La course aux reliques et les transferts des cultes dans le Haut Moyen-Age

jeudi 29 juillet 2010, par Emile Boutin +


Notre société rurale et maritime a été, pendant tout le haut Moyen-Age profondément religieuse. Mais nos ancêtres étaient plus sensibles à la Légende Dorée qu’aux réalités historiques.


Le célèbre maître de l’École du Palais de Charlemagne, Alcuin, affirmait qu’il « vaut mieux imiter les exemples des saints que de porter leurs ossements ». Mais sans doute cette recommandation était-elle trop difficile à suivre pour le commun des mortels et à plus forte raison pour les seigneurs. C’est pourquoi, depuis le Haut Moyen-Age jusqu’à la fin du XVII° siècle, les personnages illustres, craignant Dieu, préféraient porter sur eux des reliques des saints par peur du diable. Notre duc de Bretagne, Arthur III, qui fit brûler tant de sorciers, gardait toujours contre son corps un gros reliquaire. Le roi Louis XIV agissait de même pour se protéger de tout mal physique et moral. « C’est seulement après la collation qu’on ôte au roi sa robe de chambre, sa camisole de nuit, et que se fait l’enlèvement des reliques qu’il porte, la nuit à l’aide d’un cordon passé en écharpe, le jour en des bourserons ». Au Pays de Retz nous avons le cas, extrême il est vrai, de Gilles de Rais, qui a sacrifié de nombreux enfants à Machecoul, dans la première moitié du XV° siècle. Il implorait le diable pour obtenir de l’or, mais appréhendait de se trouver en sa présence. De son sang, il avait signé une cédule, accordant à Satan tout ce qu’il voudrait, à l’exception du raccourcissement de sa vie terrestre et du salut de son âme. En même temps, il s’était fait incruster sous la peau du bras une parcelle de la vraie Croix pour ne jamais être possédé par celui qu’il appelait et redoutait à la fois.

Le culte des reliques apparut dans l’Église dès la fin des persécutions et fut d’ailleurs accepté par les premiers évêques. Les ossements des martyrs prirent la suite des phylactères et possédaient un pouvoir magique de contact. Ce fut aussi la raison des sépultures " ad sanctos ", c’est à dire à proximité, ou mieux même, dans la " cella ", la chapelle du saint. Si les seigneurs, les abbayes et les églises de grandes villes purent rapidement se procurer des reliques, il n’en allait pas de même pour le petit peuple. Pendant tout le Haut Moyen-Age, l’instinct populaire a associé de façon permanente l’action des saints et l’endroit où reposaient leurs restes. Ce fut l’origine des pèlerinages, les chrétiens voulant toucher le tombeau ou la châsse de celui qu’ils priaient. Nous en avons chez nous une preuve dans la crypte de Saint-Philbert de Grandlieu. Le contact, toujours lui, était indispensable pour recevoir la vertu thaumaturgique du saint.

Tout pèlerinage était donc inséparable du culte des reliques. Dans ces conditions, plus les reliquaires sont nombreux dans une abbaye ou une église, plus les chrétiens affluent, plus les aumônes tombent avec un commerce prospère du luminaire.

C’est bien ce qui va provoquer la course aux reliques...

Ces dernières, si nombreuses fussent-elles, ne pouvaient satisfaire tous les demandeurs, clercs ou particuliers. Souvent les religieux, en offraient pour payer leurs déplacements. Il fallut donc les multiplier. Pour ce faire, les moines n’hésitèrent pas à fractionner les squelettes, malgré l’interdiction formelle qui en avait été faite au IV° siècle par l’empereur Théodose. Un peu plus tard, les pères de l’Église affirmeront pourtant que « si divisé et dispersé que soit le corps des martyrs, la grâce est tout entière attachée au moindre fragment ». On vendra même des flacons d’huile ayant coulé sur des reliques. On mettait l’ossement dans une auge remplie d’huile et une clé permettait d’en céder aux pèlerins. Cela durait indéfiniment, il suffisait de rajouter de l’huile. C’est surtout au moment des croisades que les reliques vont être les plus nombreuses. Les chevaliers francs avaient été stupéfaits par les richesses des églises orientales que l’impératrice Hélène avait comblées de reliques. Par exemple, à Sainte Sophie de Byzance, on trouvait les trompettes de Jéricho, les langes du Christ, les douze corbeilles de la multiplication des pains et surtout la tête de saint Jean Baptiste.

Les douze crânes de Jean-Baptiste

Or, au Moyen Age, une douzaine de crânes de saint Jean-Baptiste étaient connus. On en vénérait même un, près de chez nous, à Saint-Jean d’Angély. L’abbé de ce monastère manquait alors d’objets sacrés à présenter à la piété des fidèles... Il trouva dans un vieux mur un crâne humain. Très vite le bruit courut qu’il s’agissait du " chef " de saint Jean-Baptiste. Aussitôt, la foule vint l’honorer. Le duc d’Aquitaine lui fit ses dévotions, puis les comtes de Poitou et les prélats de la région. Parmi eux, Théodelin, abbé de la nouvelle abbaye de Maillezais. Lors d’une grande manifestation religieuse, ce fut lui d’ailleurs qui eut l’insigne privilège d’embrasser, le premier, le crâne de saint Jean-Baptiste et de le présenter deux heures durant à la vénération de la foule. Lorsque tout le peuple chrétien eut défilé devant la relique, l’abbé Théodelin la reposa, se pencha pour un dernier baiser et, très adroitement, subtilisa une des dents du saint crâne qu’il garda précieusement dans sa bouche. Il la rapporta sous sa langue, jusqu’à Maillezais qui eut désormais, à présenter aux fidèles, une dent de saint Jean-Baptiste.

L’authenticité de ce crâne fut évidemment mise en doute dès le Moyen-Age. Le chroniqueur Adhémar de Chabannes nous raconte l’invention, c’est à dire la découverte de ce " chef " en 1010 : « Quant à savoir par qui, à quelle époque et de quel lieu cette relique fut apportée là, ou même s’il s’agit vraiment du précurseur du Seigneur, c’est ce qui n’est pas très solidement établi ». Il n’empêche que pendant tout le Moyen-Age ce crâne sera honoré par tous les pèlerins descendant de Paris ou de Bretagne vers Saint-Jacques de Compostelle. Le " guide du pèlerin ", texte latin du XII° siècle, précise : « il faut aller voir aussi le chef vénérable de saint Jean-Baptiste qui fut apporté par des religieux de Jérusalem jusqu’en un lieu appelé Angély, en pays poitevin ; là une grande basilique fut construite magnifiquement sous son patronage. Le très saint chef y est vénéré nuit et jour par un chœur de cent moines et s’illustre d’innombrables miracles. Son invention eut lieu le 24 février au temps de l’empereur Marcien, quand le précurseur révéla tout d’abord à deux moines l’endroit où sa tête gisait cachée ».

Sans doute le procédé de l’abbé Théodelin vous a-t-il surpris. Pour le comprendre, il faut se reporter à cette époque lointaine où la cause sacrée d’une abbaye passait avant toute autre considération. Voici d’ailleurs un autre cas qui concerne cette fois l’abbaye de Redon. Saint Sauveur de Redon a eu des rapports étroits avec le Pays de Retz et son histoire nous concerne donc.

Le vol de saint Hypothème

Lorsque saint Conwoïon eut bâti son monastère, avec l’aide de Nominoë, la nouvelle communauté n’avait pas de relique. Les " Gesta Sanctorum Rotonensium " nous éclairent sur la façon d’agir des moines de cette époque : « En ce temps là (840) le vénérable Conwoïon se mit à examiner avec ses frères comment ils pourraient s’y prendre pour se procurer le corps de quelque saint qui serait leur intercesseur auprès de N.S.J.C et leur patron, leur défenseur en ce monde et en l’autre. Pendant qu’ils priaient ardemment Dieu, dans ce but, Conwoïon se rendit à Angers avec deux moines, Heldemar et Louhemel et tous trois prirent logement dans la maison d’un habitant de cette ville nommé Heldewald ».

Ils expliquent à leur hôte, probablement originaire de Bretagne, qu’ils voudraient trouver à Angers, ville très riche en reliques, le corps d’un saint qu’ils pourraient transporter dans leur monastère récemment construit (nuper aedificatum). Cette opération ne se déroulerait évidemment qu’avec l’aide de Dieu : " Si Deus permisisset ". Heldewald accepte d’aider les moines. Il leur indique où se trouve le corps de saint Hypothémius ou Apothémius, le deuxième évêque d’Angers. Toutefois il ne leur cache pas la difficulté de cette opération. D’autres religieux, venus de Francie, ont déjà essayé, il y a quelques années de s’approprier le corps du saint évêque, mais ils n’ont pas pu le bouger. Hypothème ne voulait pas partir avec eux. Alors leur hôte donne aux moines de Redon d’excellents conseils pour arriver à leurs fins : « Si le saint accepte d’être emporté, c’est dans le pouvoir de Dieu. Restez chez moi deux jours, puis vous irez dans l’église de saint Hypothème où vous resterez jusqu’à la nuit ; approchez-vous alors discrètement ; agissez vite sans attendre ; ouvrez le sépulcre sans faire le moindre bruit, afin que les gardiens de l’église ne vous entendent pas. Il y a toujours beaucoup de monde dans les alentours, c’est pourquoi je vous demande d’agir calmement et en silence ».

Et les " gesta " nous disent qu’ils firent comme Heldewald leur avait conseillé.

Ils vont à l’église cachant sous leurs vêtements des instruments pour soulever la dalle du sarcophage, « car la pierre était très grande et impossible à remuer ». D’abord, en chantant des hymnes, ils s’approchent du tombeau. Puis ils prient en grand silence. Dès qu’ils peuvent mettre la main sur le sépulcre, la pierre se déplace facilement. Par la grâce de Dieu ils s’emparent du corps ; l’emportent, traversent toute la ville sans parler à personne et arrivent enfin « sains et saufs et très heureux, dans leur patrie »... Ils font une halte à Langon, sur les bords de la Vilaine, d’où ils envoient prévenir leurs frères. Et c’est toute la communauté qui vient en procession chercher le précieux corps d’Hypothème. Les moines ne pouvaient d’ailleurs que se réjouir de l’attitude bienveillante du saint qui ne s’était pas, cette fois, opposé à son enlèvement comme il l’avait fait précédemment. Hypothème était consentant. Pour le biographe de saint Conwoïon, cette expédition fut une des plus belles réussites de l’abbé de Redon.

Il arrive que cette petite guerre des reliques soit plus mouvementée. Nous savons par Albert Le Grand que le corps de saint Clair, évêque de Nantes et apôtre du pays vannetais fut enterré à Réguiny, près de Locminé. Les Nantais voulurent récupérer le corps, mais les Bretons s’y refusèrent. Il s’ensuivit une lutte sanglante, selon la tradition locale. Les Nantais enlevèrent pourtant les reliques convoitées et ne laissèrent à Réguiny que le crâne du saint. Mais peut-on se fier à Albert Le Grand dont les études hagiographiques sont très souvent erronées ? En fait nous n’avons aucun renseignement précis concernant saint Clair.

Telle est le genre de péripéties dans la course aux reliques que j’appellerai " la phase barbare ".

Dans d’autres cas, les moines ne se procurent pas clandestinement (furto) ou par la force le corps d’un saint mais profitent simplement de circonstances, pour faire rentrer « immensam pecuniam » c’est à dire beaucoup d’argent dans le trésor du monastère. Ce fut le cas lors de la mort de saint Goustan à Beauvoir sur Mer au XI° siècle. je résumerai cette histoire ayant déjà écrit sur ce sujet.

Goustan, moine de Saint-Gildas de Rhuys fut envoyé par son monastère à Beauvoir sur Mer pour y fonder un prieuré. Il y mourut en 1040, très âgé et dans une réputation de sainteté. Les Philibertins, donc des moines du Poitou, qui possédaient alors les principales maisons religieuses de notre région, firent transporter, par la population en prière, le corps de Goustan dans leur propre église. Ceci leur amena de nombreux pèlerins. Or les moines de Saint-Gildas-de-Rhuys ne tardèrent pas à réagir et à réclamer le corps de leur frère. Il leur fallut de nombreuses démarches pour y parvenir. Pendant ce temps le saint, toujours prié à Beauvoir, fut un vrai pactole pour les moines de Saint-Philbert. Par la suite le corps du Breton fut partagé entre plusieurs églises dont il est l’éponyme : Auray, Rhuys, Hoedic. Vous pouvez toujours voir son sarcophage dans l’église abbatiale de Saint Gildas.

Il ne faudrait pourtant pas croire que l’intérêt fut le principal mobile dans le culte des reliques. Moines et pèlerins étaient animés d’une foi à transporter des montagnes dans le pouvoir d’intercession des saints.

La grande migration

Dans le cas de saint Goustan, il s’agissait donc d’une querelle d’influence entre moines du Pays de Retz et moines bretons. Or le plus souvent les luttes relatives aux possessions de reliques eurent leur origine dans la situation provoquée par la grande migration devant les envahisseurs normands. Les monastères transportèrent les restes de leurs saints avec leurs biens les plus précieux loin des zones d’attaque des Vikings. Quand le calme fut rétabli, les abbayes d’accueil mirent peu d’empressement à restituer les trésors qu’on leur avait confiés. Voilà peut-être qui explique la prospérité des églises de Francie occidentale et même d’abbayes comme Saint-jouin de Marnes. L’actuelle église abbatiale conserve encore de nombreux reliquaires, que j’ai eu la joie de pouvoir examiner récemment et qui témoignent de la vitalité de cette fondation martinienne au cours des siècles. Bien entendu, avec les ossements de saint Jouin, fondateur du monastère, se trouvèrent longtemps ceux de Martin de Vertou qui le réforma au VI° siècle et rendit la communauté prospère. Martin était mort à Durinum, c’est à dire Saint-Georges de Montaigu. Les moines de Vertou réclamèrent son corps, à leurs frères. Comme ceux-ci refusaient de rendre les reliques, les religieux de Vertou allèrent clandestinement enlever le corps du saint. En revenant chez eux, ils arrivèrent à Portillon mais ne trouvèrent aucun bateau pour passer la rivière. Ils posèrent le corps sur l’eau qui s’ouvrit et ils purent traverser à pied sec. Et l’eau se referma devant les poursuivants. Depuis ce jour la rivière s’est appelée Separa, ce qui se traduit par " Sèvre ". Lors des invasions normandes le corps de Martin fut emmené à Saint-Jouin de Marnes en 843 et il fut inhumé dans l’église Saint-Jean l’Évangéliste en 878, dans le même sarcophage que saint Jouin. Cela nous est confirmé par une chronique du IX° siècle.

En 1130 on déterra les deux saints, ainsi qu’en témoigne un manuscrit cité par le chanoine A. Jarnoux : « On vénéra ce jour-là parmi les insignes reliques le corps tout entier de saint Jouin, enterré dans l’église de Saint-jean l’Évangéliste et qu’on retirait de son tombeau en même temps que les ossements du Bienheureux Martin de Vertou que les Vertaviens, par crainte des Normands avaient amené ici et enterré dans le tombeau de saint Jouin » A côté de ces deux saints se trouvaient les restes de saint Lumine, qui est honoré chez nous.

Certains hagiographes ont prétendu, tel Albert Le Grand dans " le livre des saints de Bretagne ", que les restes de saint Marculphe, ou Marcoul, auraient été conservés dans le même sarcophage que Martin. Or Marcoul nous intéresse particulièrement au Pays de Retz, puisque cet abbé de Nanteuil du VI° siècle, qui donnait aux rois de France le pouvoir de guérir les écrouelles, est honoré dans la chapelle de Prigny où il a sa statue. Malheureusement nous voyons apparaître ici une première substitution de saints. St Marcoul est honoré par les pèlerins à Saint-Jouin de Marnes, par contre, ce sont les restes de saint Mairulphus qui s’y trouvent. Un copiste aura transformé le texte portant le nom de Mairulphus en Marculphus. On oublia bien vite saint Merault pour saint Marcoul, sans doute plus populaire. Or Marcoul, décédé en Normandie fut emporté, lors des invasions, à Corbeny, auprès de Soissons. Jamais ses ossements n’ont été transférés dans le Poitou. Par contre son culte nous a été transmis par les moines philibertins. En effet on sait que Philbert, ancien abbé de Jumièges avait une vénération pour Marcoul, abbé d’un monastère voisin décédé un siècle plus tôt. Et ce sont les moines de Noirmoutier qui ont fait vénérer Marcoul au Pays de Retz.

Avant l’an mil, bien d’autres reliques de saints du Pays de Retz ou de Bretagne avaient émigré vers l’est. Citons pour mémoire saint Hermeland, fondateur du monastère d’Indre qui fut transféré au monastère de Beaulieu en Touraine, puis au château de Loches. Saint Lupien de Rezé se retrouva à Clermont, Judicael à Saint-Jouin, Guénolé à Montreuil sur Mer, Corentin de Quimper à Marmoutier, saint Paul Aurélien à Fleury (actuellement Saint-Benoît sur Loire). Quant à saint Brieuc, ses restes furent envoyés par Erispoé à Saint-Serge d’Angers. Enfin saint Gildas fut transféré vers 919 à Déols dans le Berry, à l’issue d’un voyage qui dura une trentaine d’années. Il est vrai qu’on mit bien plus longtemps pour emmener saint Philbert, des bords du lac à Tournus en Bourgogne.

Martin de Vertou détrôné par Martin de Tours

Tous ces mouvements de reliques consécutifs aux invasions ou aux récupérations voulues par des communautés, s’arrêtèrent au début du XI° siècle. D’ailleurs lorsque l’évêque Brice donne en 1116 l’église de Besné aux moines de St-Sauveur de Redon, il pose la condition « de ne pas porter ailleurs les corps des saints Friard et Secondel sous peine d’excommunication ».

Sous l’influence de la Réforme grégorienne qui va confier à des religieux la plupart des églises dépendant alors des seigneurs ou de clercs mariés, on n’enlèvera plus les restes des saints. Par contre c’est à ce moment et aussi au cours du XII° siècle que l’on va voir se développer les substitutions de saints. Par exemple, on remplacera le culte de saint Martin de Vertou, par celui de saint-Martin de Tours, le grand apôtre des Gaules. Cette méthode plus ou moins délibérée de la part de certains religieux, en l’occurence les moines de Marmoutier, ne perturbera pas le peuple chrétien. Il continuera de vénérer un saint du même nom.

Et pourtant, c’est bien Martin de Vertou qui évangélisa les campagnes du Pays de Retz, alors que l’évêque de Tours, deux siècles plus tôt, n’est sans doute jamais allé plus à l’ouest que Ligugé. Martin de Vertou fut, par contre, le patron de Pont Saint-Martin, La Chevrolière, Rezé, Couëron, Arthon, Chéméré, Chauvé, Cheix, ChâteauThébaud. Citons encore Rouans, où les religieux de Saint-Serge d’Angers trouvèrent une église toute bâtie, à leur arrivée au XI° siècle. Corsept, Corpus Septimum, passe pour être la septième fondation de Martin au Pays de Retz. Enfin les actes de saint Hermeland nous confirment que ce saint, arrivant dans l’île d’Indret (Antricinum) avec ses moines, à la demande de l’évêque Pasquier de Nantes, y trouva une petite basilique dédiée au bienheureux Martin. Son culte était donc déjà public à Indret.

Ce fut le seigneur du Pellerin qui introduisit Marmoutier au Pays de Retz. Rouaud Bastard, chevalier, possédait alors plusieurs églises dont il dut se séparer par suite de la Réforme grégorienne. Il abandonna donc aux moines de Tours, en 1050 les églises de Notre-Dame du Pellerin et celle de Saint-Père en Retz. (Sanctae Mariae videlicet de Peregrino Sancti Petri de Radesio juxta castrum quod vocatur ad Sanctam Opportunam). Il mit toutefois comme condition que Marmoutier créerait un prieuré majeur au Pellerin où résideraient continuellement au moins deux moines. Quelques années plus tard, vers 1083, un certain Jarnigon Uarnegodius filius Ingressi) donna aux moines tourangeaux « un quartier de terre, des vignes et une maison fortifiée (domus defendabilis) ainsi que le sixième du revenu de deux terres, le tout situé à Machecoul ». Ce don assez important fut confirmé par Gestin II, seigneur de Rais et ses fils. Telle fut l’origine du prieuré Saint Martin de Machecoul, qui donna son nom au " faubourg Saint-Martin ", situé à proximité du château.

Marmoutier y envoya quelques moines qui élirent un prieur. Le Pellerin et Machecoul furent donc chez nous au XI° siècle, les deux seuls prieurés dépendant des moines de Saint-Martin de Tours. Leurs religieux furent d’ardents apôtres du culte de leur saint patron. Et Martin de Vertou se trouva vite éclipsé au Pays de Retz.

C’est ainsi qu’à Chauvé, par exemple, depuis longtemps on honore Martin de Tours. Mais l’église ne possède des reliques de l’apôtre des Gaules que depuis quelques décennies.

Martin de Chauvé et Honoré de Machecoul

Le curé de Chauvé, en 1829 s’appelait l’abbé Dandé. Il deviendra par la suite vicaire général et nous le retrouverons plus loin. Il était très apprécié de Monseigneur de Montblanc, archevêque de Tours, (de 1824 à 1841). Ce dernier avait l’habitude de venir " prendre les eaux " à la Source de Pornic. Et comme les curistes de l’époque, il complétait son traitement par des bains de mer. D’ailleurs une plage de Gourmalon lui était réservée (l’anse aux Lapins) et lorsque Sa Grandeur se baignait, des gardiens fidèles en protégaient les abords. Monseigneur avait sympathisé très vite avec le curé de Chauvé. Il voulut même l’emmener avec lui à Tours pour en faire son vicaire général. Mais l’abbé refusa et ce fut Monseigneur de Montblanc qui fit parvenir à Chauvé une relique authentique de saint Martin de Tours. Le transfert de culte se trouva ainsi consacré. Maintenant l’église de Chauvé est bien sous le patronage du Grand saint Martin.

A Machecoul, une situation similaire pose bien des problèmes historiques. De temps immémorial saint Honoré y est vénéré par les paroissiens de tout le Pays de Retz. Le jour de sa fête, le 16 mai, les fidèles venaient de tous les environs derrière leurs croix et bannières pour se recueillir devant les reliques du saint, qui étaient conservées dans l’église de la Trinité. Comment et quand ces reliques étaient-elles arrivées à Machecoul ? Aucune réponse acceptable ne peut être avancée. Tout ici est légendaire. On rapporte que des marins naufragés, jetés aux portes de Machecoul à l’époque lointaine où l’Océan baignait les murs de la cité y déposèrent les restes de saint Honoré. Ils avaient fait vœu de les offrir à la première église qu’ils rencontreraient et qui serait dédiée à la Sainte-Trinité. Voilà qui nous prouve l’ancienneté de la dévotion à ce saint. Pendant très longtemps, sans doute jusqu’à la Révolution, on honora les reliques qui d’ailleurs furent inventoriées le dimanche de la Quasimodo de l’année 1738. On trouva cinq reliquaires contenant :

  • Le premier : le chef de Monsieur Saint Honoré, enchâssé dans une mitre d’argent, dorée en plusieurs endroits, surmontée d’une topaze.
  • le second : deux enchâssures de bras dudit saint, d’une desquelles sort une main avec un anneau. Ces enchâssures d’argent, dorées en quelques endroits.
  • Le troisième : deux enchâssures d’argent doré, d’ossements de cuisse ; à chacune des pierres précieuses.
  • Le quatrième : un coffre d’argent sur lequel il y a une petite pierre rougeâtre enchâssée, en lequel est le cœur de saint Honoré.
  • Le cinquième : une enchâssure d’ossements de jambe et pied sur laquelle il y a une pierre.

Tels étaient les cinq reliquaires qui étaient portés annuellement en procession. Il semble bien que le premier fut acheté par Gilles de Rais pour la somme énorme de mille écus, à un orfèvre qui avait " meublé " sa collégiale de Machècoul.

Mais qui était donc saint Honoré ? Il fut l’évêque d’Amiens au Vl° siècle et nous n’en savons pas beaucoup plus. Les Bollandistes, à part les considérations habituelles et diluées sur sa sainteté ne nous apprennent rien sur le plan historique. Toutefois les actes de saint Honoré, rédigés au XI° siècle par un chanoine d’Amiens, une légende du XVI° siècle rapportée dans un manuscrit conservé à la bibliothèque de Blois et surtout les manuscrits des pièces concernant le chapitre d’Amiens nous prouvent qu’aucune relique importante ne fut jamais distraite du corps de saint Honoré antérieurement au XIX° siècle. Il faut faire exception toutefois pour le crâne qui fut donné en 1301 par l’évêque Guillaume de Mâcon à la Chartreuse d’Abbeville qu’il venait de fonder. Il y eut également quelques petits ossements distribués au cours des siècles dans le nord, à Soissons et à Beauvais. Mais il ne s’agit que de petits éclats d’os, le corps de l’évêque Honoré étant resté dans la cathédrale d’Amiens.

Alors quand on parle de cinq reliquaires à Machecoul, avec « chef dans une mitre d’argent », des membres etc... on comprend bien que le crâne du saint ne pouvait être à la fois à la chartreuse d’Abbeville et dans l’église de la Trinité. Dans ces conditions, si le Pays de Retz vénérait bien saint Honoré, les reliques ne pouvaient être les siennes, surtout étant aussi importantes. On peut donc se demander quel saint Honoré était le patron de Machecoul. Car les saints ayant porté ce nom sont assez nombreux. La Semaine religieuse d’Amiens cite : un martyr de Potenza, (ville italienne située à l’est de Naples) au III° siècle, un évêque de Toulouse au II°siècle ; un évêque d’Arles au IV°, un évêque de Brescia (Italie, est de Milan) au VII° siècle, et enfin un archevêque de Cantorbéry au VIIe siècle également. Deux autres saints des XIII° et XV° siècles ne peuvent être retenus, étant trop tardifs. je me suis particulièrement intéressé à saint Honoré ou Honorius cinquième archevêque de Cantorbéry. Ayant correspondu avec l’archevêché de Cantorbéry, j’ai reçu du secrétaire une documentation éliminant la possibilité de trouver des ossements de ce saint Honoré à Machecoul. D’ailleurs l’archiviste me précise qu’il « peut dire qu’il n’y a aucune trace de relique de ce saint en France. Quant à celles conservées à Cantorbéry elles ont sans doute été détruites lors de la Réforme ». Dans l’état actuel des recherches, il est donc impossible de savoir quel saint Honoré avait ses " os " à la Trinité de Machecoul.

Par contre, le culte du saint évêque d’Amiens, patron des boulangers et des pâtissiers, se développa en France à partir de 1060, c’est-à-dire aussitôt après la grande famine du XI° siècle. Ce furent probablement les privations terribles qui furent à l’origine des prières à saint Honoré. A Machecoul, comme plus tard à Paimbœuf, et dans toute la France, la ferveur populaire envers le saint fut importante, quelles que fussent les reliques contenues dans les châsses de l’église de la Trinité. Beaucoup plus tard, au milieu du XIX° siècle, l’église de Machecoul recevra un ossement authentique de saint Honoré d’Amiens.

Les reliquaires et leur contenu avaient disparu à la Révolution. Quelques décennies plus tard, l’évêque de Nantes, qui attribuait ces restes au pontife d’Amiens s’adressa à Monseigneur Mioland, évêque de cette ville, pour obtenir une relique de saint Honoré. Voici la lettre qu’il reçut, lettre adressée à son vicaire général, Monsieur Dandé, ancien curé de Chauvé :

« Evêché d’Amiens, le 11 janvier 1846

Monsieur le Vicaire général,

J’ai l’honneur de vous adresser un reliquaire renfermant un beau morceau des ossements de Saint Honoré, évêque d’Amiens, dont Mgr Mioland fait hommage à M. le Curé de Machecoul. Vous aurez la bonté, Monsieur le Vicaire général, de le faire parvenir à sa destination, de la manière la plus convenable. M. le Curé de Machecoul jugera peut-être cette occasion favorable pour faire une réception magnifique à cette précieuse relique, cette cérémonie pourrait en effet augmenter la piété des fidèles de sa paroisse envers un des évêques que nous vénérons et auquel nous désirons aussi voir s’accroître la dévotion. M. le Curé de Machecoul voudra bien recommander aux prières des fidèles de sa paroisse le premier pasteur du diocèse d’Amiens, son clergé et en particulier celui qui s’estime heureux d’avoir offert à Mgr d’Amiens, pour le pèlerinage de Machecoul, la relique de saint Honoré, et qui a l’honneur d’être, avec un profond respect, votre très humble et très obéissant serviteur ».

Dès la réception du reliquaire, le curé de Machecoul le déposa à la communauté du Calvaire, en attendant le 16 mai 1846, jour de la fête de saint Honoré. La cérémonie fut présidée ce jour-là par l’évêque de Nantes, assisté de celui de Luçon. Dix paroisses des environs de Machecoul étaient venues en procession, croix et bannières en tête ; d’autres de Vendée s’étaient jointes à la fête. La Semaine religieuse affirmait alors : « Nous sommes une deuxième fois en possession des reliques de notre saint Patron ». En fait, c’était la première fois. Dorénavant, ce seront bien des reliques de saint Honoré qui seront présentées, chaque année à la dévotion des chrétiens. Les fêtes seront parfois grandioses. En voici un bref aperçu en 1874 : « La procession générale se mit en marche forte d’au moins dix mille pèlerins, dont plus de la moitié étaient rangés en ordre autour des bannières des paroisses. C’était les bannières de Saint-Même, de Saint-Mars de Coutais, de Paulx, de Saint-Etienne de Mer Morte et de La Marne ; devant elles, marchaient celles de Bourgneuf, de Saint-Cyr, de Fresnay, de Saint-Lumine de Coutais et de Touvois, dont les habitants n’avaient pas fait moins de seize kilomètres à pied pour venir s’associer à cette manifestation religieuse. Les reliques du saint patron étaient portées par huit prêtres, sur un riche brancard ».

Les rues étaient décorées comme pour la grande Fête-Dieu : « Il nous suffira de dire que quatre cents pins avaient été plantés, de distance en distance sur toute la longueur du parcours ; chacun de ces arbres, couronné d’un bouquet de verdure portait un oriflamme ; quatre mille mètres de guirlandes de houx les rattachaient les uns aux autres. La procession était précédée de la musique des frères de Machecoul ». La foule acclamait « Gloire à Dieu, gloire à saint Honoré ». Par la suite les processions continuèrent chaque année.

Brévin et Augustin de Cantorbéry

Si notre Honoré n’eut aucun rapport avec Honorius de Cantorbéry, encore qu’on ignore d’où est venu son culte à Machecoul vers l’an mil, il n’en va pas de même de saint Brév’in. Allemand, né en Saxe, ce dernier vint continuer ses études en Angleterre. Il devint moine puis archevêque de Cantorbéry. Son sacre eut lieu, en grande pompe le « trois des calendes d’octobre 759 ». Son biographe Eadmer nous dit : « Placé sur le chandelier de l’église, il fit briller à tous les yeux la sainteté de ses œuvres ». Mais son pontificat fut très court, seulement trois ans. Il ne mit jamais les pieds sur nos côtes. Et après sa mort, les moines et les chanoines se disputèrent ses restes, ce qui prouve que la course aux reliques n’était pas le propre de notre région.

Sans doute le culte de Bregwin a-t-il pris à l’estuaire la suite d’un autre, par exemple, celui de Bretowenus, moine du sixième siècle venu en Armorique avec saint Pol Aurélien. Nous ne pouvons rien affirmer ; si ce n’est qu’au XI° siècle nous avons vu Dame Barbota céder son église de Saint-Brévin. Nous pensons que le culte de l’archevêque anglais nous est venu par Lanfranc, lui-même archevêque de Cantorbéry aprës avoir été prieur du Bec-Hellouin. Les rapports de ce monastère avec l’Anjou étaient certains. Et peut-être, par l’intermédiaire des moines de Saint-Aubin ou Saint-Serge d’Angers, abbayes possédant des prieurés au Pays de Retz, Brévin de Cantorbéry a-t-il remplacé Bretowenus. Il y a bien d’autres hypothèses. André Chédeville admet que saint Viaud aurait pu, puisqu’il était Anglais, nous apporter le culte de Brévin. Mais pour cela, l’auteur est obligé de décaler l’arrivée de Vital au Pays de Retz d’un siècle. Les moines philibertins de Noirmoutier, qui commerçaient avec les îles britanniques avaient aussi la possibilité de baptiser leur centre religieux de l’estuaire du nom de Saint-Brévin. Mais ce serait après le huitième siècle et, avec la présence des Normands, ils avaient d’autres soucis. Enfin, les moines de Landévennec qui avaient des relations fréquentes avec le sud de l’Angleterre, pourraient être à l’origine du culte de Brévin. Mais cela semble pour le moins douteux. De toutes façons, Brévin de Cantorbéry s’est substitué à un autre Brévin. Enfin une dernière hypothèse serait l’arrivée des Anglais, lors de la guerre de Succession de Bretagne et l’administration du Pays de Retz par Gautier Huet, capitaine du roi Edouard III. Si cette solution ne peut tenir dans le cas de Brévin, car trop tardive (XlV° siècle), elle peut par contre expliquer le culte d’un autre évêque de Cantorbéry au Pays de Retz, je veux dire saint Augustin. En effet, dans la chapelle de Prigny existe une statue de saint Augustin qui, aux dires de spécialistes, ne serait pas Augustin d’Hippone, mais Augustin de Cantorbéry. Cette présence serait facile à comprendre si l’on tient compte du grand trafic du sel entre la Baye de Bourgneuf et la Grande Bretagne.

Nous ne pouvons pas toujours expliquer leur présence au Pays de Retz, mais nous connaissons, au moins sommairement, les biographies des deux Martin de Saint-Honoré, des saints Brévin et Augustin. Il n’en va pas toujours ainsi.

Hervé de Bretagne ou Hervé d’Anjou ?

Pendant tout le Moyen-Age saint Hervé fut prié dans l’église Madame des Moutiers par les moniales du Ronceray d’Angers. Or Hervé est "un saint hybride" dont les tranches de vie ont été empruntées à trois saints différents portant le même nom. Tout d’abord saint Hervé du Léon, le maitre des bardes bretons, appelé encore Houarniaule, le patron de Lanhouerneau. Des reliques de ce saint aveugle se trouvaient dans la cathédrale de Nantes. Une chapellenie de ce nom était annexée à la sous-chantrerie du chapitre de Saint-Pierre. Une chapelle Saint-Hervé était même située dans le cloître du chapitre auprès de la cathédrale. Aux Moutiers, un inventaire des reliques de 1532, signale « une chape ayant appartenu à saint Hervé ». Or le saint breton n’a jamais eu de chape.

Cet ornement liturgique, postérieur au VI° siècle, avait probablement appartenu à un autre Hervé, soit à un ancien moine de la Trinité de Vendôme qui vivait dans l’île de Chalonne en Anjou, soit plus vraisemblablement à un autre moine de Vendôme, qui vivait en reclus dans l’église de Sàint-Eutrope d’Angers, dont il était d’ailleurs le desservant. Ce dernier était honoré dans l’église de la Trinité d’Angers, paroisse du Ronceray, bien qu’il n’eût jamais été canonisé, mais seulement déclaré saint par la voix du peuple. Par voie de conséquence, son culte s’établit dans l’église des Dames du Ronceray des Moutiers, où bientôt une chapellenie de Saint-Hervé fut créée. Ce saint était peu connu, beaucoup moins que Houarniaule le Breton. Les religieuses elles-mêmes, peu curieuses sur la réalité historique en vinrent à oublier à qui appartenaient les reliques qu’elles possédaient. Elles savaient seulement qu’il s’agissait des ossements d’un saint Hervé. Elles demandèrent donc à un chanoine d’Angers de leur composer un office, c’est à dire un " propre " pour honorer ce saint. Et le chanoine mélangea les biographies des trois Hervé, disant que le corps du saint « avait été transporté à la cathédrale de Nantes où on le vénérait encore ». Ce « propre du saint » date de 1624. Et c’est d’après cet office composé pour le Ronceray que Dom Chamard a écrit sa vie de saint Hervé. Les religieuses des Moutiers et les habitants du Pays de Retz ont donc pendant des siècles prié un saint Hervé en trois personnes et qui plus est, ayant vécu à des époques différentes : Vl°, XI° et XlI° siècles.

Tous ces anachronismes, et combien d’autres peuvent. se retrouver dans les vies des saints du Pays de Retz, nous montrent que nos ancêtres étaient plus sensibles à la Légende Dorée qu’aux réalités historiques. Notre société rurale et maritime a été, pendant tout le haut Moyen-Age profondément religieuse, vivant de peu, préoccupée de la vie future " vitam venturi seculi " (la vie du prochain siècle).

Jacques Le Goff aura le mot de la fin : « Société rurale qui change très lentement, qui vit dans la longue durée et qui s’exprime mieux dans le Folklore que dans l’Histoire ».

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