L’histoire brève du cheval de trait

lundi 12 juillet 2010, par Dominique Pierrelée



A la manière des étoiles filantes, certains phénomènes surgissent des « nappes de l’histoire lente » pour disparaître avec tant de soudaineté qu’on ne peut en mesurer facilement les causes et les conséquences à l’intérieur du tissu événementiel.

Leur histoire brève, retirée de la longue durée, est pourtant révélatrice des propensions de la société à matérialiser les manifestations du progrès. Et cet examen à la loupe précipite la conscience historique avec plus de vigueur encore si le sujet abordé est contemporain.

L’histoire brève est souvent l’histoire d’une transition, d’un décalage ou d’un avortement.

Le parcours historique du cheval de trait en Pays de Retz se poursuit durant vingt années. Dans la longue durée, il s’achève en clôturant le règne de la traction animale ; dans l’histoire brève, il débute en mettant soudainement à l’écart la paire de bœufs séculaire pour s’effondrer aussitôt sous les coups de la traction mécanique. Comme la montre électrique de 1965 est l’anneau de liaison entre le mécanisme ancestral à ressort et le système à quartz, le cheval de trait, entre le bœuf et le tracteur, réalise la brève transition entre deux modes de production.

Histoire et géographie de la conquête

Dès le XI° siècle, après la trouvaille du collier, on utilise d’une façon efficace la force du cheval pour les travaux agricoles autour de l’Ile de France. Cet usage est toutefois particulier au nord-est du royaume. En 1780, il est général au-delà d’une ligne rejoignant l’estuaire de la Seine à la boucle de la Loire et au coude du Rhin, à l’intérieur des limites de l’« open field ». En 1850, le cheval de labour se répand en Normandie, dans les Pays de la Loire moyenne et conquiert, un demi-siècle plus tard, la Bretagne, le Limousin, et la Bourgogne. Il apparaît beaucoup plus tardivement en Pays de Retz.

Dans ce pays des petites exploitations et de l’agriculture non intensive, le bœuf s’est royalement imposé jusqu’en 1930, conduit par des « paydrets » peu soucieux de progressisme et à l’aise dans une société stable.

Une reconversion de mode

Dans les siècles passés, et jusqu’aux abords de la deuxième guerre mondiale, le cheval avait pour unique tâche de véhiculer son propriétaire. Demi-sang breton ou cob, il était particulièrement soigné par le maître de la maisonnée quand il menait à pleine carriole la famille aux offices du dimanche.

On n’exigeait rien d’autre de « Baladin », « Rigolette », ou « Fleur de Rose » si bien décrits par Eloi Guitteny dans « La cavalerie de mon père ». La réputation et la prospérité du domaine du Bois-Rouaud à l’aube du XX° siècle provenait de la qualité de ses coursiers et du décorum mis à leur service.

A partir de 1930, on confiait tout juste au cheval de trait la herse, le rateau, la faneuse et le transport du foin tandis que « Parfait », « Joli », « Barbot » et « Lunot », les bœufs du pays, courbaient l’échine dans les labours ou dans les vignes au moyen d’un jouc rallongé.

Les exploitations de plus de dix hectares possédaient souvent leurs deux paires de bœufs que le bouhier avait dressées pour lui-même. Mais dans les petites borderies, il était fait appel, faute de moyen, aux vaches du cheptel pour la charrue et les charrois.

Le cheval de trait fit son apparition sans bouleverser les habitudes agricoles. Il était certes plus facile à dresser, plus maniable et expédient mais trop coûteux. Il valait à lui-seul les deux bœufs sans compter le harnachement de cuir et les modifications des attelages. Les commissionnaires et les transporteurs furent les premiers à le considérer comme un outil économique car sa rapidité était un atout pour porter jusqu’à la ville les denrées, le vin et le bois. Dans les fermes, il représente au départ une force d’appoint et de bricolage. Devant la charrue, il conduisait les bœufs et activait le train ; docilement, il charroyait avec souplesse dans les chemins humides. Pourtant, sa venue en Pays de Retz ne consacrait pas un progrès technique et le joug continuait de l’emporter sur le collier.

Le règne du cheval n’intervint qu’après 1945, pour plusieurs raisons. Durant la dernière guerre et le régime de pénurie, les gens des campagnes adoptèrent paradoxalement une nourriture sensiblement plus carnée car la demande de la ville exigea qu’on sacrifiât plus souvent les bêtes du cheptel ou de la basse-cour. La viande ne fut pas destinée à la fête mais à la survie et certains se rappellent encore les marchandages entre citadins et vendeurs campagnards pour des quartiers de porc, des œufs et des poulets. Cette croissance de la consommation de viande témoignait d’un changement forcé des habitudes nutritionnelles. Les exploitations agricoles du Pays de Retz adoptèrent donc partiellement une production de viande de boucherie.

Les herbages augmentèrent au détriment des surfaces labourées et portèrent un coup aux attelages bovins plus résistants que rapides. La diversification des cultures et les cadences productives d’après-guerre firent disparaître les passe-temps agricoles.

Et puis les prisonniers revenus d’Allemagne ou les rescapés du front avaient bien constaté le travail expéditif du cheval de gros calibre sur les plateaux céréaliers. Déjà, de nouvelles mécaniques le poussaient vers les pays les plus reculés et le Pays de Retz sacrifia à la mode puisqu’elle avait fait ses preuves !

Les bretons envahirent les campagnes à partir de 1947, dominèrent les percherons réputés et conduisirent les bœufs à la boucherie. Après avoir été promeneurs, les chevaux familiaux devenaient nourriciers.

Dahlia et Bayard

Si les bœufs furent ménagés du piqueur, le cheval de trait fut aimé du maître car il rappelait le fier alezan de jadis et rendait tant de services domestiques, encouragé par les enfants. Son nom claquait de vaillance et de noblesse : Bijou, Bayard, Champion, Dahlia, Castille, Tulipe, Judée.... rien n’appelait la dérision pour la cheville ouvrière de la ferme.

Dans la pause des grands travaux, le temps d’une marienne, le paysan lui offrait l’eau et l’avoine après l’avoir dételé et dégagé de sa moustiquaire de jute. Il bénéficiait de l’écurie lors des mauvaises nuits pour le préserver de la sueur rafraîchie de l’effort. Avec « Faraud », le chien de la maison, il conservait l’estime de la famille mais ne pouvait bénéficier, comme lui, de mansuétude une fois arrivé aux portes de la vieillesse car il représentait avant tout un capital de production. Aucun quartier après une vie de vingt années : le dernier service rendu consistait à payer son successeur. « Faraud » avait pu en voir défiler quelques uns pour peu qu’un chemin creux eût causé des fractures.

La mutuelle chevaline

Afin de se préserver des accidents, les propriétaires de chevaux adhérèrent à des sociétés de secours mutuel très en vogue depuis le début du siècle pour renforcer l’esprit de solidarité de la société rurale. Ce régime d’assurance reposait sur un contrat par lequel les adhérents s’engageaient mutuellement à payer les dommages éprouvés par l’un d’eux dans des circonstances déterminées.

La mutuelle chevaline de Saint Hilaire de Chaléons fut fondée en 1956 à la suite d’une mésentente entre celle de Chéméré et ses assurés chaléonnais. Elle prit rapidement son essor car des nouveaux venus vinrent se joindre aux transfuges : 114 chevaux étaient assurés dès 1957.

Le règlement de la mutuelle, transcrit en annexe, met au point un dispositif remarquablement efficace contre les risques d’accident ou du poulinement. Les remboursements étaient effectués à hauteur des 4/5 du prix estimé. Tous les chevaux de la commune et des hameaux environnants étaient enregistrés avec leurs poulains sur les listes de la mutuelle et leurs propriétaires prenaient goût à se retrouver deux fois l’an lors des estimations.

Cette importante opération, effectuée par des experts nommés en assemblée générale, se tenait souvent dans une ferme du bourg contenant à peine dans sa petite cour les nombreux chevaux rassemblés. Successivement, les bêtes subissaient la pesée, l’examen des muscles, de la dentition et surtout le coup d’œil général. Cette expertise déterminait les taux de la cotisation et du remboursement après le dommage.

Le décompte du nombre des chevaux assurés et des cotisations révèle avec évidence la destinée du cheval de trait. S’il s’impose résolument après 1947, il connaît sa pleine période de 1959 à 1964. Plus de 125 équidés sont r épertoriés et les cotisations annuelles atteignent plus de 4 000 francs en 1963 et 1964.

Le déclin est brusquement amorcé à cette date et s’amplifie lors d’une deuxième chute en 1971-72. Après des siècles d’efficacité, la traction animale disparaissait donc rapidement. Le cheval de labour avait vécu vingt- cinq années

Le petit gris

Depuis des décennies, l’agriculture n’avait pas manqué de bénéficier des progrès de l’énergie mécanique. Le Pays de Retz était encore une fois en retard dans ce domaine car la polyculture ne pouvait être intensive dans son finage bocager. Par ailleurs, la main d’œuvre était peu coûteuse comparée avec celle des régions céréalières.

Aussi, la venue à St Hilaire des petits tracteurs américains ne remplit pas d’émoi le cœur des paysans. On ne leur promettait pas un grand avenir. Tout juste pouvaient-ils être des instruments de secours pour suppléer les chevaux dans le bricolage.

Le « petit gris » de Ferguson et ses semblables de chez Massey-Harris ou International Harvester allaient pourtant triompher du cheval après 1965. L’exploitation agricole se restructurait en effet progressivement et grossissait en superficie. L’exode rural diminuant le nombre des exploitants, l’Indemnité Viagère de Départ, le remembrement furent des causes d’agrandissements successifs. En 1955, les borderies de 5 à 20 hectares représentaient au Pays de Retz 70 % du total des exploitations (30 % + 20 hectares) quinze années plus tard, elles ne comptaient que pour 48 % (52 % + 20 hectares). Elles devinrent trop exiguës pour survivre et s’agrandirent car la mécanisation le permettait.

Le cheval céda le pas au tracteur tandis que la solidarité paysanne trouvait aussitôt un autre chemin dans les coopératives d’utilisation de matériel agricole.

Les chevaux ont repris aujourd’hui leur rôle de bricoleur. Acquis en commun par deux ou trois propriétaires, ils restent les artisans de la vigne familiale et du charroi des choux dans les passages bourbeux. De peur qu’on ne les oublie, ils participent encore vaillamment aux concours hippiques et aux courses locales.

Après avoir été deux millions dans la France de 1949, ils sont aujourd’hui 27 000 ; 27 seulement à Saint-Hilaire.

Statuts de la Mutuelle chevaline de Saint-Hilaire-de-Chaléons

Article premier - Il est créé entre les propriétaires d’animaux des races chevaline, mulassière ou asine, adhérents aux présents statuts, une caisse d’assurances mutuelles contre la mortalité, régie par la loi du 4 juillet 1900 et par les présents statuts.

Article 2 - La caisse prend le nom de « Mutuelle chevaline de Saint-Hilaire de Chaléons ». Son siège social est à Saint- Hilaire de Chaléons. Sa durée est illimitée.

Article 3 - Pour être membre de la société, il faut être propriétaire d’un ou plusieurs chevaux, ânes ou mulets, dans la commune de Saint-Hilaire de Chaléons ou dans un rayon de 2 km de la limite de la commune et n’être membre d’aucune société semblable. Tout propriétaire faisant le commerce de chevaux ne pourra faire partie de la Mutuelle, sauf pour les bêtes à son service et restant au moins 6 mois dans son exploitation. Le sociétaire quittant la commune ou le périmètre de 2 kilomètres ne sera plus assuré. Celui qui possède plusieurs chevaux ou mulets devra les assurer tous à la Mutuelle.

Article 4 - Tout sociétaire peut donner sa démission par lettre au président, au moins 8 jours avant les assemblées générales qui en recevront communication. La sortie ne sera définitive qu’après l’assemblée générale et le règlement par le démissionnaire de sa cotisation proportionnelle.

Article 5 - L’exclusion sera proposée par le bureau et prononcée par l’assemblée générale pour cause de faillite, liquidation judiciaire, vol, escroquerie, abus de confiance, fraude, condamnation à des peines infamantes, refus de payer la cotisation après une lettre de rappel, essai de corruption des experts, négligence notoire à soigner les animaux, notamment les animaux malades.

Article 6 - Pour faire partie de la société, le postulant adressera une demande au président. Le bureau statuera provisoirement sauf ratification par l’assemblée générale la plus prochaine.

Article 7 - Tout sociétaire admis paiera un droit d’entrée de 100 F par animal inscrit et 1 % du capital assuré. Les droits d’entrée seront versés à la réserve. Une surprime de 1 % de la valeur de l’animal assuré sera demandée pour la garantie des risques de poulinage moyennant la déclaration du propriétaire dès que sa jument sera reconnue pleine et cela pour le semestre du poulinage. En aucun cas le produit ne sera garanti. Si, lors d’une estimation semestrielle, il s’avère nécessaire d’appliquer un pourcentage d’encaissement supérieur à 1 %, ce nouveau taux sera substitué à la surprime habituelle pour la garantie du risque précité.

Article 8 - Les animaux assurés devront être estimés par les experts deux fois par an, en mars et septembre. Les animaux inscrits entre les expertises seront estimés au siège social. Dans ce cas, le certificat de visite du vétérinaire sera obligatoire. Les résultats des expertises centralisés par le secrétaire serviront de base au calcul des cotisations proportionnelles à verser par les sociétaires. Ils recevront avis de cette cotisation sur les lettres de convocation aux assemblées générales. Faute pour eux de verser cette cotisation à l’assemblée ou de la remettre auparavant au trésorier, ils seront frappés d’une amende de 100 F et pourront être poursuivis en paiement par la société s’ils n’ont pas réglé dans la huitaine d’une lettre de rappel et pourront, en plus, être exclus.

Article 9 - La société assure les chevaux, ânes et mulets âgés de 18 mois au moins sauf s’ils sont atteints de vices, ou de tares les exposant tout particulièrement. La société ne couvrira pas les risques de castration. Le cheval ne sera repris en charge qu’après guérison constatée par le vétérinaire et les experts.

Article 10 - La société assure contre toute perte causée par la maladie, accidents ou abattage ordonné par les services sanitaires. L’assurance ne commence à courir que 15 jours après achat de l’animal sauf en cas d’accident.

Article 11 - Les animaux atteints ou soupçonnés atteints de maladies contagieuses ne sont assurés qu’après l’expiration des délais légaux et surproduction d’un certificat de vétérinaire affirmant que l’animal est indemne.

Article 12 - Ne donneront pas lieu à indemnité les pertes provenant de violences, mauvais traitements, manque de soins ou de nourriture convenable. Il ne sera pas dû d’indemnité pour cas de pousse ou de couronnement, sauf si l’animal reste impropre à tout service et doit être abattu ou livré à la boucherie, à la demande des experts. Les animaux cesseront d’être assurés par la société lorsqu’ils seront mis dans des herbages dangereux tels que les bords de Loire, etc...

Article 13 - Dès qu’un animal paraîtra gravement atteint, le propriétaire devra aussitôt aviser les experts qui iront faire l’estimation. Faute d’avis immédiat, aucune indemnité ne sera due.

Article 14 - En cas de sinistre, l’indemnité sera des 4/5 de la valeur réelle déterminée par la dernière expertise. Tout ce qu’on pourra retirer de l’animal, notamment la viande, sera livré à la boucherie, en accord avec le propriétaire et les experts. Le propriétaire ne pourra s’opposer aux décisions des experts sous peine de n’avoir droit à aucune indemnité. Les frais de vétérinaire et de médicaments resteront toujours à la charge des sinistrés. En cas d’épidémie, l’assemblée générale pourra fixer dans quelle mesure l’indemnité statutaire sera réduite.

Article 15 - Les indemnités seront réglées dans une assemblée générale qui devra être convoquée dans la huitaine suivant toute perte.

Article 16 - L’assemblée générale comprenant tous les membres de la société se réunira sur lettre d’avis envoyée 8 jours d’avance. Elle pourra avoir lieu deux fois l’an. Cette assemblée nomme les membres du bureau, les experts, reçoit les comptes de la société, prononce les admissions, radiations et exclusions et prend toutes décisions sur les intérêts sociaux. Elle vote sur les propositions qui lui sont faites par le bureau. Les membres de la société qui auraient des propositions à faire devront les communiquer au bureau au moins 8 jours d’avance. Les propositions signées de 20 membres devront toujours être soumises par le bureau à l’assemblée générale.

Article 17 - Pour statuer valablement, l’assemblée devra réunir plus de la moitié des adhérents. Faute de quoi une nouvelle assemblée générale sera convoquée à quinzaine et statuera quel que soit le nombre des présents.

Article 19 - Le bureau nommé tous les deux ans par l’assemblée générale comprend : un président, deux vice-présidents, un secrétaire, un trésorier et quatre experts parmi les membres de la société. Toutefois les experts seront remplacés chaque année par moitié.

Article 20 - Le bureau est chargé de la gestion de toutes les affaires sociales et administratives de la société. Le président, suppléé et aidé par les vice-présidents, préside les réunions et représente la société dans tous les actes de la vie civile. Le secrétaire rédige les lettres de convocation, tient le livre des séances, fait le compte rendu des assemblées, enregistre l’estimation du bétail et calcule, en cas d’accidents, la quote-part de chaque sociétaire, tient à jour le livre des recettes et dépenses et en rend compte à chaque assemblée générale. Le trésorier reçoit et détient les cotisations, amendes, subventions, rédige les lettres de rappel, rembourse les sinistrés. Les quatre experts choisis parmi les sociétaires sont chargés de toutes les estimations. Leurs fonctions sont gratuites. Ils pourront être assistés par le président et les vice-présidents.

Article 21 - Les modifications aux statuts devront être proposées par le bureau ou demandées par écrit par un tiers au moins des sociétaires un mois avant les assemblées générales et ne pourront être votées par l’assemblée qu’à la majorité des membres inscrits. Les modifications devront être annexées au livre des séances.

Article 22 - La dissolution ne pourra être proposée que dans les mêmes conditions. L’assemblée générale ne pourra la voter qu’à la majorité des 3/4 des membres inscrits. En cas de dissolution, la liquidation de la société sera faite par le bureau et l’argent en caisse distribué à une oeuvre agricole de la commune.

Le président, François Chauvet ; les vice-présidents, François Batard et Joseph Pipaud ; le secrétaire, Pierre Chauvet ; le trésorier, Alfred Bardy.

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