La lanterne des morts des Moutiers

mardi 27 juillet 2010, par Patrice Pipaud


« O Lanterne des Morts, tourelle poétique,
L’étranger curieux s’arrête devant toi ;
Il demande aux vieillards pour quel usage antique
Tu fus construite ainsi dans les siècles de foi
Puis il s’en va, rêvant à ta pâle lumière,
Plein d’un doux souvenir de ce vieux cimetière »
Joseph Rousse (1838-1909)


La lumière est un des symboles les plus porteurs d’espérance parmi ceux que l’homme a de tout temps utilisé pour traduire les réalités profondes de son existence. Dès les premiers siècles, elle accompagne le deuil : petites lampes sur les sépultures des premiers chrétiens, plus tard cierges entourant le cercueil. Le théologien voit dans cette pratique le symbole de l’immortalité de l’âme, source d’espérance du croyant.

Les lanternes des morts sont la traduction architecturale de ce symbole de la lumière liée au mystère de la mort. Dans nos cinq paroisses, s’élevaient deux de ces monuments, celle du cimetière de Recouvrance à Pornic a disparu, bâtie en granit elle semble avoir été l’œuvre des chanoines Augustins de l’abbaye Sainte Marie sur mer. L’autre subsiste, dans la paroisse Saint Pierre des Moutiers, elle fait légitimement la fierté de ses fidèles qui ont su conserver et même développer ce symbole. En effet, la lanterne des Moutiers est, depuis fort longtemps, la seule à être allumée à chaque décès dans la commune, le soir de la Toussaint et le jour des trépassés. Mais quelle est donc l’origine des lanternes des morts et que savons- nous de ceux qui ont bâti celles de nos paroisses ?

Au dixième siècle, l’abbaye de CLUNY devient, sous la règle de Saint Benoît, le phare de l’occident chrétien. Elle utilise une liturgie riche, toute tendue vers le Dieu d’amour. La congrégation de Cluny est aussi connue pour son sens du symbolisme en particulier dans ses réalisations architecturales. Le grand abbé Saint Odilon (994-1049) est un homme de grande charité et de haute culture artistique, il sait la richesse du symbole, une lampe brille la nuit dans le dortoir de ses moines, et c’est peut-être à lui que l’on doit, après son initiative de la fête des trépassés (998) l’invention de ce petit monument que nous appelons lanterne des morts. Pierre le vénérable, un de ses successeurs à Cluny (1122-1157) va, le premier, nous en donner une description : « ce qui occupe le milieu du cimetière, c’est une construction en pierre. Elle comporte en son sommet une cavité pouvant contenir une lampe qui, en l’honneur des fidèles qui reposent là, éclaire toutes les nuits ce lieu consacré ... » . Au 11ème siècle, les monastères et prieurés sous l’influence de Cluny forment un véritable « empire monastique » qui joue un rôle civilisateur dans le monde féodal. Mais Cluny est né de ce monde féodal, le duc d’Aquitaine Guillaume est à l’origine de sa création, l’ordre multiplie ses fondations en même temps qu’augmente la puissance du duché. Cluny utilise également, bien avant les croisades, son réseau d’abbayes et de prieurés pour conduire les pèlerins de saint Jacques de Compostelle vers les champs de bataille de la reconquête espagnole sur les maures. A quelques exceptions près, les lanternes des morts identifiées (plus de soixante dix) se situent dans des territoires sous domination du duché d’Aquitaine. Leur construction peut correspondre à une habitude plus ancienne de cette région, mais l’influence bénédictine, si elle n’est pas la seule, semble décisive dans la propagation de ces monuments. Essayons maintenant de répondre à la question relative à l’origine de la lanterne des morts des Moutiers.

Au 11ème siècle, Judicaël l’ancien est viguier (officier de justice) de Prigny, son épouse Adénor est la sœur du seigneur de Machecoul. Elle entreprend dans la première moitié du siècle un pèlerinage en terre sainte. Vers 1033 en effet, à l’approche du millénaire de la mort du Christ, (plus de soixante ans avant la première croisade) de très nombreux chrétiens font route vers le Saint Sépulcre, et parmi eux beaucoup de femmes, riches ou pauvres, aspirant à finir leurs jours dans un des nombreux monastères fondés alors à Jérusalem. Sur la route des pèlerins et dans la ville sainte, les hospices sont entretenus par les clunisiens. Adénor revient parmi les siens, mais souhaitant quelques années plus tard, retourner à Jérusalem, « ... ses enfants, affligés de la longue séparation qu’elle leur imposait, et persuadés qu’ils ne la reverraient plus, obtinrent la promesse d’y renoncer et de construire sur leurs terres,avec l’argent qu’elle emportait avec elle, une église ... » (cartulaire du Ronceray) ce sera « l’Eglise Madame », chapelle du prieuré Sainte Marie dépendant de l’abbaye Notre Dame du Ronceray d’Angers. La fille d’Adénor en sera la première prieure (1063). Il est possible que la lanterne soit un souvenir du premier voyage d’Adénor, rappelant ainsi le Saint Sépulcre et l’influence clunisienne.

Ce prieuré créé dans le faubourg de Prigny dans les années 1060, pourrait être lui aussi à l’origine de la lanterne, c’est la thèse que reprend Emile Boutin dans son récent article de la revue de la société des historiens du Pays de Retz, il y développe l’idée que la lanterne serait un souvenir de la flamme du Saint-Sépulcre ramené par les croisés, et y voit l’influence angevine de l’abbaye de Fontevraud. Je renvoie pour plus de détails à la lecture de cet article qui fourmille par ailleurs de détails sur cette époque et sur ces monuments.

Toujours au 11ème siècle, le moine Hildebrand, de formation clunisienne, devient le pape Grégoire VII (1073-1085), il initie la réforme du clergé qui va porter son nom. Dans le faubourg de Prigny, cette réforme va se traduire par la création d’un nouveau prieuré qui va remplacer le clergé séculier en place (le curé Even et ses fils possédaient alors l’église Saint Pierre construite depuis presque un siècle, et le cimetière), ce prieuré dépendra désormais de l’abbaye Saint Sauveur de Redon. La grande abbaye bretonne est, elle aussi, soumise à la règle de saint Benoît. Le prieuré saint Pierre qu’elle inspire (ainsi que sa dépendance saint Etienne du Clion) pourrait-il être lui aussi à l’origine de la lanterne située indéniablement sur son territoire ? Il paraît difficile de l’affirmer lorsque l’on sait qu’aucun de ces monuments (hormis celui des Moutiers) ne s’est élevé sur le sol breton. Mais à y regarder de près, les choses ne sont pas si simples, la règle bénédictine est parvenue à Redon par une abbaye ligérienne (saint Maur) et à l’époque de la réforme grégorienne, (toujours notre 11ème siècle) l’abbé de saint Sauveur, à l’origine de la réforme de son abbaye et de la création de nouveaux prieurés, est originaire de l’abbaye de Fleury (saint Benoît sur Loire) parmi les plus anciennes ralliées à Cluny.

Il paraît impossible de trancher avec certitude sur l’origine de la lanterne des Moutiers, faut-il y voir l’inspiration clunisienne et que la thèse sur l’origine bénédictine de ces constructions ne peut qu’être confortée par la présence de deux prieurés inspirés de cette règle aux Moutiers ? Si celui des femmes est bien connu, il n’en est pas de même du prieuré saint Pierre à l’origine de la paroisse. On le considère généralement comme une des avancées bretonnes vers les terres poitevines, mais son effacement même pourrait être le signe de sa soumission au prieuré dont la « dame » est le seigneur de ce qui va devenir le « bourg des moutiers » Cette présence de deux prieurés, dont l’un est virtuellement au service de l’autre (ne serait-ce que pour le service du culte) n’est pas effectivement sans rappeler (comme le souligne Emile Boutin), dans une bien moindre mesure certes, le cas des abbayes angevines de Fontevraud (fondées sous la règle de saint Benoît en 1096 par le breton Robert d’Arbrissel) où la création de l’établissement féminin précède celle de l’abbaye masculine placée sous l’autorité de l’abbesse. La fondation du prieuré saint Pierre (1092) intervient également au temps de la duchesse Ermengarde, fille du comte d’Anjou, qui a une grande influence sur le renouvellement de la vie monastique en Bretagne, elle est la protectrice de Robert d’Arbrissel et viendra finir ses jours à Saint Sauveur de Redon.

Voici donc près de 900 ans que cette petite tourelle veille sur le repos de tant de paroissiens de saint Pierre des Moutiers, petites gens ou religieux des temps anciens, notables ou sauniers du bourg, marins de la Bernerie ou laboureurs des villages, elle fut inspirée par la foi de nos prédécesseurs, à notre tour d’être fidèles à entretenir la petite flamme de l’espérance.

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