Les curés de Corsept durant la Révolution

dimanche 11 juillet 2010, par André Duru +


A la veille de la Révolution, Corsept compte un millier d’habitants, pour la plupart laboureurs, mais aussi un certain nombre de pêcheurs et de marins.

Le Corseptin n’a pas la vie facile, il doit travailler dur pour nourrir sa famille. Attaché à sa religion, à sa terre, à ses coutumes, il s’intéresse davantage au prix du blé qu’à la politique mais il accueille avec faveur l’annonce des réformes qui doivent lui apporter une vie meilleure et une plus grande justice.


Le recteur Thomas Lacombe

Exerçant son ministère à Corsept depuis 1772, le recteur Lacombe jouit d’un prestige certain. Ce prêtre distingué - il a fait ses humanités chez les Oratoriens - a gagné le respect de ses paroissiens par son dévouement, sa bonté et aussi, sa diplomatie.

Il existait en effet, à cette époque, un certain antagonisme entre les laboureurs et les pêcheurs ; le recteur avait su calmer les esprits, régler les conflits et rétablir la paix dans la paroisse. Il accueille favorablement, lui aussi, les idées nouvelles. Il a des contacts fréquents avec le District de Paimbœuf et il est choisi, en 1789, pour exercer les fonctions de procureur de Corsept.

Le 14 juillet 1790, au cours de la fête patriotique de la Fédération, il prononce un discours dans lequel il demande à ses paroissiens d’adhérer sans restriction aux décisions de l’Assemblée nationale : « Nous avons déjà prêté le serment civique, ainsi nous avons juré d’être fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi et de maintenir de tout notre pouvoir les décrets de l’Assemblée nationale, sanctionnés et acceptés par le Roi. Aujourd’hui, nous allons le renouveler et promettre aussi de former une alliance de fraternité entre nous et tous les sujets de ce vaste royaume. Nous ne ferons plus désormais qu’une seule famille et si nous sommes frères, la paix doit régner entre nous. Si nous sommes libres, nous devons rendre à chacun ce qui lui est dû (...) Une loi nous a été donnée et nos législateurs l’ont établie sur des fondements solides. Ils ont détruit tous les abus et rétabli la justice. Chaque jour est marqué par de nouveaux décrets tous de plus en plus intéressants. Aussi convient- il, qu’avec beaucoup d’empressement, nous répondions aux vues de l’Assemblée nationale ».

Thomas Lacombe invite ensuite les gens de Corsept à prier car, ajoute-t’il : « tous nos efforts seront impuissants, tous nos desseins s’évanouiront si le Très-Haut ne nous accorde pas son secours. Aussi demandons lui qu’il soutienne et conserve très longtemps notre souverain très aimé (...) et que son esprit se trouve toujours au milieu de l’Assemblée nationale qui dote le pays d’une Constitution nouvelle et qu’il l’assiste de ses conseils et préside à tous ses décrets ».

Ce discours, prononcé en présence de délégués du District de Paimbœuf, est particulièrement remarqué. Il sera inséré, dès le lendemain, dans la gazette La Correspondance de Nantes et diffusé dans tout le département.

Les serments

Ce même mois de juillet 1790, l’Assemblée nationale a voté la Constitution Civile du Clergé et le 27 novembre 1790, elle décide que les prêtres et évêques "fonctionnaires publics" doivent prêter un nouveau serment impliquant l’acceptation de cette Constitution Civile. Lacombe, après avoir hésité semble t-il, prête ce serment le 30 janvier 1791, avec son jeune vicaire Pierre Jagorel, à l’issue de la grand’messe.

Cependant, les recteurs des paroisses voisines - à l’exception de celui de Saint- Brevin - refusent ce serment, ce qui ne manque pas d’inquiéter Lacombe, d’autant plus que le District, insistant auprès des réfractaires, le cite en exemple, en termes à peine voilés, ainsi que le montre cette lettre, adressée le 7 février 1791, au recteur de Saint- Michel, l’abbé Perrin par le Procureur-Syndic du District de Paimœuf :

« Monsieur, nous apprenons que vous n’avez pas cru devoir prêter le serment exigé par la loi du 27 novembre et que vous avez été, en cela, imité par votre vicaire. Nous n’entreprendrons point de vous convaincre que ce serment ne concerne, ne blesse en rien cette société religieuse que nous sommes aussi jaloux de conserver que par aucun de ses ministres. L’exemple de plusieurs de vos confrères, instruits et d’une conduite irréprochable, parle plus que tout ce que nous pourrions vous dire.

Nous vous verrons avec plaisir, Monsieur, donner une dernière preuve d’attachement à vos paroissiens en continuant à leur administrer les secours spirituels jusqu’à ce qu’on ait pourvu à votre remplacement ».

Elections des curés

Conformément à la loi, les réfractaires doivent être remplacés par des prêtres, ayant accepté le serment, choisis par les grands électeurs du District.

Sans perdre de temps, le Procureur-Syndic de Paimbœuf les convoque, par lettre du 12 février 1791, en ces termes : « Mon cher confrère. Enfin le jour du Seigneur est arrivé et la céleste Sion va briller d’une lumière plus éclatante et plus pure. Les ministres qui souillaient son temple sacré vont subir le sort de Mathan et les dignes Ezéchias recevront la palme divine. Douze cures sont à pourvoir, celles de Paimbœuf, Frossay, Vue, Pellerin, Rouans, Pornic, Sainte- Marie, Saint-Michel, Le Clion, Sainte-Pazanne, Port Saint- Père, Saint-Hilaire et c’est à vos lumières à leur donner des pasteurs.

Je vous convoque donc pour dimanche 20 de ce mois, afin de concourir à cette opération aussi urgente qu’importante. Saisissant avec bien du plaisir cette occasion pour vous offrir l’amitié de votre confrère ».

A cette élection du 20 février 1791, le vicaire Jagorel voit son zèle récompensé : il est élu curé de Frossay par 31 voix sur 32, cela, sans avoir été candidat. Le jeune prêtre n’accepte pas cette promotion, il se rend à Paimbœuf et refuse la cure de Frossay. Pour éviter les ennuis qu’il sent venir, il quitte Corsept et se retire à Guérande, son pays natal.

Thomas Lacomnbe, profondément troublé par ces événements, connaît des jours difficiles. On imagine le désarroi de cet homme intègre qui cherche où est son devoir. Il apprend, quelques semaines plus tard, que le pape a condamné formellement la Constitution Civile du clergé par son Bref du 10 mars 1791 (diffusé dans la région par les réfractaires et leurs fidèles), dès lors, il n’hésite plus et comprend que la seule voie possible est la rétractation. Il démissionne de son poste de Procureur de Corsept et déclare aux autorités qu’il annule son serment. Il doit quitter sa paroisse et se retire à Nantes où il vivra plus ou moins clandestinement jusqu’au 6 juin 1792, date de son arrestation par la Garde nationale.

Il connaîtra, à partir de ce jour, la rigueur des prisons nantaises.

La noyade

Enfermé d’abord au séminaire, puis à Saint-Clément, ensuite aux Petits Capucins, Lacombe se retrouve, en novembre 1793, avec 83 confrères, sur la galiotte La Gloire amarrée près de la Fosse. Le soir du 16 novembre, les captifs sont liés deux à deux et embarqués sur une gabare. Ce sont pour la plupart des hommes âgés, cinq sont octogénaires et leur doyen d’âge, Pierre Gaudin, a 89 ans, certains sont infirmes. Tous sont affaiblis par une longue et inhumaine détention.

La gabare sera coulée dans le fleuve, à hauteur de Cheviré. Quatre prêtres vont échapper à la noyade, dont Thomas Lacombe. Ayant réussi à défaire ses liens, bon nageur malgré ses 69 ans et le froid, l’ancien recteur de Corsept parvient à gagner un navire mouillé dans le fleuve L’Imposant dont les marins, pris de pitié, le hissent à bord. Ils sauveront également les abbés Brianceau, ex-vicaire de Sainte- Croix de Nantes et Le Paludier, ancien chapelain de Trescalan.

Le lendemain, Carrier ayant appris ce sauvetage donna l’ordre au capitaine Lafloury, commandant de L’Imposant de livrer les trois prêtres au Comité Révolutionnaire. Le soir même du 17 novembre, ils seront rejetés dans le fleuve, le nécessaire étant fait, cette fois pour qu’ils y restent. Le quatrième prêtre, Julien Landau, ex-recteur de Saint-Lyphard, avait réussi à atteindre la rive Nord. Recueilli par des paysans, il sera le seul rescapé de cette noyade du 16 novembre 1793.

Le moine et sa servante

Revenons à Corsept où, en mai 1791, le recteur Lacombe a été remplacé par le père Verdun, ancien moine bernardin de l’abbaye de Buzay, située sur la commune de Rouans, assermenté, désigné par les grands électeurs.

Verdun arrive à Corsept accompagné d’une jeune domestique, déjà à son service à l’abbaye, qui est loin d’avoir l’âge canonique.

Notons qu’à la veille de la Révolution, on semblait avoir oublié, à Buzay, la rigueur des vœux monastiques. La table était bonne, la cave bien garnie, les loisirs agréables. Cependant, si l’abbaye était riche et vivait bien, elle n’en oubliait pas pour autant ses devoirs d’accueil et de charité. Elle était ouverte aux malheureux et « faisait vivre par ses aumônes et ses ouvrages, une grande quantité d’habitants ».

Le moine et sa servante sont accueillis à Corsept avec une certaine réticence.

Le vicaire intempérant

Le père Verdun, âgé, tombe bientôt malade. Il demande un vicaire pour l’assister. On lui envoie, en janvier 1792, l’abbé Lemelec qui a été proposé à Boulay, Procureur Syndic du District de Paimbœuf, par la lettre suivante, signée des vicaires épiscopaux : « Dans la grande disette des prêtres assermentés où se trouve le diocèse, nous avons cherché à tirer partie de M. Lemelec, en le plaçant à Vallet. Il y a donné, malheureusement ( ...) un scandale si public qu’il a fallu le faire partir aussitôt (...) au lieu de venir à l’évêché, où nous l’appelions, il s’est retiré sur la Fosse, dans une guinguette où il a continué de se signaler par son ivrognerie. Les scènes ont été telles qu’il a été ( ...) traîné à la municipalité où il a tenu des propos analogues à son état. Nous ne l’avons pas vu depuis, mais nous avons su que, pendant son séjour à Nantes, il avait été constamment dans le vin. Avec de telles mœurs (...) il serait imprudent de lui donner les pouvoirs de régir les fidèles. Cependant, s’il voulait se conduire plus sagement, nous ne doutons pas qu’après une épreuve suivie et longue, le Conseil se portât à lui accorder des pouvoirs, sur votre recommandation (...)
Veuillez nous croire, avec des sentiments fraternels, Monsieur, vos très humbles serviteurs.
Signé Soulastre Darbefeuille Andrieu, membres du Conseil épiscopal ».

On espère sans doute que Lemellec s’amendera à Corsept où le vin est moins bon qu’à Vallet. Il n’en est rien, force est de constater qu’il est "toujours dans le vin". Il scandalise les paroissiens.

La municipalité alerte le District : « Le maire et les officiers municipaux de Corsept ont les plus grandes plaintes à porter contre le sieur Lemelec (... ) envoyé depuis quelques jours desservir leur église pendant la maladie de leur curé (...) que ce prêtre étoit tous les jours yvre, qu’il alloit de maison en maison boire avec le premier venu (...) il vouloit tout briser à la cure et même les registres de baptême, qu’enfin sa conduite causoit le plus grand scandale dans la paroisse, d’autant plus qu’ils ne le croyaient point assermenté parce qu’il ne justifiait nullement de son serment ».

De son côté, le curé Verdun adresse, le 3 février 1792, une lettre au District dénonçant son vicaire : « Il ne cesse de me déshonorer, moi et ma gouvernante, par les propos les plus infâmes, il la force à lui donner du vin avant de commencer sa messe (...) il a mené avec lui, à la porte de la cure, une troupe de gueux, ivres comme lui (...) pour faire violence chez moi (...) Il m’a bu au moins quarante-cinq bouteilles de vin tant blanc que rouge ».

Le District se fâche

Les commissaires du District de Paimbœuf, asistés du maire et des Officiers municipaux de Corsept, se réunissent le 4 février 1792 et décident que : « le sieur Lemelec seroit envoyé cherché, séance tenante, pour répondre aux plaintes déposées contre lui ».
Une heure après : « Lemelec a paru, dans l’état de la plus crapuleuse yvresse, conduit et soutenu par les deux gendarmes qui avoient été lui notifier l’ordre de se rendre à l’administration (...) Interrogé sur la nature des plaintes portées contre lui, il a répondu qu’il se foutoit de Saint-Pierre comme de Saint- Paul et aussi de la Constitution » !

Outrés, les commissaires prennent l’arrêté suivant : « Considérant que le dit Lemelec est un homme abruti par le vin, dont les ennemis du bien public se servoient, peut-être, pour jeter le ridicule sur les prêtres assermentés. Considérant que sa conduite avoit causé le plus grand scandale tant à Corsept qu’à Paimbœuf, qu’on ne manquerait pas de tirer les conséquences les plus diffamantes pour les vrais pasteurs, amis des lois, qu’un homme de cette espèce étoit à éloigner promptement, etc... Arrêtent que le sieur Lemelec seroit, de suite, mis dans une barge et déposé sur la côte nord de la Loire et que pour ôter de l’esprit des citoyens toute impression quelconque à son sujet, il leur sera fait l’adresse suivante :

Citoyens, Vous avez été scandalisés comme nous par la conduite vile et crapuleuse d’un soi- disant ministre de la religion (...), c’est ainsi que les ennemis du bien public cherchent de toutes les manières les occasions de ridiculiser les prêtres assermentés amis des lois et attachés à la religion. (...) Des fidèles d’une conscience droite, mais médiocrement instruits pourraient être alannés par des hommes assez criminels pour profiter de cette circonstance (...) pour en imposer (...) à des âmes faibles. (...) On voudroit persuader que les prêtres assermentés ne sont pas les bons pasteurs et induire de l’inconduite d’un individu qui s’est donné sous ce signe sacré, que tous les autres sont sans mœurs.
Les mœurs sont les premiers biens des sociétés, le plus ferme appui de la tranquillité publique, le plus sûr garant de la religion. (...)
C’est dans cet esprit, citoyens, que vos administrateurs aussitôt qu’ils ont su que Lemelec qui s’étoit présenté au Directoire pour un prêtre assermenté n’étoit qu’un menteur audacieux (...) ont fait saisir sa personne et l’ont jeté hors des limites de ce district. Qu’il aille avec ses semblables déshonorer un autre hémisphère, » etc...

Cette adresse sera affichée à la porte de l’église de Corsept. Elle vaudra, d’ailleurs, au Procureur-Syndic Boulay, quelques ennuis de la part du Commissaire du Roi près le tribunal de Paimbœuf, Phélippe Tronjolly, qui l’accuse d’empiéter sur ses attributions.

Les ennuis du Père Verdun

Boulay qui commence à être excédé par les affaires du clergé de Corsept, n’est cependant pas au bout de ses peines. En effet, le cas Lemelec étant à peine réglé, dès le lendemain, 5 février 1792, c’est le curé Verdun qui est dénoncé au District par le maire et les notables de Corsept, dans la pétition suivante : « Messieurs les Administrateurs du District de Paimbœuf Vous exposent les habitants de la paroisse de Corsept que si jusqu’à présent ils ont fermé les yeux sur l’odieuse conduite du Sieur Verdun, curé constitutionnel de leur paroisse, c’étoit pour ne point donner occasion aux ennemis de la Constitution de la critiquer eux-mêmes (...) pour empêcher que leur critique ne fût contraire aux principes de cette Constitution et à l’élection du Sieur Verdun. Mais aujourd’hui, il est temps de dévoiler tout ce qui est dans le Sieur Verdun, contraire aux bonnes mœurs et à la religion même dont il est un des ministres. Au mois de mai 1791 le Sieur Verdun, ex-bernardin, fut mis en installation à la cure de Corsept et il ne manqua pas d’amener avec lui une fille de 21 ans qu’il avoit à son service dans le couvent de Buzai. On ne s’aperçut que trop tÔt que cette fille étoit une de ces servantes qu’on nomme maîtresse et qu’il vivoit avec elle d’une manière scandaleuse.
Votre Directoire, Messieurs, fut instruit du mauvais comportement du Sieur Verdun avec sa domestique et il eut la bonté d’en prévenir Monsieur l’Evêque lors de sa visite à Paimbœuf. Monsieur l’Evêque, dit-on, lui fit promettre de la mettre dehors de la paroisse. Mais au lieu de remplir sa promesse, Verdun a dit depuis hautement, qu’il ne quittera cette fille qu’à la mort.
Ce scandale est devenu la source de bien d’autres, non moins horribles, mais plus frappants. Cette fille devient prostituée depuis la maladie de son maître et, s’il faut en croire la chronique, tous ceux qui vont à la cure, sous le prétexte de voir le Sieur Verdun, la chérissent et la caressent. Un soi-disant vicaire que vous avez réprimandé pour divers excès, vient de dire que, puisqu’on le mettait dehors, il n’avoit plus rien à cacher ; mais nous n’avons pas jugé à propos de relater ses odieux rapports quoique vrais, sans doute. Peut-on voir, Messieurs, sans frémir, une maison, qui naguère, imprimoit dans l’âme le respect qu’elle méritoit, devenir aujourd’hui, depuis qu’elle est occupée par le Sieur Verdun, une maison de scandale et de débauche ? Employez, Messieurs, le pouvoir que la loi vous a confié pour réformer de pareils désordres ; il est temps, nous vous l’assurons. Chassez ce profane avec tout le mépris qu’il mérite, chez cette courtisane avec toute la honte qu’elle s’attire. Vous rétablirez par ce seul moïen la paix, la tranquillité et l’amour du patriotisme dont les habitants de Corsept ont toujours été pénétrés.
A Corsept, ce 5 février 1792
Couronné, Maire
Moisan, officier municipal ; Leray, procureur de la commune ; Toussaint Guillou, marguîllier ; Airiau, le Brun, Dousset, Foucher, etc... et quarante autres dans la séance, qui ne savent pas signer mais qui adhérent à la présente requeste ».

Le District se réunit dès le lendemain 6 février pour délibérer sur cette pétition et prend l’arrêté suivant :
« Vu la requête de la municipalité de Corsept (...) portant plainte de l’inconduite de leur curé :
Le Directoire, ouï le procureur-syndic, est d’avis que la dite requête soit servie au Conseil Episcopal avec invitation de s’entendre avec les administrations pour faire cesser de pareils désordres qui scandalisent depuis si longtemps les habitants de Corsept et les éloignent de la Constitution, en chassant le curé et sa servante par toutes les voïes permises ».

Cependant Verdun, qui doit avoir de sérieux appuis, ne quittera pas Corsept. Malade, il laisse passer l’orage. Il sera remplacé durant son indisponibilité par l ’aumônier de l’hôpital de Paimbœuf, Jarno, ancien bernardin de Buzay puis par l’abbé Joubert, tous deux assermentés.

Dans une pièce administrative du Directoire de Paimbœuf du 18 Thermidor de l’an II (5 août 1794), nous trouvons les mentions suivantes :

« Verdun Félix-Guillaume, ex-bernardin de Buzay, curé de Corsept, 67 ans, pension 1500 livres, homme sans caractère, d’une conduite peu régulière, mais il est patriote ».

Verdun écrira encore au District le 2 vendémiaire an I (23 septembre 1794). Il réclame le traitement dû à Lemelec, durant son court séjour à la cure de Corsept, pour être indemnisé des frais occasionnés par ce vicaire « qui ne menant pas une vie régulière fut reconduit par l’administration sur la Côte Nord ».

C’est la dernière pièce concernant Verdun que nous trouvons dans les archives, qui restent muettes sur le sort de sa servante.

Les derniers réfractaires

Nous avons vu précédemment que le recteur de St-Michel, l’abbé Perrin, refusant le serment constitutionnel, avait été invité, en février 1791, à continuer le service de sa paroisse en attendant un successeur. Mais tous les prêtres assermentés, élus par les grands électeurs à la cure de St-Michel, refusaient de se rendre dans cette paroisse, réputée difficile et Perrin continuait à assurer son ministère. La grand’messe - la bonne messe disait-on dans la région - attirait de nombreux fidèles des paroisses voisines ; ces rassemblements indisposaient fort les autorités de Paimbœuf. Perrin est inquiété à plusieurs reprises et sa cure est perquisitionnée le 25 mai 1791. Fort du soutien de la population, il ne change rien à son comportement, il continue, au prône, à faire prier pour le Saint-Père - malgré l’interdiction de citer « le prêtre italien désigné sous le nom de pape » - il accueille et aide des confrères réfractaires dépossédés de leur cure et ne tient aucun compte des avertissements qui lui sont donnés.

Le 19 octobre 1791, il reçoit une mise en demeure de Boulay :

« Monsieur,
Je viens d’être instruit que votre maison était la retraite de tous les prêtres réfractaires des environs. J’aime à croire que vous ne nous forcerez point à vous faire une seconde visite, en priant ces messieurs de se retirer. Il se tient aussi des assemblées à Saint-Michel sous prétexte de votre bonne messe. Il convient que vous vous comportiez avec toute la prudence possible pour n’être point responsable des événements ».

L’intrépide Perrin reste à Saint-Michel, il continue, avec le District, sa partie de bras de fer dont l’issue ne fait aucun doute. Il attend manifestement qu’on l’arrête.

Le 5 janvier 1792, le Directoire du District délibère :

« Un membre a représenté que les recteur et vicaire de Saint-Michel, secondés par un Sieur abbé Greslier qui avoit déjà été traduit devant les tribunaux, couraient de villages en villages et préchoient aux habitants des campagnes des maximes absolument contraires à la Constitution ; que depuis quelques temps, ils avoient gangrené une partie de la paroisse de Corsept adjacente à celle de Saint- Michel, de manière qu’aujourd’huy, suivant le rapport des officiers municipaux de Corsept, de 150 personnes inscrites pour la Garde Nationale, il n’y en avoit plus qu’un très petit nombre ; que n’ayant plus que ce recteur et vicaire réfractaire, dans l’étendue du District, c’étoit les jours de dimanche et fêtes, un rassemblement considérable dans le bourg pour avoir une bonne messe, rassemblement qui pouvoit devenir funeste au maintien de l’ordre et de la tranquillité publique ; qu’en conséquence, il croïoit très urgent de faire exécuter vis-à-vis de ces trois personnes, l’arrêté du Département du 9 octobre dernier.
Le Directoire, ouï le Procureur Syndic, a arrêté que les Sieurs recteur et vicaire de Saint-Michel et l’abbé Greslier seroient saisis et conduits au Département ;

  • Qu’en conséquence il seroit requis un nombre suffisant de dragons et gendarmes qui se rendront demain à Saint-Michel
  • Que Monsieur l’Evêque seroit prévenu que la paroisse de Saint-Michel est sans prêtre et invité d’y nommer un desservant assermenté ».

Perrin, son vicaire et l’abbé Greslier sont arrêtés le 6 janvier 1792. Les habitants de St-Michel protestent et pétitionnent pour réclamer leur recteur. Leur requête est repoussée le 17 janvier par le District qui estime que : « La seule présence d’un prêtre non assermenté est toujours nuisible, surtout à la campagne ».

Perrin, conduit à Nantes, est interné à Saint-Clément puis au Château. Il sera embarqué à Paimbœuf le 10 septembre 1792, sur le Saint Géréon avec d’autres prêtres exilés à destination de l’Espagne. Il échappera ainsi aux noyades de 1793. Rentré en France après le Concordat, il reprit la cure de Saint-Michel en 1803 et exerça son ministère jusqu’en 1825. Il mourut à Saint-Michel le 12 août 1829, à l’âge de 89 ans, entouré de la vénération de ses paroissiens.

Le Concordat entre Bonaparte, Premier Consul et le Pape Pie Vif, négocié, en particulier, par l’abbé Bernier ancien aumônier des insurgés vendéens, est signé le 15 juillet 1801. Il mettra fin à l’anarchie qui règne dans l’église de France. En Loire-Inférieure, la situation religieuse est des plus confuses. L’évêque de Nantes, Monseigneur de la Laurencie, en désaccord avec les autorités révolutionnaires, a quitté le diocèse dès 1790. Son remplaçant, M. Minée, évêque constitutionnel, installé en 1791 dans la cathédrale de Nantes, a déposé ses lettres de prêtrise en 1793, nommé président du Conseil départemental, il fut l’auxiliaire de Carrier, sans toutefois participer à ses crimes. Témoin et même impliqué dans le procès de Carrier, à Paris en 1794, il ne reparut pas à Nantes.

Au moment du Concordat, le diocèse est sans chef depuis 8 ans. Le culte a été interrompu dans de nombreuses paroisses, dans d’autres, des prêtres constitutionnels ont réussi, avec bien des difficultés - et bien du mérite - à exercer un difficile ministère. A partir de 1801, des réfractaires sortent de la clandestinité, d’autres rentrent d’exil et ils réapparaissent dans leurs anciennes paroisses. Cette cohabitation ne va pas sans problèmes dans l’ancien District de Paimbœuf, devenu arrondissement. Le sous-préfet signale des incidents à Saint- Viaud, à Frossay et aussi une scène dans l’église de Saint-Michel de Chef-Chef, lors de la procession de la Fête Dieu de 1802, que l’on accusa l’intraitable abbé Perrin - rentré depuis un mois - d’avoir provoqué. Mais tout va s’arranger.

M. Duvoisin est nommé évêque concordataire de Nantes et sacré à Paris le ler août 1802. Prélat d’envergure, il saura panser les plaies et rétablir la paix religieuse dans le diocèse. Retenu provisoirement à Paris, il délègue à Nantes son grand vicaire, M. Leflo de Tremelo, qui organise, le 5 août 1802, une cérémonie dans la cathédrale Saint-Pierre pour marquer la restauration officielle du culte public dans le diocèse.

La cathédrale qui a subi toutes les occupations civiles et militaires, est très endommagée. On y effectue en hâte, les réparations les plus indispensables et le 15 août la cérémonie, qui est aussi celle de la réconciliation, est célébrée en grande pompe. Trente prêtres constitutionnels et trentes prétres réfractaires sont réunis dans le chœur, revêtus des ornements sacerdotaux, ils chanteront les mêmes prières, les mêmes hymnes et aussi l’antienne Salvam fac rempublicam, salvos consules.

Après la cérémonie, on s’embrassa dans la sacristie.

À Corsept aussi tout rentre dans l’ordre. L’abbé Joubert, successeur de Verdun, a maintenu tant bien que mal l’exercice du culte durant la période difficile. Il est remplacé, en 1803, par l’abbé Brouard qui rentre d’Angleterre.

N’oublions pas, cependant, le recteur Thomas Lacombe et, lorsque passant près de Corsept, nous longerons la rive du fleuve, ayons une pensée pour celui dont le seul crime fut de rester fidèle à sa foi.

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