nous l’avons vu plus haut, il explique le peu de succès de son école de garçons : « Aucun des parents des élèves, tous dans une situation de fortune bien inférieure à celle des instituteurs, ne se plaint du manque de chauffage ... les seules plaintes parvenues à l’administration locale au sujet des écoles ont trait au manque complet de résultats obtenus par les garçons, résultats qui ne sauraient dépendre du manque de chauffage mais ... du manque de soins de la part du maître (comme l’affirment les parents) ou du défaut de fréquentation régulière des élèves comme le prétend le maître ». (conseil municipal février 1887). En janvier 1888, l’instituteur est âgé de 60 ans et à la fin d’une carrière de 41 ans, n’assure plus qu’un service défaillant. Il s’absente fréquemment de sa classe et sa tenue est incompatible avec l’enseignement moral (qu’il ne prodigue d’ailleurs pas), l’attitude du maire, très critique l’année précédente, est plus ambiguë : « .. il excuse tout chez l’instituteur qui chante dévotement au lutrin ... » La mise à la retraite d’office de l’instituteur est décidée, elle est effective à la rentrée des vacances de Pâques.

Son jeune successeur, Gabriel TERRIEN est le représentant d’une de ces dynasties d’instituteurs que l’on commence à rencontrer à la fin du 19ème siècle. Il fait ses premières armes dans l’école dirigée par son père, à Carquefou. En poste à Saint- Nazaire, puis Nantes, il donne l’impression d’un « grand et fort maître pas très éloigné d’une certaine violence » Avec sa nomination aux Moutiers à l’âge de 28 ans, l’administration a visiblement fait le choix d’une reprise en main de l’école. Elle y constate un « heureux changement » dès l’inspection de 1889. Le sérieux du maître est souligné, mais c’est surtout l’enseignement des nouvelles disciplines obligatoires, jusqu’ici négligé, qui retient l’attention de l’inspecteur : travail manuel, chant, mouvements de gymnastique bien dirigés. Pourtant, la conclusion de cette inspection si prometteuse nous ramène à la situation très conflictuelle qui prévaut entre l’administration préfectorale et la municipalité des Moutiers : « L’école marche bien, M. Terrien est un maître d’avenir, il n’est pas à sa place aux Moutiers (!) » Effectivement, après 2 années scolaires, Gabriel Terrien est nommé au poste plus important de la Chapelle Heulin. Ce jeune maître plein d’avenir mourra prématurément en 1897 d’une congestion pulmonaire.

De 1878 à 1918, la nomination des institutrices semble se faire suivant une règle non écrite d’alternance entre jeunes débutantes et maîtresses d’école plus aguerries. La même habitude prévaut d’abord chez les garçons jusqu’à l’arrivée d’Hippolyte PALVADEAU qui est sensiblement du même âge que son prédécesseur. D’une famille originaire de Noirmoutier, il est né à Pornic en 1861, breveté en 1880, il a tout d’abord rempli pendant 9 ans la fonction d’adjoint dans plusieurs écoles avant d’être titularisé à Cheix en 1889. En 1890, il émet le souhait d’obtenir un poste définitif, dans une commune où l’instituteur n’est pas secrétaire de mairie, pourvue d’une station de chemin de fer, et à proximité de Pornic. Le poste des Moutiers est le seul qui corresponde à ces conditions. Ce choix effectif de son poste par l’instituteur est à rapprocher de celui fait quelques années plus tôt par sa collègue Héloïse Provost, ce fait n’est pas étranger à la longévité de ces deux enseignants aux Moutiers. Ce n’est d’ailleurs pas leur seul point commun, tous deux sont issus de familles possédant des marins, mais ces similitudes ne favorisent pas toujours leur entente. Le caractère difficile de l’institutrice en fin de carrière ne facilite pas la vie de son jeune collègue au caractère moins affirmé. Elle a tendance à le dénigrer.

Après la sévérité probablement excessive de son prédécesseur, l’attitude plus douce du nouveau maître est appréciée des enfants, mais lui est discrètement reprochée lors des inspections. La discipline laisse à désirer, durant les premières années. Hormis cela, Hippolyte Palvadeau réussit bien aux Moutiers et paraît y être à sa place suivant l’expression même de l’inspecteur. En 1892, il fonde une bibliothèque qui va vite devenir l’une des plus fréquentée de la circonscription. Son enseignement est généralement jugé de bonne qualité, il utilise souvent des moniteurs, ce qui n’est pas apprécié. Cet emploi des plus grands élèves comme répétiteurs pour les plus jeunes du cours préparatoire, est une réminiscence de la méthode mutuelle chère aux tenants de l’école laïque cinquante ans plus tôt, mais l’inspecteur primaire ne tolère que du bout des lèvres cette habitude prise pour répondre aux difficultés de la classe unique.

Au tournant du siècle, l’instituteur va connaître quelques difficultés. Les résultats du certificat d’études de 1900 sont désastreux, sur les 3 candidats présentés, aucun n’est reçu même à l’écrit. L’inspection qui suit, le 21 août, est visiblement provoquée par cet échec. Elle constate le fléchissement de l’enseignement. Cette crise survient peu après le mariage de l’instituteur qui lui a créé quelques inimitiés dans la commune, un parti hostile s’est créé et le maire prête l’oreille à ces critiques. Hippolyte Palvadeau supporte mal cette situation et demande son changement. Le poste de Fresnay serait une possibilité, mais la place est moins bonne et l’inspecteur qui considère un déplacement comme une mesure trop rigoureuse, conseille la patience. L’année suivante, les choses s’apaisent, les démarches faites pour obtenir le déplacement de l’instituteur ont échoué, on le laisse tranquille. Le succès de son cours d’adultes (23 élèves en 1900) est là pour témoigner des soutiens qu’il conserve au bourg.

Dès son arrivée aux Moutiers, l’administration avait trouvé regrettable le manque de supplément de rémunération de ce poste. Le traitement annuel est de 1 300 F, il atteindra 2 000 F en 1912. Le supplément du cours d’adultes, lié à la fréquentation, varie de 25 à 75 F par an, ce qui est peu comparé aux revenus que procurerait le secrétariat de mairie. En 1900, le secrétaire en place a 78 ans, son remplacement est à l’ordre du jour. Les 300 F annuels auxquels s’ajoutent 75 F pour les frais de bureau, seraient les bienvenus pour le jeune ménage, mais la crise ouverte relatée plus haut fait échouer ce projet. L’accalmie des années suivantes et l’amélioration des rapports avec le maire vont rendre les choses possibles au printemps 1903, Hippolyte Palvadeau devient le premier instituteur secrétaire de la mairie des Moutiers.

Cette amélioration des rapports avec la municipalité, et cette nouvelle fonction vont lui valoir de nouvelles critiques de la part de l’opposition politique. En février 1906, un article du journal « Le Pays de Retz » met en cause le travail du secrétaire, l’irrégularité des heures d’ouverture de la mairie et la trop grande part qu’il prend à la vie locale lui sont reprochés. A travers lui, c’est le maire M. Jaunet que l’on veut atteindre. L’atmosphère politique est extrêmement tendue à quelques semaines des inventaires des biens des établissements de culte, consécutifs à la loi de séparation de l’église et de l’état (décembre 1905). L’inspecteur conseille au maître de ne pas répondre aux critiques, mais celui-ci est affecté par ces attaques. La tension politique autour des problèmes religieux fait vaciller ses convictions au moment où il procède à l’enlèvement du crucifix de sa classe, il doute même de l’intérêt de son travail à la mairie et évoque un instant sa démission.

Dans les années qui suivent, la discipline s’améliore et les résultats sont satisfaisants. Les leçons cependant manquent un peu d’animation et de concret. On demande au maître de rendre son enseignement plus vivant par l’emploi d’une méthode plus active. « Il est absolument nécessaire dans toutes les écoles primaires, mais surtout dans nos écoles rurales, de faire continuellement appel au concours de l’enfant, de l’obliger à exprimer sa pensée ... » Une initiative du maître est appréciée de l’inspecteur, dans le but de réveiller ses écoliers, il leur fait exécuter des mouvements de gymnastique entre chaque cours, les plus jeunes ayant en effet tendance à coucher la tête sur la table lors des leçons destinées aux plus grands.

Lorsque survient la déclaration de guerre en 1914, Hippolyte Palvadeau a 54 ans, trop âgé pour être mobilisé, il va continuer d’assurer son service à la mairie et auprès des enfants. Aux Moutiers, 95 hommes sont mobilisés et 33 d’entre eux vont laisser la vie dans cette guerre, L’instituteur, présent dans la commune depuis 24 ans, les a tous vus sur les bancs de son école. Chaque mauvaise nouvelle apportée aux familles, s’accompagne pour lui de souvenirs d’enfants heureux et de la douleur des vies brisées. Des réfugiés belges et français, chassés par les armées prussiennes, s’installent aux Moutiers, quelques enfants de ces familles viennent grossir les effectifs des écoles. A partir de 1914, faute de personnel suffisant, les inspections annuelles ne sont plus assurées, nous privant ainsi de renseignements sur cette période. Dans beaucoup de communes, des institutrices vont remplacer leurs collègues mobilisés. Les locaux scolaires eux-mêmes sont parfois réquisitionnés, comme à la Bernerie où une ambulance, annexe de l’hôpital installé dans les locaux de Saint Stanislas de Nantes, reçoit quelques blessés du front. Les épreuves répétées de ces années-là vont avoir raison de la santé d’Hippolyte Palvadeau qui souffre d’affection cardiaque. A la fin de 1917, une attaque le laisse hémiplégique, son épouse demande sa mise à la retraite au début de 1918, mais il s’éteint le 10 février. Ainsi disparaît, à l’âge de 57 ans, l’instituteur qui, à ce jour, détient la plus grande longévité dans le poste des Moutiers, le seul aussi qui soit décédé dans l’exercice de ses fonctions. Une photographie, confiée par sa famille, toujours fidèle aux Moutiers, le représente, sans doute un peu avant 1914, vêtu de sa blouse de maître d’école.

Hippolyte Palvadeau était un homme ordinaire, je l’imagine volontiers plus enclin à la bonhommie qu’à une sévérité excessive envers ses élèves, manque d’autorité certes mais toutes les inspections le confirment, c’est un homme tranquille, fortement convaincu de l’utilité de sa mission, tourmenté parfois par les médisances inhérentes à sa position publique dans une société très fermée. Mais il n’a rien du hussard noir de la république, il remplit simplement sa mission d’éducateur avec le sentiment, inculqué dans les écoles normales de Jules Ferry, d’être au service d’une grande cause.

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