L’affaire Crétineau-Joly

mardi 27 juillet 2010, par Jean-Luc Ricordeau


L’étude présentée ici se déroule entre 1840 et 1842. Elle a pour support les événements de la deuxième Restauration en 1815 et la tentative de soulèvement de la Vendée en 1832 par la duchesse de Berry. Elle visait à installer son fils, le duc de Bordeaux, sur le trône de France, après l’abdication de son grand-père Charles X


Cette période de l’histoire a été racontée dans de nombreux ouvrages, mais il en est un qui sert encore de référence de nos jours, bien qu’ayant été très censuré : c’est le tome 4 de L’histoire de la Vendée militaire de Crétineau Joly.

Les archives privées de la famille De Monti contiennent de précieux documents dont un dossier confidentiel concerne l’ouvrage de l’historien de la Vendée. C’est grâce à ces archives que nous avons pu réaliser cet article. Avant d’en révéler le contenu, il m’a semblé important de rappeler les événements et de présenter les principaux personnages mis en cause dans cette affaire.

1 - Les faits

L'ouvrage de J. Crétineau-JolyHuit années se sont écoulées depuis la fin du dernier sursaut vendéen. J. Crétineau Joly, historien royaliste, décide d’écrire et de publier son Histoire de la Vendée militaire. Il est le petit-fils du célèbre général vendéen Joly qui s’illustra en 1793 sous les ordres de Charette. La parution des trois premiers volumes est un immense succès populaire et commercial. L’auteur retrace avec talent, à l’aide d’une précieuse documentation, les pages glorieuses du soulèvement de l’armée catholique et royale. Le quatrième tome est très attendu des souscripteurs et des lecteurs. Il est le dernier de la collection et doit relater les événements de 1815 à 1832. Cependant cette prochaine parution n’est pas sans inquiéter certains des principaux acteurs de cette triste épopée.

Bien des actes qui s’y sont déroulés, ne sont pas de nature en étant révélés, à pouvoir maintenir dans la population vendéenne, la confiance envers la monarchie. Depuis 1830, le nombre de fidèles a beaucoup diminué, déçus par la politique des Bourbons. Pourtant quelques nobles ont toujours le secret espoir de renverser le régime de Philippe d’Orléans qui gouverne le pays, considéré comme un usurpateur. Leur objectif est de mettre sur le trône l’héritier de la couronne, le futur Henri V. Parmi les plus actifs à oeuvrer à cette restauration figure le baron Athanase de Charette et le comte Edouard de Monti de Rezé.

Le baron Athanase de Charette, né en 1796, est le neveu du célèbre chef vendéen. Il épouse en 1827 Louise Brown, comtesse de Vierzon, fille d’un mariage secret contracté à Londres par le duc de Berry avec Amy Brown. Le mariage fut annulé et le duc épousa en deuxième mariage Marie Caroline de Bourbon-Sicile.

En 1830, après la chute de la deuxième Restauration, De Charette suit la famille royale dans son exil en Angleterre à Holy Rood. Il est chargé par la duchesse de Berry, devenue sa belle-mère en adoptant les deux filles du premier mariage de son mari alors décédé, de reconstituer le 3e corps d’armée sur la rive droite de la Loire. Il gagne la propriété de La Preuille en St-Hilaire de Loulay, le 22 juin 1831. Il est nommé commandant en remplacement du comte de Suzannet décédé en 1815. Il a pour mission de préparer l’insurrection en vue du retour du roi. Il réunit pour cette opération quatorze des plus fidèles serviteurs vendéens à la cause royale, le 24 septembre, au château de La Fétellière près de Remouillé. Devant le peu d’enthousiasme des participants pour une nouvelle action militaire, un accord est conclu sur les bases suivantes : si Madame qui doit débarquer dans le Midi parvient à soulever les populations de cette région et à y remporter une grande victoire, alors le peuple vendéen fera de même.

Les événements se déroulèrent d’une façon fort différente. Partie de Massa en Italie le 24 avril 1832, la régente débarque près de Nice le 28 du même mois. Le soulèvement est fixé au 3 mai. Hélas à cette date il n’a pas été possible de réunir la moindre troupe pour combattre. C’est l’échec !

La duchesse ne renonce pas pour autant à son projet. Elle garde en mémoire l’accueil triomphal que lui ont fait les provinces de l’Ouest et plus particulièrement le Pays de Retz, lors de son séjour à Rezé chez le comte Joseph de Monti en 1828. Elle décide alors de gagner secrètement la Vendée où elle a la certitude d’obtenir le soutien nécessaire dans sa tentative d’insurrection. Le 7 mai, elle est à Saintes chez le marquis de Dampierre. Elle est rejointe par Guibourg, avocat de Châteaubriand. Le soulèvement est fixé pour le 24 mai 1832. La police, prévenue par quelques traitres légitimistes, organise des recherches dans toute la Vendée. Elle dispose pour son opération de quadrillage, d’un effectif de 50 000 policiers et soldats. Lors d’une perquisition, elle découvre chez Hyacinthe Hervouet de La Robrie, à St-Lumine de Coutais, des papiers compromettant sur le complot. Pendant ce temps la régente arrive le 16 mai au château de La Preuille. Charette la rejoint en cette demeure le 17 et l’encourage dans la poursuite de son action.

Marie-Caroline, duchesse de BerryLa police cerne de très près le noyau des insurgés. La duchesse est obligée de se déguiser. Elle prend le surnom de Petit Pierre, car on a jugé bon de l’habiller d’un costume masculin de jeune paysan pour tromper la troupe qui possède son signalement. Il s’engage alors une partie de "cache-cache" entre la police et Marie Caroline qui est contrainte à changer sans arrêt de cachette : de La Preuille, elle se réfugie au Mortier en Remouillé, puis à Bellemont en Montbert. Le sacristain de cette paroisse se fait arrêter à Pont Rousseau en possession de vêtements et de nourriture destinés à la duchesse. Il faut alors précipitamment chercher refuge à Geneston, puis à La Louvardière en St-Philbert de Grandlieu, mais là aussi l’abri n’est pas sûr et il faut gagner le château des Mesliers près de Rocheservière. En ce lieu l’attendent M. de Goulaine et M. de Goyon qui vont tenter de la faire revenir sur sa décision, en lui indiquant que le moment n’est pas favorable et que les paysans ne sont pas près à une nouvelle levée d’armes. En vain, ils expliquent ce que pense la majorité des chefs de l’armée royaliste. Cette entrevue a pour seul effet de repousser la date du soulèvement au 4 juin. Charette a fait emporter la décision, grâce à une missive qu’il a interceptée et qui indique que le Midi s’est soulevé. Hélas il s’agit d’un faux, émis par les légitimistes.

Par la suite le baron de Charette sera très critiqué sur le manque d’informations envers les autres chefs du mouvement, quant à la venue de Marie Caroline en Vendée et sur l’influence néfaste qu’il eut sur elle.

Le 27 mai, au cours d’une perquisition au château de la Charlière en Sucé, les soldats découvrent, caché dans une bouteille à la cave, le plan de l’insurrection ainsi que la correspondance de la duchesse avec les principaux lieutenants de l’armée rebelle. Une autre copie du plan est également trouvée au château de Careil chez le marquis de Coislin qui confirme le premier. La découverte est gardée secrète, mais l’état de siège est déclaré dans le pays nantais. Ignorant ces événements, Marie Caroline est toujours aux Mesliers en compagnie d’Eulalie de Kersabiec et du comte Mesnard. La date du soulèvement étant très proche, la régente accompagnée de ses deux compagnons, gagne La Mouchetière près de Pont James, puis le 2 juin le Moulin Etienne chez M. de La Haie. C’est là qu’ils apprennent que leur plan a été découvert à Sucé et à Careil, mais il est trop tard pour arrêter le soulèvement. Les ordres ont été donnés, et il est impossible de joindre tous les insurgés. Les rassemblements se font dans de nombreux villages du Pays de Retz. La duchesse sous la conduite d’Edouard de Monti arrive à la métairie de La Brosse en St-Colomban. De Nantes, le général Dermoncourt, commandant le corps d’armée de région, envoie le 4 juin plus de 1 000 soldats, gendarmes et gardes nationaux en direction d’Aigrefeuille et Clisson. Après quelques escarmouches entre les deux camps le 5, le combat décisif a lieu le 6 au Chêne près de Vieillevigne. Charette est à la tête de 500 hommes face à six compagnies du 44e régiment. La bataille dure une heure trente. Les blancs sont vaincus et le soir même Charette donne l’ordre de dispersion. Quelques faits héroïques sont à signaler à La Pénissière, mais les projets de la duchesse sont anéantis. Sitôt prévenue, elle quitte La Brosse en compagnie d’Eulalie de Kersabiec, Mesnard et de M. de Brissac pour le logis de Tréjet en La Chevrolière. Ils y passent la nuit avant de gagner la ferme de La Haute Ménantie en Pont St-Martin le 8. Le lendemain, habillées en paysannes, Marie Caroline et sa dame de compagnie sont guidées par trois habitants du village jusqu’au poste de Pirmil. Là un jeune capitaine du nom de Millinet reconnaît la fugitive, il avouera plus tard, n’avoir rien signalé aux autorités pour ne pas devoir ses promotions à ce prix. Une fois à Nantes les deux femmes trouvent asile chez les demoiselles De Guiny où elles attendent le moment favorable pour gagner l’Angleterre. Toutes les forces publiques sont mises en oeuvre pour retrouver Madame que l’on sait cachée dans la région.

Après les infructueuses recherches de la police, Thiers engage un espion du nom de Deutz pour lui indiquer le repère de la régente. Celui ci gagne la confiance de l’entourage de Marie Caroline et l’arrestation a lieu dans la nuit du 3 au 4 octobre 1832.

Avant l’arrivée des soldats, la duchesse et ses amis ont juste le temps de se cacher derrière le manteau de la cheminée. Hélas ce jour là, il fait très froid et les gardes que l’on a placés en faction dans la pièce, allument un feu. Les réfugiés sont très vite indisposés par la fumée et la chaleur qui se dégage. Au contact de la plaque de fonte située au fond de la cheminée, la robe de la régente s’enflamme et l’oblige à sortir de sa cachette. Elle est aussitôt arrêtée et conduite au château des Ducs de Bretagne, situé juste en face du repère des rebelles.

Le 7 du même mois, le général Dermoncourt vient chercher sa prisonnière pour la conduire à bord du navire La Capricieuse à destination de la forteresse de Blaye près de Bordeaux.

Durant sa captivité, elle accouchera d’une petite fille qui mourra au bout de quelques mois. La paternité de l’enfant demeure encore incertaine. Le scandale fut exploité par le pouvoir en place, car la conception de la fillette n’avait pu se faire que pendant le séjour de Marie Caroline chez les demoiselles de Guiny : naissance le 10 mai 1833.

Ses proches amis au courant de son état se sont empressés, pour sauver son honneur auprès des populations, de lui trouver un mari. Dans une déclaration publique, elle est contrainte de révéler son mariage secret avec un ami d’enfance, le comte italien Lucchesi-Pali. Ce mariage aurait été contracté avant le retour de la régente en France. (Arrivée à Marseille le 27 ou 28 avril de l’année précédente). Mais il ne peut être le père de l’enfant, puisque leur dernière rencontre date de plus d’un an.

Le soulèvement manqué se termine ainsi dans le vaudeville et des règlements de comptes vont voir le jour au sein du parti royaliste.

2 - Les instructions du baron de Charette au comte Edouard de Monti

Edouard de Monti est né à Rezé en 1808. Il est fervent royaliste. En 1830, âgé de 22 ans, il est élève à l’école militaire de Saumur.

Un des principaux organisateurs d’un complot contre Louis Philippe d’Orléans avec 50 de ses camarades, il est reconnu comme chef du mouvement, et passe devant le conseil de guerre qui le condamne à mort. La sanction ne peut être exécutée, car il s’échappe et rejoint les troupes du baron de Charette. Il devient l’aide de camp du chef vendéen lors des événements de 1832. Habile diplomate, il est ensuite attaché à la personne de la Duchesse de Berry en temps qu’écuyer commandant de 1835 à 1843. Cette fonction lui permet d’être le confident et le défenseur des intérêts de Madame. Des documents très précieux pour l’histoire passent entre ses mains. Très méthodique, il classe et archive les dossiers confidentiels "A détruire". En 1844, il tient la fonction de secrétaire particulier du comte de Chambord. Il organise et permet le retour d’exil du comte à Versailles en 1873 à la barbe du préfet de police. Agé de 69 ans, il décédera d’une crise d’apoplexie chez le duc Des Cars en août 1877. C’est cet homme que le baron de Charette va choisir pour lui faire part de ses inquiétudes au sujet du livre de Crétineau-Joly et qui va engager la négociation avec l’auteur. Une dizaine de lettres envoyées de Lausanne par le baron en exil, nous informent de ses préoccupations.

Nous sommes au milieu de 1840. L’historien termine la rédaction du dernier tome de son ouvrage sur les guerres de Vendée. De Charette adresse sa première lettre à De Moriti le 28 août 1840. Il pense qu’il sera très facile d’influencer l’auteur et de diriger sa plume. "Je voudrais aussi que vous fussiez chargé de la mission de voir Crétineau Joly, vous pourrez hardiment le remercier au noms de S.A.R. de son ouvrage sur la Vendée. C’est un beau travail. En vous parlant ce langage, je suis désintéressé car Crétineau prend soin de faire ressortir les fautes de Charette... Il est évident qu’il a écrit sous l’inspiration de la famille De La Rochejaquelin ! N’importe, c’est la seule histoire de la Vendée qui est jusqu’alors parue. Elle est remplie de documents originaux. Le but de notre démarche auprès de lui serait de l’engager au nom de S.A.R. à ne pas renouveler dans son livre de 1832, ou plutôt qu’il doit traiter de cette époque, aucun des épisodes qui pourraient ramener une polémique fâcheuse... Il marche à peu de choses près dans nos idées, il voit les choses et les hommes sous le même aspect que nous, mais j’ai peur qu’il ait accepté une foule de petites jalousies suir la famille De Kersabiec".

Dans une autre lettre datée du 16 octobre 1840, il ajoute : "Vous serez content de Crétineau Joly plus que vous ne le pensez... Si Madame est ce qu’elle doit être, je suis convaincu qu’il tirera un grand parti des événements de 1832, que du reste je désirerais qu’il n’abordât pas. Mais enfin, puisqu’il y est décidé, je voudrais que Madame eût devant lui le langage qu’elle avait en Vendée. J’aurais bien voulu qu’avant de le voir vous eussiez lu son ouvrage".

Plus loin dans la même lettre, il juge ainsi l’historien : "Il y a chez lui une rare perspicacité, il se sert adroitement de l’esprit des autres. C’est un des hommes qui connait le mieux son siècle. Il est tout à la fois vénal et pourtant il a l’entêtement des hommes de notre pays. Ce n’est pas un homme moral et pourtant il parlera le mieux de la vertu, Après tout, c’est un habile écrivain".

Quelques jours plus tard, il devient plus pressant auprès de De Monti : "Si vous êtes auprès de Madame, mon cher Edouard, je vous demande toute votre bonne efficacité en faveur de M. Crétineau Joly dont vous avez sans doute lu l’ouvrage sur la Vendée, non seulement il est le petit fils du général Joly, l’un des plus habile et plus intrépide lieutenant de Charette, mais il est Vendéen de coeur. Entrez donc dans tous ses désirs et faites que Madame le mette à même, en lui fournissant quelques documents, de continuer avec succès son ouvrage".

De son côté, De Charette a également rédigé un manuscrit dans lequel il relate les événements de 1832 en ayant soin de présenter sous un aspect favorable le rôle qu’il y a tenu. Il enjoint alors De Monti de faire en sorte que l’historien les utilise dans son livre : "MM. De Bauvet et De Monti liront avec soin mon manuscrit... Après avoir lu mes notes à M. Crétineau Joly, sous aucun prétexte ils ne les laisseront entre ses mains, à moins qu’il n’ait déjà pris l’engagement par écrit d’insérer dans son ouvrage tous les passages indiqués en marge par un trait de plume".

Nous voyons très vite dans un passage de la même lettre datée du 26 octorbre quel est le but recherché par le baron : "Vous jugerez facilement que toute l’importance de la question est placée dans l’entrevue de Berryer avec Madame. C’est elle qui développe son plan d’insurrection. Toute l’histoire de la Vendée en 1832 est écrite en quelques lignes et c’est Madame qui le dit ; c’est Madame qu’il faudra pour ainsi dire attaquer pour arriver à nous. Ce n’est pas de la générosité, c’est de l’habileté. Une question non moins importante est celle qui prend soin d’établir les motifs qui ont engagé Madame à rester dans la Vendée. C’est elle encore qui se charge de justifier, vis à vis d’un public prévenu, les motifs de sa détermination. Les réflexions produites sur Deutz méritent notre attention. Elles doivent prouver que le pouvoir n’était pas informé de tout, comme il l’a donné à entendre, qu’il suivait depuis longtemps tous les mouvements de Madame et qu’il connaissait sa demeure... Il me semble qu’à la place de Crétineau, je m’emparerais de ce sujet, que je grandirais Madame... Il faut tâcher de lui inspirer cette pensée en lui laissant entrevoir que S.A.R. sait se montrer reconnaissante du zèle sincère qu’on lui montre... Evitez de fourrer MM. de Dampierre et de St-Priest dans cette question. L’un est faible et l’autre m’est hostile".

Comme on le voit, De Charette est conscient des erreurs qu’il a commises à cette époque. Il est inquiet de l’image que l’historien va rapporter sur sa personne, sur les décisions qu’il a prises concernant la venue de Madame en Vendée, sur le choix du plan d’insurrection que Berryer a tenté en vain de faire annuler sachant la cause perdue. Pour influencer l’écrivain, il n’hésite pas à prendre pour rempart la duchesse elle-même en lui faisant supporter toutes les responsabilités. De plus sur le combat fatal il écrit : "Je ne tiens point qu’il emprunte à mon manuscrit le combat du chêne, ce à quoi je tiens c’est au plan d’opération qui le précède, non point comme science militaire, mais comme question de stratégie politique... Il n’y a pas un mot de blâme sur le maréchal Bourmont, commandant de l’insurrection, et cependant il me semble que les plus ignorants pourront lire sa faiblesse, qui a causé la ruine de nos espérances".

Quant à la décision du maintien du soulèvement contre l’avis des autres principaux chefs vendéens, il précise : "Dans tout état de choses s’il approuve (Crétineau Joly) ou non la protestation des chefs de division, il est bon de lui faire observer qu’elle s’intitule pompeusement Déclaration de messieurs les officiers du 3e corps, tandis qu’elle n’est signée que par 5 chefs de division sur 17, que les signataires s’engagent tous à donner des preuves de dévouement personnel, tandis qu’aucun d’entre-eux sauf M. de Cornulier n’a tenu parole".

Il précise également : "A ceux qui disent que le moment était mal choisi, demandons leur si depuis 10 ans, il s’est présenté des circonstances plus favorables, qu’ils nous disent si le peuple n’est pas plus dissipé, si l’intérêt personnel l’égoïsme en un mot n’a pas fait d’immense progrès. En 1832, la restauration vivait présente dans tous les esprits... Elle avait laissée des sympathies partout".

Après avoir argumenté, De Charette dicte ses volontés : "Il réclamera sans doute le nom des membres du gourvernement provisoire, je ne veux point lui fournir, s’il les nomment, il prendra soin de dire que ce n’est pas moi qui les ai dit... bien que dans ma lettre je parle de l’autorisation que m’a donnée Madame, il est bon d’en tirer parti. L’important en somme est que Crétineau sache qu’en s’éloignant de mon but, il attaque Madame elle- même dans ses opinions et ses principes".

Et pour plus de garanties, il joint dans sa dernière lettre un contrat type que doit signer sans condition l’historien : "Je prends l’engagement d’insérer dans le 4e volume de mon ouvrage sur la Vendée, la partie des notes de ce manuscrit, je m’engage en outre à nommer le baron de Charette chaque fois que j’emprunterai à son manuscrit quelques détails".

La lecture de ces lettres démontre le peu de cas que l’on fait de la vérité et avec quelle facilité on entend dicter à Joly ce qu’il doit écrire. La suite du dossier va nous montrer le contraire,et E. de Monti dut faire appel à toute son expérience de diplomate pour arriver à un accord avec l’écrivain.

3 - Les travers de l’histoire

Au début du mois de décembre 1840, E. de Monti convoque C. Joly à Nantes pour discuter avec lui du contenu du dernier tome de son ouvrage. Trois mois plus tard, l’auteur n’a toujours pas répondu à la demande du comte de Rezé. Il fait la sourde oreille à toutes les relances dont il est l’objet, prétextant une énorme charge de travail. En fait, il est informé des pressions que l’on veut lui faire subir et retarde au maximum l’entrevue : le temps qui passe joue en sa faveur, la date de sortie du livre ayant été annoncée publiquement.

Devant cette situation, le diplomate rezéen décide d’aller rencontrer l’écrivain à son domicile à Paris. Il a deviné la manoeuvre de l’historien et craint également la réaction de Marie-Caroline qui est imprévisible et pourrait accréditer C. Joly. Toutes les entrevues entre les deux hommes vont avoir lieu au domicile de l’historien. La première rencontre a lieu début mars 1841 dans une ambiance très tendue. L’auteur a très mal accepté le manque de reconnaissance des Bourbons envers les soldats vendéens et leurs chefs, lors de la restauration et il compte bien faire ressortir cette ingratitude dans son livre. Les événements de 1832 lui ont également laissé un sentiment de rancœur envers l’un des principaux responsables à ses yeux de l’échec du soulèvement : le baron de Charette.

L’ensemble des tractations nous sont parvenues au jour le jour grâce aux notes du diplomate rezéen. Très vite on est dans le ton du dialogue entre les deux personnages.
"Nous causâmes de son ouvrage en termes généraux. Je lui demandai comment il traiterait les événements de Blaye, puis sous quelles couleurs il envisageait les lâchetés de 1832... M. Crétineau me laisse parler pendant une heure et demie sans m’interrompre, il se rognait les ongles avec son canif pendant que je m’époumonais. Enfin levant la tête et jetant le canif sur la table avec un geste de dépit il me dit"
"Mon livre est fini, il va paraitre lundi prochain (nous sommes le mardi précédent) et vous voyez sur cette table les épreuves que mon imprimeur m’envoie à corriger tous les soirs. Je ne vous le cache pas, ce livre n’est pas l’apologie ou la défense du parti qui a pris les armes en 1832. Je suis historien, M. de Charette a voulu m’imposer ses notes, je les ai refusées car je ne veux pas que ma plume soit serrée dans un étau... Aujourd’hui toute représentation est inutile. Il est trop tard mon livre va paraitre. Je suis éditeur de mon ouvrage dans l’intérêt de ma réputation d’auteur comme dans celui de ma bourse". "Crétineau Joly se leva, alluma un cigare et attendit ma réponse. Rendez-vous fut pris pour le lendemain".

Mettant à profit cet intermède, De Monti ne perd pas son temps, il cherche un témoin pour assister à la seconde entrevue. Il le trouve en la personne de M. de Rochemacé, un des chefs vendéens de 1832 qu’il décrit ainsi : "Son enthousiasme aussi facile à enflammer qu’à s’éteindre, son peu de connaissance des hommes et des choses m’effraie un peu, mais je passai outre en ayant bien soin de stimuler la bosse judiciaire de mon témoin en flattant son amour propre qui est excessif. Je lui fis comprendre toute la gravité de la question".

Après la deuxième rencontre sans plus de succès, De Monti fait l’analyse suivante :
"Pour ne pas nuire à sa réputation d’auteur étant trop attendu du public = amour propre.
"Pour ne pas porter préjudice à sa bourse d’éditeur = intérêt d’argent Ainsi peu lui importe la vérité. Je regrettais alors de n’avoir pas plein pouvoir et de l’argent dans ma poche et l’affaire fut faite".

Les rencontres qui vont suivre n’ont plus le même ton de courtoisie. Devant la position de blocage de l’auteur, le diplomate se fait menaçant. "M. de Charette répondra à votre livre avec des pièces authentiques. Il sera soutenu par Madame elle-même.
Le public n’ajoute plus aucune foi aux documents nouveaux de vos trois premiers volumes.
J’ai souscrit pour 100 exemplaires, mais je ne vous ai avancé que 1 300F. Je vous déclare ici que cette souscription est nulle maintenant puisque vous me dites que votre 4e volume juge sévèrement Madame et sa gloire"

Ce dernier argument va droit au but. Crétineau Joly a besoin de cet argent, car il travaille à compte d’auteur, aussi amorce-t’il le premier pas vers un compromis. "Mon volume va paraitre, mais si vous voulez voir mon manuscrit je consens à vous le lire".

Huit séances seront nécessaires pour achever la lecture du document. Après chaque séance, E. de Monti note les passages de l’ouvrage qui ne lui conviennent pas. Il en fait part à ses amis De Charette et Félicie de La Rochejaquelein. Voyons toujours sous la plume du diplomate rezéen quels sont ces passages gênants.

A - Les faits relatifs à 1815

"Nous trouvâmes les événements de 1815 parfaitement traités. Les fautes de l’agence royaliste, son influence désastreuse dans la politique d’alors, les lâchetés, les trahisons même envers la Vendée. La Restauration est abîmée par lui. Louis XVIII surtout. Ce chapitre est intitulé Ingratitudes de la Restauration. Il prouve par des pièces authentiques de ces faits qui révoltent. Faits commis au nom du Roi par les autorités elles-mêmes. Les fautes racontées par Crétineau Joly peuvent atténuer bien des dévouements. L’effet peut être désastreux pour la Vendée où déjà on accuse depuis longtemps la reconnaissauce royale : la fameuse phrase de M. de Châteaubriand "Les rois ne sont que de grands ingrats" est dans bien des bouches vendéennes...
Les fautes de M. le Dauphin et de Mme la Dauphine dans les premières années de la Restauration y sont racontées avec une désolante vérité. "Propos caricaturaux sur le costume des Vendéens, tenus à la préfecture de Nantes en leur présence par le duc d’Angoulême. Attitude de sa femme, fille de Louis XVI, qui ferma les rideaux de son carrosse lors du passage dans les rues de la ville, alors que la population à genoux attendait sa bénédiction".
Ce chapitre nous parut trop rempli de fiel et d’aigreur envers les rois avec cette conclusion : "Les Vendéens sont des imbéciles d’aimer ceux qui les détestent, ils feraient bien mieux de donner des poignées de mains aux ennemis d’une royauté ingrate gangrenée, dissolue...".

Devant des faits aussi irrécusables, de Monti explique à l’auteur qu’en tant qu’historien royaliste, il ne peut pas être le démolisseur du trône. Les négociations n’avancent que pas à pas, chaque critique est l’objet d’un long débat. De plus de Monti est peu aidé dans sa tâche par M. de Rochemacé, en effet celui-ci s’endort souvent pendant la lecture, ce qui a pour effet d’irriter l’écrivain.
"Crétineau est un homme qui ne convient jamais de ses torts en face d’un interlocuteur, mais vous êtes tout surpris le lendemain de trouver une rature ou une correction refusée la veille."

B - Les faits relatifs à 1832

"J’ai trouvé les événements de 1832 fort mal rapportés et fort mal jugés, par contre je vis avec plaisir que l’odieuse conduite de La gazette prêchant la guerre aux généraux et la paix aux soldats était bien rapportée. Le rôle de M. Berryer dans les événements d’alors est jugé avec talent et vérité. Malheureusement, on s’aperçoit trop que Crétineau Joly, en parlant de M. Gemonde et Berryer ne consulte que sa haine contre ces deux hommes".

Sur ce dernier point, M. de Monti demande à l’auteur de modifier sa rédaction et en cas de refus, il est prêt à faire paraître une réponse foudroyante, avec documents authentiques concernant la protestation du comité de Paris, signé de tout le monde, et ainsi ce ne serait plus seulement les deux personnages accusés qu’il aurait à combattre mais tous les auteurs de cette protestation, y compris Madame. Et il conclut :
"Je doute qu’aujourd’hui ce chapitre Genonde-Berryer soit traité dans son livre comme il l’est dans son manuscrit".

Poursuivant son analyse sur le soulèvement vendéen, il indique : "Le rôle de Madame en Vendée, ses courses, ses dangers, tout cela est coupé, haché. Il (l’auteur) ajoute à tout cela des idées de chevalerie comme une cour du Moyen Age avec des phrases du style suivant : "Les jeunes gens s’enflammaient au contact moral d’un jeune princesse exaltée... Dans leurs châteaux, de nobles châtelaines enflammaient le zèle et le courage de nobles chevaliers. Au contact de ces femmes jeunes, belles et passionnées, les imagations parlèrent du courage, des écharpes vertes et blanches furent promises pour prix de victoire. Dans ces cours d’amour le roman de chevalerie commença... Mme Auguste, c’est Félicie de La Rochejaquelein qui est traitée de caricature des anciennes chatellaines".

Ce chapitre qui ridiculisait les acteurs du soulèvement provoqua la colère du diplomate, de violents affrontements verbaux furent échangés qu’il serait trop long de rapporter ici, c’est alors que l’on sonna à la porte et "malgré la convention faite de ne recevoir personne, Henri de la Rochejaquelein entra. Crétineau Joly avait prévu l’incident et le Gros Henri de bonne foi était dupe de l’auteur qui en avait fait son allié (il le croyait opposé au soulèvement de 1832)".

L’historien propose alors au nouvel arrivant d’être l’arbitre du débat. On recommença la lecture du chapitre. Mais l’écrivain s’était trompé sur son allié. "Il ne connaissait point assez la tête enflammée d’Henri qui piit feu à celle de M. de Rochemacé et à la mienne. Je montrais à Henri les allusions cruelles au courage de sa tante".

Crétineau confirma que c’est la comtesse de La Rochejaquelein, par son courage qui lui avait inspiré l’écriture de ce chapitre. "Il se défendit de son mieux, mais je le tenais tellement serré qu’il leva la séance pour pouvoir respirer a son aise, il était acculé".

Et comme apothéose, le Gros Henri ordonna à l’auteur. "Je vous prie de mettre dans votre livre que je ne suis point allé me battre en Vendée, c’est que ma tante m’a tout caché, c’est que je ne savais rien".

Ce qui lui vaudra d’être traité par Charette de "Pancalier". Mais ce qui est plus grave dans ce chapitre, c’est la version que donne Crétineau Joly sur la décision de prise d’armes. "Les chefs vendéens, réunis en conseil, délibéraient sur la question de savoir si l’on se battrait ou si l’on ne se battrait pas. Madame cria de son lit, on se battra. Les chefs continuèrent à discuter : alors M. Mesnard parut en pantoufles et en robe de chambre et répéta l’ordre de Madame".

Ce court passage contient à lui seul deux graves accusations : la légèreté avec laquelle fut prise la décision de prise d’armes, et ils accréditent les ragots sur la naissance de Blaye. Pour De Monti et ses alliés, il est impératif de faire modifier tout ce qui traite de cette période et ils vont s’y employer.

C - L’affaire du mariage de Madame

L’entrevue qui eut lieu au sujet du chapitre sur l’affaire de Blaye et du mariage de la duchesse de Berry se déroula alors que Crétineau Joly n’avait pas terminé sa rédaction. De Monti demanda à l’auteur comment il comptait aborder ces sujets ? Celui -ci lui répondit par la tirade suivante : "Il faut absolument que je parle de l’acte de mariage, cet acte existe, qu’il soit vrai ou faux ça ne me regarde pas. Il est daté de 1831. S’il est vrai personne ne contestera sa validité, s’il est faux, je défie qui que ce soit de me prouver qu’en 1831, tel mois, tel jour et à telle heure Marie-Caroline n’a pas été unie en légitime mariage au comte Lucchesi Pali, puis de Rome à Naples la distance est courte, surtout à une époque où le comte de Lucchesi et Madame étaient tous deux en Italie. Vous m’avez refusé l’acte au nom de Madame et de sa famille et bien puisqu’on ne veut pas me donner une pièce qui fermerait la bouche aux calomniateurs, moi je dirai que cet acte existe. Je ne vous cache pas que je condamnerai le mariage et pour ne pas accuser Madame, je ne dois pas laisser au pied de l’échafaud les Vendéens dont les têtes tombent. Madame mariée à un étranger depuis 1831 n’avait plus aucun droit à sa régence..."

Face à de tels arguments la défense n’est pas facile, seule la pression et les menaces des puissants vont permettre de l’emporter. Pendant toutes ces séances de lecture, De Monti entretient une correspondance assidue avec Charette et FéIicie de La Rochejaquelein pour obtenir l’appui de Marie-Caroline, en pleine "décrépitude politique" pour acheter le silence de l’historien. Celle-ci j usque-là opposée à de telles méthodes, cède lorsqu’elle apprend la narration des faits de sa vie privée. Fort de cet accord, le diplomate rezéen engage sa dernière bataille avec l’auteur :
"Madame ne vous craint pas Monsieur, un pamphlet de plus ou de moins ne changera rien à la place que son Altesse Royale a à jamais acquis dans l’histoire. Vous seul changerez de place : d’écrivain royaliste vous deviendrez écrivain démocrate. Votre chute sera grande. Pourtant je veux vous dire mon opinion personnelle, le titre de votre ouvrage Histoire militaire de la Vendée nous dit assez où vous devez l’arrêter. Le rôle militaire de Madame finit avec le dernier coup de fusil de la Pénissière et du Chêne. Les événements qui suivirent n’eurent aucune influence sur les faits déjà passés. A votre place, je m’arrêterais à Nantes, mais je le ferais avec tact et je resterais l’historien militaire de la Vendée. Vous voulez faire du nouveau à tout prix, peu vous importe l’effet produit pourvu que votre livre soit acheté... Frappez fort et ferme sur les hommes qui ont trahi, mais quand vous parlez des rois et des princes, rappelez-vous toujours que vous êtes le petit-fils du fameux Joly... Une infâme politique à forcer Madame à déclarer à l’Europe un secret de sa vie privée, voilà un acte, voilà une pièce authentique. Avez-vous le droit d’aller demander à Madame le jour et l’heure de son mariage ? Madame doit être crue sur parole, elle est mariée, elle le déclare, elle le signe, voilà le fait officiel".

Pour la naissance de Blaye, De Monti est catégorique "Il est interdit d’en faire la moindre allusion dans le livre". Le moniteur en a suffisamment parlé dans ses colonnes en 1832 et 1833.

Faute d’un accord immédiat, toutes les commandes souscrites tant à la cour de Graz où réside Marie-Caroline qu’à celles de Goritz où demeure le duc d’Angoulême, plus celles des divers associés à ce chantage seront annulées, vouant ainsi Crétineau Joly à la faillite, car il a besoin de cet argent pour financer son ouvrage.

Devant le chantage financier, l’historien se rend compte qu’il ne gagnera pas et à bout d’arguments, propose un nouveau compromis.

D - Le compromis

Nous en sommes à la 8e rencontre. Les menaces pécunières ont ruiné les espérances de l’écrivain. Il ne peut lutter à armes égales. Décontenancé, il déclare alors à De Monti "Voulez-vous mon manuscrit, vous le ferez lire à Henri et à sa mère, j’en passerai par tout ce qu’ils voudront, mais mon livre devant paraître dans 8 jours, ce retard me causera une perte considérable".

La phrase tant attendue est lâchée et De Monti écrit ce jour-là dans son rapport : "Plus je pénétrais dans le cœur de cet homme, plus je voyais la passion de l’or dominer tous les autres sentiments, j’aurais voulu avoir 15 000 F à ma disposition, c’est la somme qu’il me laissa pressentir".

Le lendemain, Crétineau Joly propose à nouveau son manuscrit avec pour dernier paragraphe et conclusion "là se termine l’histoire de la Vendée militaire, il ne nous appartient pas d’aller porter le flambeau de la vérité dans les mystères du château de Blaye. Nous avons parlé de Madame comme héroîne ... nous ne suivrons pas Marie-Caroline comme femme".

Dernier sursaut d’un auteur blessé ! Il propose également de faire parvenir à la famille royale en exil près de Prague, son manuscrit pour apporter les corrections qu’elle souhaitera sur le chapitre de la Restauration.

Cette proposition n’est pas désintéressée, il espère ainsi obtenir l’argent que ne lui a pas donné le diplomate. "Si le manuscrit va à Goritz, il faut suspendre la parution d’environ 2 mois" Que penseront les autres souscripteurs de ce retard ? Il faudra donner des explications !

D’ailleurs, il n’a pas perdu de temps, il est allé voir M. Hebert, le rédacteur du journal L’Écho et lui a laissé sous-entendre son problème, ce que le même Hebert s’est empressé de dire à De Monti. "Il paraît que Crétineau Joly va encore ajourner la publication de son 4e volume. Il y a des questions épineuses qui ont éveillé la susceptibilité de Goritz et de Gratz et Crétineau- Joly m’a dit ce matin qu’il irait probablement en Allemagne où Madame la duchesse de Berry l’appelait lui et sa femme".

De Monti a aussitôt compris le manège de l’historien et dans cette affaire où tous les coups bas sont permis, il juge qu’il est urgent de parvenir à un accord. Une rencontre entre l’auteur et Marie-Caroline pourrait avoir les plus fâcheuses conséquences, tant les réactions de celle-ci sont imprévisibles.

Il propose alors l’arrangement suivant : "Je lui dis donc, si vous faîtes les changements que je vous ai indiqués dans toutes nos conversations, je pourrai vous accorder une récompense de 3 000 F. Réfléchissez et agissez". "Crétineau Joly se leva et sortit en disant son désaccord... mais j’avais touché la corde sensible, je le vis sur sa figure... 2 heures plus tard, je roulai vers Strasbourg, la tête brisée et le coeur bouleversé par tant de bassesse. Arrivé dans cette ville, j’écrivis à Crétineau Joly". Nous connaissons la teneur de cette lettre par une autre lettre expédiée de Vienne le 29 octobre 1841 par le diplomate.

A Strasbourg, De Monti prend aussitôt conctact avec le comte de Chambord. Il lui fait le compte-rendu de la négociation puis ajoute "En lui donnant 15 000 F, peut-être moins, 10 000, on le ferait facilement s’arrêter en 1815... Si j’avais eu plein d’argent et les pleins pouvoirs, j’aurais tout arranger... Je crois que Monseigneur ne devrait pas laisser supporter à Madame seule les frais des 3 000F qu’il a avancés. Madame n’a jamais poussé aucun écrivain à parler de 1832, M. Crétineau Joly pas plus qu’un autre, seulement puisque les chefs vendéens ont donné au livre de Crétineau Joly une influence incontestable, on doit chercher à diriger au mieux une plume qui peut faire beaucoup de mal". La réponse du comte permit à De Monti de répondre à l’historien quant au montant exact de la somme qui fut effectivement payée à l’historien pour le prix du sabotage de son manuscrit. Une courte phrase termine la lettre "Le secret sur tout cela".

4 - La réaction du baron de Charette

A la parution du livre, le baron de Charette qui avait vanté les mérites de l’écrivain au début de l’article, se trouve particulièrement indigné de ne pas trouver les faits qui le concernent sous le jour qu’il espérait. Il s’en plaint dans une abondance de lettres à De Monti qui se trouve alors en Autriche. Il en rejette la responsabilité sur les opposants à l’insurrection. "Il est clair que le dernier livre a été écrit pour les pancaliers tombés dans la boue ... Ainsi Crétineau Joly est particulièrement payé par la mère de Henri et Henri de La Rochejaquelein lui-même... Les pancaliers l’ont acheté, il a cherché à les sortir de l’ignominie".

Il décide donc de publier les mémoires qu’il a rédigées et de faire paraître des articles dans la presse pour souligner les erreurs de l’historien. Mais il éprouve beaucoup de difficultés car la presse royaliste lui est hostile et c’est avec la même difficulté qu’il recherche un éditeur pour ses mémoires. Dans ses lettres on perçoit un homme déçu, instable et aigri. Dans la correspondance De Monti, on trouve cette phrase qui le concerne "Tantôt il veut qu’il s’imprime, tantôt il veut le contraire, maintenant il voudrait que je me taise... pauvre homme".

Dans la rédaction de ses mémoires le baron reconnaîtra lui-même une erreur dans son courrier avec le diplomate rezéen. "J’admets que je me suis trompé sur le compte des voix que j’ai rendu de la réunion de la Fetellière".

Ce qui n’est pas une erreur négligeable, quand on sait qu’à cette réunion, les chefs vendéens se prononcèrent en majorité contre l’insurrection, sauf si le soulèvement de Marseille se traduisait par un succès. Le livre paraîtra en 1842 sous le titre Journal militaire d’un chef de l’Ouest contenant la vie de Madame la duchesse de Berry en Vendée, par le baron de Charette aux éditions G.A. Dentu à Paris.

Mais dans ce livre, le baron s’est bien gardé de rapporter les faits qui se sont déroulés à la Fetellière.

5 - Epilogue

Deux lettres de Crétineau-Joly illustrent parfaitement le personnage que fut l’écrivain vendéen. L’une est datée du 28 novembre 1841 et est adressée à E. de Monti qui se trouve en compagnie de Madame et de son mari, l’autre datée du 5 décembre de cette même année est adressée à Marie-Caroline. Voyons la première : "Je vous adresse mon cher monsieur sous votre couvert, le premier exemplaire du 4e volume qui sera mis en vente demain. J’ai fait à peu près tout ce que vous avez désiré, j’ai passé les nuits et les jours à corriger, à émonder mon travail et vous le recevez tel que votre lettre de Strasbourg me le conseillait. Soyez aimable pour le mettre sous les yeux de Madame". Suit une supplique comme quoi il est dans le besoin et dans la difficulté à faire vivre sa famille.

La deuxième lettre a un côté mesquin, quand on connait le manuscrit d’origine à l’égard de la duchesse.
"Madame, j’ai l’honneur d’offrir à votre Altesse Royale un exemplaire de L’histoire de la Vendée militaire. Cet ouvrage dont Madame a daigné déjà s’occuper se termine par le récit de ses courageux efforts. Après avoir peint ce que fut la Vendée aux grandes époqus révolutionnaires, j’ai voulu prouver que par son abnégation personnelle et par son dévouement matériel, Madame s’était montrée digne du trône qu’elle eût été heureuse de rendre à son fils. Ai-je été assez bien inspiré pour remplir la tâche que je me suis imposée ? En retrouvant son nom mêlé à tant d’événements, Madame aurat-elle reconnu le soin que j’ai mis à présenter les faits sous leur jour vrai ? La Restauration a été ingrate, elle en a porté la peine, maintenant, il faut que Henri V dont le coeur est si loyal, dont l’intelligence de tout ce qui est bon, de tout ce qui est bien, se développe si magnifiquement, répare dans l’exil ou sur le trône une erreur qui fut si préjudiciable à la famille royale, au principe monarchique, au bonheur de la Franoe et de la Vendée.
Je serai bien heureux, Madame, si votre Altesse Royale, après avoir parcouru les 4 volumes de cette histoire, était satisfaite de mon travail et surtout la bonté dont elle m’a déjà donné tant de preuves, elle prenait sous sa protection un ouvrage auquel je le sais, le talent a beaucoup plus manqué que la conscience".

Conclusion

Même si le 4e volume de L’histoire de la Vendée militaire de Crétineau Joly n’est pas le reflet du manuscrit, l’œuvre dans son ensemble reste malgré tout un document de référence pour qui étudie les événements de cette période. De nombreux renseignements sont transcrits avec fidélité. Notre intention n’a pas été ici de porter un jugement sur tel ou tel personnage mis en cause dans cet article, mais de faire ressurgir à travers des archives récemment ouvertes au public à Rezé, les secrets de l’Histoire.

1 Message

  • 9 février 2016 09:01 L’affaire Crétineau-Joly par Martine Gendarme

    Bonjour,

    Pourquoi dites-vous que Crétineau-Joly est le petit-fils de Jean-Baptiste Joly célèbre vendéen ?
    Sa mère s’appelle Rose Ely et il a pris ce nom de Joly par dérision, surnom donné par ses amis eu égard à sa laideur !

    Tous les actes mentionnent le nom de sa mère Rose Marguerite Ely et notamment le nom de ses parents dans son acte de mariage à Fontenay-le-Comte an VIII vue 239/428.
    Acte de naissance de son fils Jacques à Fontenay-le-Comte : an XI vue 2/359. Acte de mariage à Confolens : 1823-1832 vue 455/602
    et son acte de décès à Vincennes 1/01/1875 vue 605/708.

    Bien cordialement,
    Martine Gendarme

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