Le vin du Pays de Retz et la guerre de Hollande

lundi 26 juillet 2010, par Emile Boutin +


Les habitants du Pays de Retz ont toujours apprécié le vin. Grâce aux Hollandais, notre vignoble s’est considérablement développé. Tous les bons coteaux ont été plantés.


Les habitants du Pays de Retz ont toujours apprécié le vin. Charette le déplorait assez pendant la contre-révolution. Cette réputation remontait loin, puisque Cicéron, parlant des Pictons, affirmait « qu’ils consommaient beaucoup de vin et croiraient s’empoisonner en y ajoutant de l’eau ». Dès l’époque gallo-romaine, un temple avait été édifié à Bacchus dans une île de la Loire. Lors des fouilles de Rezé, on a trouvé dans un puits funéraire, outre des bondes de bois servant de bouchons d’amphores, une tête de panthère de Bacchus en bois sculpté, de la grosseur d’un poing d’enfant. Cette pièce provenait, selon toute probabilité, d’un trépied rituel du dieu du vin.

Sans doute notre vin ne valait-il pas celui apporté des pays d’amont par les Nautes de la Loire. Il tentait pourtant les Armoricains qui en avaient peu. Ainsi Waroch vint au moins à deux reprises, en 579 et en 587, avec ses hommes de la région de Vannes, vendanger, pour son compte, nos vignes du Sud-Loire. Ceci nous est confirmé par l’historien Grégoire de Tours. Saint Félix était alors évêque de Nantes et possédait auprès de sa maison de campagne de Cariacum (actuellement Sainte-Luce) une excellente vigne que chanta Fortunat. Dès cette époque, en effet, les évêques et les abbés de monastère plantaient des vignes car il leur fallait du vin de messe.

Barbares et vin de messe

Les Barbares le savaient bien, lorsqu’ils venaient piller les abbayes. Il leur en cuisait parfois. Ainsi à Vertou, monastère créé par saint Martin le diacre de Félix, le maire du Palais de Dagobert, Centulfe, voulut s’emparer légalement des biens des religieux, ceux-ci ayant fait vœu de pauvreté. Pendant que les moines priaient dans leur église, Centulfe festoyait avec ses hommes. Il abusa du vin de Vertou et fut obligé d’aller se reposer dans un bon lit in pulcherrimo lectulo. Dans la nuit, il se tordit de douleur en criant : « Je vois les deux patrons de l’abbaye, saint Martin de Vertou et saint Jean Baptiste. Celui-ci me laboure les côtes à coups de pieds, l’autre me casse la tête à coups de crosse ». Il mourut pendant la nuit d’une crise d’éthylisme. Ses compagnons s’enfuirent précipitamment et les moines retrouvèrent la paix. Dès le haut Moyen-Age, les religieux possédaient donc beaucoup de vignes et cherchaient sans cesse à agrandir leur domaine. Lorsque saint Hermeland choisit l’île d’Aindre couverte de bois pour installer son monastère c’est qu’il avait repéré un espace suffisant pour y planter une vigne. Au VIII° siècle, les moines de Saint-Sauveur de Redon possédaient 770 sillons de vigne à Piriac. Chez nous, des récoltes de vin sont mentionnées dès 1256 dans les archives de l’abbaye de Buzay. Et saint Colomban, s’embarquant à Nantes pour regagner l’Irlande reçut en cadeau des Nantais 100 muids de vin. Mais lorsque la récolte était mauvaise, c’était une vraie catastrophe. Raoul Glabert, moine du Xl° siècle, note qu’en novembre 1044, une éclipse de soleil se produisit. Chacun comprit qu’elle annonçait un désastre. Effectivement, cette année-là, la vigne ne donna rien.

L’usage du vin tournait parfois à l’abus et l’Eglise dut légiférer. Le concile de 810 avait fixé les quantités autorisées. Les chanoines avaient droit à cinq litres par jour. Un moine de Saint-Denis recevait trois litres cent ; une moniale de Soissons un litre 380. Mais sur cette ration, les religieux devaient prélever la part des pauvres, environ le tiers.

Da mihi potum Seigneur Dieu, donne moi à boire

On voit combien le vignoble était un élément important dans la vie d’une communauté. Éventuellement, les moines s’employaient à le défendre en cas de danger. Nous en avons un témoignage dans Rabelais. Gargantua et son fils Pantagruel sont aidés dans la quête de la Dive Bouteille par le moine Jean des Entommeures qui exhorte ses frères à défendre la vigne de l’abbaye contre les ennemis : « Je me donne au diable s’ils ne sont dans notre clos et tant bien coupent ceps et raisins qu’il n’y aura, par le Corps Dieu ! de quatre années que halleboter dedans. Ventre Saint Jacques ! Que boirons-nous cependant nous autres pauvres diables ? Seigneur Dieu, da mihi potum ». Seigneur Dieu donne-moi à boire.

Certes les clercs, aussi bien séculiers que réguliers, préféraient de loin les vins de Touraine ou de Bordeaux à nos vins locaux qu’on appelait alors " les vins du Poitou ". Pourtant, certaines abbayes les appréciaient et en importaient comme Saint Pierre de Gand. « Le Pays de Raiz en Poictou tire vers la Bretaigne et est fertile en bons vins qui sont de couleur pailletz ». En 1379 et 1382, environ 10 440 tonneaux de nos vins arrivent à Damme. Ces chiffres exceptionnels correspondent sans doute à des années de fortes récoltes. En moyenne, Damme importait annuellement un peu plus de 2 650 tonneaux. Evidemment, les religieux n’étaient pas les seuls consommateurs. Pour ces "vins pailletz" on trouve la trace d’exportation "des Moutiers et de Pornic". Pendant son séjour à Bruges, la duchesse de Bourgogne recevait tous les jours « le vin de rente des bourgmestres, bourgeois et habitants de la ville ». Si la nature de ce vin n’est pas précisée, c’est qu’il s’agit sans aucun doute possible du vin de chez nous qui était largement consommé en Flandre maritime. En revanche, nous voyons que pour ses invités de marque - comme ce fut le cas pour Mademoiselle de Coïmbra - la duchesse fit rentrer 25 litres de vin du Rhin et 130 litres de vin de Beaune, soit 53 lots de Bruges de 2 litres 45.

Ce commerce avec notre côte s’explique par la prospérité de la Hanse Teutonique et ses relations avec Nantes et la baie de Bourgneuf. Les navires hollandais et ceux des ports de la Baltique venaient en convoi dans la Baye de Bretagne à Bourgneuf, Le Collet ou Bouin chercher du sel. Et les bateaux complétaient leurs chargements avec du vin. La Préface du Cartulaire de Retz nous renseigne sur le mouvement des navires dans les ports de Bourgneuf et de Pornic. Dans la rubrique Devoirs d’ancrage nous lisons : « troisième jour d’avril 1474 composition de la flotte : vaisseaux de Hollande. 17. De Zélande : 1. Le 2 avril de cette même année, huit navires hollandais entrent dans le port de Pornic. Du vin nantais est même débarqué au Collet, venant de Couêron pour être réexpédié vers la Flandre ». Parfois même le vin constitue l’unique cargaison. Ainsi, un chargement de 300 tonneaux de vin du Poitou est signalé sur des navires prussiens au Collet. Nantes, Bourgneuf et La Rochelle seront pendant tout le Moyen Age les principaux centres de ce commerce.

Kampen et la colonie hollandaise de Nantes

Une des cités privilégiées dans ce trafic était la ville de Kampen, en Hollande. Ce port très actif, situé sur la rive orientale du Zuyderzee, au bord de I’Ijssel, était en relations avec le Rhin, Cologne et les villes des rives de la Baltique. Kampen ouvrit aux Hollandais les routes commerciales vers la Baie, unissant durablement Bourgneuf à la Zélande et à la Flandre.

Lorsque la dernière Diète de la Hanse eut lieu à Lübeck en 1669, Kampen avait déjà beaucoup perdu de son importance depuis plusieurs décennies. Mais les Hollandais avaient maintenant pris l’habitude d’acheter des vins du Poitou appelés aussi " vins de mer ". Ce commerce complétait les achats faits en amont de la Loire, les " vins nobles " dignes de figurer sur les tables des évêques, des abbés, des nobles et des grands bourgeois. Dès 1355, le receveur de Champtoceaux, Nicolas de Tours, comptabilisait 1347 tonneaux descendant la Loire.

Pour cette raison, les Hollandais se fixèrent sur les bords du fleuve. Aucun autre groupement d’étrangers, même espagnols ou italiens, n’eut la même importance que leur colonie, installée à Nantes pendant plus de deux cent cinquante ans. Déjà, en son temps, le duc de Bretagne Jean IV, avait envoyé son secrétaire Jean Bouget à Bruges pour inviter les habitants de la Frise et de la Hollande à commercer librement avec ceux de la Bretagne et donc avec le Pays de Retz.

Or, très tôt, les Hollandais furent jalousés par les commerçants nantais. Sous le duc de Bretagne Pierre II, il est décrété que « tous les forains faisant Bourse coutumière devraient contribuer aux dépenses des réparations des murs des fortifications de la ville ». Les gens du nord sont particulièrement visés. Et les réclamations continuent. Des lettres patentes sont présentées à la signature du roi Henri IV : « Nous a été fait plainte que les habitants de Nantes ne jouissent pas des fruits que la situation de leur ville avec nos grâces et libéralités leur devraient apporter. Ainsi y sont traversés par une infinité de gens de pays de Flandre ». Devant cette hostilité, les Hollandais essayent de se faire naturaliser. La première " lettre de naturalité " à un Néerlandais date de 1598, l’année de l’Edit de Nantes. Cette lettre est donnée à Jehan Henrich, vivant à Nantes depuis 18 ans.

Commerce hollandais des vins et eaux-de-vie

Le principal commerce des Hollandais consistait en l’achat et l’exportation de vins et eaux de vie. Leur sens commercial, leur dynamisme et leur volonté leur permirent de prendre en mains les deux tiers du marché nantais et bientôt même les trois quarts. Leurs fortunes devinrent considérables, ce qui suscita bien des jalousies. C’est alors que se forma à Nantes un groupe de " marchands vinotiers " qui voulut avoir le monopole du commerce des vins. C’eut été la ruine des gens du Nord. Ils firent appel au Parlement de Bretagne qui condamna les abus et leur donna raison. En 1603, les vinotiers furent condamnés. Et les Hollandais devinrent encore plus riches. Leur commerce rapportait pourtant beaucoup à la ville. Un droit de trois sols par pipe de vin passant sous le pont de Nantes fut levé en 1612. Il exista jusqu’en 1641 et servit à la construction de la cathédrale de Nantes. Puis il fut alloué au chapitre.

Quant aux habitants du Pays de Retz, leur situation va beaucoup s’améliorer, grâce aux Hollandais. En effet, les commerçants de la Petite Hollande vont acheter tous les vins du sud Loire. Ils avaient su former le goût de leurs clients. Ils avaient besoin de vins blancs très forts. Or, nos vins de pays comprenaient surtout le " vin des valets " un ancêtre du gros-plant, fruste, vert et acide qui râclait la gorge. Si les moines s’en contentaient, il ne figurait pas sur les bonnes tables. Certes le roi d’Angleterre Edouard IV en acheta de grosses quantités. Mais il le destinait aux ouvriers qui au XV° siècle construisirent le château de Nottingham. A cette époque et surtout aux XVI° et XVIl° siècles, les vins du Pays de Retz n’ont jamais écorché un palais délicat. Lorsque Louis XIV vint à Nantes pour l’arrestation de Fouquet en 1661, la coutume voulant que « la ville abreuve les gens du Roi », on fit entrer de chez un courtier du Pouliguen 35 barriques de vin rouge de Grave. Tous les documents sont formels et unanimes pour critiquer nos « vins sans saveur et de qualité médiocre ». Seuls deux vignobles étaient acceptables, celui de St-Philbert de Grandlieu et celui de Saint-Mars de Coutais

Plus de vin et moins de blé

Alors, dans ces conditions, pourquoi les Hollandais achetaient-ils nos vins ? Principalement pour les distiller. Ils en faisaient de l’eau de vie leur permettant de relever des blancs proposés à leur clientèle. L’intendant de Bretagne Béchameil de Nointel écrivait en 1698 : « Les vins et les eaux de vie font le principal commerce des paroisses. Mais les vins qui croissent dans le comté nantais sont d’une très petite qualité, en sorte que l’on est très souvent obligé de les convertir en eaux de vie dont les étrangers font grand cas parce qu’elles soutiennent leur qualité à la mer et dans les voyages de long cours ». Nos paysans vont donc planter de la vigne, assurés de vendre leur récolte à un prix correct. Alors que sous Henri III en 1578 on ne pouvait voir qu’un tiers des terres en vignes, maintenant on délaisse la culture du blé. Et l’on en manque. On est même obligé - c’est un comble - d’en acheter à la Hollande ! Non seulement les commerçants de la Petite Hollande prennent tous les vins, mais ils pratiquent le marché à terme, se réservant les " vendanges sur souche " payables au cours du jour de la livraison. Ils font même des avances d’argent aux paysans pour pouvoir planter. Ils deviennent ainsi très vite les maîtres absolus du marché. Ce sont les Hollandais qui fixent les cours en leur Petite-Hollande. En 1640, ils refusent même de s’assembler à la Bourse du Commerce récemment fondée à Nantes. Ils sont tout puissants et contemplent avec satisfaction de leurs immeubles de l’île de la Saulzaie ou de l’île Gloriette leurs galiotes pansues ancrées dans le port. Ils contemplent aussi, au moment des vendanges les convois de charrettes qui convergent vers le " port au vin " ou les quais de la Fosse pour décharger des barriques. Vins et eaux de vie arrivent aussi à Nantes par la Sèvre nantaise, transitant par Vertou. Pour appuyer leur monopole de fait, les Hollandais possèdent une marine qui réussit à prendre tout le trafic. Qu’on en juge. Au XVI° siècle, Nantes avait 150 navires, le port n’en compte plus que 12 en 1645 alors que la Hollande possède 16 000 vaisseaux de commerce ! Ces négociants se soutiennent entre eux. Des aubergistes hollandais accueillent leurs compatriotes de passage et surtout des étudiants formés à Utrecht et Rotterdam arrivant à Nantes pour un complément pratique de formation. Ils tiennent les Nantais à l’écart et font venir leurs propres artisans. Nous voyons par exemple dans cette colonie un Jean Van Berchem, qualifié de tonnelier.

Nantais contre Petite Hollande

Dans une requête au roi en 1645, les Nantais se plaignent que « les Hollandais s’obligent à se procurer du bien les uns aux autres et ne permettent pas que les Français prennent part à leurs bénéfices ». On voit que la colonie n’a pas la sympathie ni des commerçants de la ville, ni même du menu peuple. En effet, pour fabriquer l’eau-de-vie, il faut beaucoup de bois. Or, en 1654, il y a à Nantes deux cents chaudières. Il est interdit d’en créer de nouvelles. Pour avoir suffisamment de combustible, les Hollandais pratiquent la surenchère. Si bien que les Nantais ne peuvent plus s’en procurer. Or, on se chauffe exclusivement au bois, l’industrie du charbon ne s’étant développée en Europe qu’à partir du XVI° siècle avec une production très faible jusqu’au XVIll°. Bûches et rondins venaient de la région de Châteaubriant ou de la forêt du Gâvre, par l’Erdre. Il est facile de comprendre la xénophobie du peuple de Nantes envers de riches commerçants qui les empêchent de se chauffer.

Les bois du Pays de Retz étaient aussi acheminés vers Nantes. Les bourgeois nantais investissaient maintenant dans les vignes au sud de la Loire, grâce aux baux à complant. Ils étaient assurés d’un excellent rendement puisqu’au passage à lngrandes, les eaux-de-vie provenant de l’Anjou ne pouvaient être compétitives avec les nantaises, les taxes étant lourdes. Le Nantz ou eau-de-vie nantaise commercialisée à Middelburg puis à Rotterdam ne supportait aucune concurrence. Amsterdam en consommait beaucoup. Les navires quittant les ports hollandais en emportaient comme ration pour les matelots car cet alcool ne s’abîmait pas en mer et guérissait bien des maux.

Une lettre de Colbert du 13 juin 1670 nous montre qu’en six semaines les Hollandais enlevèrent toutes les eaux-de-vie du pays nantais. Il sortait alors « sept mille pièces d’eau-de-vie par an de Nantes et huit mille tonneaux de vin ».

Tonneaux hollandais et pipes nantaises

Contre ces commerçants devenus « les rois et les rouliers des mers », les Nantais vont demander au roi de prendre des ordonnances. Une lettre de Colbert de 1671 nous informe que « les marchands ne s’appliquent jamais à surmonter par leur propre industrie les difficultés qu’ils rencontrent dans leur commerce, tant ils espèrent éprouver des moyens plus faciles par l’autorité du roi ». Comme les marchandises sous pavillon français sont maintenant boycottées à Amsterdam, les Nantais interdisent pour les transports maritimes l’usage des grands tonneaux hollandais. On doit utiliser le tonneau nantais qui contient deux pipes. La pipe vaut deux barriques et la barrique de 116 à 120 pots. Un jaugeur juré est nommé pour contrôler les tonneaux. Les Hollandais de Nantes estiment que cette obligation les mène à la ruine. Ils font appel au Parlement de Rennes qui leur donne raison. Or le roi et ses ministres n’apprécient sûrement pas la décision du Parlement breton. Maintenant Louis XIV veut détruire la suprématie commerciale et maritime de la Hollande. Les taxes deviennent de plus en plus fortes, sous Fouquet en 1659, et sous Colbert en 1664. Enfin en 1667, les tarifs sont prohibitifs et le Grand Pensionnaire met à son tour des droits d’entrée sur les vins français. Jusqu’à la paix de Nimègue, producteurs et négociants nantais seront en mauvaise posture.

Dès 1640, Nantes éprouvait de la haine contre la Petite Hollande. « Tuez les ennemis hollandais », tel était le slogan. En 1645 « une requête longuement motivée par les négociants de Nantes, contenant leurs griefs contre les Hollandais établis dans leur ville, tend à obtenir que le commerce de détail leur soit défendu ainsi que l’office de commissionnaire d’importation ». Et les mariniers se plaignent au roi de voir toutes les marchandises exportées par des navires hollandais. Seuls les vignerons du comté nantais sont satisfaits de la présence étrangère.

Tuez les Hollandais

Louis XIV accueille favorablement toues ces récriminations des Nantais. Aidé par Colbert qui « fait une guerre d’argent » il a pour dessein la ruine de la Hollande. D’abord sur le plan économique, mais aussi par la guerre pure et simple. Le 20 juillet 1672, la police opère une saisie à Paimboeuf sur un navire ; il s’agit de livres destinés à Henri de Graeff, libraire au Pilori à Nantes. Et cette même année, le roi déclare la guerre à la Hollande, une guerre qui durera six ans et se terminera par la paix de Nimègue. Les causes de ce conflit sont évidemment multiples et ont été suffisamment étudiées par des spécialistes pour qu’il soit besoin d’y revenir. Je voudrais toutefois insister sur une cause indirecte de la guerre de Hollande : la surproduction du vin médiocre du Pays de Retz à la demande des commerçants de la Petite Hollande. Les Hollandais avaient certes gagné beaucoup d’argent avec nos eaux-de-vie ; ils en avaient également procuré à nos paysans. Ils n’ont jamais compris la haine des Nantais à leur égard. Bien sûr, depuis le tarif prohibitif des droits sur les eaux-de-vie de 1667, ils avaient l’habitude de tricher. Ils pratiquaient la fraude avec des pavillons de complaisance, faisant même naviguer sous couleurs françaises les eaux-de-vie de Nantes à Dunkerque. De Dunkerque, on expédiait à Nantes de faux certificats de décharge de la cargaison qui partait alors sur Rotterdam. Ce procédé lésait le fisc royal, mais pour eux ne constituait pas un casus belli. En mai 1672 le roi et Condé entrent en campagne avec des forces énormes, cent cinquante mille hommes. Ils envahissent la Hollande, prennent Utrecht et se trouvent bloqués par les inondations. Les Hollandais ont pris la mesure héroïque, pour empêcher l’avance française, de rompre leurs digues et d’ouvrir les écluses. Les Français vont alors incendier le château de Cornelis Van Tromp, seigneur de Trompenburg à Loosdrecht. Cornelis étant amiral avait construit ce château en forme de bateau, entouré d’eau. Deux ans plus tard, l’amiral Tromp débarque à Noirmoutier. De nombreux historiens ont raconté cette descente. J’emprunte pour ma part au curé des Moutiers qui consigna sur son registre les événements comme il en eut connaissance : « Le 3 juillet 1674, environ les sept heures du matin parut, proche le Pilier, une flotte composée de 80 voiles commandée par les généraux Hoorn et Thromp, laquelle mouille l’ancre dans la baie et le 19 du mois, au soleil levant, elle battit et détruisit la ville de Noirmoutier, prit le château, démolit deux tours, réduisit l’île à composition, exigeant 80 000 livres qu’elle dut payer et emmena comme otages un certain nombre d’habitants ». Cette note sommaire et peut-être inexacte dans les détails relate comment un curé de la côte vécut la prise de l’île. Ce que le curé des Moutiers n’a pas mentionné c’est que Tromp emporta aussi les cloches de Noirmoutier.

Les cloches de Cornelis Tromp

Depuis lors, deux ont été retrouvées. La première la " Marie-Anne " à Oudloosdrecht, la paroisse même de l’amiral Tromp où se trouvait le château de Trompenburg, auprès d’Utrecht. La seconde la " Suzanne " à Kortgene, sur l’île de Noord-Beveland en Zélande. Cette île a la même propriété que Noirmoutier d’être accessible à marée basse. Les Hollandais ont toujours admiré leur amiral Tromp. Ils l’honorent comme un saint ou un dieu de la mer. Pour protéger les marins en danger, on fait brûler un chandelier à son effigie. Un tableau du Rijksmuseum d’Amsterdam le représente avec l’inscription suivante, dont voici la traduction très littérale :

« Neptune vous a appelé ô superbe Tromp Et souhaite accoupler son trident à vos couilles du tonnerre Afin d’anéantir l’arrogance française sur leurs flots Et leur couper la tête et s’acharner sur leur cadavre ».

Je ne saurais trop remercier l’un des membres de notre Société, Véronique Mathot, qui a eu l’obligeance de m’aider en me traduisant de nombreux textes néerlandais et en faisant pour moi des recherches à Amsterdam.

On comprend que, dès le début de la guerre de Hollande, la situation des Néerlandais à Nantes était fort délicate. Certains avaient quitté la ville, mais un bon nombre se firent naturaliser français pour conserver biens et commerces. La plupart étaient nantais de longue date. En 1673, on trouve les actes de naturalisation de Gérard Pieters, Albert Van Scheulen, Mathieu Hoos, Madeleine Frussen, Jean Stalpaert, Van Butzelard, Marguerite Wolf, Van Den Driesche, Van Den Broc, Van Ophen, François Snoucq, Corneille de Keleecht, Marie Van de Voorde. Une fois la paix de Nimègue signée, les Hollandais revinrent à Nantes et y furent bien accueillis, car la guerre avait eu des conséquences désastreuses pour les vignerons et les commerçants. Maintenant, les Nantais vont copier les méthodes de leurs anciens concurrents. On envoie les fils de bonne famille apprendre le néerlandais dans les universités, surtout Utrecht et se familiariser avec les procédés commerciaux locaux. La situation ne se redressa pas en quelques mois et, par exemple, Louis XIV prit trois arrêtés en son conseil du Roi, en faveur de « Renée Julie Aubry, veuve du Sieur duc de Noirmoutier, dans I’impuissance de payer ses créanciers ». La duchesse de Noirmoutier avait eu ses vignes et ses salines ruinées par le passage des troupes de l’amiral Tromp. Elle fit appel au roi, au moins à trois reprises, et obtint satisfaction.

Exode et retour des Hollandais

Lorsque la révocation de l’Edit de Nantes survient en 1685, les Hollandais revenus à Nantes cherchent à regagner leur pays. Il s’agit évidemment des réformés, car les catholiques ne sont pas inquiétés. Certains, pour rester, se convertissent. On compte au moins trois cents familles, la plupart nantaises, qui changèrent de religion pour éviter les dragonnades de Louvois. La police se méfiait de ces nouveaux catholiques. On ne les laissait pas quitter facilement le territoire. Ainsi le 9 septembre 1714, l’intendant de Bretagne, Monsieur Ferrand écrit au subdélégué de Nantes Monsieur Mellier ; il lui demande si l’autorisation sollicitée par la dame Vanherzaele de se rendre aux obsèques de son frère en Hollande peut être accordée. On ne pouvait quitter le royaume facilement depuis que les consuls français résidant en Hollande et les consuls hollandais de France avaient été rappelés au traité de Ryswick.

Certains Hollandais réformés essayaient pourtant de s’embarquer clandestinement, notamment à Bourgneuf ou au Collet. Ainsi le capitaine Jacob Sandressen, commandant le navire La Couronne essaye de faire évader par Bourgneuf quelques uns de ses concitoyens, habitant la Petite Hollande. Son bateau est visité et saisi au Collet, sur ordre du Sénéchal de Nantes, sans doute après une dénonciation. Les hommes furent internés. Quant aux femmes, elles furent rasées puis enfermées dans un couvent. Et l’administration écrit au Sénéchal de Nantes : « il faudra tenir la main à ce que ce bateau soit acheté par les marchands de Nantes qui ont dessein de l’envoyer à la pêche à la baleine ». Maintenant que Colbert n’est plus là, le conseil du commerce se révèle "anticolbertiste". Le député de Nantes estime, « maintenant que la France respire la liberté, que si les manufactures méritent une grande considération en France, la vigne est bien d’une autre conséquence et le doit emporter. On la doit regarder comme la mère nourricière du royaume ».

Sans doute le gouvernement ne jugeait-il pas de la même manière que le conseil du commerce. En effet, en 1701, l’intendant de Bretagne écrit au contrôleur général des Finances : « Les défenses de planter des terres en vignes dans la Bretagne et surtout dans l’étendue du comté nantais, ont été faites par ordre du roi et la raison en a été que les habitants de ce pays-là, voyant que le commerce des vins et eaux de vie était avantageux ne semaient presque plus de blé, ce qui faisait deux effets : l’un que les grains y devenaient fort cher et manquaient souvent ; l’autre que les vins et eaux de vie d’Anjou, qui est une province taillable, ne s’enlevaient plus par mer ».

Le Pays de Retz et le grand commerce d’exportation

Après la mort de Louis XIV, les Hollandais reviennent continuer leur commerce. Mais les Nantais eux-mêmes vendent aux pays du nord. En 1748, nous les voyons solliciter des " acquits à caution " pour leurs eaux-de-vie à destination de la Flandre et du Brabant. Avec Louis XV, la situation s’est bien améliorée entre Nantais et Hollandais. Ceux-ci épousent des filles de la ville et certains deviennent même échevins. Par mesure de prudence, toutefois, les derniers arrivés se font délivrer des certificats d’honnêteté.

Ayez la curiosité de consulter l’annuaire téléphonique et vous serez surpris par le nombre de patronymes hollandais que vous y trouverez à Nantes. La plupart sont des descendants de ceux qui achetaient nos vins de pays. Ils ont ouvert aux vignerons du Pays de Retz l’accès au grand commerce d’exportation. Grâce à eux, notre vignoble s’est considérablement développé. Tous les bons coteaux ont été plantés. La mer, avec le port de Bourgneuf et la Loire avec Nantes étaient indispensables pour ce commerce. Olivier de Serres écrivait déjà au XVIl° siècle : « Si vous n’êtes en lieu pour vendre votre vin, que ferez-vous d’un grand vignoble ? ». Au Pays de Retz, nous avions toutes les conditions requises pour ce commerce international.

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