Les Cahiers du Tiers-Etat en Pays de Retz

dimanche 11 juillet 2010, par Dominique Pierrelée



Un dimanche de passion

Dans la journée du 28 mars 1789, tous les hommes de la paroisse de St-Hilaire de Chaléons attendaient avec impatience des nouvelles de Nantes, depuis que l’on savait qu’un envoyé du Sénéchal de la ville était venu, la veille, à Sainte Pazanne, Chéméré et Rouans, pour remettre les significations propres à désigner les députés de la paroisse, appelés ensuite à porter leurs plaintes et remontrances devant l’assemblée des futurs États généraux.

Ruelle, l’huissier royal, arriva enfin à St-Hilaire. Il remit à l’ancien marguillier Ambroise Gillard, les documents espérés, obtenant l’assurance de les voir confiés aux marguilliers en charge, Julien Padiolleau ou Pierre Guitteny. La liasse contenait une copie de la lettre du roi et de l’instruction générale du 24 janvier dernier, un règlement daté du 16 mars indiquant les démarches à suivre pour valider les délibérations de l’assemblée de paroisse, une ordonnance du Sénéchal de Nantes et des feuillets complémentaires pour servir à établir les cahiers des doléances.

L’ordonnance prévoyait qu’une assemblée se réunirait à Nantes le 7 avril prochain pour la réunion des députés des paroisses et la rédaction du cahier général de la sénéchaussée. Les États généraux, on le savait désormais, allaient s’ouvrir le 27 avril.

Il fallait donc faire vite pour noircir le cahier et désigner les représentants de la paroisse. Le délai était d’un peu plus d’une huitaine. Le fait d’avoir tant attendu ces documents, de se sentir à la traîne des bourgs voisins, suscita chez les marguilliers le besoin de précipiter les choses, d’autant que la procédure adoptée et le rituel de convocation des États étaient inaccoutumés. Prendre les devants, agir vite, devait permettre, si besoin, de corriger ultérieurement l’inventaire des doléances.

Cette position prise par les marguilliers fut consolidée par les notables de la paroisse, notamment les officiers de justice de la châtellenie du Boisrouaud, la seigneurie du lieu.

Le soir du samedi 28 mars 1789, il était décidé que les opérations se dérouleraient dès le lendemain pour profiter de la venue au village de l’ensemble des paroissiens, attirés par les offices.

De l’église à la sacristie

A la fin de la première messe du dimanche 29 mars, l’un des marguilliers afficha sur la porte de l’église la copie de l’ordonnance du Sénéchal et invita la population à se regrouper après la grande messe pour rédiger le cahier des plaintes. Le recteur confirma la nouvelle lors de l’office suivant. Une cinquantaine de chefs de famille se retrouvèrent bientôt autour des deux marguilliers de l’année et des douze membres du conseil de paroisse. En majorité, ils se disaient laboureurs et tisserands. Mais on y reconnaissait aussi Jean Guillaume Biré, le maître en chirurgie, Charles Gabriel Joyau, un avocat au parlement et le notaire Ceyssel. A la table centrale, était assis Marie François Charles Morvan de la Blanchère, le sénéchal de Boisrouaud, flanqué de son procureur fiscal Louis Julien Thomas.

Julien Padiolleau donna lecture des documents reçus la veille. Il précisa que chaque délibérant devait être âgé de vingt-cinq ans au moins et enregistré sur les rôles d’imposition de la paroisse. Puis il annonça qu’on rédigerait d’abord le cahier, avant de designer les représentants chargés de le porter à la réunion de Nantes.

Comment s’y prendre pour bénéficier au mieux du droit d’exprimer les penchants de son cœur et les voix de la raison ? Que dire au "bon souverain" de la façon dont étaient conduites les affaires du royaume, et particulièrement celles du Pays de Retz ?

On entreprit de lire les modèles de cahiers qui avaient été transmis naguère. Bien sûr, « Il était aussi juste que raisonnable que tous impôts quelconques soient supportés par les membres de tous les ordres en proportion de leurs facultés sans considération ni de rang ni de la qualité.. . que la corvée en nature supportée jusqu’alors par le tiers seulement soit supprimée », mais tout cela restait lointain et peu concret, sous la coupe étrangère de la philosophie politique.

La puissance des mots

Dès le troisième article, l’assemblée décida d’écarter les idées toutes faites et d’évoquer les vrais problèmes quotidiens. La milice en premier lieu. La paroisse, située à deux lieux et demie des eaux de la baie, devait fournir et équiper, comme ses voisines, un contingent de matelots et de gardes-côtes. A quoi pouvaient servir les gens de la terre sur le pont d’un navire, le souvenir de la famille leur figeant un vain regard au-delà de l’horizon ondulé de la houle, un mal de mer carabiné leur prélevant toutes forces alors que des « membres inutiles et parfois à la charge de la société » seraient prêts à s’enrôler pour un peu d’argent ? Cette ponction régulière sur le peuple de la terre exaspérait le cœur des paysans, pour qui la mer se montrait seulement prodigue d’algues et de coquillages.

Mais il y avait encore pire dans la voie de l’insensé, nécessitant « une réclamation très importante à former relativement à la perception des droits de contrôle ». Ah ! l’administration allait en voir si l’on se permettait de décrire sans détour les modes de perception des droits d’enregistrement des actes des notaires et des exploits d’huissiers.

« Les lois qui régissent cette perception sont tellement multipliées et si peu claires que souvent les receveurs des domaines eux-mêmes sont incertains sur la manière de percevoir ; que dans cette incertitude l’un perçoit un droit que l’autre ne perçoit pas, et que dans le cas où ils croient qu’il est du un droit lorsqu’ils ignorent la quotité, ils exigent toujours le plus fort... Souvent dans la crainte de ne pas payer des droits qui seraient exigibles, on soumet au bureau des controlles des actes que le receveur déclare n’être sujet à aucuns droits, comme un acte passé devant un juge, tel que les baux des biens des mineurs et autres de cette nature, que cependant ce receveur refuse constamment de viser ces actes et d’attester ainsi qu’ils ont été soumis à la perception, de sorte que souvent un employé supérieur comme un vérificateur ou un inspecteur vérifiant les registres et jugeant que ces actes sont sujets a des droits, verbalise contre l’officier dépositaire et les parties, exige l’amande et souvent le double droit, n’existant aucune preuve que l’acte a été présenté au bureau... ».

L’administration se déjugeait aussi facilement qu’elle se prévalait de sa propre turpitude pour condamner le justiciable, seulement soucieux d’assurer sa tranquillité en allant payer ce qui n’est pas dû.

Le langage oral du cahier, dense, chargé de bon sens et sorti droit du cœur, dicté par des voix moins révoltées que désabusées, traduit à cet instant une montée en puissance des récriminations. Les hommes de lois prennent alors la relève et apportent les solutions comme les mots qui conviennent : « ... Il serait donc important (... ) qu’il des loix positives qui déterminassent d’une manière fixe et précise, et la nature des actes sujets a des droits et la quotité de la perception relative à chaque acte, que ces loix fussent promulguées de manière qu’elles fussent connues de tous les gens instruits et surtout des officiers de justice... ».

Les espoirs inavoués

Ces officiers, en quête de notabilité, se prétendent ainsi détenteurs de nouveaux pouvoirs. Ils sont les alliés des paysans mais au prix d’une reconnaissance sociale incontestée, aussitôt actionnée puisqu’on leur demande de mettre en forme et de rédiger leurs plaintes. Cet accord tacite présuppose que les fondements de la nouvelle société en gestation sont en place avant les premiers grands événements de 1789. En fin de compte, les orticiers de la seigneurie qui président l’assemblée de Saint Hilaire sont aussi les agents de l’administration incriminée. Devant l’assemblée de Sainte Pazanne, quatre jours plus tard, les agents seigneuriaux poursuivent leur plan de carrière et confortent leur position en abandonnant la voie seigneuriale en impasse : « Que les procureurs fiscaux et les procureurs postulants des justices seigneuriales qui jusqu’à présent ont été révocables à la volonté des seigneurs de qui ils tiennent leurs provisions, soient rendus inamovibles, comme les officiers des justices royales. C’est dire qu’ils ne puissent estre restitués que légalement en faisant juger contr’eux la forfaiture. Cette inamovibilité est de la plus grande importance, pour que ces officiers puissent exercer librement leur ministre en faveur et contre tout le monde, même contre les seigneurs lorsqu’il y a lieu... ».

Ces notables refusent le clientélisme seigneurial et tirent maintenant les fils de la trame sociale. S’ils donnent une dernière fois la parole aux paysans de Saint Hilaire pour les laisser affirmer leurs racines et promouvoir le pays de Retz face aux autres cantons de la sénéchaussée, ils prennent ensuite la rédaction du cahier à leur compte et se réfèrent aux idées politiques et au droit pour manifester cette emprise intellectuelle. Ils mettent en avant le vote par tête et les institutions seigneuriales.

Sous la pression ou non des paysans, le sénéchal de la juridiction du Bois-Rouaud, président de l’assemblée, consent aisément à amoindrir ou supprimer les privilèges seigneuriaux ; prise en charge par le château des enfants bâtards pour décharger le général de paroisse, suppression des banalités (moulin et four) et des lods et ventes, vérification préalable des droits du seigneur lors des afféagements qu’il entend entreprendre. On peut donc supposer que la seigneurie locale, comme beaucoup d’autres alentour, est en état de dégénérescence à la veille de la Révolution, car, on ne peut comprendre autrement le manque de précaution dont font preuve ses agents dans l’inventaire des récriminations qui les visent eux-mêmes par ricochet. Dès ce jour de 29 mars 1789, les officiers seigneuriaux comprennent qu’une page est tournée ; le régime qui les a fait valoir est désormais passé. Mais cette clairvoyance va-t-elle vraiment leur donner les moyens de devenir les nouveaux maîtres des campagnes ?

Afin de clore le cahier, le président invite les présents à venir signer le document. Naturellement, il cite en premier les trois notables villageois : Bire, le maître de chirurgie, Joyau, l’avocat et Ceyssel le notaire. A leur suite, trois membres seulement du Général de paroisse apposent leur paraphe. En tout, une vingtaine de personnes acceptent de signer sur les quarante- quatre présentes. Monsieur Morvan de la Blanchère s’exécute en dernier, avocat lui-même se distinguant sénéchal.

Abrogé, le tirage au sort

Il convenait dans une deuxième phase de procéder à la désignation des députés de la paroisse, en vue de la représenter lors de l’assemblée de la sénéchaussée du 7 avril.

Tous les hommes présents avaient droit de vote, dès lors qu’ils étaient âgés de plus de vingt-cinq ans et portés sur les rôles des contributions. L’assemblée choisit en son sein trois personnes : Joyau, Guitteny et Bruneteau. Elle leur donna « ... tous pouvoirs requis et nécessaires, à l’effet de (la) représenter à l’assemblée de Nantes du 7 avril prochain, pour toutes les opérations prescrites par l’ordonnance de Monsieur le sénéchal, comme aussi de donner pouvoirs généraux et suffisants de proposer, remontrer, aviser et consentir tout ce qui peut concerner les besoins de l’État, la réforme des abus, l’établissement d’un ordre fixe et durable dans toutes les parties de l’Administration, la prospérité générale du royaume, et le bien de tous et de chacun des sujets de sa majesté ... ».

Une recherche en pointillé

Minute après minute vient de se dérouler, durant une heure ou deux, la rédaction du cahier de la paroisse de Saint Hilaire. Il s’agit, au demeurant, d’une opération matérielle de faible envergure par rapport à l’importance de la décision royale de la généraliser à l’ensemble des paroisses et des villes du royaume, tenant compte aussi de l’innovation de cette expérience et de la rapidité avec laquelle elle fut conduite.

La rédaction des Cahiers de doléances représente pour le public l’un des grands événements de l’histoire de France, il est pourtant surprenant de remarquer qu’elle n’a pas fait l’objet, à ce jour, d’une étude historique générale.

L’historiographie comporte des études sérieuses, parfois anciennes, reposant sur le souci impérieux d’établir avant tout un inventaire général des cahiers. Mais, dans le cadre de la recherche actuelle, l’examen de ces cahiers prévaut pour un éclairage des mentalités et des rapports sociaux qui se développent au sein de la paroisse ou d’un pays. Les cahiers demeurent un bon terrain pour l’histoire locale car les préoccupations rapportées ne dépassent souvent pas l’horizon des faits quotidiens, mises à part les grandes idées politiques et philosophiques décalquées des modèles. Les Français ont pris la parole en 1789. Mais ont-ils toujours et partout tenu le même langage et porté le même message ? L’absence de cette synthèse, nécessaire pour donner réponse à ces interrogations, prive l’historien du recul suffisant pour tirer des cahiers un diagnostique provincial sur le loyalisme, l’état de progrès, l’idée de Nation, en regard des autres provinces du royaume.

La commémoration du Bicentenaire de la Révolution française et de la Déclaration des Droits de l’Homme est de nature à favoriser la parution de nouvelles études sur ce sujet, principalement par le biais des institutions scolaires, tant les cahiers de doléances bénéficient d’un égal traitement de faveur de la part des jeunes, et des moins jeunes se souvenant du "Malet- Isaac".

Sous l’égide du Conseil général de la Loire-Atlantique, les services des Archives départementales proposent un ouvrage en deux tomes consacré aux "Cahiers de plaintes et doléances de la Loire-Atlantique", constitué de la reprise annotée des textes, d’une présentation générale et d’un commentaire sur les paroisses. De leur côté, l’Association Nantes-Histoire et le Comité Liberté Égalité Fraternité 89 présentent une livraison des cahiers, accompagnés de commentaires succincts sur l’environnement local et d’un lexique des termes touchant principalement aux institutions d’Ancien Régime. Ces deux études complémentaires permettent au lecteur intéressé par le sujet d’avoir accès à l’ensemble des cahiers de doléances du tiers-état de l’ancien comté nantais.

La présente étude sur les cahiers du Pays de Retz, rendue possible grâce à la contribution des services des Archives départementales qui ont bien voulu mettre à notre disposition les transcriptions dactylographiées et les originaux des cahiers, - nous les en remercions -, tente de mettre en relief la spécificité du Pays de Retz, au début de ce printemps 1789, quand les paroisses bretonnes furent conviées à faire connaître leur doléances. (On dit aussi "plaintes, charges ou remontrances").

Nous renvoyons donc le lecteur vers les deux travaux cités précédemment pour un examen technique des termes employés dans chaque cahier et pour des remarques propres à éclairer la compréhension d’un exemple particulier.

Les sources principales sont constituées des cahiers proprement dits, référencés sous les cotes d’archives : C565 à C578 aux Archives départementales (ADLA). Ils sont accompagnés des délibérations et des procès- verbaux de désignation des députés des paroisses. Il en existe plus d’une cinquantaine correspondant aux paroisses qui vont devenir communes à quelques exceptions près.

Le cahier général de la sénéchaussée de Nantes, le document final présenté aux États Généraux, reprenant les doléances des paroisses et des corporations urbaines, est archivé sous la cote C580 (ADLA). Enfin, il convient de prendre en compte les délibérations des paroisses de septembre 1789, complémentaires de celles du printemps, relatives à la levée des privilèges coutumiers de la province de Bretagne.

Les premiers troubles de la Révolution

Si la rédaction des cahiers s’est effectuée dans la précipitation, l’exemple de Saint Hilaire en témoigne, il n’en reste pas moins que les esprits étaient préparés depuis plusieurs mois à répondre à l’interpellation du souverain, particulièrement en Bretagne. En effet, en 1788, la pression de la fraction bourgeoise du troisième ordre se fait plus vive à l’encontre de la noblesse et du haut-clergé. Elle réclame une meilleure répartition des impôts et une représentation plus importante aux Etats provinciaux, l’assemblée des trois ordres chargée principalement de déterminer avec l’intendant le montant des impôts consentis par la province.

Les sociétés de pensée se dépensent pour donner corps à ces revendications. Celles de Rennes et de Nantes, regroupant surtout des bourgeois négociants, sont particulièrement actives durant les six derniers mois de 1788, après que le Conseil du roi, le 8 août de cette année, eût décidé de procéder à la convocation des Etats Généraux. Au mois de novembre, un groupe de patriotes nantais, emmené par Cottin, rédige une pétition en faveur du dédoublement de la représentation du Tiers aux Etats : le nombre des représentants du troisième ordre devait au moins être équivalent à celui des délégués des deux autres. Cette pétition imposée aux échevins de la ville, est reproduite et distribuée dans les campagnes, quelques semaines plus tard. Le 6 novembre, les Nantais décidèrent d’envoyer douze députés à Versailles, pour « solliciter la permission de s’assembler toutes les fois que les circonstances l’exigeraient, de délibérer sur (leurs) intérêts et de choisir (eux-mêmes leurs) représentants aux Etats Généraux ».

Pour définir le mode de désignation des députés bretons aux Etats, le roi convoqua l’assemblée bretonne pour le 29 décembre 1988. Elle se composa d’environ 900 nobles, parmi lesquels le marquis de Bruc, de la seigneurie de la Guerche au Pays de Retz, 31 membres du clergé dont Gibon de Pargo et Meslé de Grandclos, des abbayes de Pornic et de la Chaume et 49 représentants du tiers, venus principalement des villes ; aucun du Pays de Retz.

D’entrée, les négociants et les avocats du tiers réclament une meilleure représentation de leur ordre et, corrélativement, une réduction de celle de la noblesse. Devant l’opposition des nobles, les députés des villes bloquent les travaux de l’assemblée. Le roi suspend les Etats le 3 janvier 1789 pour calmer les esprits. Les événements se précipitent durant les semaines suivantes et donnent lieu à des scènes de violence entre les nobles et les troupes du tiers qui s’enflent de l’arrivée de jeunes gens des villes bretonnes. Comme l’avance Roger Dupuy, la Révolution aurait donc bien débuté à Rennes, dès la fin de 1788, plutôt qu’à Grenoble, lors de la journée des tuiles du 7 juin 1788, car les événements bretons sont véritablement précurseurs des blocages qui vont intervenir plus tard, lors des Etats Généraux de Versailles.

L’information des campagnes

Ces événements sont connus en Pays de Retz, comme ailleurs dans la province. L’influence des sociétés de pensée nantaises est forte. Elles bénéficient d’un réseau de correspondances qui fonctionne auprès de groupuscules intellectuels, parfois chambres de lecture, comme à Machecoul ou Paimbœuf. À la manière des comités diocésains de la correspondance, elles touchent aussi les recteurs et les généraux des paroisses.

Ces derniers reçoivent la copie des délibérations de la ville de Nantes, du 4 novembre 1788. Plusieurs y donnent suite. Le général de la paroisse de Saint Lumine de Coutais ainsi que de "notables habitants" se réunissent le dimanche 25 janvier 1789. Les délibérations, influencées certainement par le style et l’ardeur du recteur Chevallier, futur député du clergé aux Etats, sont remarquables par leur clarté et les novations qu’elles sont de nature à susciter auprès d’un auditoire paysan. Elles assurent la protection sociale et la représentation des laboureurs et des colons propriétaires face aux privilégiés de la noblesse qui ont acquis leurs titres au prix modique d’une charge : « On peut dire en passant que par un calcul facile, on a prouvé dans des temps, qu’une seule de ces charges avait fait plus de nobles dans l’espace de vingt ans, que toutes les prouesses d’une guerre heureuse... ». Pour rétablir l’équilibre, il serait opportun que ces laboureurs, appartenant au "bas étage" et représentant cependant la frange supérieure du monde des campagnes, soient regroupés dans un quatrième ordre pour avoir la parole. Les délibérants ont compris que le tiers est désormais sous la totale emprise de la bourgeoisie urbaine et marchande. Mais, d’un autre côté, rien n’est écrit au bénéfice des manouvriers et des journaliers qui sont au service des colons et des "cultivateurs". Ces délibérations annoncent le contenu de l’un des modèles de cahiers des doléances.

L’interpellation directe du souverain

Au tout début de l’année 1789, il est désormais possible d’interpeller le roi pour l’informer des problèmes et des injustices que son gouvernement se refuse à lui soumettre. En 1788, Loménie de Brienne avait d’ailleurs invité les municipalités à donner leur avis sur la forme de convocation des Etats Généraux. Cette volonté d’informer a progressivement gagné les campagnes et les généraux des paroisses. Les rédacteurs des délibérations de Saint Lumine commencent par justifier cette démarche : « Touchés des bienfaisantes dispositions du roi notre auguste Monarque, qui permet à tous ses sujets de lui adresser leurs plaintes et leurs observations... ».

La veille de ce même dimanche, le 24 janvier, le roi signait une ordonnance sur le mode des élections des députés. Mais le texte s’avérait inapplicable pour la Bretagne dont la constitution exigeait que les représentants soient désignés par les états de la province, suspendus, on le sait, depuis le 3 janvier. Le 14 mars, des représentants du tiers bretons, reçus à Versailles, se plaignent de ce qu’ils ne peuvent « être valablement représentés par quarante deux individus presque tous anoblis ou placés sous la dépendance des privilégiés... » (la partie du tiers siégeant aux états provinciaux). Deux jours plus tard, un règlement royal met en oeuvre, pour la Bretagne, des modalités particulières de désignation des députés. Le tiers est appelé à élire ses délégués dans le cadre des sénéchaussées et non des états. La séparation des ordres est officielle.

Dès le 20 mars, le sénéchal de Nantes, Monsieur Bellabre, signe une ordonnance appelant tous les hommes âgés d’au moins 25 ans à s’assembler dans leur paroisse pour établir un cahier des plaintes et doléances puis de désigner leurs représentants à l’assemblée de la sénéchaussée de Nantes. Les huissiers royaux portent tous ces documents dans les campagnes, les jours suivants. A Saint hilaire le 28 mars. Les paroisses du Poitou et des Marches Communes avaient déjà procédé à ces opérations depuis le début mars, conformément à l’ordonnance royale du 24 janvier et du règlement du 19 février.

Durant le premier trimestre 1789, les patriotes nantais travaillent avec ardeur pour divulguer parmi le peuple, celui des campagnes en particulier, les réflexions des sociétés de pensées. Baco, futur maire de la ville de Nantes, adresse aux recteurs une circulaire le 24 février. Quelques jours plus tard, les généraux de paroisse reçoivent un courrier, émanant du comité Cottin : « Messieurs, Le Roi a pris la résolution juste et bienfaisante d’entendre tous ses sujets, sans distinction de rang et de fortune ; il veut qu’ils concourent tous à nommer les représentants ou députés aux Etats généraux, qu’ ils aient tous la faculté de faire connaître leurs souhaits et leurs doléances. Vous serez convoqués, Messieurs, à vous assembler, vous aurez à former un cahier des charges, c’est à dire, à écrire ce dont vous avez à vous plaindre. C’est le roi, lui-même, qui vous y invite, ainsi rien ne peut vous détourner de répondre à la sagesse de ses vues et à sa bonté paternelle. Dites lui avec confiance, si telle est votre façon de penser... ». Suivent alors vingt trois articles pour servir de fondement à l’élaboration du cahier.

De même, les délibérations du tiers-état réuni à Rennes à la fin du mois de décembre 1788, juste avant l’ouverture des états provinciaux, sont envoyées aux paroisses.

A la fin du mois de mars 1789, les notables des campagnes sont ainsi relativement bien informés des événements ayant précédé la réunion des assemblées de paroisses : les violences de la fin du mois de janvier à Rennes et le combat mené par les milieux intellectuels ou politiques des grandes villes pour imposer les idées nouvelles.

Les assemblées de paroisse

Les paroisses du Pays de Retz, excepté celle de Saint Hilaire de Chaléons, laissèrent passer le dimanche 29 mars avant de procéder à la rédaction du cahier et à la désignation des députés.

Les marguilliers et les membres du général prirent connaissance des divers documents apportés par l’huissier royai, à la requête du procureur du Roi de la sénéchaussée de Nantes : « 1° les lettres du roi, données à Versailles le 24 janvier 1789 pour la convocation et tenue des Etats généraux du royaume, 2° le règlement y joint, 3° l’ordonnance de Monsieur le Sénéchal de Nantes, rendue en conséquence, le tout imprimé sur papier libre, collationné et certifié véritable à ce qu’ils n’en ignorent et aient à s’y conformer, en faisant publier dimanche prochain au prône de la messe de paroisse, par le curé (ou vicaire) d’icelle, lesdites lettres du roi, le règlement y joint, et ladite ordonnance, en les faisant également publier et afficher, à l’issue de la messe de la paroisse, au (levant de la porte principale de l’église, et en convoquant au son de la cloche, en la manière accoutumée, l’assemblée des habitants, pour, par lesdits habitants et communauté, tenir leur assemblée, dresser leur cahier de doléances, plaintes et remontrances, et nommer leurs députés, dans le nombre et de la manière prescrite par l’article XXXI du règlement du 24 janvier dernier, savoir, dans les bourgs, villages et communautés, deux députés, à raison de deux cents feux et au- dessous ; trois au-dessus de deux cents feux ; quatre au-dessus de trois cents feux, et ainsi de suite... ».

La plupart des assemblées eurent donc lieu le dimanche suivant 5 avril 1789

  • Dimanche 29 mars : 1 assemblée
  • Lundi 30 mars : 3 assemblées
  • Mardi 31 mars : 4 assemblées
  • Mercredi ler avril : 5 assemblées
  • Jeudi 2 avril : 8 assemblées
  • Vendredi 3 avril : 3 assemblées
  • Samedi 4 avril : 2 assemblées
  • Dimanche 5 avril : 14 assemblées
  • Lundi 6 avril : 2 assemblées

En un peu plus d’une semaine, toutes les paroisses se plièrent, de bonne grâce semble-t-il, aux injonctions de l’administration royale.

Les lieux d’assemblée sont les sacristies, où siège habituellement le général de la paroisse, les églises, les cimetières, les chambres capitulaires et les auditoires lorsque les sacristies se révèlent trop exiguës. Les auditoires, salles de justice de la seigneurie locale, ont souvent été choisis car les réunions devaient être présidées par le juge du lieu : le sénéchal ou, à défaut, le procureur fiscal.

La présidence des officiers

Le ler avril, le sénéchal et avocat F. Robin, magistrat civil, criminel et de police au siège du duché de Retz à Machecoul préside l’assemblée de la paroisse de la Trinité (Machecoul), tandis que le lendemain, celle de Sainte-Croix (seconde paroisse de Machecoul) est ouverte par le procureur fiscal de la châtellenie des Htiguetières. Un autre sénéchal du duché de Retz, magistrat au siège de Bourgneuf, couvre de son autorité la réunion de SaintCyr - Bourgneuf. La paroisse Saint Gilles de Pornic, troisième siège du duché, est placée sous le contrôle de l’avocat Jérôme Paynot, avocat et procureur fiscal.

Les officiers des seigneuries sont largement mis à contribution. Messire Morvan de la Blanchère assure, le 29 mars, la présidence de Saint Hilaire, en tant que sénéchal de la seigneurie de Boisrouaud. On le retrouve pour la conduite des débats, à Sainte Pazanne, quatre jours plus tard, comme sénéchal des « chatellenyes et juridictions de Sainte Pazanne », puis à Rouans, le lendemain 5 avril. L’assemblée de Chéméré, en principe placée sous sa Juridiction, programmée ce même dimanche cinq avril, est présidée par Maître Léauté, sieur des Meillerais, « ancien procureur postulant de la chatellenie de Chéméré cy-devant, membre du duché de Retz en l’absence de Monsieur le sénéchal d’icelle occupé ce jour en une autre paroisse pour prendre pareille assemblée ».

D’une façon générale, les délibérations et la rédaction des cahiers s’établissent dans le calme. Mais à Pornic, on s’y reprend pourtant à deux fois. Le 30 mars, un premier document est rédigé, s’inspirant largement d’un modèle. La destinée du port est seulement évoquée à la fin. Le 5 avril, l’assemblée de la paroisse se réunit à nouveau pour rédiger un second texte, plus complet, précis, et mettant en avant les soucis des Pornicais d’être mieux représentés au titre des villes, car il s’agit d’une cité maritime dont le port est menacé d’envasement.

A La Chevrolière, il n’en est pas de même. Le 2 avril, l’assemblée rédige un premier cahier et désigne ses députés. Hélas ! Les feuillets écrits sont illisibles et pleins de ratures, « un brouillon infâme et illisible », car les délibérants n’ont pu se mettre d’accord sur les plaintes à transmettre. Ils ont été d’avis de reporter l’assemblée au dimanche suivant. Le juge n’a, semblet-il, pas participé aux débats ni pris la plume ; il objecte cependant que les ordres royaux prévoient une rédaction du cahier sur le champ. Les délibérants contournent cet obstacle et proposent d’élire les députés. Le juge intervient à nouveau pour rappeler que l’établissement du cahier doit précéder les nominations. « Malgré toutes ces observations qui n’ont pu les déterminer, même après leur avoir lu les ordonnances, pour éviter les rumeurs et tumulte qui s’augmentaient d’instant à l’autre dans l’assemblée, nous les avons laissé vaquer à la nomination de leurs députés... ». A La Chevrolière, les paysans ont assuré eux-mêmes, grâce à l’un des leurs, la rédaction des doléances. Les officiers de justice sont restés à l’écart, arbitres de la séance plutôt que présidents. Le lendemain, l’assemblée se réunit à nouveau pour procéder à l’inventaire des remontrances et des plaintes. Un nouveau scribe est nommé. Il s’applique et date les délibérations des 2 et 3 avril.

Ratures et annexes

La façon précipitée de procéder à la rédaction provoque, on le comprend, ratures et oublis, additions et surcharges, conséquences de l’improvisation. A Port Saint Père, une demi-page est rayée, car elle met en cause certaines personnes qu’il est inutile de charger à tort ou à raison : les délibérants réclament une brigade de la maréchaussée, car « dans le milieu du bourg, il passe un rivière qui y fait affluer beaucoup de monde du commun peuple comme voiturier, marchands de volaille, batelliers, poissonniers qui s’enyvre et fon beaucoup de tapage et dexès qu’ils y a plusieurs compagnons et ceux des paroisses voisines s’y rande les dimanches et fêtes y commettre beaucoup de vacarme qu’ils n’est pas possible de réprimer faute d’avoir des cavalliers de maréchaussée pour les emprisonner... ». A l’inverse, les députés de Corsept se rendent compte de l’oubli du général d’évoquer la manière dont les seigneurs se sont comportés dans les afféagements des communs et terrains vagues. En « bon patriotte », ils sont obligés d’en apporter un additif.

Enfin, plusieurs assemblées de paroisse ont joint à leurs cahiers des feuillets supplémentaires pour informer les députés qu’elles ont, déjà par le passé, attiré l’attention du roi, de l’intendant de Bretagne ou des patriotes nantais sur la légitimité de certaines de leurs plaintes. Les paroisses de Frossay, Saint Viaud, Saint Père en Retz, Sainte Opportune, Saint Brevin et Corsept rédigent en commun un mémoire de trois pages sur l’opportunité de supprimer la levée des canonniers, matelots et auxiliaires de la marine. L’assemblée de Paimbœuf, qui n’a pas participé à l’élaboration de ce document, adresse cependant une supplique à l’intendant de Bretagne, quelques semaines avant la rédaction du cahier, pour demander à ce que les travaux d’entretien du port soient continués. Car, la ville « située à l’embouchure de la Loire (... ) est l’entrepôt de toutes les marchandises qui arrivent du nouveau monde et qui circulent dans l’intérieur du royaume par cette rivière. Le commerce de toute la nation passe par Paimbœuf... ». Les délibérations du général de la paroisse de Saint Viaud, assemblé "en corps politique", en date du 22 février et du 2 mars, portent sur les délibérations du tiers breton de la fin du mois de décembre 1788 et sur les afféagements qui restent en litige. Ces documents restent complémentaires des cahiers rédigés quelques jours plus tard. Saint-Lumine joint par ailleurs ses délibérations paroissiales du 25 janvier.

L’importance des assemblées

Elle est attestée par la liste des présents, préliminaire au procès-verbal, et par les signatures. La population des campagnes, à quelques exceptions près, a répondu favorablement à la convocation du sénéchal de Nantes. L’assemblée de la paroisse Saint Louis de Paimbœuf, comportant 1 200 feux, réunit en l’auditoire 180 personnes pour le moins. 111 paraphent les procès-verbaux. Il s’agit là de la plus importante assemblée du Pays de Retz, présidée par Maître Boulay du Paty, sénéchal du Marquisat de la Guerche à Paimbœuf, lui-même assisté de huit avocats. En moyenne, les paroisses du Pays comptent 200 à 300 feux. Le nombre des signatures est compris entre 15 et 25, environ 40 à 50% des présents. A La Chevrolière et à Saint Philbert, les assemblées comportent uniquement les participants du général de paroisse, douze personnes : « le tiers état ... ne s’est trouvé représenté que par le dit général vu l’absence d’autres propriétaires du tiers... ». Le général de cette dernière paroisse signe au grand complet. La réunion de Saint Aignan n’est forte que de cinq présents : un marchand, un laboureur, le syndic pour les grands chemins et deux députés du général. Ils savent tous signer. Mais à Cheix, il ne s’est trouvé « aucun prud’homme pour signer à la requête de ceux qui ne le scavent faire ». Les assemblées de Corsept et Saint Brevin abordent d’ailleurs le problème de la validité des signatures apposées sur le cahier, étant donné le défaut de paraphe chez les personnes directement concernées par les affaires paroissiales : « Les dits députés exposeront que dans les campagnes peu de personnes sachant signer, et la coutume exige de faire signer à requête de ceux qui ne le savent faire, il résulte de là un embaras et un tumulte peu convenable dans les assemblées capitulaires, vu le nombre d’étrangers qu’on est obligé de requérir pour compléter les signatures. La loi pourrait parer à cet inconvénient en comptant ceux des délibérants ne sachant signer (... ), la multiplicité des signatures étrangères ne contribuant en rien à l’authenticité des actes capitulaires ».

Dans les premières semaines de l’année 1789, les paroisses reçurent une importante correspondance venue des villes.

Les feuillets imprimés avaient pour objectif d’informer la paysannerie des événements politiques survenus à Rennes dans le cadre de l’assemblée des état provinciaux, mais aussi de lui inculquer les nouvelles idées pour servir de fondement aux cahiers de doléances.

Les délibérations de Rennes

Ainsi des délibérations du tiers assemblé à l’hôtel de ville de Rennes, les 22, 24, 25, 26 et 27 décembre 1788, jours précédant l’ouverture des états. Elles témoignent de l’influence de la bourgeoisie urbaine, seule à représenter véritablement le tiers. Elles portent sur la représentation du troisième ordre à l’assemblée provinciale, face aux deux premiers ordres, la garantie des privilèges de la province de Bretagne à l’intérieur du corps national, la réforme des institutions seigneuriales, le mode de gouvernement du royaume, la justice et la codification, l’avènement des principales libertés qui annoncent la Déclaration des Droits d’Homme et du Citoyen : liberté individuelle, liberté de la presse... La plus large part est pourtant consacrée aux institutions seigneuriales et provinciales qui pèsent fortement sur la vie des campagnes. Les banalités, la corvée (en nature), les franc-fiefs, les lods et vente et le reddition des aveux : toute la batterie seigneuriale mise en œuvre pour la collecte des droits est visée. La milice et le recrutement des soldats canonniers de la marine sont remis en question pour le fonctionnement des organes de défense maritime en vigueur de la province. Il était surtout prévu de donner des pouvoirs illimités aux députés pour défendre les privilèges de la Bretagne. Ces observations essentiellement d’ordre institutionnel sont relevées sans aucune passion dans les documents transmis aux paroisses du Pays de Retz. Elles sont le fruit de la pensée des juristes et des intellectuels des cercles politiques bretons (annexe III).

Les charges d’un bon citoyen

Il en va différemment de la lettre adressée à tous les généraux de paroisse par le comité "Cottin" diffusée avec succès sous le titre : "Charges d’un bon citoyen de campagne" et distribuée dans plusieurs pays bretons. Les auteurs de cette lettre, - cinq d’entre-eux vont siéger aux Etats généraux de Versailles en qualité de députés du tiers -, ont manifestement cherché à créer un modèle de cahiers de doléances à l’intention des paysans-citoyens de campagne. De fait, le modèle n’est pas empesé du langage juridique des précédentes délibérations de Rennes. Il est plus familier, passionné mais aussi plus agressif à l’encontre des privilégiés. Par son intermédiaire, le tiers des campagnes s’adresse directement au roi, puisque sa majesté les y invite. « Aussi rien ne peut nous détourner de répondre à la sagesse de ses vues et à sa bonté parternelle : disons lui avec confiance... » telle une prière.

Ce modèle ne recherche pas à faire le point sur l’ensemble des imperfections des institutions. Il est trop mal ordonné à cet égard. En revanche, il met en relief l’impérieuse nécessité de se départir de la tutelle ( administrative) seigneuriale pour permettre une réorganisation des pouvoirs nationaux et locaux, et assurer de nouvelles libertés.

En préliminaire, les contraintes quotidiennes sont rapportées : la corvée, la milice, les "fuies et garennes", les impôts frappant uniquement le tiers, les droits sur les eaux de vie et liqueurs, les afféagements nés de la "prétention de nos seigneurs". Pour mettre un terme à ces iniquités, la raison impose des lois, et pour les édicter en connaissance de cause, il convient d’assurer une saine représentation à toute "Assemblée Nationale". Ainsi, les lois sont de nature à garantir l’égalité des citoyens devant les charges, les servitudes et la justice. Une conclusion hors de propos, eu égard à la logique de ce raisonnement, est enfin tirée en faveur des recteurs et des pauvres des paroisses, deux groupes devenus l’objet des préoccupations des gens des campagnes. Tout en restant proche du peuple, le texte n’en met donc pas moins à sa disposition un schéma de pensée politique. (Annexe II).

La reprise des modèles

L’influence de ces deux modèles est prépondérante dans l’élaboration des cahiers des paroisses du Pays de Retz. 33 de ces cahiers font référence directement ou implicitement aux "Charges d’un bon citoyen de campagne" ou aux délibérations de Rennes de décembre 1788 (70% du total). 15 utilisent le modèle "Cottin", 16 s’appuyant sur les délibérations de Rennes et 2 font appel à la fois aux deux sources. Les délibérations ont séduit tout autant les assemblées paroissiales que le texte du comité "Cottin", malgré leur caractère fortement juridique. Mais les avocats et gens de robe furent influents puisqu’ils ont souvent rédigé les plaintes énoncées parfois maladroitement. Ils purent préférer un langage qui contribuait à leur distinction.

Pour établir son cahier, la paroisse de La Haie-Fouassière déclare adopter dans son ensemble les délibérations de Rennes. Celle de Rezé se contente de confier à ses députés le texte imprimé du comité "Cottin". D’autres assemblées prennent cependant la peine de retranscrire fidèlement les modèles : Saint-Cyr - Bourgneuf s’en rapportent aux délibérations, Le Pellerin, Saint-Michel et Sainte-Marie aux "charges d’un bon citoyen de campagne". Enfin, certaines paroisses ont procédé à un mixage de références, Rouans et Saint-Léger choisissent le modèle "Cottin" puis quelques articles des délibérations rennaises. Arthon utilise les délibérations du modèle puis les "charges", pour revenir en fin de cahier, à des considérations juridiques reprises par les délibérations de Rennes ; trois modèles ont été utilisés ! L’assemblée de Chauvé procède pareillement, mais en mélangeant les articles des trois références. Saint-Aignan a fait le tri parmi les articles du modèle "Cottin" et les a retranscrits en y apportant des exemples.

Par-delà l’utilisation des modèles, on constate des apparentements significatifs entre des cahiers de paroisses voisines. Des assemblées, sans doute en peine de rédiger leurs plaintes, se sont inspirées du travail fait ailleurs. Le cahier de Prigny sert de modèle à celui des Moutiers, lui- même repris par l’assemblée de Chauvé qui y apporte des articles tirés des "charges d’un bon citoyen". Montbert copie scrupuleusement Aigrefeuille, St-Brevin et Touvois reprennent dans leur intégralité les observations respectives de Corsept et de La Marne. Enfin, les cahiers de quatre paroisses du centre du Pays de Retz, St-Hilaire, Chéméré, StePazanne et St- Mars de Coutais présentent des similitudes, car ils ont été rédigés de la même main de Messire Morvan de la Blanchère. Les semblables erreurs sur les dates, les idées et tournures de style se retrouvent, malgré la particularité des plaintes émises.

Derrières les modèles, des indices

Afin de déterminer la spécificité du Pays de Retz en 1789, ses mentalités et son économie, il convient de s’attacher aux remarques que les délibérants ont ajouté pour expliciter les modèles ainsi qu’aux cahiers faisant preuve d’originalité et d’indépendance à l’égard des références données par la frange bourgeoise du tiers état breton (30%).

Si les modèles sont résolument positifs - on propose de supprimer ou de créer - il n’en est pas de même des remarques particulières émises par les assemblées. Elles sont plus descriptives et sentimentales. Par ailleurs, comme le fait observer Georges V, Taylor dans l’une de ses études, les cahiers de doléances du royaume, à quelques exceptions près, sont moins progressistes que tournés vers le passé. De fait pour le Pays de Retz, les mémoires des délibérants font souvent référence à la France de Louis XV. A cette époque, on ressentait encore les effets de la prospérité liée au commerce de la baie de Bretagne et à l’estuaire paimblotin. Ce n’est plus le cas en 1789. Des signes avant-coureurs de la récession apparaîssent en plusieurs points du pays. L’agriculture et le commerce sont touchés. L’avenir semble bloqué.

Avant tout, les rédacteurs des cahiers mentionnent leurs propres problèmes. Rares sont ceux qui élargissent les observations à l’échelle de la Nation. Au vrai, la Bretagne correspond déjà à une entité dotée de privilèges et de capacités particulières.

La mauvaise administration

Les principales plaintes concernent l’administration seigneuriale ou royale.

La fiscalité est remise en cause. Par principe, puisqu’elle n’est pas répartie d’une façon proportionnelle aux capacités contributives. Paimbœuf demande une réforme de la capitation, des vingtièmes et des fouages. La paroisse de la Trinité de Machecoul s’en prend à l’administration royale des Finances et au ministre prévaricateur. Pour améliorer les ressources, elle propose plusieurs mesures visant à mieux utiliser les richesses des temporels ecclésiastiques. Elle demande une reddition annuelle des comptes généraux de l’Etat. L’assemblée machecoulaise, ouverte il est vrai aux idées nouvelles, outrepasse les observations succinctes et théoriques des modèles pour attaquer le problème crucial de la monarchie : l’endettement.

Mais la majorité des remarques concerne les droits seigneuriaux, les banalités et les dîmes. Les lods et ventes sont différents selon qu’ils sont dus sur la rive droite ou gauche de la Loire (St-Jean de Bouguenais). La dîme est perçue à des taux variables sur la même tenue (Saint Même). Les droits e contrôle en cas d’inventaire ou de partage sont fixés arbitrairement, personne ne sachant ce qui est taxable ou non (Saint Hilaire). Le terrage est au sixième à Chéméré alors qu’il est communément arrêté au troisième.

L’assemblée de Sainte Croix de Machecoul relève que certaines catégories du tiers sont plus imposées que d’autres : les fermiers, métayers, laboureurs, fariniers, maçons et tisserands. Les habitants de Bouaye se plaignent « de payer la dixme du lin ou autres espèces de grain que l’on sème dans les jardins qui ne contiennent pas un journal, droit abusif des curés par la possession quadragénaire dont ils ne se servent point à l’égard des seigneurs et des privilégiés qui ont jardin, verger, parc très grand pendant que le pauvre laboureur n’a pas pour la grande partie vingt cordes de terres dans son jardin, il se prive cependant de le mettre tout en légume pour avoir un peu de lin ou de grain pour sa substance ; également de la dixme des agneaux et autres de cette espèce ; enfin que la dixme ne soit plus payée au troisième et qu’elle soit taxée comme dans bien d’autres endroits au vingt quatre, trente et trente trois... ». A Cheix, les plaintes visent la perception des dixmes sur les jardins, « tandis que la coutume accorde un journal de terre franc aux propriétaires... ».

La mauvaise administration, tracassière et tatillonne, complique le contrôle des multiples droits seigneuriaux. Le droit de terrage affecte même les vignes et les terres épuisées. Les moulins et les fours banaux sont exploités par des officiers peu scrupuleux et retors. A Chauvé, le pain est pourtant bien mal cuit ! L’interdiction de chasser, condamnée dans les modèles, est mise en avant dans beaucoup de paroisses, notamment dans celles qui sont situées à proximité de la forêt de Machecoul. La délibération de Machecoul est la plus passionnée : « 5° Le droit de chasse. J’aurai ensemencé ma terre à grands frais, j’aurai taillé, préparé mes vignes qui commencent à pousser. Hommes, chevaux, chiens, entrent, sautent et courent dans mon domaine, ruines sans retour toutes mes espérances, et pour une heure de leur malheureux plaisir, me causent une année de peine... ». Les droits de pêche sont tout autant incriminés sur le cours du Tenu.

La justice

Le troisième sujet de plainte concerne les services de la justice et la sécurité dans les campagnes. Les paysans se sentent mal protégés. Les paroisses de Port St-Père, Paimbœuf et Vieillevigne réclament un accroissement des forces de la maréchaussée.

Le fonctionnement judiciaire est directement mis en cause. Les cours seigneuriales sont inopérantes pour régler les litiges. Le recteur de Rouans est de connivence avec les officiers dans un procès l’opposant aux paysans voisins d’un tènement accaparé. A Saint-Viaud, il est noté que « le sénéchal qui jugeait (une) affaire (de commun et d’afféagement) était le juge du seigneur, son ami et voisin, mangeant très souvent ensemble ; qu’il lui a donné quantité de communs sans que les paroissiens sachent à quel titre, et à l’issue de l’audience, ledit seigneur régala tous les officiers de justice au nombre desquels furent les quatre témoins... ». L’Ancien Régime est l’époque de la chicane. On désire se prémunir contre l’acharnement des plaideurs. De ce fait, les procès sont interminables et les demandeurs perdent souvent patience. C’est le cas à Rouans, à Port Saint Père et à St-Jean de Bouguenais. Les délibérants de La Chevrolière attirent l’attention sur le fait qu’il existe « en notre dite paroisse une juridiction ou les officiers y attaché ne se conforme nulement au loix de ceux voisines il exorbitte les prix de leur vacation sans que nulle puisse aller au contre. Demandons que l’ordre sois fixe à pareille abus... ».

Certaines assemblées proposent des remèdes. Celle de Montbert suggère de supprimer toutes les juridictions inférieures, c’est à dire les justices seigneuriales. Les habitants de Paimbœuf sont plus concrets. Ils désirent des barres royales au lieu des basses juridictions, si cela est possible. Ils rejettent les tribunaux d’attribution et fixent les compétences des juges locaux à hauteur de 600 livres d’amende. Ils précisent « que les lieux où se rend la justice sont pour la plupart indécents, et que loin d’inspirer du respect, ils sont un objet de dérision pour le public... (ils demandent en outre) que (les) prisons qu’on pourrait en général appeler des cachots, soient construites de manière que les prisonniers puissent au moins respirer un air salubre, et qu’il y ait différentes chambres distinguées pour les divers prisonniers, afin que le débiteur emprisonné ne se trouve pas confondu avec le scélérat insigne... ».

Le Pays de Retz est donc très sensible aux méfaits engendrés par l’administration. Il en est de même lorsque, à partir de 1790, les nouveaux rouages administratifs sont installés, à la hâte et sans considération envers le milieu local. Cette méfiance semble d’ailleurs être l’une des causes du soulèvement de 1793 dans le pays.

Un équilibre social

L’organisation sociale décrite par les cahiers est relativement ferme. Il est vrai que le Pays de Retz profite d’un certain calme depuis les guerres maritimes de Louis XIV et de Louis XV. Le système seigneurial est lâche et les droits perçus, pourtant nombreux, ne sont pas exagérément pesants comme en Basse-Bretagne. Pour ces diverses raisons, les seigneurs eux-mêmes ne sont pas mis à l’index ni vilipendés. Les délibérations de la paroisse de Saint Viaud revêtent de ce fait un caractère tout à fait exceptionnel. Le seigneur du lieu s’autorise des afféagements au mépris de toutes les règles coutumières et même humanitaires. Il achète les juges et les témoins lorsqu’il est en procès ; il recrute des officiers spécialisés dans la resquille. Il soumet même les notables à la corvée, devenant l’ennemi de toutes les catégories du tiers. D’autres seigneurs sont visés, dans une moindre mesure, à propos des afféagements. Mais d’une façon générale, les paysans ne remettent pas en cause l’existence des seigneurs et de la noblesse. Ils ont dans l’idée, en ce début du mois d’avril 1789, de réformer des abus et non d’amorcer une possible révolution. Pour cette raison, ils appliquent même des adoucissants à leurs plaintes. Les délibérants de La Marne demandent la suppression de la corvée ou « du moins que les ecclésiastiques et les nobles (en) supportent une charge... ». La supplique des Machecoulais, datée du 11 décembre 1788, témoigne de la solidité des institutions : « Il est une subordination nécessaire, il est des rangs dans la société. Que les nobles jouissent, nous y consentons, de celui qui leur est assigné ; mais, Sire, vous l’avez dit l’Etat est une grande famille ; n’est-il pas de l’équité que chacun de ceux qui la composent contribue, suivant ses facultés, aux charges communes puisqu’il participe aux mêmes avantages... ».

Le clergé

Les recteurs des paroisses, dont certains participèrent sans doute à l’élaboration des cahiers, ont des préoccupations identiques à celles du tiers. Les délibérations du bas-clergé du diocèse de Nantes, rédigées les 2 et 3 avril, pour servir de cahiers des plaintes et doléances, s’apparentent à celles des assemblées de paroisses. Elles réclament la garantie de la liberté individuelle (article 4), l’établissement d’écoles dans les campagnes et de pédagogies dans les bourgs et petites villes (article 7), la répartition des impôts sur les trois ordres « à raison des facultés respectives de chaque citoyen » (article 10) (49). Les modèles proposaient en retour un revenu de 2 400 livres par cure.

Les paysans du Pays de Retz ont choisi le parti de favoriser leurs recteurs. L’exemple de La Marne est une nouvelle fois significatif : « Que les revenus de leurs recteurs qui n’excèdent pas mille à douze cents livres soient augmentés ; attendu que dans leur paroisse comme dans toutes celles des campagnes, en général, la misère est plus grande et plus universelle, tandis que les secours sont bien moins abondants que dans les villes, qu’il ne se trouve aucune personne aisée dans la paroisse de La Marne, que dès que le paysan qui n’a à peu près que le produit de son travail pour fournir à sa subsistance et à celle de sa famille, vient à tomber malade, sa situation est d’autant plus déplorable qu’il ne peut se procurer ni les aliments et médicaments nécessaires à la guérison, ni à sa famille de quoi subsister, en sorte qu’il perd tout à la fois et la santé et les moyens de la recouvrir, en même temps que sa famille reste sans pain, qu’il n’a point la ressource des hôpitaux. Que la maison du recteur est son seul refuge et que s’il a besoin d’un bouillon, ce n’est que de la charité de son pasteur qu’il peut l’attendre ; qu’il serait facile de mettre leur recteur plus dans le cas de soulager ses paroissiens... ». Les habitants de Touvois, paroisse voisine, considèrent que les recteurs sont les mieux à même de défendre leurs intérêts, car ils vivent constamment au milieu de leurs paroissiens. L’assemblée de Saint Etienne de Mer Morte propose de rattacher aux biens de la cure les nombreux bénéfices ecclésiastiques situés sur la paroisse, dans le but d’améliorer les ressources du recteur.

Les cahiers font preuve de tempérance et de bon sens pour évoquer le clergé régulier et les abbayes. Les commendataires sont généralement mal vus (Sainte Marie, St-Jean de Bouguenais) et les abbayes à placer au nombre des grands privilégiés (StLumine). Cependant, la puissante abbaye cistercienne de Buzay, à Rouans, est unanimement défendue, car elle accorde aux pauvres et aux errants des provisions de grains et de pain, notamment durant le grand hiver de 1788. La suppression de l’abbaye ne peut être que « préjudiciable et au gouvernement même par la dégradation de ces biens s’ils tombaient en régie, et aux particuliers du puis voisin de cette maison dont la consommation, les aumônes et les ouvrages font vivre une quantité d’habitants... ». Par la même occasion, l’efficacité de la gestion effectuée par l’administration est mise en doute.

La préoccupation de certains cahiers pour le sort des pauvres, les hôpitaux et les bureaux de charité atteste que le climat économique n’est pas satisfaisant en ce début 1789. Il est vrai que, pour beaucoup d’assemblées, le temps n’est plus ce qu’il était sous le règne de Louis le Bîen-Aimé.

Le bonheur d’antan

Les cahiers font souvent référence, en effet, au souvenir d’un "âge d’or" pour mettre en relief les problèmes économiques qui perturbent depuis plusieurs décennies les cadres de la société rurale.

En premier lieu, les contraintes quotidiennes sont invoquées pour justifier la dégradation des conditions de vie des paysans. Les routes font l’objet de corvées très lourdes, notamment à partir de 1754 à Saint Même et de 1756 à La Plaine. Cette dernière paroisse s’estime « plus surchargée qu’aucune autre paroisse des environs et on ose même dire de la province... ». Elles sont parfois barrées comme celles qui conduisent au lac de Grandlieu, malgré les protestations des habitants de Bouaye.

Le retrait des eaux

Les flux commerciaux maritimes sont interrompus en raison du retrait de la mer et de l’envasement des estuaires. Pornic se plaint de l’envasement du port, en dépit des possibilités qui lui sont offertes de réaliser un canal le reliant à la ville de Nantes. Arthon, situé en amont sur la rivière de Haute-Perche, comme Saint Cyr et Bourgneuf au cœur de la baie, attirent l’attention sur le sort de plusieurs paroisses du Pays de Retz, « menacées d’éprouver (... ) le sort le plus triste par la retraite de la mer, l’obstruction de leurs canaux et la ruine future du commerce... ». L’assemblée de Fresnay fait la même constatation : « qu’il ne soit fait aucune levée de matelots dans les paroisses qui n’ont aucun port et qui ne joignent pas à la mer ». Les eaux de la baie de Bourgneuf se sont en effet retirées de plusieurs centaines de mètres depuis la fin du règne de Louis XIV. « Les biens (de la paroisse) sont pour la plupart des prairies qui sont submergées les trois quarts de l’année, malgré les dépenses considérables que l’on fait journellement pour les dessécher et de mauvais marais salants qui depuis vingt, trente ans, ne produisent aucun sel et sans espoir qu’ils en produisent jamais... ». La paroisse de Sainte Croix de Machecoul confirme l’agonie des salines : « Il y a beaucoup de marais salants qui saulnaient anciennement et qui, par l’impossibilité de leur procurer l’eau salée, ne produisent aucun revenu et sont au contraire aujourd’hui à charge des propriétaires... ».

Les délibérants de Paimbœuf font observer que les mesures nécessaires pour conserver au port sa prospérité ne sont pas prises. « L’avantageuse situation de Paimbœuf rend ce port un des plus beaux du royaume. Il doit par conséquent être pris en considération par le gouvernement. C’est pourquoi les députés demanderont avec insistance qu’il y soit établi, comme dans les autres ports de France, un capitaine et un maître de port ; ils solliciteront une ordonnance pour la police du port en général qui fixe l’heure du travail des ouvriers, et leur salaire. Faute de capitaine de port, les pilotes inexpérimentés font très souvent mouiller des navires dans les endroits qui leur conviennent le moins, ce qui dans les gros temps occasionne beaucoup d’avaries... ces contrariétés jettent le commerce dans une perplexité étonnante, d’où il résulte un dépérissement qui est préjudiciable à l’état et à Paimbœuf... ». Quelques semaines auparavant, les Paimblotins avaient adressé à l’intendant de la province une supplique faisant état des travaux urgents à réaliser dans la rade, en continuation de ceux qui furent conduits jusqu’en 1784. Mais la « suppression de l’ancienne subdélégation à Paimbœuf qui en était particulièrement chargée occasionne presqu’une suspension totale... ».

Les habitants de Saint-Brevin reprennent in extenso le modèle des délibérations de Rennes. Mais, à la fin du cahier, ils font observer que « les sables de la mer ont gagné environ la moitié de la paroisse dans la partie occidentale et continuent à faire le même ravage, ce qui rend cette mageure partie inculte et sans aucune production... ».

A proximité de la Loire, les gens de Vue constatent une dégradation progressive de leur commerce. « Le principal, pour ne pas dire l’unique commerce de Vue, est la fabrication de briques et l’entrepôt tant de cette marchandise que de bois de chauffage et autres marchandises de différentes espèces ; commerce qui malgré son utilité, sa nécessité même, particulièrement pour l’approvisionnement de Nantes, est menacé de s’anéantir par le mauvais état des chemins qui ne permettra bientôt plus de voiturer. Vue avait pour port cinq petits emplacements... le seigneur s’est emparé de quatres... (elle) a abandonné aux dessécheurs du marais de Grandlieu un canton de terrain... pour l’entretien de son canal. Les dessécheurs au mépris de leur obligation ont tellement négligé cet entretien que depuis plus de neuf ans la navigation par ce canal est interrompu... ». A Frossay comme à Saint-Jean de Bouguenais, on évoque amèrement l’arrivée progressive dans la paroisse d’étrangers de la ville qui prennent possession des meilleures terres, celles du bord du fleuve, récemment asséchées ou incluses dans les atterrissements : « des étrangers, au nom du meilleur des rois, viennent envahir (prendre) aux propriétaires naturels une partie de leur propriété et ancien héritage que la rivière de Loire après leur avoir enlevé, leur a insensiblement restituée... ». Les réactions des habitants de Saint Jean de Bouguenais sont encore plus significatives : ils demandent « expressément que le port ou pour mieux dire la rivière, à l’endroit où se font les exportations ou importations des denrées de la paroisse, soit rendu libre et navigable en tous temps. Sous prétexte de faire des accroissements en faveur de la ville de Nantes qui n’en peut posséder comme gens de main-morte, on a jeté et on jette continuellement des tas de pierres considérables qui bouche le cours de la rivière et cause un préjudice considérable à la paroisse. Plusieurs batteaux s’y sont perdus et plusieurs personnes ont courues les risques d’y perdre la vie ; pourquoi l’on demande que les pieux et les pierres soient ôtés par les afféagistes qui les ont lait mettre... ».

Les assemblées des paroisses du Pays de Retz ont été sensibles à la dégradation des conditions économiques, amplifiée par les crises météorologiques de la dernière décennie. Le souvenir de la prospérité de la baie de Bretagne est encore dans les mémoires, tant chez les boutiquiers et marins des petits ports de cabotage que chez les négociants de Paimbœuf concurrencés désormais par leurs voisins de Saint Nazaire. Le recul du Pays de Retz semble irrémédiable à partir du troisième tiers du XVIll° siècle. Mais aucun pouvoir ne consent à dépister cette langueur. Les assemblées sont-elles désabusées plutôt qu’entreprenantes ? Elles sont pourtant clairvoyantes, à la manière de Saint Même : « L’on voudrait nous persuader qu’on pense sérieusement à encourager l’agriculture... » alors que rien n’est fait pour sauver le pays, et que les campagnes se dépeuplent, à cause de la milice principalement.

La milice détestée

La condamnation de la milice des gardes-côtes, des canonniers et des matelots est le troisième grand thème des cahiers, après ceux de la mauvaise administration et de la mise en sommeil du pays.

Tous les cahiers sauf trois (Saint Léger, Touvois et, Paimbœuf) abordent ce sujet brûlant. Les modèles en font mention succinctement. Beaucoup de paroisses estiinèrent nécessaire d’apporter des précisions pour mieux condamner cette institution, réformée en 1756 par le maréchal de Belle- Isle. Parmi les vingt capitaineries mises en place sur les côtes bretonnes, celle de Pornic avait été créée pour surveiller la baie. Elle était composée de dix compagnies de 50 hommes (Paulx 2, Machecoul 2, Bourgneuf 2, Chéméré, Saint Hilaire, Pornic et Saint Père ; Frossay et Corsept dépendaient de la capitainerie de Saint Nazaire). En temps de paix, ces compagnies détachées étaient astreintes à deux revues annuelles. D’autres compagnies de guêt avaient été mises sur pied, formées des troupes supplémentaires venues des paroisses sujètes à la garde-côte. Les hommes de ces deux catégories étaient tirés au sort. Le service en lui-même n’était pas très lourd, mais il indisposait fortement les paysans qui rechignaient à voir s’éloigner de leur maisonnée et de leur ouvrage une cinquantaine d’hommes. Par ailleurs, de nombreuses exemptions étaient accordées en faveur des domestiques de la noblesse, « vil appareil de luxe, de l’indolence et de l’oisiveté ».

Le bon paysan fait un mauvais marin

Les gens de Saint Hilaire considèrent qu’il serait « très avantageux que la levée des miliciens gardes côtes et canoniers matelots, de la manière dont elle a été pratiquée jusqu’à présent fut aussi supprimée. Cette levée prive la campagne des gens les plus utiles à l’agriculture et est presque sans aucune utilité pour le service du roi. L’éloignement forcé des miliciens et matelots de leur famille, de leur pays, leur peu d’aptitude pour un état dont l’exercice est absolument opposé au genre d’occupation pour lesquels ils étaient nés, et dans lequel ils sont exercés, sont des moyens de destruction qui manquent rarement de produire leur effet. Pour remplacer ces levées et fournir au service du roi les sujets nécessaires, il conviendrait de faire des engagements aux frais des trois ordres, ou d’acheter des hommes de la même manière : ces individus qui souvent sont des membres inutiles et quelquefois à charge de la société se donnant librement, seraient plus propres au service et remplaceraient les gens essentiellement utiles à l’état dans la profession intéressante qu’ils exercent... ». Les habitants de La Marne, prétextant que leurs terres sont situées à deux ou trois lieues de la mer, demandent à être déchargés de cette contrainte ; de plus « pas un seul des canoniers auxiliaires... n’est revenu an pays ». Par suite de ce défaut de bras, les gages d’un garçon de ferme sont passés de 75 à 150 livres. En outre, beaucoup de matelots tirés au sort meurent sur le pont des navires, ou restent dans les terres lointaines.

Le tiers état de la ville de Machecoul, dans sa supplique du 11 décembre 1788, décrit avec une certaine vérité les angoisses du tirage au sort ( annexe I). Cette délibération met l’accent sur la colère du paysan à l’égard de l’enrôlement (forcé). Sensibilité à fleur de peau qui confirme le caractère casanier du paydret, autrement évident lors du soulèvement de mars 1793, en outre, celui-ci se trouve en butte a ia société des marins, « hommes grossiers, dont les plaisanteries ajoutent encore à son infortune. Qui s’étonne s’il succombe ? ».

La marine accorde cependant la liberté

Mais, cette institution provoque aussi le dépeuplement des campagnes, privées désormais des bras les plus jeunes et les plus vigoureux. Les paroisses de Frossay, Saint Viaud, Saint Père en Retz, Saint Opportune, Saint Brevin et Corsept rédigent collectivement, en annexe à leur propre cahier, un mémoire relatif à cette question. Paradoxalement, ne restent au pays que ceux qui ont une aversion pour la mer. Les autres, « épris de liberté et d’indépendance », sont attirés par les Amériques ou les Indes. Il est vrai que la population de ces paroisses est frottée à celle des voyageurs et des marins sur les quais de Paimbœuf, ville d’environ 10 000 habitants. Le mémoire tranche singulièrement sur les observations des cahiers assurant que « les gens accoutumés aux travaux de l’agriculture et labourages des terres ne sont nullement propres au service de mer et de ce que ces malheureux qu’on embarque malgré eux périssent pour ainsi dire tous dans le cours de leur premier voyage... ». Cela contribuerait à prouver que la frange littorale et commerçante, autour de Paimbœuf, plus ouverte aux flux des idées nouvelles, témoigne d’une mentalité différente de celle des populations proprement paysannes du centre du Pays de Retz. De là, peut-on expliquer la prise de position résolument républicaine des cités côtières.

Le cahier général

Le 7 avril 1789, les députés des paroisses se réunirent à Nantes pour procéder à l’établissement du cahier général de la sénéchaussée. On l’intitula "Cahier des plaintes de la ville de Nantes et Comté de Nantes en Bretagne". Les délégués des corporations de la ville eurent une influence notable sur le contenu de ce document final. Après la rédaction de 156 articles relatifs à la constitution du royaume, la fiscalité, la législation, le clergé, le commerce, les droits féodaux, l’administration et les demandes particulières des corporations de la ville, quelques lignes sont consacrées aux plaintes particulières des campagnes, non évoquées dans les modèles. Les députés des deux principales villes du Pays de Retz se font suffisamment entendre pour imposer dans le cahier général certaines de leurs exigences. Paimbœuf renouvelle sa demande d’un entrepôt, d’un règlement, d’un capitaine de port et le droit de députation. Machecoul réclame une meilleure organisation dans l’application du droit de terrage et la « suppression du droit d’inspecteur aux boissons auquel les habitants sont assujettis, droit que les campagnes ne supportent pas, et demandent le retour d’un ancien droit de députer aux Etats de la Province... ». L’observation sur les inspecteurs aux boissons, curieusement retenue dans le catalogue pléthorique des plaintes de la paroisse de la Trinité de Machecoul, fait l’objet du dernier article, repéré sans doute par suite d’une lecture hâtive. En revanche, la corvée des routes, notée dans la quasi totalité des cahiers du Pays de Retz et dans celui de Sainte Croix de Machecoul, n’est pas mentionnée dans le cahier général !

La maîtrise des nantais

Les rares plaintes du Pays de Retz (et en général des campagnes) retranscrites sur le cahier général ont été soulignées par les interventions de certains députés locaux et non pas en raison du bien-fondé de ces réclamations partictilières. Il n’y a pas de commune mesure entre la suppression de la corvée des routes (non mentionnée) et l’article 156, rapportant que « les officiers de la milice bourgeoise (nantaise) demandent le rétablissement de la frange à leur épaulette ». L’emprise des Nantais sur le déroulement des opérations est forte et calculée. La municipalité de la ville, après avoir envoyé des commissaires à Versailles pour obtenir l’assurance que les villes seraient bien représentées lors des élections des députés de la sénéchaussée, ont assuré leur emprise sur la rédaction du cahier général, dominant les débats et faisant approuver la majorité de leurs revendications, notamment en matière de commerce et de métier.

Cependant, si les plaintes des campagnes ont été escamotées, il n’en reste pas moins qu’en raison de la dominante juridique et institutionnelle du cahier général, l’administration et les iniquités du système seigneurial sont largement condamnées. Mais la grande majorité des délégués y trouvait là un intérêt commun, au-delà du clivage entre bourgeoisie et paysannerie à l’intérieur du tiers état.

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