L’abbaye de la Chaume à Machecoul

vendredi 30 juillet 2010, par Emile Boutin +


L’évolution du golfe de Machecoul, depuis l’ère chrétienne a été marquée par le passage de Portus Secor à la Baye de Bretagne et, plus récemment, à l’actuelle Baie de Bourgneuf.
Pour comprendre l’implantation de l’abbaye de la Chaume, il convient de suivre le recul de la mer, l’envasement progressif de tout l’actuel marais breton, jusqu’à l’oppidum Sanctae Crucis, la forteresse de Sainte Croix de Machecoul.


 Au pays de l’or blanc

Le golfe était délimité par la Rive, dite Rivières de Bourgneuf, les coteaux de Saint Cyr et de Fresnay, et l’éperon de Saint Gervais - Beauvoir qui sépare maintenant le marais breton du marais vendéen. Il était semé de nombreuses îles, dont certaines joueront un rôle dans l’histoire religieuse du pays, notamment, l’Ile Chauvet, l’Ile de Saint Denis et Quinquenavant. L’ensemble constituait dans les premiers siècles de notre ère un abri très sûr que les anciens avaient appelé Portus Secor. Le géographe Ptolémée, dans sa description de l’Aquitaine au deuxième siècle, et Martien d’Héraclée au IV° siècle, nous l’ont situé dans le golfe. Le port avait été fréquenté par les Crétois et les Phéniciens, allant chercher aux Cassitérides l’étain si précieux à l’époque, mais aussi par les Romains dont nous avons les traces à Bois de Céné, à Saint Gervais et à Pont-Halbert près de Challans. C’est l’ensemble du golfe qui constituait Portus Secor. Les bateaux accostaient aussi bien à Prigny, à Bourgneuf, à Bouin, à Noirmoutier ou dans l’une des îles de la baie. Cette imprécision est tout à fait dans les habitudes de l’époque. Quand la Baye de Bretagne sera réputée pour son sel, le fond du golfe sera déjà partiellement comblé par les alluvions provenant de la Loire. Machecoul restera cependant relié à la mer par un goulet. C’est en effet par mer, que, selon la tradition, les reliques de Saint Honoré, patron de la ville et patron des boulangers, arriveront au pays vers l’an mil.

Il y avait déjà longtemps que le christianisme était apparu dans la région. Saint Hilaire de Poitiers avait visité son diocèse, jusqu’à la Loire, au quatrième siècle. Et nous avons la preuve de la présence du culte chrétien à Rezé et à Prigny dès cette époque. Probablement, aussi à Machecoul.

 Au début du culte marial

Les invasions barbares avaient porté un coup sérieux au christianisme du Pays de Retz, au V° siècle, mais, quelques décennies plus tard, l’apostolat de Martin de Vertou, envoyé par l’évêque Saint Félix, complètera le travail de Saint Hilaire. C’est toutefois au VIl° siècle, avec la construction de l’abbaye de Noirmoutier sous la direction de Saint Philbert, que le christianisme va se développer tout autour de la Baye et du golfe de Machecoul. A la tête d’une communauté prospère, spirituellement et matériellement, Philbert, avec l’appui de l’évêque de Poitiers, Ansoald, va étendre les salines, créer une flotte de pêche et de commerce qui travaillera avec l’Angleterre, l’Ecosse et surtout la Bretagne. Le continent tout proche sera l’objet de son attention apostolique. Le concile d’Ephèse n’est pas loin, et le culte de Marie commence à se répandre en Occident. Philbert envoie ses moines marins créer des prieurés paroissiaux. Nous avons des-témoignages de leur activité tout autour de la baie. Les chapelles construites par les moines philibertins et dédiées le plus souvent à la Vierge, vont se rencontrer à Sion (ancien nom de Sainte Marie de Pornic), à Sainte Marie des Moutiers, à Saint Cyr, à Saint Viaud, à La Plaine, probablement à Saint Brévin et, ce qui nous intéresse présentement, auprès de l’oppidum de Sainte Croix à Machecoul.

Cette chapelle de la Vierge devint bientôt un centre de pèlerinage, comme celle des Moutiers. Selon la coutume d’avant l’an mil, les chrétiens prirent l’habitude, riches ou pauvres, de se faire inhumer dans la cella et, la chapelle devenant trop petite, tout alentour, le plus près possible du lieu de culte. C’est ainsi que naquit le grand cimetière mérovingien des Chaumes. Il suffit de s’y promener pour se rendre compte de l’importance qu’il eut jadis ; les sarcophages de calcaire coquillier sont nombreux. La Chapelle de la Vierge a certainement été à l’origine du cimetière mérovingien. Une notice d’un bénédictin, le frère Jacques Jousseaume nous dit : « A l’origine ce n’estoit dans son principe qu’une simple chapelle de dévotion située dans les Chaumes de Machecoul, que le vulgaire appeloit les Chaumes de Nostre Dame, à cause que cette chapelle lui estoit dédiée et que Dieu y opéroit souvent des insignes miracles qui attiroient le peuple de tous costez pour y rendre leurs voeux. Et chacun souhaitant de se faire enterrer auprès de ce sanctuaire l’on fit à la suite des temps enclore une pièce de terre pour y servir de cimetière où les Seigneurs et Dames se faisaient enterrer avec le menu peuple... ».

 Les tombes des sept rois

L’importance de ce cimetière mérovingien entourant la chapelle, qui sera à l’origine de l’abbaye de la Chaume, était telle que Gérard Mellier écrivait en 1719 « Près de Machecoul est le grand cimetière dans lequel on voit un grand nombre de tombes, entr’autres sept qui sont de grosses pierres grises façonnées de feuillages, festons et autres ouvrages entrelassés de quelques caractères et lettres inconnues. Les uns disent que ces tombes sont de sept rois qui, venant subjuguer la Bretagne, furent défaits et taillés en pièces dans cette plaine ; d’autres veulent que ce soient des tombes de princes et seigneurs de l’armée de Charles le Chauve qui fut défait en cette plaine par Nominoé, roi des Bretons... ».

Nominoé et Erispoé ont fait du Pays de Retz, après la victoire sur Charles le Chauve, une terre bretonne. Du moins ont-ils essayé. Les Normands s’installeront sur les bords de la Loire et pendant plusieurs décennies vont tout détruire et incendier. Si bien que le vrai fondateur breton du Pays de Retz viendra plus tard. Alain BarbeTorte, après sa victoire sur les Normands en 938, va libérer le Pays de Retz, reconstruire le château de Pornic et apporter à Prigny le culte de son saint préféré, Saint Guénolé de Landévennec. Mais cette reconquête est bien fragile, et, dans un pays de Marche comme celui-ci, va se heurter à des influences contradictoires. Angers, Tours, Poitiers ne vont pas abandonner aussi facilement le Pays de Retz. C’est pourquoi nous voyons des abbayes comme Marmoutier, Saint Serge et Saint Aubin d’Angers s’agiter pour avoir des succursales au Sud de la Loire.

Mais Saint Sauveur de Redon va réagir et chercher à posséder les prieurés philibertins du Pays de Retz.

L’évêque de Nantes Quiriac, au XI° siècle, déjà accusé de simonie par Rome, autorise l’abbé de Saint Sauveur à acheter l’église Saint Pierre des Moutiers, moyennant « cent sols d’or très fin payables à la fête de Saint Pierre, à l’église de Nantes ». Et ce n’est pas un cas isolé. Le successeur de Quiriac confirmera également la donation faite par le prêtre Urvod des églises de « Frossai, Chauvé et Arton » à Saint Sauveur de Redon.

Dans la lutte d’influence entre Angers, Tours et Redon, c’est le monastère de Saint Sauveur qui deviendra l’héritier des meilleurs prieurés philibertins. Et Saint Sauveur contribuera ainsi à donner au Pays de Retz son caractère breton, alors que tout le prédisposait à devenir poitevin, voire angevin, ou « Pays de Loire ».

Il faut reconnaître d’ailleurs que cette abbaye sous l’impulsion de son abbé Conwoion était un centre actif possédant même des bateaux qui étaient en contact avec Noirmoutier.

C’est donc tout naturellement que le seigneur de Sainte Croix de Machecoul va s’adresser à une abbaye aussi réputée et aussi prospère pour prendre en charge la petite chapelle que les moines de Saint Philbert avaient construite jadis dans les Chaumes.

Harscdid de Sancta Cruce, Harscoet de Sainte Croix, tel est son nom, est alors un seigneur assez puissant. Il est qualifié de Nobilissimus vir. Seigneur de Rais (Senior Provinciae Radesiarum), il va donc donner à l’abbaye de Saint Sauveur de Redon et à ses moines deux églises construites en l’honneur de Sainte Marie et de Saint Jean, situées en avant de la forteresse de Sainte Croix, avec le cimetière (dont nous avons parlé) une borderie, le quart d’une vigne, un pré, un moulin, et le tiers de la Chaume.

Il fait ce don pour le salut de ses ancêtres, son père, sa mère, la rémission de ses propres péchés et de ceux d’Ulgarde, son épouse, pour la santé de ses quatre fils Gestin, Urvoid, Hilaire et Aldroen, la santé de ses filles (non nommées) et la stabilité de son honneur. L’acte fut rédigé le 6 juillet 1055 à Sainte Marie de la Chaume. 0. Paré dit qu’on trouve la première fois le nom de Machecoul dans l’acte de fondation. En fait on lit simplement « Ante oppidum Sanctae Crucis ».

L’église Saint Jean qui fait partie de la donation comme l’église Sainte Marie prendra le nom du château voisin et deviendra bientôt l’église paroissiale de Sainte Croix.

 Une terre ou une bique crèverait de faim

Apparemment, on peut croire à un don bien gratuit d’un seigneur vis à vis d’une communauté, dans le but évident de faire progresser la religion au Pays de Retz. Mais à côté de ce noble souci, il ne faut pas oublier que les aumônes faites par les puissants, surtout au XI° siècle, étaient intéressées. Il y avait beaucoup de travail à faire dans les Chaumes de Machecoul. Harscoet savait fort bien que les moines agrandiraient ses terres, gagneraient du terrain sur la mer, mettraient en valeur les salines et construiraient des digues pour relier les différentes petites îles du golfe. Les moines étaient alors d’excellents chefs de chantier au pays du sel. Les preuves en remontaient au VIl° siècle avec Saint Philbert. Et il ne faut pas oublier que le seigneur de Rais percevait « le diziesme denier du prix de la vendicion du sel » ainsi que les « coutumes des saulx vendus par mer ». La donation était donc payante à court terme. D’autant plus que les moines de Saint Sauveur étaient spécialisés dans la saulnerie, s’étant beaucoup occupés jadis des marais de Guérande sous Conwoion. Quant à la terre des Chaumes, elle avait la réputation d’être mauvaise, pleine de coquelicots et de ne rien produire. « Une bique y crèverait de faim » a écrit 0. Paré. Il faut donc rendre hommage aux moines qui sauront améliorer cette terre. Si bien qu’à notre époque le guide bleu peut parler des riches terrains de primeurs de la Chaume dans la verdoyante vallée du Falleron.

L’acte d’Harscoet sera contresigné par l’abbé de Redon, Perenes (Perenesius), qui mourra cinq ans plus tard. Le premier Prieur sera un prêtre nommé Justin. La communauté très modeste construit ses premiers bâtiments en 1063. Il n’y a que quatre religieux pour desservir la chapelle.

Mais peu à peu, les ressources du petit prieuré vont croître. Un homme riche nommé Renaud de Mortestier, avait mené une vie très agitée (homo quidam Renaldus de Mortuo). Homme riche mais non illustre. Sentant venir la mort, il voulut se convertir et demanda à rentrer chez les moines. Il reconnaissait avoir beaucoup péché « ob multitudinem peccatorum ». Il donna tous ses biens au monastère notamment une île qu’il possédait dans le golfe, Quinquenavant (de insula quadam Kendelaman). Et une propriété dans la paroisse de Saint Même. Ce sera l’origine du futur prieuré de Saint Même sur la rive droite du Tenu. Trois jours après avoir reçu l’habit bénédictin, Renaud mourut et fut enterré dans le cimetière de la Chaume (Sanctae Mariae de Culmo). Son acte de décès fut signé par le Prieur Justin et par Glenmaroc qui sera le premier abbé. Nous trouvons la signature de neuf religieux. Le prieuré avait été fondé pour quatre moines environ. Il prospère rapidement. Son premier prieur Justin va devenir abbé de Saint Sauveur de Redon et ne tardera pas à ériger en abbaye le prieuré de Sainte Marie de la Chaume. Les historiens ne sont pas d’accord sur la date exacte de cette érection. On la situe entre 1092 et 1104. Je crois que dès 1100 l’abbaye était créée. En effet, Justin fut abbé de Saint Sauveur à cette époque et, d’autre part, nous trouvons la signature du premier abbé de la Chaume dans une charte relative au Prieuré de Frossay en 1100 « anno ab incarnatione Domini MC, Luna IV.A signé comme témoin Glémarhocus abbas Sanctae Mariae de Machicol ». Nous pouvons tirer deux conclusions de ce texte :

  • 1) En 1100 l’abbaye de la Chaume existait
  • 2) Je n’ai pas trouvé le terme Machicol ou un mot similaire antérieurement à cette date.

La désignation abbaye de la Chaume n’apparaîtra d’ailleurs qu’au milieu du Xll° siècle. Jusqu’à ce moment là les abbés signent « Abbas Sanctae Mariae de Machicol » comme nous venons de le voir ou plus simplement « Abbas de Machicol ». Nous trouverons ensuite les termes « de Calmo, de Culmo, Calmae » et plus tardivement « de Calmaria ». Comme toute abbaye, celle-ci va recevoir un sceau ayant au centre un écusson d’azur chargé d’une croix d’or. Il était de même inspiration que celui des seigneurs de Sainte Croix.

Mais déjà les difficultés vont commencer.

En 1106, lors du concile de Poitiers, les moines de Tournus protesteront énergiquement auprès du légat du Pape, prétendant qu’ils sont les propriétaires de l’abbaye de la Chaume et qu’ils en ont été dépossédés, quelques décennies plus tôt, par la donation injuste faite en faveur de Saint Sauveur de Redon. Ils réclament donc véhémentement que l’abbaye de la Chaume ainsi que la chapelle de Saint Jean reviennent à leur ordre. « Ibidem quoquefratres Tornucenses prociamaverunt ad nos super abbatem Rodonensem Justinum qui ecclesias de Calma apud castrum Machicol eis aufert, in quibus, eis calumniantibus et contradicentibus abbatem constituit ». Si j’ai cité le texte ci-dessus, c’est que la réclamation des moines de Tournus, premièrement, était justifiée, deuxièmement, nous éclaire sur le passé religieux du Pays de Retz.

En effet, tous les auteurs que j’ai consultés, ou bien passent sur la réclamation de Tournus, sans y insister, comme le Chanoine Jarnoux (diocèse de Nantes au XVI° siècle), ou, comme S. de la Nicollière - Teijeiro, qui, connaissant bien pourtant l’abbaye de la Chaume, a écrit « Il est impossible de connaître les raisons sur lesquelles s’appuyaient ces religieux, qui avaient bien tardé pour discuter une fondation remontant à 45 ans au moins ».

C’est là qu’il y a une erreur, car la fondation remontait au Vll° siècle, à l’époque où les moines philibertins créaient, tout autour de la Baie, des sanctuaires dédiés à la Vierge. L’histoire se répète en ce onzième siècle, où l’on connoît enfin une certaine stabilité après la période des invasions. Les moines de Tournus étaient bien les héritiers directs des anciens Philibertins, leur patron reposant à Tournus même, après un long périple de Noirmoutier à Déas (Saint Philbert de Grandlieu) puis la Bourgogne. Nous aurons la même réaction des moines de Luçon envers le prieuré de Prigny. Les droits de Tournus envers l’abbaye de la Chaume, étaient réels, mais, sans doute, compte-tenu du temps écoulé, quatre siècles, l’intervention se solda par un échec. Et l’abbé de la Chaume, dépendant de Saint Sauveur de Redon, fut maintenu dans tous ses droits.

 Les somptueux repas annuels

Ses droits, mais aussi ses devoirs. En effet, jusqu’à la commende, les abbés vont dépendre en grande partie de Redon. Le Sire de Rays présente trois moines au choix de l’abbé de Saint Sauveur, mais c’est ce dernier qui choisit le futur supérieur de la Chaume. Nous voyons, par exemple l’abbé Pierre Louys reconnaître au début du XIV° siècle les droits de Redon. « Comme il est de coustume que quand l’abbaye de la Chaume vaque, de nommer troyx moynes de ladite abbaye de Redon, desquels le dit abbé de Redon en doit eslire ung, s’il est suffisant et capable, pour estre abbé de la Chaulme ».

Et l’abbé de Saint Sauveur répond : « A noble home, son ami e seignor, monsor Girard Chaboz seignor de Reis e de Machecou, frère Johan, humble abbé de Redon, saluz. Sire, comme vous ayez de costume, quant labaye de la Chaume vaque, de nomer de nostre abbaye treis moynes e nos devons eslere un diceux a estre abbé de la Chaume ».

Parfois la nomination de l’abbé est assez compliquée. Lors de l’élection de Guillaume Jehanno au XV° siècle, Redon « n’auroit encore pourveu à la collation de ladite abbaye de la Chaume, auroit différé de cefaire, en partye pour ce que l’ung des dits religieux nommés en icelle présentation, estoit en voyage de Saint Jacques en Galice ». Et le voyage à Compostelle, à cette époque durait un certain temps. Parfois, aussi, le seigneur intervient avec une insistance qui ressemble bien à un ordre. Voyons la lettre de Pierre II, duc de Bretagne à André de Laval, baron de Rays : « Veuillez présenter à l’abbé de Redon, afin que sur icelle abbaye de la Chaulme, nuili ne puisse donner audit maistre Guillaume Jehanno aucun empeschement. En ce faisant, vous me ferez singulier plaisir ». D’ailleurs le nouvel abbé de la Chaume devra montrer sa dépendance à l’égard de la « Maison Mère » en plusieurs circonstances. « Il devra se rendre à Redon deux fois l’an, pour la fête de Saint Marcellin et pour l’anniversaire de ses reliques, que ’ Saint Conwoion, le fondateur, avait reçues de Léon IV. Ces deux jours-là, l’abbé de la Chaume doit régaler à ses frais la communauté qui l’accueille ».

Et le repas doit être somptueux. « Mensas etiam fratrum splendide procurera studeat ».

 Le grand maître du cimetière

L’abbé de la Chaume n’eut, semble-t-il, qu’une faible influence sur la vie religieuse du Pays de Retz en général et de Machecoul en particulier. De toute façon les religieux n’eurent jamais préséance sur le clergé séculier local, sauf le jour des Rameaux. Ce matin-là, les prêtres des deux paroisses machecoulaises arrivaient en procession, avec le peuple des fidèles, jusqu’à la croix située au centre du grand cimetière dont nous avons parlé. Les moines bénédictins les attendaient. L’abbé, puis le prieur sous la commende, accompagné de diacre en dalmatique et de deux religieux en chape avec navette et encensoir, préside alors la cérémonie de la bénédiction des palmes, des buis et des rameaux. A sa droite se tient le doyen du « climat de Retz », et à sa gauche le curé de Sainte Croix avec leurs vicaires et leurs chantres respectifs. Ils sont en surplis, mais sans étole, car ils n’officient pas. Le diacre fait bénir l’encens puis chante l’évangile, l’abbé baise alors l’évangile et est encensé, seul, trois fois. Il embrasse le pied de la Croix, puis chaque clergé retourne dans son église propre en chantant le « Gloria Laus » et le « Pueri Hebraeorum ». L’abbé de la Chaume rentre alors dans la chapelle avec ses moines pour l’office des Rameaux. Il vient de marquer une nouvelle fois qu’il est le seigneur du grand cimetière mérovingien.

Par contre aux quatre grandes fêtes de l’année, avec les autres supérieurs religieux des prieurés de Machecoul, l’abbé de la Chaume était tenu de se trouver à la fin du dîner du seigneur, au château, pour « lui dire grâces et distribuer aux pauvres ce qu’il luy plaira donner, et ensuite le conduire à vespres, lesquelles, ils sont tenus chanter, et à la fin un Libera ou De Profundis avec l’antiphone et oraison ». Tout cela pour bien marquer que le seigneur est le patron de leurs bénéfices.

Jusqu’au XV° siècle, l’abbaye de la Chaume « brilla nous disent les archives, par la grandeur de ses œuvres et la régularité de ses religieux », autant que l’abbaye de Saint Sauveur de Redon. Et cette « régularité » bénédictine n’est pas un mince éloge. Car la vie n’était pas toujours facile dans le monastère pendant la Guerre de Cent Ans. Nous avons une bulle d’Innocent VI à l’archevêque de Tours, enjoignant de procurer « la liberté à Jean de Tréal, ex-abbé de la Chaume pris hors de son monastère par Thomas de Holande du diocèse d’York et Thomelin Fouque, damoiseau du diocèse de Londres lesquels l’ont chargé de chaines, frappé et tourmenté, conduit en divers lieux et le tiennent captif au chateau d’Elven. Ils lui ont fait promettre une rançon de 10 000 écus dont il a versé 3 500. Si on ne le remet pas en liberté en lui rendant ce qu’il a payé, Thomas et Thomelin et leurs complices seront excommuniés ».

Quant au travail manuel nous savons que les moines surent mettre en valeur les terres de marais, les salines, qu’ils firent creuser des étiers, qu’ils engraissèrent les bossis et qu’ils construisirent des digues et des chaussées. Tel était d’ailleurs le lot quotidien de tous les moines qui s’installèrent autour de la Baye de Bretagne.

 Les abbés réguliers nobles et bretons

Je n’ai pas l’intention d’énumérer tous les abbés de la Chaume. Sauf pour le treizième siècle, nous les connaissons par le travail de la Nicolière. Je renvoie donc le lecteur intéressé à cet auteur. Toutefois certains abbés ont particulièrement marqué la vie de la Chaume. Et nous en parlerons. Une constatation s’impose. Jusqu’à la commende, la plupart des abbés étaient originaires de familles nobles et bretonnes. Comme Jean de Taillefer (XIV° siècle) issu d’une noble famille de Dol, ou Thomas Ruffier, abbé en 1386, originaire de Saint Brieuc. Citons encore Jean et André Larcher, abbés de 1391 à 1411, dont la famille était réputée pour sa lutte contre les Anglais depuis le duc Conan IV. Alain Loret était fils du conseiller du duc Jean V. Enfin Raoul Geslin de Saint Brieuc eut la priorité pour être abbé sur Mathurin de Chauvigny, parent du puissant seigneur de Retz, André de Chauvigny. Le Duc de Bretagne était alors trop content de minimiser le baron de Retz et demanda au Parlement de Rennes de préférer Geslin qui était Breton à de Chauvigny qui ne l’était pas.

Nous arrivons maintenant au dernier abbé régulier, avant la commende, le 25e en quatre siècles. Jacques de la Porte fut présenté en 1522, contre le gré de l’abbé de Saint-Sauveur. Il va gouverner avec sagesse et bonté, pendant près de quarante ans et sera un des plus aimés de Machecoul. Quand Jacques de la Porte va décéder, à Nantes, à l’époque des troubles accompagnant la Ligue, on cachera soigneusement sa mort aux religieux, ce qui permettra au roi de nommer le premier abbé commendataire de la Chaume, Olivier de Montauban.

Il était archidiacre de la cathédrale de Nantes et obtint l’abbaye en Cour de Rome. Il s’empressa d’en affermer le temporel à un marchand de Machecoul. Le 22 mai 1561, Messire Toussaint de Laval, vicaire général de l’Evêque de Nantes Antoine de Créqui, fait sa visite canonique à l’abbaye. Mais l’abbé est absent. « Nobilis et circumspectus vir Dominus Oliverius de Montauban, abbas commendatarius, abbatie de Calma, abest ».

A sa place, comparait le sacriste Johannes Datin qui présente les excuses de l’abbé, empêché, et affirme que la règle est bien suivie et que l’office est récité de jour comme de nuit. Il y a en tout cinq moines dans l’abbaye, dont deux prêtres, Datin et Franciscus Syphie, un diacre, le frère Julianus Le Flave et deux prêtres séculiers. Le diacre était venu irrégulièrement des Cordeliers de Bourgneuf. Le vicaire général va régulariser sa situation.

 Un drôle de sacriste marqué au fer rouge

C’est le sacriste de la Chaume, Jean Datin ou d’Astin que nous allons voir être dégradé par l’évêque de Nantes, Philippe du Bec.
« Le 26 janvier 1568, donc sept ans après la visite pastorale. que nous venons d’évoquer, l’évêque de Nantes, assisté de l’évêque de Luçon, va procéder dans la salle de l’évêché à la dégradation du prêtre, religieux, sacriste de la Chaume. D’abord, le greffier criminel du Présidial lit l’arrêt du Parlement du 19 janvier 1568, ordonnant la dégradation. Le coupable, à genoux, revêtu des habits sacerdotaux doit d’abord écouter l’exortation de l’évêque qui lui ôte ensuite l’un après l’autre tous les attributs du sacerdoce. Enfin Jean d’Astin est dégradé et déposé « ab officio et beneficio » par les canons et cela pour toujours. L’évêque demande ensuite aux Juges Présidiaux auxquels il livre le coupable d’agir avec clémence à son égard. C’était par pure charité chrétienne, car la sentence sera exécutée le jour même avec toute la rigueur habituelle à cette époque. Le coupable fait amende honorable tête nue en chemise ayant à la main une torche de trois livres. Après quoi il est tenaillé aux deux mamelles et conduit sur l’échafaud de la place du Bouffay. Là il est tenaillé de nouveau à quatre autres endroits du corps. Mis à la torture des escarpins, pendu et étranglé. Son corps est brûlé ».

Il faut dire que son crime avait été particulièrement odieux. Avec d’autres complices il avait abusé d’un jeune homme et pour arracher son consentement et l’obliger au silence, il l’avait tellement brûlé « par tison de feu et fer rouge » que le garçon était mort quatre jours plus tard. C’est vers la même époque qu’une contestation opposa Olivier de Montauban à un soldat invalide pensionné aux frais des moines. Le droit de régale permettait en effet au roi d’obliger une abbaye royale à subvenir aux frais d’un moine blessé au service de sa Majesté. Malgré de nombreuses démarches pour éluder cette charge, la Chaume dut payer.

L’abbé suivant Henry de Rastelli dirigea l’abbaye pendant 22 ans, assez fermement semble-t-il. Il avait réussi à amasser 1600 « escuz d’or » assez pour qu’à sa mort on lui construisît un somptueux mausolée. Il avait choisi comme exécuteur testamentaire l’intendant du premier Duc de Retz, Albert de Gondy. Lorsque l’abbé mourut en 1594, de Gondy estima que l’argent serait plus utile à un vivant qu’à un mort. Sans plus de façon, il s’empara des 1600 escuz d’or mis de côté par le défunt et que son intendant dut lui remettre. En compensation, il fit inhumer Henry de Rastelli au pied du grand autel, avec une bonne pierre de schiste comme dalle funéraire.

 Les Gondy

De plus Albert de Gondy aida son frère Pierre, cardinal évêque de Paris, à obtenir l’abbaye de la Chaume en cour de Rome. Pour eux c’était un mince bénéfice. Ils y tenaient cependant parce que l’abbaye était située au Pays de Retz. La première chose que fit Pierre de Gondy fut de remplacer les juges de la juridiction de la Chaume par les officiers de Machecoul qui étaient aux ordres de son frère, le duc de Retz. Les religieux ne voulurent pas accepter ce changement. Gondy les congédia et les remplaça par six prêtres séculiers qui servirent de chapelains au duc de Retz. Quant au temporel, il fut tout affermé.

Albert de Gondy alla plus loin. Il voulut par la suite nommer lui-même les abbés de la Chaume. Certes il y avait déjà longtemps que l’abbaye de Saint Sauveur de Redon n’était plus consultée. Mais le Duc de Retz perdit son procès et dorénavant le roi seul nomma les abbés qui durent lui prêter serment de fidélité. Toutefois c’était le Pape qui, évidemment, délivrait les bulles au nouvel élu, moyennant la somme de 66 florins d’or et deux tiers d’un florin.

Pierre de Gondy eut pour successeur à l’abbaye de la Chaume, son neveu Henri, fils du Duc. Il devint abbé en 1616, et le resta pendant 6 ans. Il mourut à 50 ans évêque de Paris, cardinal et commendataire de l’abbaye de Buzay. Il sut rétablir dans son monastère la règle de St Benoît et il congédia les prêtres séculiers que son oncle y avait placés. Il fit venir en 1618 des moines qu’il obtint en s’adressant à la Société des Bénédictins de Bretagne qui venaient de prendre l’initiative d’un renouveau. Il y eut alors un regain de ferveur à la Chaume. C’est à cette époque que les moines de Redon demandèrent une réforme dans leur abbaye. Le prieur de Saint Sauveur se démit alors et le Père Charbonneau, prieur de la Chaume, ancien valet de chambre de la famille de Gondi, fut envoyé à Redon avec quatre autres religieux pour apporter du changement. Les moines, l’ayant demandé, l’acceptèrent facilement. A l’exception de trois religieux irréductibles qui empoisonnèrent Dom Charbonneau, le nouveau prieur.

Les moines qui ne voulurent pas accepter la suppression de la Société des Bénédictins de Bretagne et son union à la Congrégation de Saint Maur, obtinrent la permission de se retirer aux abbayes du Tronchet, de Lanténac et de la Chaume. Ils purent y suivre leur observance, mais sans la propager. En 1639, il ne restait que dix-huit religieux dans ces trois monastères.

Après ce ralliement à la congrégation de Saint Maur, ce fut désormais l’âge d’or de l’abbaye qui compta jusqu’à huit moines prêtres, très pieux. Pendant plus d’un siècle, la Chaume, comme les gens heureux, n’aura plus d’histoire, à part un procès avec la duchesse de Lesdiguières, ce qui n’affectera pas la vie monastique.

Deux autres Gondy vont succéder à Henri que nous avons vu réformer l’abbaye. D’abord Jean-François, abbé de Saint Aubin d’Angers, premier archevêque de Paris, qui fut abbé jusqu’en 1654. Puis Jean-François Paul de Gondy, déjà commendataire de Buzay, abbé de la Chaume jusqu’en 167 1. Il démissionna à cette époque.

 Des buis de 30 pieds de haut mais aussi verger et vivier...

C’est ce dernier abbé qui fit modifier et agrandir l’abbaye. « Les moines construisirent alors neuf chambres fort raisonnables et belles du dortoir dans la longueur et la largeur du logis, qui ont l’aspect du côté de l’Orient et du jardin qui est carré et fort grand ». L’abbé donna mille écus pour aider à refondre les quatre cloches et refaire le clocher. Mais les premiers bâtiments claustraux existaient, d’après Ogée, dès 1063. C’est probablement dès le Xl° siècle que fut construit le premier cloître qui s’étendait du côté de l’église et était de style roman. Nous savons qu’aux XIV° et XV° siècles l’église conventuelle était très belle. Elle comportait trois nefs, un chœur carré, « lambrissé et décoré de peintures à l’huile ». Elle n’avait point de dédicace particulière, mais avait un autel Saint André et un autel Saint Emerance. A cette époque, le clocher n’avait qu’une cloche. Il y avait fuye ou colombier important (qu’on peut encore voir dans les ruines de l’abbaye), étang, deux jardins, une cour intérieure et une cour d’honneur. L’autel Saint André possédait une relique de ce saint, qui avait été donnée à l’abbaye par les prêtres qui desservaient l’Ile Chauvet, au moment où elle fut incendiée par les Calvinistes. Le P. Jousseaume a écrit au XVIl° siècle : « Il y a grande dévotion, le jour de la Saint André, à cause d’un autel qui lui est dédié et où on expose cette relique ». C’est toujours ce même religieux qui mentionnait : « Le cloître est tout neuf, avec des piliers de belle pierre de grès. Ils ne sont point voûtés, mais ils sont fort gais. L’on a changé les dortoirs qui étaient au nord, et on les a mis dans le logis abbatial qui restait au Levant. On y a fait neuf chambres (dont nous avons parlé) qui sont fort belles, spacieuses et ont vue sur un très beau jardin, celui que Monsieur le Cardinal leur a cédé avec son logis. Il y a encore un très grand jardin qui est à côté de l’église. Il y a de très belles allées couvertes et bordées de grands buis qui ont plus de 30 pieds de haut. Il y a un très beau verger, rempli de très bons arbres fruitiers et un très beau vivier d’eau de source ; il a plus de 30 pieds de large et 100 de long. Il y a aussi des douves dans lesquelles l’eau du vivier communique par une voûte qui sert de pont. Le poisson y vit très bien et devient très bon ». Et le frère Jousseaume continue la description des propriétés de l’abbaye. « Il y a un grand pré au bout du jardin que les douves enferment. Il y a de très bons et de très beaux espaliers autour d’une bonne partie de ce jardin qui est tout enclos. L’église est petite, la nef est éclairée d’un très beau vitrail, placé au bas de l’église à l’est ; le chœur est au fond. On a fait venir de Paris un très beau soleil et une belle croix processionnelle avec son baston d’argent. Ils ont fait faire aussi depuis peu, trois chapes de ces nouvelles étoffes, avec des chasubles et des dalmatiques ».

 Un somptueux gâteau des rois

La visite de l’archidiacre à la Chaume en 1689 ne nous apprend pas grand chose de plus. En termes moins emphatiques mais plus juridiques, il nous mentionne « la grande maison conventuelle dans laquelle il y a un prieur, sous-prieur, un procureur et quatre religieux, une belle église, cours et jardins. Plus en fiefs, juridictions et rentes, plus en trois métairies en cette paroisse, prés, marais salants et en dimes en cette paroisse, celle de la Trinité, de Saint Cyr, de Fresnay, de Sainte Marie de Pornic, de Saint Mesme et du Bois de Céné, pouvant valoir 5000 livres ». Sur cette somme, l’abbaye donnait aux pauvres chaque année « 158 boisseaux de bled, seigle, jarosses et fèves, mesure de Machecou ». Le temporel de l’abbaye était, on s’en doute, important. Mais tout était affermé. Même la Fuye, ce colombier situé entre les deux cours, qui rapportait 60 pigeonneaux par an à l’abbé. Le four banal de l’abbaye pouvait cuire jusqu’à 430 pains de troupe par fournée soit 1720 pains par jour à quatre fournées. Le farinier de Sainte Croix de Machecoul, Honoré Morisset, devait fournir un gros gâteau, à Pâques, aux religieux. Ceux-ci avaient aussi la possibilité de faire cuire leur pâte, sans avoir à chauffer le four. Le four banal de la paroisse de Sainte Croix dépendait de la manse abbatiale ; si bien que là encore les religieux avaient droit à un « gâteau de grandeur raisonnable » et la possibilité de faire cuire leur pâte « quelquefois, sans avoir à chauffer le four ». L’abbaye avait aussi des biens à Port La Roche, comme la métairie noble de la Grange, ce qui explique l’embarquement clandestin du Cardinal de Retz dans ce petit port, après son évasion de la prison de Nantes. Plusieurs moulins dépendaient de la Chaume, le Moulin Turquois, affermé à Honoré Morisset moyennant bonne redevance, et en plus « un gâteau de la fleur d’un demi boisseau de froment à la fête des Rois ». (En lisant les aveux on a l’impression que les religieux étaient assez gourmands). Et d’autres moulins encore : le Moulin du Bourg Mignon, le Moulin Archambaud celui de la forêt, le Moulin Bernard, le Moulin Bontemps, le Moulin Mouton, le Moulin Pageot. Presque tous étaient situés d’ailleurs dans les Chaumes.

Tous les dons en terre que l’abbaye avait reçus s’appelaient les « Fiefs de la Chaume ». La plupart étaient situés à Fresnay et à Sainte-Pazanne etc... Au cours des ans, ils furent vendus pour couvrir les frais de réparation ou d’agrandissement du couvent. Lorsque tout sera dispersé comme biens nationaux, on s’apercevra que la richesse de l’abbaye était bien inférieure à ce que pensait le peuple. Déjà en 1746, on constate qu’il y a de nombreuses réparations à faire à l’abbaye et à ses dépendances et que « le palais abbatial ne subsiste plus ».

Si, dès le début du XVIII° siècle, l’abbaye a du mal à entretenir les bâtiments conventuels, elle subit sur le plan spirituel les assauts du siècle.

Les quatre derniers abbés de la Chaume sont :

  • Mgr Turpin de Crisse de Sansay, évêque de Nantes qui sera nommé par le roi en 1725.
  • Monsieur De Poly de Saint Thiébault, en 1746. C’est à l’époque du Jansénisme, il signe « le formulaire de foy » contre la doctrine des cinq propositions de Cornelius Jansenius, contenues dans l’Augustinus.
  • Puis le chantre de la cathédrale de Tours, un Périgourdin, Monsieur Du Cluzel.
  • Enfin le dernier abbé fut un vicaire général de Saint Malo, homme d’une éminente charité, qui rendit bien des services aux prêtres émigrés en Angleterre, pendant la Révolution.

Mais déjà l’abbaye de la Chaume est morte. Dès 1767, le décret royal supprimant de nombreuses communautés n’ayant pas assez de membres fut appliqué. En 1768, le chapitre général de la congrégation de Saint Maur décida la suppression de la conventualité de la Chaume et les quatre moines qui y vivaient furent invités à se rendre à Vertou. En fait un seul persévéra, le frère novice François-Simon Boutan, qui d’ailleurs était né à Vertou. Quant au frère Henry Defay, qui était « cellerier », il mourut avant de partir du couvent. Bien entendu, l’église et les bâtiments de la Chaume furent complètement vidés. Tout le mobilier, les ornements, la bibliothèque avec les archives furent transportés à Vertou.

C’est Dom Soulastre, prieur de Vertou, qui, à la Révolution, fera l’inventaire des biens de l’ancienne abbaye. En février 1790, il écrit que « l’ancienne abbaye de la Chaume consiste en vieux bâtiments, jardins, cour, ménageries, verger, le tout contenant environ quatre journaux affermés avec 81 autres de champs et prés, une métairie, un moulin, dîmes et terrages objet d’un bail de neuf ans, consenti à M. Raimbaud le 1er janvier 1789 pour la somme de 3 700 livres ». A cela il convient d’ajouter beaucoup d’autres biens au Pays de Retz et au diocèse de Vannes. Le bail notarié de Raimbaud mentionne « des chambres basses, réfectoire, salle, salon (ancien), écuries, greniers, forge, cours, cloîtres, douze chambres hautes etc... ». Il constate aussi, que, dans l’enclos, il y a une « allée de noyers à deux rangs »... Dom Soulastre va prendre le parti de la Nouvelle République et brûler ce qu’il avait adoré. Toutes les archives de plusieurs siècles de l’abbaye de la Chaume et de la Prévôté de Vertou vont flamber sur la place publique. Par la suite, il deviendra maire de Vertou, vicaire général de l’évêque constitutionnel de Nantes, et sera enfin emprisonné. Il sortira des geoles nantaises sur l’intervention de Carrier mais décèdera aussitôt du typhus, attrapé en prison.

Par la suite les ruines de la Chaume passèrent à un sieur Pimparay qui en 1802 autorisa les habitants de Fresnay à détruire l’église et le couvent pour récupérer les pierres, afin de reconstruire l’église de Fresnay.

C’est pourquoi, le promeneur qui parcourt les Chaumes de Machecoul, aperçoit des pans de murs d’environ deux mètres de hauteur, le portail d’entrée et surtout le colombier qui est à peu près en bon état. On peut dire que la fuye est le principal vestige de cette abbaye que les gens du pays appellent depuis longtemps « le couvent aux moines ». Dans le chœur de l’ancienne église on a trouvé des sarcophages assez bien alignés et dans le jardin proche de l’église une trentaine de tombeaux. Les nobles se faisaient enterrer là.

Les seigneurs des Grandes et des Petites Aubrays étaient inhumés sous des dalles d’ardoise, auprès du dortoir des Moines.

Il y avait avant la révolution, neuf abbayes d’hommes dans le diocèse de Nantes. La Chaume fut peut-être la plus pauvre, en tout cas une des plus obscures. Elle n’eut pas le mérite d’être supprimée par les événements sanglants du XVIII° siècle. Elle mourut avant, alors qu’elle avait suffisamment de biens matériels pour vivre.

Comme pour beaucoup d’abbayes de cette époque, le recrutement était difficile car les vocations étaient rares. Et le nombre des communautés était trop important. Ce n’est pas la commende qui l’a tuée. Elle est morte de langueur. Il lui a manqué le souffle qui animait jadis Saint Benoît et le zèle apostolique qui poussait son lointain fondateur, Saint Philbert, à créer des prieurés paroissiaux, tout autour du golfe de Machecoul, et ici même Notre-Dame de la Chaume.

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