Le cardinal et les trois ducs

jeudi 29 juillet 2010, par Emile Boutin +


Dans un livre récent, l’historien Pierre Goubert nous résume en quelques mots l’enfance de Jean-François Paul de Gondi, le futur cardinal de Retz : intelligence éclatante, mauvais caractère, indiscipline systématique. Donc un adolescent révolté. Et il y avait bien de quoi.


La révolte d’un adolescent

Petit-fils d’Albert de Gondi, maréchal de France et duc de Retz, il naquit le 20 septembre 1613. Son père Philippe-Emmanuel de Gondi, général des galères et sa femme, Françoise de Silly, avaient eu deux enfants avant lui : son aîné de onze ans, deviendra duc de Retz par son mariage avec Catherine de Gondi. On le nommera le jeune duc par opposition à son beau-père, le vieux duc Henri. Le seconf fils de Philippe-Emmanuel et de Françoise fut prénommé Henri. Il avait trois ans de plus que Paul. Comme il était le cadet de la famille, on le destina à l’église, la floire militaire étant réservée à l’aîné, Pierre. Henri était heureux d’entrer dans la « carrière ecclésiastique », le clergé étant le premier ordre du royaume, avec prééminence sur la noblesse. Il se sentait la vocation pour être cardinal et surpasser toute la famille. Malheureusement il fit une chute de cheval au cours d’une chasse et fut tué par sa monture. Dès lors il fallait remplacer Henri par son jeune frère Paul. Or, Henri était déjà abbé de deux abbayes célèbres, Buzay, jadis créée par saint Bernard au Pays de Retz et Quimperlé, monastère bénédictin. La famille s’arrangea pour que ces deux gros bénéfices deviennent la propriété de Paul, alors âgé de neuf ans. Les rentes étaient fort intéressantes puisqu’elles atteignaient 15 000 livres pour Buzay et 8 000 pour Quimperlé.

Toute médaille a son revers. Contre sa volonté - mais que pouvait un enfant de cet âge sur les décisions d’une puissante famille et les coutumes du siècle ? - Paul allait le 5 juin 1623 recevoir en même temps la confirmation, mais aussi la tonsure qui faisait désormais de lui un clerc et le retranchait en principe de la vie laïque. Cette discrimination lui fut très pénible, car dira-t-il plus tard : "j’avais l’âme la moins ecclésiastique qui fût dans l’univers".

Il a douze ans lorsque sa mère meurt. Son père, homme profondément mystique, ami de Vincent de Paul, entre alors à l’Oratoire où il restera jusqu’à sa mort 37 ans plus tard. Le jeune Paul de Gondi est donc presque orphelin. On le met en pension chez les Jésuites, au collège de Clermont. Ancêtre de " Louis le Grand " cet établissement accueille tous les fils d’aristocrates. La discipline est sévère, l’enseignement sérieux et les pères cherchent à donner à leurs élèves un idéal de sainteté et d’héroïsme militaire.

Or Paul est tonsuré, ce qui le distingue de ses condisciples. ll est vêtu de l’habit noir à collet uni alors que les autres jeunes étudiants, futurs grands officiers de Sa Majesté, portent des costumes chamarrés, brodés d’or, avec courte épée au côté. Paul ronge son frein. Il rêve de duels, de combats. Il ne veut pas être exclus du monde des battants, ni du monde tout court. C’est dans cet état d’esprit qu’il passe son baccalauréat. Il aime l’étude et entre à la Sorbonne en 1631, pour suivre les cours de théologie.

Il n’apprécie pas le titre d’abbé de Buzay, bien qu’en touchant les revenus. Désormais il se fait appeler l’abbé de Retz. C’est une façon comme une autre de se rapprocher de ses cousins, des ducs de Retz. Quand son propre frère Pierre va épouser sa cousine Catherine de Gondi, l’union sera encore plus étroite, au moins pour un temps. Paul veut absolument quitter l’état ecclésiastique. Il n’a qu’une possibilité, le mariage. Les aventures ne lui manquent pas, mais il lui faut une femme riche pour lui assurer une vie très confortable. Et la chance semble venir enfin à son aide.

Le duc Henri et ses filles

Le duc Henri de Retz avait perdu tout jeune son père Charles de Gondi, tué devant le Mont Saint-Michel, et sa mère qui, voulant entrer dans l’ordre des Feuillantines, avait confié l’enfant et son frère à leur grand-mère. Henri, devenu adulte, épouse Jeanne de Scépeaux, duchesse de Beaupréau. Il en eut deux filles, avant de perdre sa femme. Catherine et Marguerite-Françoise étaient maintenant en âge de se marier. Le duc Henri avait déjà traité à ce sujet avec Monsieur le Duc de Mercœur à qui il avait promis sa fille. Sur l’ordre du roi, il dut annuler cet engagement. Dans ses Mémoires Retz écrit : « Monsieur le Duc de Retz vint trouver mon père et le surprit très agréablement en lui disant qu’il était résolu de donner sa fille à son cousin pour réunir la maison ».

Apprenant cela, le jeune Paul, âgé de vingt ans, « fit mille chimères ». Car la promise avait, on le sait, une sœur, Marguerite-Françoise. Retz continue son récit : « Comme je savais qu’elle avait une sœur qui possédait plus de 80 000 livres de rente, je songeai au même moment à la double alliance. Je n’espérais pas que l’on y pensât pour moi, et je pris le parti de me pourvoir de moi-même ».

Pour réussir dans son entreprise, il lui fallait voir la belle, lui parler et pour cela venir au mariage à Machecoul, et d’abord à Beaupréau. Mais la famille veillait sur « sa vocation ». Philippe-Emmanuel connaissait bien son fils et savait que son cœur penchait plus vers les madrigaux que vers les hymnes. Paul dut cacher son jeu : « Je fis semblant de me radoucir à l’égard de ma profession et je jouai si bien mon personnage que l’on crut que j’étais absolument changé. Mon père se résolut à me mener en Bretagne d’autant plus facilement que je n’en avais témoigné aucun désir ». Je fis « l’ecclésiastique et le dévôt pendant tout le voyage ».

La morbidezza de Mademoiselle de Scépeaux

« Nous trouvâmes Mademoiselle de Rais (Catherine) à Beaupréau en Anjou. Je ne la regardai que comme ma sœur. Je considérai Mademoiselle de Scépeaux (Marguerite-Françoise) comme ma maîtresse. Je la trouvai très belle, le teint du plus grand éclat du monde, des lis et des roses en abondance, les yeux admirables, la bouche très belle, du défaut à la taille, mais peu remarquable et qui était beaucoup couvert par la vue de quatre-vingt milles livres de rente et par l’espérance du duché de Beaupréau ».

Bref, Paul est sincèrement amoureux, mais ne perd pas le nord. Il lui faut la fille et l’argent. Il va donc faire le siège de la place forte. Il nous raconte lui-même comment il s’y prit : « Je soupirai devant la belle ; elle s’en aperçut. Je parlai ensuite, elle m’écouta. Comme j’avais observé qu’elle aimait extrêmement une vieille fille de chambre, qui était sœur d’un de mes moines de Buzay, je n’oubliai rien pour la gagner et j’y réussis par le moyen de cent pistoles. Elle mit dans l’esprit de ma maîtresse que l’on ne songeait qu’à la faire religieuse et je lui disais, de mon côté, que l’on ne pensait qu’à me faire moine. Elle haïssait cruellement sa sœur, parce qu’elle était beaucoup plus aimée de son père et je n’aimais pas trop mon frère pour la même raison ».

L’affaire prend bonne tournure et les deux jeunes gens décident de partir vivre leur amour en Hollande.

Précisément à Bourgneuf, viennent de nombreuses flûtes ou houlques d’Amsterdam. Mais il faut beaucoup d’argent. Paul prévient son père qu’il veut maintenant s’occuper lui-même de ses abbayes, ce qui ne déplait pas à Philippe-Emmanuel, persuadé que le jeune homme fortifie sa vocation.

Dès le lendemain, il part donc pour affermer Buzay. « Buzay qui n’est qu’à cinq lieues de Machecoul, nous dit-il. Je traitai avec un marchand de Nantes, appelé Jucatières qui prit avantage de ma précipitation et qui, moyennant 4 000 écus comptant qu’il me donna, conclut un marché qui a fait sa fortune ».

Tout se déroule normalement lorsque...

Marguerite-Françoise avait évidemment les plus beaux yeux du monde. C’est Paul qui l’affirme. Et il ajoute : « Ses yeux n’étaient jamais si beaux que quand ils mouraient et je n’en ai jamais vu à qui la langueur donnât tant de grâces. Un jour que nous dînions chez une dame du pays, à une lieue de Machecoul, en se regardant dans un miroir, elle montra tout ce que la morbidezza des Italiens a de plus tendre, de plus animé et de plus touchant ».

Par malheur, les œillades furent remarquées par un officier qui avertit aussitôt Madame de Retz (Catherine). « Comme elle haïssait mortellement sa sœur, continue l’amoureux, elle avertit dès le soir même, Monsieur son Père ( le duc Henri ) qui ne manqua pas d’en donner part au mien ». Dès le lendemain, Philippe-Emmanuel, feignait d’avoir de mauvaises nouvelles de Paris, embarqua son fils pour Nantes et lui confisqua la cassette contenant les 4 000 écus de Buzay.

Ainsi se terminèrent les premiers rapports entre le futur cardinal, le vieux duc Henri et le jeune duc Pierre. Quant à l’infortunée Marguerite-Françoise, elle continua sans doute à faire de l’œil aux miroirs et elle ne tarda pas à épouser un seigneur de grande famille, le duc Louis de Cossé-Brissac. Ce sera le troisième duc de cette histoire.

Un dangereux esprit selon Richelieu

Rentré à Paris avec son père, Paul de Gondi continua ses études en Sorbonne, tout en cherchant le moyen d’échapper à une carrière dans l’église. Pour ce faire, il essaya les scandales. Deux ans après son passage à Machecoul, on lui connaissait au moins trois maîtresses simultanées : Madame de Pommereuil, épouse d’un président du Parlement, la duchesse de La Meilleraye et la princesse de Guéméné. Or Monsieur le Cardinal de Richelieu haïssait cette dernière.

Ses succès féminins valent à Gondi de nombreux duels. Pourtant, Richelieu s’intéresse à ce jeune licencié en théologie et demande à le voir. Gondi ose se faire porter malade : « C’est un dangereux esprit ». De plus, sur les conseils de l’archevêque Jean-François de Gondi, la Sorbonne choisit le nouveau licencié comme « meilleur étudiant », à la place de l’abbé de la Motte-Hondancourt, candidat de Richelieu. Cette fois, c’est l’effroi à Machecoul, où les trois ducs, pour éviter les retombées, conseillent au jeune homme de prendre le large. Il part à Venise où il manque d’être assassiné pour avoir courtisé la signora Vandraniva. Puis il va à Rome, mais à court d’argent il rentre en France où il conspire contre le cardinal-ministre. Lorsque Paul demande le poste de coadjuteur de l’archevêque de Paris, Richelieu refuse. Mais Richelieu meurt et Louis XIII aussi. Quelques semaines plus tard, grâce à Vincent de Paul qui est « du conseil de conscience », Gondi devient coadjuteur en juin 1643.

Les ducs de Brissac et de Retz dans la Fronde

Paul de Gondi le reconnaît : « MM. de Brissac et de Retz (duc Pierre) demeurèrent unis avec nous et nous fîmes une espèce de corps qui, avec la faveur du peuple n’était pas un fantôme ». A un autre moment, le coadjuteur continue : « J’assemblai chez moi MM. de Beaufort, le maréchal de la Motte, Brissac et de Retz ( Pierre ). Devant que de m’ouvrir je les fis jurer de se conduire à ma mode ». Le duc de Brissac confirme d’ailleurs : « Nous sommes du même parti et je viens servir le Parlement ». A ce sujet, Paul de Gondi n’est pas tendre avec ce partisan : « Il venait chercher son aventure dans un parti où il crut que notre alliance pourrait ne pas lui être inutile ». Pourtant Brissac malgré « sa mode paresseuse », rend bien des services à Paul. Il prend toujours parti pour lui, parfois d’ailleurs malgré la duchesse qui a une dent contre son ex-futur époux manqué. Lors d’une altercation au sujet d’un duel, le duc soutient le coadjuteur contre La Rochefoucauld.

D’ailleurs, devenu cardinal, Gondi le cite comme l’un de ses amis : « La qualité de M. de Brissac et l’attachement qu’il avait pour moi dans les affaires les plus épineuses, m’obligeaient à préférer ses intérêts aux miens propres ». Le cardinal exerçait semble-t-il une grande autorité sur le duc de Brissac dont il disait : "C’est un homme de cire et plus susceptible qu’aucun que j’aie jamais connu des premières impressions".

Il va beaucoup l’employer, soit comme porteur de messages, de "boîte aux lettres", comme informateur et agent de renseignements. De surcroît le duc assiste régulièrement aux réunions provoquées par le cardinal.

Pierre, un duc incapable d’un grand dessein

Dans les Mémoires, nous trouvons : « Je reconnus l’effet de ce que j’avais fait dire par M de Brissac » ou « M. Brissac réveilla là-dessus Madame Lesdiguières qui l’aimait de tout cœur en ce temps-là ».

Enfin Gondi fait mettre Brissac à la tête d’une députation pour demander l’exclusion de Mazarin. Nous retrouverons le duc au moment de l’évasion du cardinal.

Brissac est cité quarante-huit fois dans les Mémoires, le vieux duc Henri six fois seulement, car il eut toujours peur du roi, de Mazarin et du maréchal la Meilleraye. Quant au jeune duc de Retz, il est mentionné vingt fois. Nous avons évoqué son mariage avec sa cousine Catherine en 1633. Deux ans plus tard, ses revenus vont sérieusement baisser. Il était général des Galères du roi, charge que son père lui avait cédée. Il dut s’en démettre au profit d’un neveu de Richelieu. Il reprocha d’ailleurs amèrement au coadjuteur, son frère, de ne pas être intervenu dans ce cas : « Monsieur de Retz ne m’a pas encore pardonné de ce que je n’entrepris pas de lui faire rendre la généralité des Galères ».

Pourtant Pierre va aider son frère à racheter la seigneurie de Commercy, héritée de la famille de Silly (leur mère) et dont la succession était grevée de dettes. Les 301 500 livres exigées furent en grande partie payées par Pierre et Catherine de Retz. Le cardinal ne les remboursera jamais intégralement. Il avait entière confiance en son frère, mais ne pouvait compter sur lui qu’épisodiquement : « Monsieur le Le Duc de Retz, nous dit-il, avait bonne intention, mais il n’était pas capable d’un grand dessein. De plus sa femme et son beau-père le retenaient ». Il l’utilisa pourtant comme messager : « Monsieur de Retz fit les allées et venues entre Madame de Longueville et Monsieur le prince de Conti et le maréchal de la Mothe ». Le duc Pierre participe à des colloques nocturnes. Ainsi : « J’allai dès les trois heures du matin chercher messieurs de Brissac et de Retz et les menai aux Capucins du faubourg St Jacques où Monsieur de Paris (l’archevêque) avait couché, pour le prier, en corps de famille, de ne point aller au Palais ».

Le duc de Retz n’avait pas les mêmes ambitions que son beau-frère Brissac. Il avait l’esprit de famille mais ne croyait pas comme le duc de Brissac, qu’en cas de réussite du cardinal, il aurait un pont d’or. En fait il perdit beaucoup d’argent lors de la Fronde et des événements qui suivirent l’arrestation du cardinal.

Il n’a que ce qu’il mérite

Dix mois après avoir été promu cardinal, Paul de Gondi fut envoyé réciter son bréviaire au fort de Vincennes. Ses amis essayèrent bien de fomenter une révolte contre cette décision du roi, mais personne n’osa bouger. Le secrétaire du cardinal, Guy Joly, vint à Machecoul pour sonder le duc de Retz et sa famille. Il rentra à Paris écœuré. A coup sûr son maître n’était pas persona grata dans la capitale du Pays de Retz : « Il est étonnant, dit Joly, combien il y en a qui se réjouissent. On disait à Machecoul : il n’a que ce qu’il mérite ». Paul de Gondi va passer près de vingt mois à Vincennes, refusant toujours de donner sa démission de coadjuteur, que le roi demande. Sur ces entrefaites, le vieil oncle archevêque meurt (en 1654). De droit, le cardinal devient archevêque de Paris. De nouvelles pressions vont l’obliger, alors qu’il est très déprimé à abandonner son siège. En attendant l’accord de Rome, on va le confier à l’un de ses parents, le maréchal de la Meilleraye qui l’accueillera dans son château de Nantes. A défaut de liberté, ce sera une prison dorée.

En quittant Vincennes, le cardinal comprit que la liberté était encore loin. Trois cents cavaliers, cinq cent cinquante mousquetaires, des gendarmes, des gardes de la reine et de Mazarin allaient l’escorter jusqu’à Nantes. Comme Gondi s’étonnait de ce déploiement de forces pour son transfert, la Meilleraye lui répondit qu’il s’agissait d’éviter une tentative d’enlèvement par sa famille. Ni le vieux duc, ni le jeune n’en avaient l’intention.

La vie de château

La vie au château de Nantes ne fut pas trop pénible, car le maréchal de la Meilleraye avec une « grande civilité » et, à l’exception de pouvoir quitter sa forteresse, accordait à son pensionnaire tout ce qu’il désirait. Ce dernier confirme d’ailleurs : « L’on me cherchait tous les divertissements possibles. J’avais presque tous les soirs la comédie. Toutes les dames de la ville s’y trouvaient. elles y soupaient souvent ... Monsieur de la Meilleraye me laissait avec les dames de la ville une très entière liberté ».

Rome ayant refusé la démission de l’archevêque, Mazarin fait resserrer le régime et menace d’envoyer son prisonnier au château de Brest croupir dans un cul-de-basse-fosse. Le cardinal envisage donc de s’évader. Il était entouré au château de Nantes de familiers qui pouvaient en sortir librement. Et nous retrouvons le duc de Brissac qui avait un appartement au premier étage, juste sous la chambre du cardinal. Il possédait de nombreux coffres à bagages. Avec Paul de Gondi, ils en préparèrent un servant au transport du linge. Percé de trous, il permettrait à la personne allongée dans ce cercueil de respirer. L’essai fut tenté avec un domestique qu’on sortit ainsi facilement et sans contrôle. Évidemment Brissac soumit le projet à son beau-père le duc Henri qui le refusa disant que le cardinal avait donné sa parole de ne pas s’évader. Le temps pressant, ce fut alors l’évasion par « l’escarpolette », le cardinal étant descendu par une corde le long de la muraille. Cette opération a été maintes fois racontée et ne nous intéresse dans le cadre de cet article, qu’en fonction des rapports entre le cardinal et les trois ducs. Le maître d’œuvre, dans cette affaire, fut vraiment le duc de Brissac qui y eut grand mérite. Il envoya La Bade, son écuyer, mener au pied du château, à l’abreuvoir, un cheval pour le cardinal. Avec un quart d’heure de retard, l’évasion réussit et Gondi, protégé par une petite troupe, prit la route de Paris, le long de la Loire. Brissac et le chevalier de Sévigné l’attendaient sur le fleuve à quatre lieues de Nantes. Le rendez-vous était fixé à six heures du soir. Malheureusement, le cardinal fit une chute de cheval qui lui démit l’épaule. Il souffrait atrocement, mais put continuer sa route jusqu’au rendez-vous avec Brissac.

Chez le duc de Brissac

A Nantes, l’alerte était donnée et le "grand maître" prit la route de Paris avec trois cents cavaliers pour reprendre le prisonnier. Mais, le temps de seller les chevaux et de se préparer leur donna une heure de retard. « J’achevai ma course de cinq lieues, nous racontent les Mémoires, avant que le grand maître, qui me suivait à toute bride avec tous les cocus de Nantes, m’eût pu rejoindre ». A Oudon, des bateaux firent traverser la Loire à Gondi et ses amis. Mais trop fatigué pour continuer sa route, le cardinal se cacha dans une meule de foin pendant que Brissac partait rassembler gentilshommes et partisans. Par la suite, on transporta le blessé sur une civière à fumier jusqu’au château de Beaupréau chez le duc de Brissac.

Lorsque les poursuivants arrivèrent à Oudon, ils ne purent traverser, les barques ayant été toutes tirées sur l’autre rive. Joly, le secrétaire de Gondi, nous dit : « Le grand maître voulut passer à la nage avec dix ou douze gardes. Mais il en fut détourné par un gentilhomme qui avait été page dans la Maison de Retz, qui lui dit que : "ce serait dangereux et inutile de passer de l’autre côté, puisque le duc de Brissac se mêlait de l’affaire et qu’il avait rassemblé ses amis ». Le duc était très aimé dans sa région de Beaupréau et il eut vite fait de réunir plus de deux cents gentilshommes. Quant au duc Pierre, il n’était pas resté inactif et rejoignit son beau-frère à quatre lieues de là avec sept cents cavaliers (la jonction se fit à Montaigu). Brissac avait installé le cardinal sur deux matelas dans un carrosse et, dans l’impossibilité de rejoindre Paris où les cloches carillonnaient pour annoncer l’arrivée de l’archevêque, il fut décidé de se replier sur Machecoul, non sans braver la colère de la Meilleraye, car le cortège, fort maintenant de douze cents cavaliers armés, passa à proximité de Nantes. Quelques gardes sortirent de la ville « pour escarmoucher ».

Un court passage à Machecoul

L’arrivée de cette troupe importante à Machecoul ne fut pas glorieuse. Le vieux duc Henri et sa fille Catherine étaient morts de peur. La seconde fille, Madame la duchesse de Brissac, reçut très mal le cardinal. Voici ce qu’il dit dans ses Mémoires : « Je ne manquai pas dans ce bonheur (d’arriver en sûreté à Machecoul) de chagrins domestiques. Madame de Brissac, qui s’était portée en héroïne dans tout le cours de cette action, me dit en me quittant et en me donnant une bouteille d’eau impériale : « il n’y a que votre malheur qui m’ait empêchée d’y mettre du poison ». Et il continue : « Madame de Rais et Monsieur son père ne purent s’empêcher de me témoigner leur mauvaise volonté. Celle-là se plaignait de ce que je ne lui avais pas confié mon secret... Celui-ci pesta assez ouvertement contre l’opiniâtreté que j’avais à ne pas me soumettre aux volontés du Roi, et il n’oublia rien pour persuader à Monsieur de Brissac de me porter à envoyer à la cour la ratification de ma démission. La vérité est que l’un et l’autre mouraient de peur du maréchal de La Meilleraye qui, enragé qu’il était et de mon évasion et encore plus de ce qu’il avait été abandonné de toute la noblesse, menaçait de mettre tout le Pays de Retz à feu et à sang ».

Les Retz ne pouvaient garder le cardinal à Machecoul, malgré sa blessure. Il fallait héberger et nourrir toute la troupe, cela coûterait cher et le vieux duc Henri avait la réputation d’être près de ses écus. Enfin la menace de la Meilleraye était réelle. Le cardinal le comprit et embarqua à Port La Roche avec quelques amis et Brissac pour gagner Belle-Ile, dont le duc Pierre était le marquis. Ce dernier va les rejoindre dans les jours suivants et faire mettre l’île en état de défense. Maintenant les sanctions vont tomber. Les revenus du duc de Retz à Paris sont confisqués ainsi que ceux de la duchesse et du duc de Brissac. Des mesures d’exil sont prises contre les acteurs de ce drame. Le duc Pierre de Retz est invité à aller à Bourges avec sa femme et ses deux fillettes âgées de six ans et six mois. Les Brissac sont assignés à résidence à Issoudun.

La panique à Machecoul

Lorsque Mazarin apprit l’évasion du cardinal, à Péronne où était la cour, il entra dans une grande colère envisageant même de faire un procès exemplaire au maréchal. Il opta pour une autre punition, envoyant La Meileraye faire la guerre à ses cousins les Gondi. Mais le maréchal n’avait pas attendu les ordres et avait mis sur pied une troupe importante pour prendre Machecoul. Il avait aussitôt rassemblé à Nantes huit cents mousquetaires et fusiliers, mille huit cents chevaux et douze canons. Deux lettres, écrites le 18 août 1654 et dont l’une au moins était adressée à Monsieur de la Garissonnière, nous donnent des précisions : « Enfin l’affaire de l’évasion du cardinal de Retz d’entre les mains du maréchal de La Meilleraye est en traité, et quoique que ce dernier naye point encore receu des ordres du Roy, yl-n’a pas lessé d’agir tout mallade qu’il a esté et avec tant de suite qu’il auroit dès demain fait marcher ses troupes vers Machecou. Dèz qu’il sceut l’évasion, yl se précautiona et feit escrire à quelques uns de ses amis pour l’assister dans l’occasion présente. Yl donna ordre pour armer quatre pieces de canon, et avoir des chevaux pour l’artillerie, ce qui a si bien réussi que Samedy et Dimanche yl feit publier par tout le pais de Retz dans Bourneuf une ordonnance du Roy par laquelle yl feit deffense a qui que se fut des faire des assemblées ou de prendre les armes qu’avec un ordre exprez du Roy ou de luy, et ce à peine de la vie.

Son canon, ses chevaux et charettes ont esté prestes a marcher des aujourd’huy quil est mesme arivé cinq à six cents gentilshommes de Bretagne, son régiment de 300 mestres et de 100 fusiliers, sa compagnie des gardes de 70 mestres et quelque trois cens chevaux de ses domestiques, de la ville et des environs, sans ce qui doit arriver ce soir et demain, qui fera plus de 1800 chevaux et 7 à 800 mousquetaires et fusiliers ».

La seconde lettre nous montre que même les évêques de st-Briauc et de Vanes soutiennent - on le comprend - Monsieur de La Meilleraye. « Monsieur,
Il ya aujourd’huy huict jours que je escrivis lhistoire de la sortye de monsieur le cardinal de restz ; depuis ce temps la, je vous diray que monsieur le mareschal ayant faict advertir tous ses amis pour se trouver auprès de luy, il en venu sy grand nombre de toutes parts, que la ville et les faubourgs ne furent jamays sy remplys de personnes de condition pendant la tenüe des Estatz à Nantes, qu’il y en a a present. Je croy quil est arivé aujourdhuy plus de huict cens gentilshommes. Messieurs les Evesques de St-Brieu et de Vannes sont pareillement venuz offrir leur service. Le Régiment de cavallerye de Monsieur le Mareschal est arivé ce soir à Clisson, on a levé les troupes, particullièrement de l’Infanterye, car pour de la Cavallerye, il s’en est trouvé suffiswnment et de très affectionnée à Monsieur le Mareschal, pour entreprendre un siège plus considérable que celuy de Machecou, pour lequel nous estions tous prèparéz, avec douze pièces de canon, dont la pluspart estoit desia ,partye, quand monsieur le Duc de Restz, le bon homme, cest a dire le vieux duc, a envoyé dire a monsieur le Mareschal qu’il n’estoit pas besoing de tant de gens ny de sy grands préparatifs de guerre pour l’aller assiéger, et qu’il estoit dans l’intention de remettre son chasteau de Machecou entre les mains du Roy, sy cestait la volonté de SaMajesté ; La Salle Bastelard gentilhomme ordinaire du Roy, qui a épousé la soeur de mon beau-frère, a esté porteur de ceste parolle là de la part du vieux duc. Ce que mond. sieur le Mareschal ayant apris, il a envoyé Mons. le grand maistre son fils aud. lieu de Machecou avecq vingtz ou trente gentishommes seullement qui l’ont suivy, pour aller establir de la part du Roy une garnison de cinquante ou soixante soldastz seullement, avec quelques officiers, dans led. chasteau, en attendant qu’il ait des nouvelles de la cour, de sorte que présentement qu’il est dix heures du soir, Monsieur le Mareschal attend des nouvelles de Monsieur son filz, pour scavoir ce qui ce sera passé aud. lieu de Machecou, et s’il n’aura point trouvé de résistance en establissant lad. garnison. Nous ne scavons point encore ce que Monsieur le Mareschal fera, dans la poursuite de son prisonnier, mais il se prépare à monter à cheval, et faict les choses comme s’il avoit desseing d’entreprendre quelque autre siège que celuy de Machecou.

Un vallet de chambre de monsieur de Brissac a esté aujourd’hui trouvé en campagne par les gardes de Monsieur le Mareschal, qui a esté mis au pied de bische »

A Machecoul, et aussi à Princé, résidence du duc Henri, ce fut la panique. Nous voyons par la lettre ci-dessus que le vieux duc fit aussitôt amende honorable auprès du maréchal. Devant cette soumission, la Meilleraye n’envoya donc à Machecoul, occuper le château, qu’une soixantaine de soldats.

La famille essaya de toucher toutes ses relations bien en place pour obtenir le pardon. Catherine, l’épouse du duc Pierre, implora l’aide d’Abel Servien, surintendant des finances pour protéger ses biens. Elle joua l’ignorance du complot. L’intervention de ce haut personnage fut efficace et fit rapidement classer l’affaire. Les Gondi resteront pourtant toujours, à la Cour, suspects de rébellion. Madame de Lesdiguières, Paule-Françoise, fille du duc Pierre de Retz (épouse du duc de Lesdiguières) fut peut-être la dernière victime de la rancœur de Louis XIV. En 1699, son château de Machecoul fut démantelé.

L’enfant terrible des Gondi

Nous avons laissé le cardinal à Belle-Ile. Il a bien conscience qu’il ne peut y rester, sans mettre en danger sa famille. On lui propose d’embarquer sur un vaisseau de Hambourg pour passer en Hollande.

Mais il craint de se confier à un inconnu qui pourrait bien le débarquer à Nantes. Une frégate de corsaires biscaïens était mouillée à la pointe de l’île. Il aurait volontiers accepté de partir avec ces gens-là mais la famille craint « de se criminaliser par ce commerce avec les Espagnols ». Finalement, il embarque avec quatre compagnons sur une chaloupe pleine de sardines. Ce fut d’ailleurs son seul viatique, le duc Henri se faisant tirer l’oreille pour donner encore de l’argent à fonds perdu. Après un bref séjour en Espagne, le cardinal rejoint Rome où il va pouvoir retrouver un faste oublié depuis longtemps. Mais là encore il faut beaucoup d’argent pour tenir son rang. Ses proches seront à nouveau mis à contribution. Madame de Lesdiguières lui prêta 50 000 livres. Monsieur de Brissac envoya 36 000 livres.

Le duc Pierre de Retz donna sans doute beaucoup, et, nous disent les Mémoires : « Il l’eût fait encore de meilleure grâce si sa femme eût eu autant d’honnêteté et autant de bon naturel que lui ». On voit que Catherine de Gondi ne pardonnait pas à son beau-frère tout ce qu’il avait fait subir à son mari. Quant au vieux duc Henri, il était mort depuis 1659 et n’avait plus à délier sa bourse.

Le duc Louis de Cossé de Brissac, pair et grand panetier de France, mourut en 1661. Le duc Pierre vécut jusqu’en 1676.

Le cardinal de Retz aurait pu les enterrer tous s’il était revenu au Pays de Retz car il quitta ce monde en 1679.

Enfant terrible des Gondi, machiavélique comme sa grand-mère, Catherine de Clermont, femme du duc Albert, il mit sa famille dans les pires transes.

Mais qui se souviendrait des trois ducs si le cardinal de Retz n’avait écrit le chef-d’œuvre des Mémoires.

Peut-être le duc de Retz se vengea-t-il des tracasseries royales en vendant Belle-Isle en 1658 à Nicolas Fouquet qui devint une source d’ennuis pour Louis XIV.

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