"Le sel est un des premiers et des plus importants éléments de la civilisation", a écrit H. Hauser. C’est dire que sa production et sa commercialisation remontent bien avant l’ère chrétienne. Elément de civilisation, cette denrée est précieuse, voire divine. Les Grecs et les Romains en offraient à leurs dieux. Et le Christ n’a-t-il pas dit à ses apôtres : « Vous êtes le sel de la terre » ? A la cérémonie du baptême, l’Eglise nous a habitués au « sel de la sagesse ». On met encore du sel dans le foyer pour éloigner les démons, la foudre et routes sortes de fièvres. Si vous en placez dans la main d’un malade et qu’il fond, il n’y a plus d’espoir de guérison. Pantagruel lançait du sel sur ses ennemis pour les assoiffer et les perdre. Son geste magique n’est pas aussi anodin qu’il paraît. Les druides auraient fait de même pour jeter une malédiction. D’ailleurs, pour Ies gaulois, le sel et l’œuf de serpent étaient sacrés. Dans la médecine populaire, les emplois du sel sont nombreux,. Pline nous dit qu’il guérit les morsures de serpents, les piqûres de scorpion, les ulcères et les verrues. Ce fut longternps aussi un remède contre la goutte, les engelures, les vers et les maux de dents. On l’utilisait contre la toux et pour guérir la jaunisse. Enfin, partager le sel est un témoignage de fraternité.

Son rôle le plus important, et qui n’échappe à personne, est la conservation des aliments. Surtout à une époque où l’industrie du froid n’existait pas. Le Dolium romain où l’on gardait la nourriture, a évolué vers le charnier. Les sexagénaires se rappellent sûrement le gros pot de grès que les grands-mères faisaient remplir au marché de beurre salé, pour les embeurrées de choux-verts de l’hiver. Longtemps on a fait naviguer les bateaux de bois avec un chargement de sel, pour leur premier voyage. C’était la meilleur protection du bois. Enfin, l’agriculture en a consommé beaucoup. Dans son « Essai sur l’Agriculture », Pervinquière constate que « le meilleur des engrais, et du transport le plus facile, est le sel marin ». Les Hollandais, et la Hanse en utiliseront énormément pour les cultures, « Les sels de la Baie leur sont d’une grande utilité pour ensemencer leurs terres ».

Et savez-vous que le sel servait à mesurer le degré de fidélité d’une femme de marin ? Vous verrez au musée du Château de Noirmoutier, un « rolling-pin »". C’est un rouleau creux que l’on remplissait de sel. Le marin (surtout les Anglais) donnait cet étui bien bouché, à sa fiancée ou à sa femme, au moment de s’embarquer. Quand le navire revenait, plusieurs semaines ou plusieurs mois plus tard, on débouchait le « rolling-pin ». Le sel était fondu ou intact, comme la vertu de la dame.

Fours à augets et premiers marais

Bien avant la création des premières salines, on récoltait déjà du sel sur notre côte. Jean Delumeau a écrit dans son « Histoire de Bretagne » (p. 77 et suivantes) « On est désormais beaucoup mieux documenté sur l’industrie du sel sur le littoral armoricain. Il y a d’abord quelques briquetages datant du bronze final dans la région de la presqu’île de Saint Gildas, au sud de la Loire. Puis on trouve sur le littoral atlantique, dans les dunes, une quantité de restes d’appareillages très compliqués. Communément désignés sous le nom de "fours à augets", ils ont livré des tessons de céramique permettant de les assigner, en général, à la fin de l’indépendance gauloise 5. La salle du sel, au Musée de Bourgneuf, vous montrera une reconstitution d’un four à augets (par le docteur Tessier) et vous fera comprendre son fonctionnement. Cette fabrication ignifère du sel a probablement coexisté avec les premiers marais salants de notre baie. Peut-être même, le sel humide des salines primitives était-il séché et transformé en pains de sel très secs, pour le transport et la conservation. Bernard Edeine pense en effet, « que les sauneries protohistoriques ont perduré sur toutes les côtes de la Manche, y compris la Bretagne, jusqu’à une date récente ». Ce procédé aurait été interdit formellement en 1340 au moment de la gabelle.

Quoi qu’il en soit, depuis longtemps nos marais salants fournissaient du sel en grande quantité. On ne peut donner une date précise de la création de nos premières salines. Certains auteurs les font remonter au Ill° siècle, parfois même juste après la conquête romaine. Dès cette époque, des navires bretons seraient venus chercher le sel de la Baie pour le transporter vers lé nord. C’est possible et c’est aussi l’avis de Camille Jullian. Kerviler, parlant du marais guérandais (mais la réflexion est sans doute valable pour Bourgneuf) dit « On a retrouvé, recouvertes d’une couche de vase, de petites salines, dallées de tuiles à rebords (tegulae). Les savants qui ont étudié ce rivage le datent du début de notre ère ».

Nous avons au moins une preuve de l’existence de salines au VI° siècle. Le poète latin Fortunat, ami de Saint Félix, évêque de Nantes, nous dit dans sa " Vie de Saint Aubin " que ce saint « éprouvait du plaisir à descendre la Loire et à séjourner au bord de l’océan, près des rochers où les flots en se brisant déposent le sel. "

Salines et monastères

Enfin, à l’époque de St Philbert, c’est-à-dire au Vll° siècle (et surtout au VIll° siècle) les marchands venaient d’Irlande acheter le sel de la Baie. Y avait-il alors du sel à Noirmoutier ? Ce n’est pas évident, car Ansoald, évêque de Poitiers avait donné à Philbert, lors de la fondation de l’abbaye de l’île d’Her (Noirmoutier) « villam Ampenno sitam in litore maris cum salinis » (une propriété située à Ampennum, au bord de la mer avec des salines). Les marais salants se trouvaient donc sur le continent. Mais le premier travail des Bénédictins de Noirmoutier sera précisément d’en créer dans l’île. Faut-il rappeler que Philbert fit saler par ses moines 237 marsouins qui s’étaient échoués une nuit, sur l’actuelle plage des Dames. Dès le neuvième siècle, le sel de la baie est si réputé qu’il attire et fixe sur nos côtes les Normands.

C’est cet or blanc qui va leur permettre de conserver les aliments et de vivre loin. de leur pays. Irlandais et Vikings seront donc, plusieurs siècles avant la Hanse, les premiers hommes du Nord à venir commercer avec la Baie. Au X° siècle, "les salines égrènent en un long chapelet du golfe du Morbihan jusqu’à la côte landaise". Après les invasions normandes, les grandes abbayes de Touraine, d’Anjou et de Bretagne vont vouloir posséder leurs propres salines, gage de revenus certains. Saint Aubin, Saint Serge, St Nicolas d’Angers vont se disputer les marais salants. Dès la fin du IX° siècle, Saint Sauveur de Redon possède déjà quatorze salines, tant à Guérande que dans la Baie. Et le seigneur Harscoët de Sainte Croix, de Machecoul, va confier la Chaume à des moines de Saint Sauveur, avec charge de créer de nouveaux marais salants. Au Xl° siècle, le prêtre Even. desservant la paroisse Saint Pierre des Moutiers, entre chez les Bénédictins de Redon et leur apporte des salines. Témoin, la charte suivante : Charte LXX du Cartulaire de Redon, folio 164 année 1092 « Or il arriva que Even et son fils Haton prirent l’habit de Saint Bendit, dans le monastère de Saint Sauveur de Redon, et qu’il donna en parfaite et perpétuelle possession à cette église et aux religieux qui la desservaient, sa propre personne et celle de ses fils, Tanguy, Helion et Haton. Ce dernier, bien que le plus jeune, avait pris l’habit le premier et leur avait donné l’exemple. Le même Even et ses fils donnèrent à notre église Saint Sauveur, en possession perpétuelle, une église située dans le territoire de Prigny, erigée en l’honneur de l’apôtre Pierre, avec le tiers de la dîme, leur propre maison située auprès du cimetière, le jardin qui en dépend et plus de cent aires de marais salants, avec leurs bossis, commençant au cimetière et se continuant jusqu’à la mer » (quae areae incipient a cimeterio et persévérant usque ad mare). Le sel fut également une des raisons de l’établissement du Prieuré Sainte Marie des Moutiers dépendant du Ronceray d’Angers. D’ailleurs, le plus beau cadeau que puisse faire à cette époque un seigneur, à une abbaye, est de lui donner des salines. Evidemment les roturiers firent de même. Ainsi, Jeanne Grosse Tête et sa fille Orégon, qui donnent au prieuré des Moutiers, « chacune une saline exempte de servitude ».

Mais rapidement, les seigneurs vont garder leurs marais et on en verra même jusqu’au début du XV° siècle, qui feront convertir leurs terres en salines et restaurer les marais "gats" (Les marais gâts sont des marais non entretenus où les joncs poussent).

Et ce n’est pas toujours facile de creuser une saline. Bernard Palissy a dit : « Ce n’est pas assez d’avoir trouvé un platin ou campagne plus basse que la mer, mais il est aussi requis que les terres où l’on veut ériger marez soent tenantes, glueuses ou visqueuses, comme celles de quoy on fait les pots, briques ou tuiles ».

Il faut bien reconnaître que l’ancien golfe de Machecoul avait toutes ces qualités. Plus tard, au XVI° siècle, des bourgeois, eux-aussi, achèteront des marais salants, mais il sera trop tard, le déclin sera amorcé.

Les greniers à sel

Au Xl° siècle, on peut estimer que la limite des plus hautes marées devait correspondre dans la Baie à une ligne tracée entre Fresnay et l’île Chauvet. C’est vers cette époque, et jusqu’à la conquête anglaise, que la Normandie va devenir un des principaux clients de notre côte. Les Bas-Normands, principalement des Dieppois enlèvent environ 17% du sel vendu au Collet, entre avril et août 1383, les "quoques normandes" Raou le Maire et Saint Père de Cherbourg, viennent plusieurs fois à Bourgneuf, au ravitaillement, accompagnées de la nef Saint Martin d’Harfleur, et de la nef Jehan-Bochart de Dieppe. Les navires de Basse Bretagne ne restent pas non plus inactifs. Ils contribuent au transport du sel de la Baie. Et même dans une très forte proportion, puisqu’à Dieppe en 1408-1409, 83% du sel déchargé provient des navires bretons. On ne peut malheureusement dire exactement ce qui a été pris à Guérande, et ce qui vient de Bourgneuf. C’est par la Seine que le sel du Collet remonte sur Rouen, Paris et sera ensuite acheminé jusqu’à Reims. Alain Sadourny, dans les Annales de Bretagne a écrit « C’est probablement au cours du XIII° et du XlV° siècles que le trafic du sel s’est développé au point de faire des Pays de la Seine au XV° siècle un grand centre de fourniture du sel. L’établissement des greniers à sel selon les prescriptions de l’ordonnance du 7 décembre 1366 sur toutes les rivières courant par le royaume, ès lieux où ils seront plus profitables et nécessaires pour le gouvernement, donna à Rouen une place de choix ... ».

Mais, dès l’instauration de la gabelle et la lutte contre les faux sauniers, la Loire devient la principale route du sel. Ce qui va renforcer l’importance considérable de Nantes. Le sel y parvient de Bourgneuf par l’estuaire, mais ausi, ainsi que l’a bien établi Michel Lopez dans son étude sur la Vicomté de Loyau, par le Tenu. A Champtoceaux, le péage a vu passer, en onze mois de 1356, 11688 muids nantais de sel. On estime qu’il arrivait à Nantes, à cette époque, 14000 muids. Compte tenu de ce qui repartait en amont, la ville consommait donc à peu près le tiers de ce qu’elle recevait.

Sur cette quantité, des deux tiers provenaient de Bourgneuf et un tiers de Guérande.

S’il n’y avait eu que la consommation française, si forte et obligatoire fût-elle, jamais la Baie n’aurait connu un essor qui fit d’elle « un des plus beaux hâvres de notre pays » selon Froissart.

L’heure de Lübeck

L’heure de la prospérité va sonner à la grosse cloche de Lübeck. Ce port, situé à l’embouchure de la Trave, fondé en 1143 connaît, un siècle plus tard, un magnifique élan commercial qui lui assure le monopole des relations avec la Baltique et l’Europe du Nord. La ville fonde, en effet, des comptoirs à Danzig, Riga, Reval, et aussi en Norvège, et en Suède, ce qui place Lübeck à la tête de la Hanse teutonique.

Cette fédération commerciale va réunir à son apogée, plus de 150 villes maritimes et aussi continentales, entre le golfe de Finlande, et le Zuyderzee, ainsi qu’au sud de la Baltique, soit une zone large de plus de 1500 kilomètres.

La Hanse se fixe un double but. D’abord, fournir à l’Occident les produits orientaux dont il a besoin. Pour se procurer ces denrées, la Baltique est la voie la plus pratique. Grâce aux fleuves, elle s’ouvre sur les grands marchés russes de Novgorod et de Smolensk. Et ces deux centres voient affluer du monde musulman, les produits rares de l’Orient.

Dès le milieu du XIII° siècle, la Hanse a le monopole du commerce entre Londres, Hambourg, Reval, Novgorod et Lübeck.

Le second but est de ramener d’Occident le sel indispensable à la conservation des harengs et autres poissons. Ce besoin ira croissant avec le développement de la pêche.

En 1383, on a identifié au Collet, 20 navires dont 3 irlandais, 1 de Bristol et 2 de Blakeney qui ont apporté aux îles britanniques 156 charges de sel.

On importe aussi des draps, des lamproies de Loire, des saumons et bientôt du vin. Il est évident qu’à la suite des Vikings, les Hanséates connaissent bien la Baie et ses possibilités. C’est pourquoi un commerce intense va s’établir avec Bourgneuf-Le Collet. On dira dorénavant la Baie du Sel, « die Baie », qui fournit le Baiensolt. Les Anglais, clients de Lübeck semblent avoir précédé les navires de la Hanse au Collet. Le port de Boston a donc établi une transition entre les Vikings et les Hanséates dans la fréquentation de notre côte dès le début du Xll° siècle. Les Anglais resteront d’ailleurs de bons clients puisqu’au milieu du XV° siècle, le sel breton représente encore 80% de leur ravitaillement.

Depuis 1364, Edouard III accordait facilement des autorisations d’importer du sel de Bourgneuf (32 en 1364). Et la Baie va monopoliser les marchés de l’est comme l’a écrit Henri Touchard. C’est en 1370 que la poussée des Hanséates vers le sud va se confirmer. A. Agats ("Der Hansische Baienhandel" p.52) signale que cette année là, un navire de Lübeck sort du sel pour le compte d’un négociant anglais. Dorénavant, tout le coinmerce nordique va être contrôlé par la Hanse. Son grand comptoir de Bruges ne tarde pas à coiffer toutes les "factories" de la côte atlantique. Ses commis viennent très nombreux à Bourgneuf. Bientôt, la ville est trop petite et bien des employés s’installent à Nantes. De cette ville, ils continuent à gérer le commerce de la Baie. Ils ont davantage d’aise, des distractions et des tripots, comme par exemple la maison de Jamyn Boccau, près du carrefour des Changes, une vraie taverne montée par des Anglais. Une grande partie du commerce transite par Nantes, principalement les fourrures en provenance de la Baltique qui gagneront la France en remontant la Loire. C’est un aspect non négligeable d’un commerce lié au trafic du sel.

Marins en bordée

Au début de l’automne, tous les navires de commerce des mers du Nord et de la Baltique hissent les voiles et rejoignent Bruges. Ils se regroupent en convoi d’une centaine, parfois plus, pour descendre sur Bourgneuf, où ils arrivent en hiver. En 1474, 74% des navires sauniers pénètrent dans la Baie et le marais, de février à juin. La pointe est de 12% en avril. En trois mois, 88% du sel va être chargé (dont 45% en avril). Cette année là, on a compté 77 navires dont 30 hollandais, 18 allemands, 6 flamands. Six hollandais venaient de Kampen, 15 allemands de Danzig, et 5 flamands de l’Ecluse. Au retour, toujours pour 1474, sur 403 navires entrés à Danzig, 71 viennent de la Baie. En 1542, plus de deux cents navires mouillent en même temps au Collet. Il faut se représenter tous ces bateaux, aux formes différentes, aux noms inconnus : Vaessel, Scaff, Barge, Kogge Floyn., Craer, Hulque et j’en passe, pénétrant dans la Baie poussés par des voiles prussiennes, hollandaises, anglaises ou danoises. Avec des marins de nations diffétenres, parfois en guerre, la vie à Bourgneuf n’était pas toujours de tout repos. Les Novobourgeois se réveillaient souvent aux cris des Bloody, Damnede et Gotfordomm des matelots en goguette. Les querelles violentes étaient presque quotidiennes. D’autant plus que chaque équipage attendait les bons vents pour reprendre la mer. Pour passer le temps, on chopinait et on se chamaillait. Durant le Carême de 1452, il y eut tellement de bagarres entre Hollandais et Anglais que les Prussiens durent intervenir pour les séparer. Il fut donc convenu que les Anglais débarqueraient dorénavant à Bourgneuf et les Hollandais à Bouin. Notez bien que les Prussiens n’étaient pas non plus des petits saints. Après boire, et pour se distraire à la fin du Carême de 1452, ils mutilèrent le barbier de Bourgneuf, lui enlevant toute possibilité de procréer. Enfin, le suroît se leva et ils mirent la voile, ce qui rassura les bourgeois. Mais chaque année, le vin local aidant, les rixes recommençaient. Arthur III, le 19 août 1458, dut même interdire aux Allemands de descendre à terre « en habillement de guerre ». Cette interdiction sera renouvelée le 5 janvier 1467 par François Il. Ne croyez surtout pas qu’il y avait à longueur d’année, des navires de la Hanse.dans la Baie. Ils se trouvaient tous là au même moment. En effet, en 1403, la Diète de la Hanse avait limité le trafic maritime dans les mers situées au nord du Pas de Calais. Il était interdit de naviguer entre la Saint Martin (11 novembre) et la fête de la Chaire de St Pierre à Antioche (22 février). Seuls étaient alors autorisés à entrer dans les ports de la Hanse, les bateaux transportant des harengs ou de la bière. Pour eux, l’interdiction était réduite de la Saint Nicolas (6 décembre) à la Chandeleur. En hiver, la mer était trop mauvaise à cette latitude, la brume trop épaisse et les naufrages trop nombreux.

Mais pendant le séjour des navires dans la Baie, quelle vie animait Bourgneuf et ses environs ! Les bateaux n’étaient pas tous au Collet. Les plus gros restaient au large, et les autres se répartissaient dans les nombreux petits ports de la Baie, car celle-ci était une vraie "nébuleuse portuaire", pour reprendre l’expression de L. Papy. Dans sa thèse de doctorat, Jean Mounès a cité la plupart des accostages utilisés.

Un des plus beaux havres de notre pays

« A Bourgneuf, le port Ouril, ceux de l’Ilette et de Millac. Dans le marais de St Cyr, sur les anciens bords du Falleron d’aval en amont : le grand port du Fresne, et le vieux port des Grands Prés (sur l’étier du Fresne) le port Jean Guilloux, le Port Saint Père, et, sur le Falleron, le port du Coutarin, (près du Niton). Dans le marais de Fresnay, le port de Loyaux contigu au lieu-dit le Cendrier (dépôt de cendres de goémon importé). Dans le marais de Machecoul, les Prés du Port (sur la rive nord de l’étier du Milieu entre Cheleve et le Port La Roche). Dans le marais de Bois de Cené, Port Michas, sur le bord de l’étier des Murs et celui de la Guillauderie. Dans le marais de Saint Gervais de petits ports ont existé sur des étiers aujourd’hui comblés : le Haut Port du Grand Fresne, le pré du Port du Fresne, l’ouche du Hâvre, au pied de l’île de Ardillon. A Bouin, le port Meschin, et le grand port près de l’hospice actuel. A Beauvloir, le port sur l’étier de la Taillée ». A.ces ports, il faut ajouter celui du Charbon, auprès de l’ancienne décharge de Bourgneuf. Il était encore en service au siècle dernier et les forgerons y allaient s’approvisionner en combustible.

Il y avait donc des bateaux partout dans la Baie. Et partout, on déchargeait les produits du nord, mais aussi ceux du midi, dont les épices qui repartaient, avec les navires de la Hanse chargés de sel. Parfois. les bateaux étaient venus sur lest. Ils devaient alors avoir affaire au délesteur juré qui indiquait où débarquer les grosses pierres des bords de la Baltique qui serviront ensuite à construire les murs et les maisons de Bourgneuf et à paver les rues. Car le duc de Bretagne intervient pour sauver le port du Collet de l’envahissement du lest « chailluz, pierres et sable ; comme plusieurs desd. marchans et mariniers ont descendu et fait descendre et descharger et getter au hâvre de nuyt occultement lesd. lestz de leurs dits navires ». Défense formelle est donc faite « à tous marchanz, maistres, mariniers et autres maréans et fréquentant àud ; Havre de la Baie, de quelque païs et nations qu’ils soint » de délester ailleurs qu’à l’endroit indiqué.

La prospérité de Bourgneuf se voyait aux belles maisons bourgeoises, construites à proximité du port. Elles existent toujours entre les-halles et la perception ainsi que dans la rue des Marins, Les armateurs, les juristes, fonctionnaires des fermes du Roy, jaugeurs de navires, interprètes « intelligents en langues étrangères » et les notaires , tous étaient aisés et contribuaient à l’essor économique de la ville. D’ailleurs, dès le douzième siècle, le géographe arabe Edrisi disait : « C’est une jolie ville où sont un chantier, un port et des bazars ». Et je passe sur les capitaines des vaisseaux et leurs aides, le commissaire aux classes de la Marine, l’archer de Marine, contrôleur de la rade, les pilotes lamaneurs, les nombreux apothicaires « farmaciens et seringueurs », les chirurgiens, docteurs de la faculté de médecine de Mont-Pellier, les nombreux boutiquiers et cabaretiers, et l’armée des sans-grades, les cordiers, berniers, voiliers, tisserands, tailleurs et coloyeurs.

La vente du sel se faisait directement du producteur à l’acheteur. Il n’y avait pas d’intermédiaire ou rarement. Nous voyons ainsi au Collet, en 1383, Pierre Allart, le Maréchal ou Pierre Moyne, faire charger dans les escaffes, directement leur propre production. Parmi ces producteurs-commerçants, il faut faire une place particulière à Guillaume Rodrigo. Ce fut sans doute le négociant le plus avisé de Bourgneuf au XV° siècle. Il jouait sur les deux tableaux, fournissant la Hanse en sel et aussi en produits du midi, et ravitaillant la flotte commerciale espagnole qui venait à Bourgneuf. Sans doute, était-il d’origine ibérique. En tout cas, c’est chez lui qu’un petit brestois, nommé Bernard Le Camus, va être envoyé par son oncle « pour aprendre françoys ». Cet enfant sera pris par les empocheurs de Gilles de Rais, et finira en cendres dans la grande cheminée du château de Machecoul.

Au Coloi

Nous venons de voir que l’acheteur ou le transporteur venait à Bourgneuf traiter directement avec le récoltant. Le sel, était mis en tas au bord des étiers, couvert de paille ou de boue pour le protéger de la pluie. Le jour convenu pour l’embarquement, on criait, aux Moutiers, à Bourgneuf, à Bouin, à Noirmoutier ou Beauvoir « Au Coloi, au Coloi ! ». Toutes les femmes et tous les enfants se précipitaient pour charger les navires. Henry Jacques, le romancier nantais, a bien dépeint le coloyage dans son roman « La route du sel », écrit à Prigny. Je le cite : « Ma grand’mère, tu ne l’as pas connue, c’te vieille a vécu dans le pire. Son père, ses frères apportaient le sel jusqu’au port. C’était le travail des hommes. Trente ou quarante kilos sur les épaules, et portés parfois depuis le bourg des Moutiers. Tous à la file, le long des sentiers pas plus larges que la main. Misère ! En arrivant au port du Fresne, on mettait le sel,dans les salorges ou bien on en faisait de grands tas, hauts comme des collines qu’on apercevait du bout de la plaine. Mais quand s’amenait un bateau à remplir, c’était au tour des femmes et des enfants d’y aller de leur peine. A bouin, à Bourgneuf, les valets des marchands criaient au nez des maisons « Au coloi, au coloi » et ils braillaient aussi l’heure et l’endroit. Ça voulait dire, « y a des sous à gagner, avis aux familles dont la marmite est vide ». Ma grand’mère, ben jeunette alors, s’y rendait comme les autres, car la famille n’était pas riche. A douze ans qu’elle a commencé le coloyage, la pauvre. On ne voyait donc que des femmes et des enfants, chacun avec un sac qu’on remplissait à la mesure de ses forces et qu’un homme devait placer sur ces petites épaules. En trébuchant, elles allaient vider leur charge ; dans la cale du navire et recommençaient, huit heures t’entends ? Quand c’était fini, t’empochais tes cinq ou dix sous, oui mon gars, pour avoir donné si grande fatigue ».

Si les gens de la côte n’empochaient que peu d’argent, les gros commerçants de la Hanse attendaient avec impatience le retour de leur flotte. C’est que tous les bateaux se trouvaient alors « au sel ». En 1448, la ville d’Amsterdam envoie au grand maître de l’ordre Teutonique une lettre disant : « Tous nos patrons de navires et tous nos matelots se trouvent avec leurs bateaux à l’ouest, dans la Baie ». Un peu plus tôt, en 1432, un marchand de Bruges demande à Lübeck que les Hollandais, Zélandais et bourgeois de Kampen, arment de suite 50 navires pour transporter le sel de la Baie en Prusse, et en Livonie. En 1442, Reval avait 59 navires uniquement pour le commerce avec la baie.Ils ramenaient 2500 lasts de sel. Souvent, les navires de commerce étaient accompagnés d’unités de guerre, pour assurer leur protection. Car la route était longue de Bourgneuf à Dantzig.

Les dangers de toutes sortes étaient nombreux et les corsaires rapides. Tous les navires n’arivaient pas à bon port et souvent la cargaison était détournée. En 1449, toute la flote de la Baie soit 110 unités était capturée par les Anglais. En juin 1492, 45 navires chargés de sel sont brûlés en même temps par les Anglais, près de Barfleur. Pour nous éclairer sur le climat de l’époque, reportons-nous à quelques éphémérides.

« Moult de pertes et grands dommages »

En 1378, le patron d’un navire de Dantzig, Tideman Stiker, venant de la Baie, avec beaucoup d’autres navires dans les parages de Penmarc’h, y rencontra des vaiseaux de guerre anglais. Après avoir échangé pendant le jour des paroles de paix et d’amitié, les Anglais, la nuit suivante attaquèrent subitement le navire, s’y précipitèrent, tuèrent le dit patron et le jetèrent à la mer avec trois autres après lui avoir coupé les doigts pour prendre ses anneaux, en emportèrent divers biens et de l’argent. Pour cette agression, Goswin Grote, auquel appartenait le navire, s’est plaint d’un dommage de 150 livres. (Cité par Dollinger p. 477)

Et encore « Item,. le second mardi après Pâques en 1474, Paul Beneke, sur la grande caravelle a pris une galère au haut mât de 23 brasses avec un double château devant, partie de la Welinge (Flandre). La marchandise saisie a été évaluée et certifiée à 60 000 livres, On en fit 400 parts, soit de 100 marks, soit de 80, plus 21 marks d’argent de prise par homme. Le partage se fit selon l’usage" (Chronique de Caspar Weinreich, armateur de Dantzig).

Selon l’usage. Voilà qui en dit long sur l’insécurité des voies maritimes de cette époque. D’ailleurs, le duc Jean IV avait pris une décision pour protéger les transports par mer « Jehan, duc de Bretagne, comte de Montfort, faisons savoir à touz que comme et pour le désir que nous avons de guarder noz subgiez et espécial les marchans maréans sur mer qui ont souffert moult pertes et granz domages de lours marechandies et autrement sur la mer par plussours de diverses nacions ou temps passé, nous aeons ordene a tenir barges et autres vesseaux armez sur portz de nostre duché pour la deffense de noz diz subgiez marchenz et autres et mesmement des marchanz estranges venanz marchander en nostre duché. En nostre court de Vennes, le tierz jour de juillet, lan dessus dit ». Et Jean IV créa une taxe pour financer un système de convoi de protection des navires marchands.

Le pillage ne venait pas seulement des corsaires, mais souvent des riverains qui se précipitaient chaque fois qu’un navire était en difficulté. Voyez plutôt ce qui s’est passé à Bourgneuf en 1408 : « On signale à la Chandeleur 1408 entre Bouin et Le Collet, vingt-cinq grosses beurques et autres vaisseaulx ». Le sel a été chargé et on attend des vents favorables pour partir. Le 4 mars, c’est la tempête et un vaisseau de Quimper chargé de 18 charges de sel et monté par huit hommes s’échoue. Il n’est pas détérioré « le navire ne rompit oncques (jamais) câble, corde ne ancre, ne mâts, mais demoura sain et entier ». Avant que le seigneur eut connaissance du fait, les riverains coupèrent les cordages et le mât et pillèrent tout, y compris les coffres des hommes de l’équipage. Quand le châtelain et le sergent de Prigny arrivèrent sur place, ils trouvèrent les habitants de Bourgneuf en plein pillage.

Heureusement, malgré les nombreux dangers, il arrivait tout de même une grande quantité de sel dans les Pays du Nord. Jean Tanguy a évalué l’importance des importations de la Hanse. Je ne prends qu’une année de référence, pour simplifier. En 1555, Beauvoir a fourni 3 495 muids, Bouin 1 938, Noimoutier 948, Bourgneuf 435 et les autres petits marais, les Moutiers, Port la Roche, et Bois de Cené 218 muids en tout. On voit donc que dans la Baie de Bretagne, Beauvoir et Bouin avaient des places de choix.

Mais il y eut des années dures. Parfois, c’était la mévente dans les ports de la Baltique.

Revenons à la chronique de Dantzig. : « Année 1470. item Ce même été virent à Dantzig de nombreux navires de Hollande, de Kampen, de Frise et des nôtres en provenance de la Baie de Bourgneuf et de Brouage, si bien qu’on négligeait le sel et qu’il était vendu à Dantzig 6 marks et demi le last ». (Or ce sel était acheté 21 marks prussiens et 8 écus, à Bourgneuf et 36 marks à Brouage).

Bien plus souvent, il s’agissait d’une mauvaise récolte dans la Baie. Parfois même, comme en 1485, il n’y avait pas de sel du tout. A l’arrivée des navires du Nord, il n’y eut rien à mettre dans les cales. Les marchands hanséates étaient encadrés par leur administration et très disciplinés. Ils venaient chercher du sel, ils n’avaient pas la liberté d’acheter d’autres produits. Si bien que la flotte regagna la Baltique sur lest. Ce qui nous est confirmé par la même chronique de Danzig. « Item, à l’automne, nos navires revinrent sur lest de la Baie, faisant savoir qu’on n’y obtenait pas de sel ». Cette année là, le sel valait à Brouage 10 couronnes le cent si bien qu’on payait à Danzig 40 marks le last de sel atlantique, 38 marks celui de Lunebourg, et 22 celui d’Ecosse. La Baie connut d’ailleurs un demi-siècle de très mauvaise production, à la suite des inondations désastreuses de Bouin en 1511 et de Bourgneuf en 1548.

« Les grans proufix »

Dès le début du XV° siècle, le prix du sel avait commencé à augmenter. Tout d’abord, parce que le niveau de vie des sauniers et des propriétaires de marais s’était amélioré, mais surtout parce que la production baissait au fur et à mesure que la Baie s’envasait. En 1474, « l’étier est tellement rempli et comblé de boe et des terres que aujourd’huy ne se peut y conduire ny mener en bateau, ne autre navire, tant petit soit-il, aucunes denrées ne marchandise... Les charroys et charges de bestes à travers le marais qui est tellement enfondus que il n’est cheval, charrette ne personne qui à peine en puysse yssir et à plus grand coust que si les marchandises étaient conduites par ledit estier ».

Il est bien évident que les puissants du jour prélevaient leur quote part sur tout ce qui sortait de nos marais. Mais l’impôt royal n’était pas le plus contraignant. Alors qu’en Poitou, il était de 25% - ce qu’on appelait le "quart de sel" - au Pays de Retz, il n’était que de 5%. Mais chacun essayait selon son rang, de profiter de cet or blanc et les droits, s’ils n’étaient pas élevés, étaient nombreux. Les ducs de Bretagne avaient bien contribué à faire de la Baie le domaine de la Hanse, et ils ne s’en plaignaient pas. En 1433, Jean V avouait « les grans proufix que nous et tout le bien publicq de notre païs povons avoir par le fréquentement desdis Almans ». Et en 1473, Louis XI accorda aux habitants des villes de la Hanse la liberté de trafic et de résidence. A titre de reconnaissance et d’encouragement.

Quant au seigneur de Retz, il percevait « le dizième denier du prix de la vendicion du sel » et « les coustumes des saulx vendus par mer » soit 5 deniers par charge. Chaque petit seigneur, chaque monastère prélevait des droits. Ainsi, le Prieuré de Sainte Marie de Prigny « Les receveurs ou fermiers de ladite Prévôté prennent ou ont accoutumé d’ancienneté de prendre IV d. pour la mine où l’on mesure ledit sel, desquels IV d, la prieure du bourg des Moutiers prenait anciennement la moitié ».

Tous ces droits sur le sel continueront d’être perçus même lorsque la Baie aura perdu son importance. A la veille de la Révolution, lorsque cent aires de marais produiront dix charges de sel, le duc en aura un sac, plus 5 deniers par 20 aires de marais salants.

Tout le commerce de la Baie avec la Hanse Teutonique a donc contribué à faire vivre le Pays de Retz, et à enrichir bien des notables. Comme on comprend alors cette parole de François Ier : « Bretagne est Pérou pour la France »...

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