Au son des vèzes et des chansons

La révolte des moutons noirs

lundi 21 juin 2010, par Dominique Pierrelée


L’approche du Pays de Retz dans les guerres de Vendée n’est pas l’approche des guerres de Vendée, comme la description physiologique d’un membre n’est pas l’étude du corps humain, mobile et digestif. De la partie jusqu’à l’ensemble, les contradictions locales se fondent pour donner la lumière blanche à partir de l’arc-en-ciel.

L’histoire du Pays de Retz, en cette fin tourmentée du XVIII° siècle profile, comme à d’autres époques, un comportement particulier du « Paydret » et le but de l’histoire est bien de cerner cette pensée de nos ancêtres, au-delà des systèmes et des structures, simples instruments destinés au diagnostic.


L’esprit du lieu

Au long des siècles, l’homme de Retz dévoile certaines constantes à la fois causes et conséquences des événements : le conservatisme, la foi religieuse, la solidarité du sang, le respect de la hiérarchie sociale et le fatalisme. Ces valeurs expliquent profondément l’explosion subite et sans suite des événements de 1793 : il fallut suivre la grande Vendée dans sa contestation du nouveau régime et les raisons de la révolte étaient véritablement aussi explosives à Cholet qu’à Saint Hilaire de Chaléons. Mais la mauvaise organisation du mouvement, la disparition dans la tuerie des « bons pères de famille », l’obstination de la République à réprimer cette incartade, la conscience en fin de compte de ne pas aboutir, expliquent que la lassitude de la guerre soit apparue plus rapidement qu’ailleurs. Malgré les apparences, la fièvre retombe bien dans les premiers mois de 1794, un an avant le traité de la Jaunaye (17 février 1795). Tout semble bien terminé en tous cas dans les cœurs.

Pérennités secrètes

Le dossier contribue à préciser la remarquable similitude dans l’histoire de notre pays entre ce comportement post-révolutionnaire et celui des nouveaux protestants de 1580 ou des combattants de la centrale nucléaire locale : une poussée généreuse, mais désorganisée, emmène le mouvement vers l’échéance du lendemain, car chacun doit consentir aux peines quotidiennes. Ce n’est pas la fidélité au régime en place qui l’emporte, mais la recherche du maintien du milieu social prédominant et la répulsion pour les voies imprécises, vite qualifiées « sans issue ». Charette ne s’embarque pas au vent de galerne et ne s’attaque pas à la ville de Nantes. Ses fidèles du Pays de Retz, ses « Moutons Noirs », détestent s’écarter de la maisonnée ! La stratégie se résume à l’affrontement local, éparpillé, sommaire et dispendieux, à l’obsession des bourgs stratégiques, aux victoires à la Pyrrhus...

La frontière

La Vendée militaire étendit son émoi jusqu’en Pays de Retz, Choletais, Bressuirais. Dans notre contrée, la zone rurale des paroisses assidues devint une pépinière de chefs de révolte et une aire de passage des bandes armées qui transitaient de leurs refuges aux points importants du combat : les bourgs-marchés (Machecoul, Bourgneuf, Pornic, Paimboeuf), les ports du Tenu (Port Saint Père, Buzay, Vue ... ) et les cités côtières ramassées dans une curieuse poche républicaine entre l’océan et les insurgés. E. Boutin explique avec justesse la non-adhésion de la société des gens de mer au mouvement vendéen puisque l’une de ses causes semble bien provenir d’un décalage entre mœurs paysannes et nouvelle vision de la société rurale. Les marins et les notables de la côte, sensibles aux influences commerciales principalement nantaises, ne pouvaient ressentir cet attachement à la terre et aux traditions qui lança les ruraux dans la révolte.

La recherche des causes

L’historiographie des guerres de Vendée est bien sûr partagée et passionnée. Claude Petitfrère, dans un article récent, présente les différents courants, bleus ou blancs, vieillots ou modernes, éclairant l’éventualité des causes. Les auteurs hostiles à la contre-révolution, Michelet en tête, s’indignent de la rétivité vendéenne face à la Révolution bienfaitrice, menée au profit du peuple. Le noble et le prêtre sont les deux acteurs qui ont attisé les sarments du fanatisme populaire. Cette thèse du complot n’est plus sérieusement suivie et marque le pas devant la littérature favorable à la cause vendéenne.

La lecture des mémoires des partisans du mouvement, particulièrement celles de Lucas de la Championnière, laisse apparaître le caractère populaire et réactionnaire de l’insurrection. La société d’Ancien Régime était finalement plus sûre que les théories révolutionnaires, chargées d’espoir et d’illusions. Les Vendéens combattaient pour l’Autel et le Trône contre la sanguinaire république car, explique Madame de La Rochejacquelein, ils étaient « doux, pieux, hospitaliers, charitables, pleins de courage et de gaité... ».

Les paysans moins frappés qu’ailleurs par le régime seigneurial (moins qu’en Basse Bretagne notamment) emmènent de force les seigneurs à la révolte. Emile Gabory note que les insurgés « traditionnalistes, vertueux et mystiques, se sont dressés contre la Révolution après le vote de la Constitution Civile, combattant d’abord pour leur prêtre, mais aussi pour leur seigneur ».

Une nouvelle problématique voulut mettre en relief les effets des réformes révolutionnaires sur les structures économiques et sociales, écartant résolument celle du particularisme ethnique. La classe bourgeoise, maîtresse du jeu social, ne contribue pas radicalement aux changements tant désirés et les motivations des insurgés proviendraient de la décoction des déceptions paysannes relatives à « l’abolition des privilèges, à la mise en place des nouveaux rouages, à la fiscalité et au sort réservé à la religion et à ses pratiques rituelles ». Léon Dubreuil souligne l’hostilité des ruraux contre les citadins fortunés, tard venus, acquéreurs des biens d’église et appuyés par les randonnées punitives des gardes nationales urbaines.

L’aspect socio-économique de la nouvelle recherche insiste sur la dualité paysannerie-bourgeoisie pour expliquer les raisons de l’insurrection. Dans la vision de Paul Bois, « la Révolution libère le potentiel d’agressivité de la paysannerie de l’Ouest contre la bourgeoisie et l’augmente en même temps des multiples déceptions d’ordre agraire, fiscal, économique, militaire. En définitive, la Révolution imposée par les citadins a profité essentiellement à ce « refoulé social » qu’est le bourgeois, d’où le déferlement de la haine de classe drapée dans l’idéologie clérico-royale d’un côté, républicaine de l’autre ». L’analyse plus axée de Charles Tilly repose sur l’opposition (et peut-être sur le processus irréversible de complémentarité) de la société urbaine et du monde rural, sur l’opposition de l’économie de subsistance et celle de marché.

Et le pays de Retz ?

D’avance, il n’est pas un pays turbulent. Le climat tempéré et la polyculture mettent le paysan à l’abri des cruciales épreuves d’un marché économique resserré. L’influence de la mer provoque par ailleurs la solidarité entre les catégories laborieuses, inconsciente ou forcée. Le prélèvement seigneurial se mesure avec le mode de vie des petits châteaux : simple, besogneux, terrien et bénéficiant parfois de placements financiers sur la place nantaise. Quelques décennies avant 1789, le duché de Retz fut démantelé et plusieurs négociants de la ville sont apparus au moment du partage. C’est d’une société relativement équilibrée que suinte la dépression paysanne annonçant les spasmes.

Contamination par la Vendée ou déficience directe ?

Paul Bois a étudié la répartition sociale de la propriété foncière en Pays de Retz à la fin de l’Ancien Régime. Le recul de la propriété nobiliaire dont témoigne l’aliénation des terres ducales profita surtout aux « roturiers indigènes » (notaires, marchands et patrons du lieu), puis aux « roturiers allogènes » venant de la ville. Les placements des nouveaux acquéreurs furent plus fonciers que rentiers et les paysans n’ont pas vraiment senti l’avènement de ces fortunés. Ils achètent, eux aussi, selon leurs moyens. Seul le duché y perdit son intégrité mais le duc demeurait à Paris et consentit à cette dislocation. Il n’est donc pas certain que cette mutation de la répartition foncière, au profit de la bourgeoisie se révèle d’une importance capitale dans le déclenchement du soulèvement. Par l’acquisition des terres, le bourgeois adhère à la société rurale et n’est pas fondamentalement républicain lors du conflit. Les paysans avaient-ils donc besoin de renforcer leur identité en se soulevant ?

Pourtant, la révolte naît d’une réaction de défense pour préserver la stabilité sociale puisque la Révolution n’améliore pas sensiblement les conditions de vie. Des émotions répétées et le sentiment d’un profond désarroi assombrissent l’horizon paysan lors de la mise en place de l’administration révolutionnare.

Elle est la grande responsable du soulèvement car elle insulta les mentalités et les habitudes du pays. Lucas de La Championnière avoue l’improbabilité de la prise des armes si tous les changements s’étaient effectués « en douceur »

Le prix de l’espoir

Les articles de cette publication constatent souvent la désorganisation du mode de vie paysan, provenant de la mise en place imparfaite, autoritaire et irréaliste des rouages non encore élaborés de la gestion révolutionnaire. Les mentalités furent donc incomprises sinon ignorées. Empreintes de tradition, de religiosité et parfois des nouvelles idées républicaines passées au filtre évangélique, elles admettaient que l’égalité pouvait être de ce monde. Or, l’abolition des privilèges n’était pas effective, les « communaux » et les biens d’église restaient réservés et les administrateurs locaux se voyaient exemptés du service de guerre.

Les bureaux des districts de Paimbœuf ou de Machecoul choisissent d’exécuter à la lettre les ordres hiérarchiques venus de la ville car une répartition imprécise des pouvoirs empêche les fonctionnaires d’adapter les textes aux réalités du milieu. Les paroisses sont débaptisées et les usages combattus par la force. Les dragons interviennent au moindre bruit comme ce jour de Pentecôte 1791 afin d’interdire le « Cheval Malet » à Saint Lumine de Coutais, réminiscence de l’Ancien Régime. Les Gardes Nationales canalisent avec peine l’agressivité ; celle du Port Saint Père « excite les inquiétudes des patriotes, plusieurs citoyens suspects se sont fait inscrire sur les registres ».
A Sainte Pazanne, « la réunion de la Garde Nationale présente tous les aspects d’un tumulte séditieux ».

Le malaise économique s’amplifie : les méfaits des assignats instaurent un régime de pénurie et le marché noir devient actif sur les places pornicaise et brevinoise.
L’installation des prêtres jureurs accentue manifestement la perte de confiance des ruraux. L’enlèvement et la traque de leurs pasteurs réfractaires cassent le moral et font lever les premières fourches. Y. Guin a sans doute raison d’écrire que le « déclenchement est dû (principalement) aux mesures religieuses parce que c’est justement la religion qui structure le mode de vie paysan, c’est elle qui donne la forme de la conception du monde et c’est par elle que l’on verse nécessairement dans la contre-révolution ».

Les intronisations des « intrus » se déroulent dans la hâte et par la force. « ... Le petit nombre de patriotes rapporte le profond regret que les paysans ont de leurs prêtres et les grands inconvénients qu’il y a de les voir déserter les églises puisqu’ils ne peuvent apprendre que là leurs devoirs, aussi recommande-t-il d’apporter plus d’attention au choix des pasteurs ; il faudrait qu’ils fussent d’une conduite irréprochable et que leurs vertus commandassent le respect... ».

La fin des chimères

Tous les cadres de la société rurale s’effritent en même temps que s’affermissent les positions. A Sainte Pazanne, « ... le sieur Blanc et la veuve Richard, l’un instituteur et l’autre institutrice, ont refusé de prêter le serment civique et il leur est fait défense d’exercer aucun acte relatif à l’instruction de la jeunesse ».

Une gazette du même moment relevait que les instituteurs soumis au serment avaient perdu leur auditoire : « ... la majeure partie de nos écoles sont des écoles d’incivisme. Que deviendront ces hommes qui apprennent en naissant à détester les lois sous lesquelles ils doivent vivre ? Déjà, pour les intérêts chimériques du ciel, les mains sont armées de poignards. Et contre qui ces poignards sont-ils dirigés ? contre leurs pères qui, suivant la voix de la sagesse, se sont armés pour détruire les préjugés barbares et leur donner la liberté... ».

Ces divers témoignages définissent l’apparition du malaise dès les premières applications des réformes révolutionnaires. Elles ont été menées maladroitement par des agents souvent préoccupés d’une éventuelle ascension sociale en cette période troublée. « ... On ne saurait croire combien les administrations qui ne doivent qu’au peuple leur élévation, dédaignent maintenant sa surveillance, combien elles se croient au-dessus de l’opinion publique... L’esprit de corps, l’orgueîl et par conséquent les petites simagrées de la société titrée se sont emparés de la plupart de nos administrateurs ».

Les paysans de Retz se sentent mal gouvernés. La conjoncture économique et l’impéritie des agents du pouvoir rendent la vie quotidienne incertaine et pleine d’insécurité. « ... Des brigands profitant des troubles que les prêtres rebelles à la loi ont fait naitre dans nos campagnes, pillent et assassinent les cultivateurs. Depuis trois semaines, on n’entend parler que de vols et de meurtres... Le tribunal du district n’en juge aucun. Le peuple murmure et dit qu’on ne prend point les malfaiteurs. Rien ne presse plus que l’organisation du tribunal criminel.

Si l’on ne donne pas d’exemples, il est à craindre que le peuple n’en donne lui-même. Déjà, des gens arrêtés ont failli perdre la vie... ». En outre, le procureur général syndic au conseil du département constate que le nombre des mendiants semble chaque jour s’accroître.

Le feu aux poudres

L’annonce de la levée des 300 000 hommes est donc l’occasion pour réagir aux vexations. D’ailleurs, les « Paydrets » sont hostiles à la conscription et les cahiers de doléances suppriment avec bonheur l’institution détestée des garde-côtes. Les variétés paysagères du pays renforcent l’attachement des jeunes au domaine agricole et un départ vers des frontières lointaines apparait dramatique. Le parti de la révolte est consciemment choisi pour se faire entendre, avertir et mettre un terme à la dégradation quotidiennement vécue de la trame sociale.

D’une manière simpliste, le paysan soumet sa cause particulière au jugement de la République : mais de révolté, il devient rebelle ! En choisissant les moyens extrêmes, la guerre, il a cru que ses avertissements prévaudraient sur la rigide théorie administrative. La Nation n’a pas tergiversé car elle baignait déjà dans la conjoncture de guerre. Elle fut prompte à réprimer par les armes tous ses ennemis.

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