La plupart des historiens, surtout ceux de la Restauration, ont l’habitude d’inclure tout le Pays de Retz dans la Vendée Militaire. Cette simplification est due à la situation géographique de la région révoltée, le Sud de la Loire. Elle est pourtant inexacte, car l’ensemble du Pays de Retz ne s’est pas soulevé en 1793, contre la République.


La plupart des historiens, surtout ceux de la Restauration, ont l’habitude d’inclure tout le Pays de Retz dans la Vendée Militaire. Cette simplification est due à la situation géographique de la région révoltée, le Sud de la Loire. Elle est pourtant inexacte, car l’ensemble du Pays de Retz ne s’est pas soulevé en 1793, contre la République. Il est évident que la partie s’étendant à l’est d’une ligne imaginaire Paimbœuf - Les Moutiers, a pris dans son ensemble, fait et cause pour l’armée de Charette et de ses lieutenants, La Cathelinière (Forêt de Princé), Guérin (Saint-Hilaire de Chaléons), Lucas de la Championnière (Brains), La Roche-Saint-André (Fresnay). Mais la zone bordant la Baie de Bourgneuf et l’estuaire de la Loire, donc à l’Ouest de la ligne mentionnée ci-dessus, est restée fidèle à la Révolution. Les Blancs dans l’intérieur, les Bleus dans la partie péninsulaire du Pays de Retz, c’est en gros ce qui s’est produit. Cette différence d’attitude envers la République est motivée par une différence de mentalité.

Alors que la population rurale est homogène, que les laboureurs et les métayers aiment leurs « Messieurs », la côte est peuplée d’abord de marins. Ceux de la Royale et ceux du Commerce. Et aussi tous les matelots de la grande pêche et les patrons de barques. Dans l’ensemble, ils sont tous favorables aux idées nouvelles. Ils ne sont pas anti-religieux, mais la Constitution Civile du Clergé ne les gêne pas. La mort même de Louis XVI ne va pas les perturber.

A côté, il y a les commerçants, les professions libérales, nées plus ou moins de la Révolution, et enfin les bourgeois. La plupart sont aisés ; rien ne les lie aux paysans qu’ils ne comprennent pas. D’ailleurs, avant même 89, les bourgeois sont les gros acheteurs de terres, voire de titres. Ils ont instauré, peut-être même sans en prendre conscience « une pratique capitaliste de la propriété foncière », comme l’a écrit Armel de Wismes. Enfin la côte était sous la protection, plus ou moins efficace, des navires de la République, qui, bien sûr, ne pouvaient mouiller à Machecoul et faire tonner le canon.

Il faut tout de même apporter une légère correction à cette vue trop simpliste d’un Pays de Retz divisé en deux régions opposées. Il y avait de vrais Républicains, à Machecoul et dans l’intérieur. Il y avait aussi des Royalistes sincères à Pornic, comme nous le verrons plus loin. C’est ce qui explique que chaque commune du Pays de Retz a fourni des victimes dans les deux camps. Dans leur ensemble, les paysans avaient souffert du départ de leurs « bons prêtres » ; leur confiance allait aux curés réfractaires et ils chassaient les « jureurs » ou « intrus ». Ils n’avaient aucune sympathie pour la nouvelle administration. La mort de Louis XVI les avait fait gronder. Mais il fallait un détonateur pour déclencher une révolte générale et surtout simultanée. La Convention elle-même va s’en charger.

Révolte contre la levée de 300 000 hommes

Le 24 février 1793 une loi prescrit la levée immédiate de 300 000 hommes pour la défense de la Patrie. Paris connaissait mal, à travers les rapports de ses sbires, la psychologie des paysans de l’Ouest. Pour les gens de Machecoul, Sainte Pazanne ou Saint-Hilaire de Chaléons, la Patrie c’était le Pays de Retz. Repousser l’ennemi aux portes de Legé, passe encore. Partir au loin, pas d’accord. La religion cette fois n’y est pour rien. Le Paydret veut vivre chez lui. C’est ce que comprendra très bien Charette, homme du pays, qui, rencontrant un jour des déserteurs, leur demanda : « Où allez-vous mes amis ? ». Et ses soldats de lui répondre : « Nous allons changer de chemise ». Charette savait que ses hommes reviendraient à son premier appel, dès qu’ils auraient vendangé ou rentré le foin. C’est pourquoi l’armée de Charette fut bien celle du Pays de Retz, ses soldats répugnant à donner un coup de main aux autres divisions de l’Anjou, ou à suivre une « virée de galerne ».

Les levées d’hommes ne semblent pas avoir été très élevées. Le district de Machecoul devait fournir 310 hommes, et Eloi Guitteny a écrit que Saint-Hilaire de Chaléons était imposé de douze soldats. Personne ne se présenta pour s’inscrire. Et ce qui fait peut-être le plus enrager les Paydrets, c’est que les fonctionnaires, par l’article 20 du décret du 4 mars 1793 sont dispensés de la conscription. La première opération de recrutement est prévue pour le 10 mars. Et c’est le soulèvement général. Dès le 8 mars, Chauvé se révolte et avec Danguy, châtelain de la Blanchardière à Vue, attaque sans succès Paimbœuf. Ripault de la Cathelinière, de Frossay, s’était joint à eux, et après l’échec devant le chef-lieu de district, il emmène ses hommes en forêt de Princé, qui sera longtemps son repaire. Guérin de Saint Hilaire se replie aussi sur la forêt. Lucas de la Championnière va jusqu’à la Loire avec les hommes de la région de Brains et s’empare du Pellerin. Mais c’est surtout l’attaque de Machecoul qui restera dans les annales. C’est le 11 mars que tout l’Ouest se soulève spontanément contre la République et que Machecoul est attaquée par les paysans révoltés. De partout, sans aucun mot d’ordre préalable semble-t-il, ils déferlent sur la ville par toutes les routes. Il en vient de Saint-Philbert, de Saint-Étienne de Mer Morte, de La Limouzinière, de Saint-Même, de Fresnay, de Sainte Pazanne et même de Saint-Hilaire de Chaléons qui appartient au district de Paimbœuf. Toute cette populace débouche au carrefour de Sainte Croix, aux cris de « Vive le Roi, pas de tirage au sort, nous voulons nos bons prêtres ». Émile Gabory dit que « la foule faisait un bruit semblable à celui de la mer en furie ».

Machecoul était peu défendue, bien que, deux jours plus tôt elle ait reçu deux pièces de canon et qu’un renfort de quatre cents à cinq cents hommes lui ait été adressé par Nantes. Mais étaient-ils arrivés C’est un ancien député de la Constituante, Maupassant, qui est à la tête de la gendarmerie et de la garde nationale. Effectif très faible si l’on en croit le capitaine Lacroix (Baie de Bretagne p.45) soit cinq gendarmes de la ville, renforcés de deux cents gardes nationaux. Devant la multitude déchaînée, les gardes et les gendarmes prennent la fuite, au moins ceux qui le peuvent. Les autres sont massacrés avec leur chef Maupassant. Ce qui est le signal de beaucoup d’autres meurtres. La foule ne se retient plus.

Le juge de paix, le curé assermenté Letort, sont tués. Tous ceux qu’on peut atteindre sont exécutés. Ce sont peut-être les femmes qui sont les plus enragées. Elles parcourent les rues en criant « Tue, tue ! ». On en voit qui ouvrent le ventre de leurs ennemis avec des faucilles recourbées. Dès qu’un patriote apparaît, un cor de chasse sonne « la Vue ». On le poursuit ; dès qu’il est atteint, retentit la sonnerie de « l’hallali ». Et on l’assomme.

Combien étaient-ils donc ces Paydrets qui avaient envahi Machecoul ? Pierre de la Gorce parle de quatre mille ; Lacroix pense qu’ils étaient dix mille. Je crois qu’on peut se fier à ce qu’a écrit Madame de La Rochejaquelein : « La ville était occupée par environ dix mille hommes ; il y en avait six mille tout au plus armés de fusils ; le reste portait des faux emmanchées à l’envers, armes dont l’aspect est effrayant, des lames de couteaux, des faucilles plantées dans un bâton, ou bien de grosses massues de bois noueux. Tous ces paysans étaient dans l’ivresse de la joie ; ils se croyaient invincibles. Les rues étaient pleines ; on sonnait toutes les cloches. On avait fait un feu sur la place avec l’arbre de la Liberté et les papiers des administrations ».

Le Comité Royaliste de Souchu

« Le mouvement avait été unanime, fort, spontané, redoutable » ainsi que l’a écrit Michel de Saint Pierre. Ce genre de situation, où personne n’a vraiment commandé et où chacun s’est donné entièrement à sa cause, voit toujours émerger un individu, qui souvent n’a pas fait grand chose, mais qui sait se rendre indispensable et accaparer les pouvoirs. N’avons-nous pas connu de faits semblables, il n’y a pas si longtemps avec certains « comités d’épuration » ? L’homme qui, à Machecoul, va prendre le commandement, s’appelle René Souchu.

C’est un ancien receveur des gabelles, un tabellion. En septembre 92 il a vu le sang royaliste couler à Paris. Ceux qui veulent le défendre, disent qu’il voulut rendre œil pour œil aux Républicains à la première occasion. Et cette occasion, il la tient. Étant un des plus féroces, il a une certaine autorité et compose aussitôt un « Comité royaliste » comprenant Messieurs De Couetus, Louis Potier, Nicollière, Jean Peraud, le chevalier de Keating, Latour, Rousseau, Plantier, Jean Guilloteau, Merland des Brosses, J.B Le Heu, Batard, Fleury et Archambaud. En tant que président du Comité, Souchu condamne à mort, sans jugement, quarante-quatre Républicains. Et il fait ordonner par son Comité qu’on lui amène tous les Républicains ramassés entre Loire et Machecoul par les Blancs. Il en vient de plusieurs communes. Guérin fait prisonniers les patriotes de Saint-Hilaire et les conduit à Machecoul. La commune des Champs Libres (anciennement Les Moutiers-Prigny) a quatre habitants tués par Souchu. Il y en aura d’autres puisque Lacroix indique dix sept veuves de patriotes. La férocité de Souchu est semblable à celle de Carrier, peut-être même pire. Il fait scier les poignets de son ennemi personnel, le président du District, Joubert. Chaque jour il établit une liste de trente personnes à tuer pour le lendemain, et une autre pour le jour suivant. On emmène les prisonniers à l’exécution, attachés deux par deux, et chaque couple est lié à un autre. C’est ce, qu’on a appelé les « chapelets de Machecoul ».

Les condamnés du lendemain assistent au meurtre de ceux du jour. Certains en réchappèrent. Voyons ce qu’ont écrit Luneau et Gallais dans leurs documents sur l’île de Bouin : « Depuis le 11 mars, jour de la prise de la ville, des exécutions avaient lieu, presque journellement. Un soir les soldats de Bouin apprirent que les prisonniers renfermés dans la Maison du Calvaire devaient être fusillés le lendemain matin. Résolus à sauver ceux de leurs compatriotes qui s’y trouvaient, ils coururent chez Charette et demandèrent à lui parler. Le général dînait en ce moment en nombreuse société ; on refusa de les recevoir, mais ils insistèrent et Charette ordonna de les introduire. Ils se plaignirent alors de ce qu’on avait refusé de les admettre à garder leurs prisonniers renfermés dans le couvent des Calvairiennes, où siégait le Conseil et ils demandèrent à être autorisés à aller relever le poste qui y était dans le moment. Charette qui tenait à ne pas mécontenter l’élite de sa troupe, donna aussitôt l’ordre de confier aux soldats de Bouin, la garde des prisonniers du Calvaire. Une fois maîtres de la place, ils prévinrent les bourgeois de leur île de se tenir prêts à partir et les emmenèrent au milieu de la nuit... Ils arrivèrent à l’entrée du marais et le jour commençait à paraître lorsque les détonations se firent entendre du côté de Machecoul. C’était le massacre des prisonniers qui s’exécutait dans la cour du château. Les bourgeois fugitifs tressaillirent en pensant qu’ils seraient tombés sous les mêmes balles sans le dévouement de leurs compatriotes. Ceux-ci ne retournèrent plus à Machecoul, pour ne pas participer aux massacres qui s’y commettaient ; ils voulaient bien se battre sur les champs de bataille, mais non fusiller des hommes sans défense »

Charette

Nous venons de voir apparaître le nom de Charette dans le récit des évadés de Bouin. Le chevalier était arrivé tout récemment à Machecoul, à son corps défendant. Il était officier de marine et au début de la Révolution, après dix ans de service dont six ans de guerre, il n’avait pas encore vingt-cinq ans. Mais il ne partageait pas les idées nouvelles et prit un congé. Lequel se transforma rapidement en démission. Voilà donc notre lieutenant de vaisseau sans ressources. Il lui faut absolument en sortir ; c’est pourquoi il envisage le mariage. Examinant ses relations, il trouve que sa cousine de dix-neuf ans, une Charette de Boisfoucaud (habitant La Garnache) ferait bien l’affaire. Il va donc demander sa main à la mère de la jeune fille, qui est veuve. Et jeune veuve ! Marie-Angélique - c’est le nom de la mère - trouve qu’elle ferait elle-même très bien l’affaire pour le chevalier.

Elle ne sait pas à quelle vie elle se condamne. Charette aurait préféré la fille, mais il prend la mère qui est riche. Sa vie matérielle est assurée. Il est seigneur de Fonteclose (entre Machecoul et La Garnache). Il n’est pas aux petits soins de sa femme qui ne va pas tarder à s’ennuyer et à faire de fréquents séjours à Nantes pour se distraire. Charette lui aussi se distrait. D’abord il y a la chasse qu’il adore. Et il y a aussi dans les environs de Fonteclose de belles voisines et d’accortes villageoises. Son tempérament le porte vers les femmes. On le verra bien plus tard, puisqu’on pourra parler des « Juments de Charette ». On a même écrit : « Charette servit fidèlement son Dieu’ son Roi et ne trompa que ses maîtresses ». On peut ajouter « et surtout sa femme ».

Celle-ci en était d’ailleurs arrivée à le détester. C’est en partie pour cette raison que Charette, sur le conseil d’une noble et tendre amie, va émigrer en Rhénanie. C’est un peu tard et le chevalier ne sera jamais « un émigré historique ». Il restera toutefois « un émigré d’honneur ». Bien vite il va se lasser de l’ambiance de la cour de Coblence où il n’est pas suffisamment riche pour vivre auprès des princes. Et puis il a la nostalgie de la Vendée et aussi du Pays de Retz car il a passé toutes ses vacances d’adolescent à Sainte Pazanne au Moulin Henriet. Il revient donc en France. Il se trouve, on ne sait pourquoi, à la défense des Tuileries en août 1792. Il aurait pu y perdre la vie. Mais au moment le plus critique, il saisit la jambe sanglante d’un Suisse, la met sur son épaule et sort du Palais, acclamé comme s’il était de la populace. Après s’être réfugié quelques jours chez un de ses amis, étudiant en médecine, il regagne Fonteclose.

C’est là que le 14 mars 1793, les révoltés de Machecoul, obligés de subir Souchu et son Comité, mais désirant un vrai chef militaire, vont venir le trouver, pour le mettre à leur tête. Charette se fera beaucoup prier, car il ne désire pas se lancer dans une aventure qu’il estime vouée à l’échec. Il n’acceptera que lorsqu’on le traitera de lâche. Il arrive donc à Machecoul où Souchu est de suite jaloux de lui. Il va être obligé de composer avec le Comité Royaliste ; c’est pourquoi on lui fera endosser une grande partie des crimes de Souchu. Charette évoluera toujours entre la mansuétude et la sauvagerie. Il a essayé à plusieurs reprises de faire libérer des prisonniers ; il fera même intervenir les prêtres pour demander de la modération. Mais il sera parfois intraitable.

Un ancien juge d’instruction de Nantes, Monsieur Germain Béthuis nous a laissé une notice concernant l’arrestation de son père âgé d’une trentaine d’années. L’auteur, enfant à l’époque, avait sept ans lors de la prise de Machecoul. Ecoutons-le : « La conduite (humanitaire) tenue par les Bonchamp, les Lescure et autres est la condamnation de celle de Charette. Il n’y a point à leur reprocher de pareils crimes. Ils ont bien su les empêcher dans les pays où ils commandaient. Pourquoi Charette n’en a-t-il pas fait autant ? C’est qu’il était né cruel. En avoir fait un héros plein d’humanité et lui avoir consacré un monument, c’est le comble du fanatisme politique de la Restauration. Mon pauvre père eut le sort de toute la garde nationale dans cette fatale matinée du 11 mars. Il vint se cacher dans sa maison dont la situation dans le faubourg Sainte-Croix lui permit d’éviter la poursuite acharnée des paysans. La prudence lui conseillait de profiter de la nuit pour fuir ; il ne le voulut pas. Fort de sa conscience, il reparut chez lui. Une foule de paysans, dont il était aimé, vinrent former une espèce de garde autour de lui pour le protéger ; mais les menaces sourdes proférées contre lui, les inquiétudes de tous les instants, la nouvelle du massacre de ses amis altérèrent sa santé ; il fut obligé de garder le lit ... Le jour fatal arriva. Six sbires vinrent le jour de Pâques l’arracher à sa demeure et le conduire au Calvaire. Resserré rigoureusement, il ne lui fut pas permis de voir son épouse et ses enfants. Plus tard, il fut mis aux fers, c’est-à-dire les mains fortement liées par des chaines de fer. Ce dernier degré de férocité altéra son courage ; une fièvre ardente s’empara de lui et dans une nuit de désespoir il se précipita par la fenêtre de sa prison et vint se briser la jambe sur les pavés.

Un de ses amis, du nom de Musset, chirurgien, fut instruit de l’événement. Il envoya prévenir secrètement ma mère qu’il était prêt à lui donner les secours de son art, si Charette le lui permettait, qu’elle eut son consentement à faire des démarches près de lui pour obtenir cette autorisation. Ma pauvre mère ne perdit pas un instant ; accompagnée de mon frère et de moi, elle se rendit à la demeure du général Charette. Nous fûmes introduits tous les trois dans un salon à manger où le déjeuner était servi. Charette s’y trouvait debout, le dos appuyé contre la cheminée.

A peine ma mère eut-elle exposé l’objet de sa visite que Charette répliqua sèchement ou plutôt durement : Un homme destiné à mourir dans quelques heures n’a pas besoin de médecin. Telles sont les expressions qui vinrent frapper ma mère et lui firent perdre connaissance ; elle fut repoussée avec ses enfants par les domestiques jusque dans le vestibule.

Dans la même soirée, à l’heure de la prière, mon malheureux père fut conduit au chapelet et achevé par les cannibales aux ordres du soi-disant héros plein d’humanité ».

Combien y eut-il de victimes républicaines à Machecoul ? Les chiffres avancés par les historiens varient profondément selon leur appartenance à tel ou tel camp. Ceux qui ont écrit sous la Restauration sont plus que modestes dans leur appréciation. Se référant souvent à Germain Béthuis que nous avons cité plus haut, ils parlent de quarante-quatre patriotes tués les 11 et 12 mars. Ils oublient les chapelets du petit matin. Du côté républicain, on avance des chiffres qui semblent énormes. Deux députés de la ville de Nantes à la Convention, Barre et Letourneur disent que « dans un seul lieu, Machecoul, 550 patriotes ont été égorgés. Un jour plus tard, leurs femmes, leurs enfants devaient subir le même sort ». Et il y a mieux. Lors d’une réception grandiose donnée à Rennes en l’honneur des républicains de Beysser qui libéreront fin avril Machecoul, on peut lire : « On ne peut se figurer les excès qui ont été commis à Machecoul. Les prêtres, les femmes nobles étaient comme des furies. Les prétres disaient la messe, leur aube trainant dans le sang des patriotesé ». On dira même plus tard que trois mille soldats bleus furent massacrés par les Royalistes. Le plus sage semble de se reporter à Lallié, qui, dans « Le district. de Machecoul » commentant ces rapports républicains et autres, a écrit : « Lequel de ces divers auteurs a été le témoin des faits qu’il raconte ? Aucun d’eux. Quelles preuves apportent-ils à l’appui de leurs assertions ? Aucune. Tous ont répété ce qu’ils ont entendu dire, et chacun se faisant l’écho d’un bruit différent accuse l’un Souchu, l’autre Charette, assignant aux massacres des époques et des lieux divers et donnant un total de victimes qui varie de trois cents à six cents ». Il semble bien que la « fourchette » des victimes de Machecoul soit comprise entre ces deux chiffres.

Première bataille de Pornic

Pendant que les massacres avaient lieu à Machecoul, Pornic en zone républicaine, vivait assez tranquillement. La Révolution avait été bien accueillie. Même le curé Galipaud, homme très social avait été favorable aux idées nouvelles tout au moins jusqu’à la Constitution Civile du Clergé. Il démissionna ensuite et, après bien des difficultés, réussit à gagner Saint-Sébastien où il mourut en 1796. La famille de Brie-Serrant, qui possédait le château fut moins heureuse. Ses premiers ennuis remontent à 1790 où un arrêté municipal interdit au recteur de mentionner le marquis dans les prières communes et l’oblige à supprimer le banc seigneurial à l’église. Par la suite la marquise et sa fille furent accusées d’avoir donné asile à un prêtre réfractaire, ce qui était fort probable. Les deux femmes furent arrêtées au château et acheminées, bien accompagnées, vers la prison de Nantes. Le premier soir, l’équipage fit halte aux Champs Libres, c’est-à-dire aux Moutiers. Les deux femmes furent logées à l’hostellerie du Coq pour y passer la nuit. Elles durent subir des violences de leurs gardiens.

Condamnées à mort par le tribunal révolutionnaire, elles furent délivrées in extremis par les marins de « L’Alcyon », navire qui était ancré à l’embouchure de la Loire. Elles purent gagner l’Espagne. Quant au marquis, réfugié à Paris, il participa à un complot pour délivrer Louis XVI. Condamné à mort, il monta à l’échafaud quelques jours après le roi.

Si Pornic était républicain, on ne peut pourtant pas dire que le régime, en ce mois de mars 93, faisait l’unanimité. Les cultivateurs avaient coutume de venir vendre leurs produits au marché de la ville. Mais beaucoup refusaient d’être payés en assignats, qui avaient perdu quarante pour cent de leur valeur. Comme le cours était forcé, il y eut de nombreuses arrestations. Et bien des gens de modeste condition allèrent rejoindre d’autres Pornicais, en prison à Nantes. Le nouveau curé, qui est assermenté, se fait injurier publiquement dans son église. Le capitaine de la garde nationale constate que l’anarchie règne à Pornic et « qu’il n’est aucun corps qui puisse résister à une insurrection telle qu’elle se continue parmi le peuple et la garde nationale ». Devant toutes ces difficultés, il donne sa démission. On parle évidemment beaucoup à Pornic des événements qui viennent de se dérouler à Machecoul et on est sur le « qui vive ». D’ailleurs des renforts arrivent ; la garde de Bourgneuf, pour éviter les troupes du Marquis de la Roche Saint André et de Guérin, se réfugie à Pornic. Les Royalistes occupent Bourgneuf, le 14 mars

A Pornic, la situation alimentaire est très précaire ; il faut absolument du blé. Or précisément, il y en a aux Champs Libres. Le 23 mars au matin, le curé du Clion, Abline, qui est aussi capitaine de la garde nationale, part donc aux Moutiers avec un détachement de quatre cents hommes. A tout hasard, le convoi est accompagné d’un canon tiré par des bœufs. Compte tenu de la distance et de la lenteur de l’expédition, celle-ci demande bien la journée. Aussitôt un indicateur royaliste quitte Pornic et va informer le marquis de la Roche Saint-André de ce qui se passe. Une armée paydret, forte de quatre mille hommes environ quitte Bourgneuf immédiatement. Sachant qu’Abline est aux Moutiers, la Roche Saint-André dirige son armée sur Le Clion, évitant de se rapprocher de la côte. Là, deux colonnes se forment pour attaquer Pornic. L’une manœuvre en longeant le canal de Haute Perche, l’autre vise directement le cœur de la cité : le Marchix. Or ce jour là il ne reste pas plus de deux cents gardes à Pornic. La lutte est inégale et la victoire reste aux Paydrets.

Les vainqueurs sont grisés de leur victoire et ils l’arrosent copieusement au petit rouget et à l’eau de vie de pays. Le succès est tellement complet que les officiers mettent en place peu de sentinelles. Tout le monde est à l’ivresse de la victoire. Et bientôt à l’ivresse tout court. A la tombée de la nuit, un patriote, Louis Levant, qui se rendait compte de la situation, parvint à sortir de la ville. Il savait que le curé Abline était aux Moutiers et qu’il rentrerait fort tard. Il partit donc à sa rencontre et le trouva près de la Joselière. Il insista sur le fait que les Paydrets étaient ivres-morts. Cette affirmation fut d’ailleurs aussitôt confirmée par un fermier de la Milassière du Clion, Sébastien Loirat, que le curé Abline connaissait bien, puisqu’il était son paroissien. La troupe du capitaine de la garde nationale du Clion s’était bien éclaircie, à la nouvelle de la prise de Pornic. Combien lui restait-il d’hommes ? F. Guilloux, historien de la Baie, pense qu’ils étaient quatre vingt cinq. Ce chiffre est conrirmé par Mellinet. Sans doute Guilloux s’en est-il inspiré.

Sans bruit, les hommes d’Abline approchent du Marchix, puis à grands cris provoquent la fuite de ceux qui peuvent marcher.
Pour les autres, c’est un vrai massacre. Deux cent seize soldats royalistes sont tués et deux cent cinquante prisonniers. L’état-major de La Roche Saint-André fêtait la victoire à l’hostellerie du Sanglier lorsque la contre-attaque d’Abline commença. Bien entendu les Royalistes essayèrent, mais en vain, de regrouper leurs troupes. C’était la débandade. Les officiers se battirent de leur mieux, mais finalement La Roche Saint-André, son épée brisée dans le combat, sauta en croupe d’un de ses officiers de Sainte Pazanne qui le ramena piteusement à Machecoul. La retraite des troupes était commandée par La Cathelinière qui, en passant à Bourgneuf, fit fusiller quelques Républicains, dont Mourain, ancien député de la Législative. On embarqua d’autres prisonniers à Machecoul, dont le curé Marchesse. Les représailles des Républicains furent sévères.

Je cite maintenant Deniau, historien royaliste. « Quelques marins qui faisaientpartie des troupes patriotes promirent la vie à douze captifs, à la condition qu’ils creuseraient une grande fosse pour enterrer les morts. Mais quand la fosse fut faite, ils les égorgèrent sur les cadavres de leurs camarades. Plusieurs officiers, entre autres le jeune Flamingue, furent enterrés vivants jusqu’au cou ; on les assomma ensuite à coups de pierres ». Quant aux victimes républicaines de ces combats, elles eurent droit à un bel enterrement, avec cercueils revêtus de tricolore et messe solennelle de Requiem, chantée par le curé Abline. Pour la circonstance, il troqua son uniforme pour la chasuble.

La Roche Saint-André eut bien du mal à échapper aux représailles de Souchu qui voulait le faire exécuter. Il parvint à s’enfuir et à se réfugier dans l’île de Bouin.

Cette défaite avait été cuisante pour les Royalistes. Mais elle était en même temps stimulante. Charette décida donc de reprendre Pornic. Cette perspective plaisait à Souchu qui préférait avoir le chevalier loin de lui. Sa présence était une continuelle condamnation de l’action du Comité de Machecoul. Les soldats ne manquaient pas. Il en venait encore de tout le Pays de Retz. Les chansons populaires en témoignent. Bien des parents de notre génération ont encore chanté à leurs petits enfants, la complainte de nos grands parents :

Pierre de la Guerre
Le valet de chez nous
Qu’a pris son arbalète
Pour aller tuer les loups
Dans la forêt de Machecoul.

Les loups étant évidemment les Bleus ou les Patauds (déformation locale du mot patriote). Les officiers de recrutement royalistes travaillaient dur. Témoin cette chanson de La Marne :

Sous l’orme de La Marne
Est un bel officier.
Il a chapeau à plues
Et l’épée au côté.
 
Que viens-tu donc y faire ?
Parle, bel officier.
Y a-t-il donc la guerre,
Et faut-il y aller ?
 
Allons les gars de La Marne,
Décrochez vos fusils ;
Il faut que l’on s’acharne
Contre les ennemis.
 
Embrassez la fiancée
Et dites-lui « adieu »
Quittez le bois, la prée,
Pour combattre les Bleus.

Deuxième bataille de Pornic

C’est le 27 mars que l’armée de Charette se met en route pour reprendre Pornic. Cette ville avait reçu des renforts de la garde nationale de Nantes, 114 hommes, le 25. Mais dès le 26 mars, Paimboeuf les avait réclamés avec insistance. C’est pourquoi il ne restait pas plus de deux cents gardes pour défendre la ville, sous les ordres du commandant Babain. Vers onze heures du matin, la vigie située dans le clocher, en haut de Pornic, signale qu’elle aperçoit quatre colonnes vendéennes. On sait déjà dans la ville que la lutte sera chaude, car cette fois ce n’est pas La Roche Saint-André qui commande, mais Charette. Babain, comprenant qu’il ne faut pas éparpiller le petit nombre de ses soldats concentre tous ses hommes sur le Marchix. Il ne dispose que d’une pièce de canon qu’il fait diriger face à l’escalier Fouquet. C’est son lieutenant Reliquet qui s’en occupe.

Et voilà les deux premières colonnes qui pénètrent dans la ville, l’une par la rue Tartifume, l’autre par la rue de la Touche. Le combat s’engage et semble tourner à l’avantage des défenseurs. La colonne de la rue Tartifume, malgré les ordres de Charette, n’arrive pas à déboucher sur le Marchix. Reliquet fait merveille avec son canon. Le nombre des assaillants étant bien supérieur à celui des Républicains, Babain donne l’ordre de décrocher. Et il y réussit. Bouyer nous dit : « Les rangs des Pornicais s’éclaircissaient. Le commandant cédant aux instances de ses officiers qui déclaraient la résistance inutile devant des forces trop supérieures se décida à la retraite et ordonna à Reliquet d’enclouer la pièce. Il se retira par la rue Saint-Gilles. Arrivé au carrefour de la grande aire, il vit le Calvaire couvert de Vendéens. Il revint sur ses pas, contourna l’église, remonta la grande rue jusqu’à la Halle également encombrée d’ennemis stupéfaits. La troupe sortit librement de Pornic gagna la route de Saint-Michel et se dirigea vers Paimbœuf, où elle arriva de nuit ». Le combat avait été très rapide, mais certains Bleus s’étaient réfugiés dans des maisons - ce n’est pas prouvé. Pour les déloger Charette fit mettre le feu à la ville, ce qui était facile, car la plupart des toitures étaient en chaume. Pornic flamba.

Une cinquantaine de maisons furent détruites ; la majorité des autres rendues inhabitables. Il y eut des pillages et encore beaucoup d’ivresse.

Mais Charette ne voulut pas renouveler l’erreur de La Roche Saint-André quatre jours plus tôt. Il renvoya le gros de ses troupes à Bourgneuf et garda une bonne équipe à Pornic. Pendant tout son séjour, il s’installa au manoir du Cendier. Sans doute espérait-il voir les Anglais débarquer dans la Baie. Pendant toute sa carrière de général il les attendra en vain. Le lendemain de la prise de Pornic, Charette adressa à Souchu la lettre suivante : « Frères et Amis. Avec le concours de l’Etre Suprême, nous avons pris Pornic dans une demi-heure. Les brigands de cet endroit s’étant réfugiés dans différentes maisons d’où ils pouvaient nous faire beaucoup de mal, je ne trouvai que le feu qui pût faire sortir ces coquins de leurs cavernes. Vous me trouverez peut-être sévère dans mes expéditions, mais vous savez comme moi que la nécessité est un devoir. La perte de l’ennemi est à peu près de soixante hommes. Vous recevrez demain un canon de 18 et un pierrier que nous avons pris à Pornic. Nous sommes, frères et amis, dévoués pour la bonne cause jusqu’à la mort. Charette de la Contrie ».

En fait, Charette ne resta pas plus d’un mois maître de Pornic. Le général républicain, Beysser, va partir de Nantes avec trois mille hommes, deux cents cavaliers, huit canons pour reprendre Machecoul. Charette, craignant alors d’être coupé de ses bases, évacue Pornic. Que va faire Souchu à l’approche des Républicains ? Le 23 avril, Beysser prend Machecoul. Souchu s’avance vers lui, une cocarde tricolore à la ceinture, et le félicite d’avoir libéré la ville. Mieux, il lui apporte une liste de Royalistes à arrêter immédiatement, dont Charette. Beysser n’est pas dupe. Il lui fait rendre les honneurs militaires et le fait décapiter de deux coups de hache pendant que la musique de l’armée joue la sonnerie aux morts. Le sang de Mars a coulé. Des deux côtés.

Beysser sera une prochaine victime. Accusé de fédéralisme, il présentera habilement sa défense en évoquant cette prise de Machecoul. « Quatre-vingt quatre femmes étaient détenues dans un couvent. On devait leur ouvrir les veines. Avec ma cavalerie, dit-il, je passe au travers de cinq mille brigands, j’arrive aux quatre vingt quatre femmes, dont quatre avaient déjà les veines ouvertes... J’ai fait payer cinq cent mille livres de contribution »...

Beysser sera l’un des cinquante-trois généraux républicains guillotinés pendant la Révolution. Quant à Charette, il va continuer la guerre. « Charette je suis, Charette je roule » avait-il dit. Et la devise qu’il avait, gravée en lettres d’or sur son écharpe blanche, lors de la prise de Pornic, le définit bien : « Combattu : souvent. Battué : parfois. Abattué : jamais ».

1 Message

  • 4 octobre 2015 18:48 Le sang de mars par Christiane Ranouil

    Etant petite fille ( dans les années 1936-39, ma grand mère, venant d’Evrunes Mortagne en Vendée me chantait souvent cette chanson :

    Pierre de la pierre
    le valet de chez nous
    prend son arbalète
    pour aller tuer les loups

    En passant sous un pont
    trouve un morceau de jambon
    il le trouva si bon
    qu’il en fit son p"tit colation !

    ----------
    Je voyais très bien, Pierre, le valet de chez nous, sous le pont, mangeant son jambon.
    Lorsque je fut grand mère, bien sûr mes petits enfants ( qui ont entre 26 et 29 ans maintenant) ont tous cette chanson en tête. Je viens de la chanter à mon arrière petite fille .... Or, une association recherche en ce moment des comptines enfantines pour les publier . Ma fille me dit : propose " Pierre de la Pierre" ce n’est pas commun et c’est ce que l’on recherche .
    Avant de me lancer j’ai voulu voir si l’on connaissait cette comptine et je viens de tomber sur votre ouvrage et tout s’est éclairé pour moi.

    Ma grand mère me chantait une version adoucie et un peu fantaisiste de cette comptine qui en fait relevait d’un cruel moment de notre histoire vendéenne.
    J’ai été très émue du fait que , malgré cette variante, dans ma famille l’on perpétuait sans le savoir, cette mémoire vendéenne.
    Je tenais à vous le faire savoir et vous dire : merci.

    Christiane Ranouil, née Boissinot

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