Essai sur la société de Chauvé dans la seconde moitié du XVIII° siècle

lundi 21 juin 2010, par Jean-Pierre Vallée


Faire connaître succinctement le corps social, le mode de vie, les institutions d’une humble paroisse « paydrette » à la fin de l’ancien régime, juste avant les événements révolutionnaires qui ont tant marqué notre pays, tel est le but de ce modeste travail.


Située entre la Loire et l’océan, au cœur du Pays de Retz, Chauvé offre l’exemple type d’une de nos plus parfaites communautés campagnardes dans les années 1780.

A cette époque, la paroisse vivait dans un relatif isolement. La « Forêt de Princey », alors très importante, la bornait à l’est et se prolongeait par une succession de taillis et de bois jusqu’au nord du château de Terreneuve. Au sud comme à l’ouest, les marais de Haute-Perche et de la Michelais, inondés pendant la mauvaise saison, fermaient en partie le restant de son terroir. Disséminés dans cette enceinte naturelle, le bourg, les villages et les fermes se cachaient, noyés au milieu d’un épais bocage fait d’une multitude de haies.

1356 habitants - répartis en 300 feux environ - représentant les différentes catégories sociales rurales - clergé, noblesse, tiers état - y vivaient en paix et en bons termes, même si certains aspiraient à des changements.

Les habitants à la veille de 1789

Le clergé

  • Le recteur
    Né le 7 mai 1725 à Fégréac, dans le nord du Comté nantais, au sein d’une famille de petite bourgeoisie extrêmement pieuse, Messire Jean-Louis Barbier avait su communiquer sa foi à ses paroissiens. Ordonné prêtre le 23 mai 1750, il était leur vénéré pasteur depuis plus de 30 ans, ce qui lui valait le titre de doyen des recteurs du Pays de Retz. « Sa moralité lui a mérité la vénération des campagnes » note l’administration républicaine du canton d’Arthon, une fois la tourmente passée. D’une grande charité, il fait le bien, n’hésite pas à prêter de l’argent à ceux qui le sollicitent, mais sait aussi défendre âprement (les délibérations du conseil de fabrique en témoignent) les intérêts matériels de la paroisse.
    Jusqu’à sa nomination, Chauvay - comme on l’écrivait parfois - était un prieuré-cure dépendant de l’abbaye de Geneston ; l’abbé commendataire de Ste-Marie de Pornic en avait le bénéfice. Premier recteur-prieur sécularisé, l’abbé Barbier se révèle un administrateur confirmé. La paroisse en avait grand besoin. Il la dote d’un nouveau presbytère qu’il bénit le 31 juillet 1764 ; obtient à plusieurs reprises la réparation de l’église et fait construire une tour clocher en 1784. Entre-temps, il a fait remplacer le 28 mai 1769 la petite cloche de 263 livres, par l’imposante Renée Marie fondue à Nantes chez le sieur Radu. Forte de 583 livres, elle avait reçu les prénoms de ses parrain et marraine haut et puissant messire René Boux, seigneur du Bois- Joly et demoiselle Marie Boux de Casson.
    Un revenu de 7 230 livres, produit de la dixme et du rapport des biens curiaux, assure à l’abbé Barbier le paiement de son vicaire, de ses trois domestiques et lui permet de faire face aux frais d’entretien et de bienfaisance. A cette époque, le recteur n’est- il pas le véritable père des pauvres ? Mais, tout compte fait, il ne reste pas grand chose de cette somme, à première vue importante.
    Largement sexagénaire, le bon prêtre qui sent ses forces s’amoindrir est heureusement secondé par un vicaire, l’abbé Deniau.
  • Le vicaire
    Julien Michel Deniau, issu d’une humble famille paysanne, avait vu le jour au Pays de Retz, à Saint-Jean-de-Corcoué, le 29 septembre 1757. Prêtre dès l’âge de 25 ans, il en avait 32 lorsqu’il arriva dans la paroisse en janvier 1789. De santé assez fragile, il s’occupe plus spécialement du catéchisme et de l’instruction des enfants de 6 à 10 ans, auxquels il fait l’école dans une des pièces de la cure. En ce temps-là, on ne badinait pas avec la discipline et de nombreux doigts gardaient en fin de journée le souvenir cuisant du sarment vert qui lui servait parfois à punir les paresseux et les dissipés. Tout en aidant son curé à administrer les sacrements, il complète ses activités par la visite des familles. La cure disposait à cet effet d’un cheval de selle, moyen de locomotion indispensable pour assurer les services essentiels du ministère, tels que baptêmes ou extrêmes- onctions à donner parfois d’urgence à domicile, dans un pays où tout déplacement relevait de l’exploit, surtout la mauvaise saison arrivée.

Les nobles

Plusieurs familles nobles avaient divers biens et droits à Chauvé, sans y posséder de résidence, tels les Talhouët de Grationnaye, de la Gourtière, Bois-David, Danguy, etc... Seuls les Lelong de Ranlieu, de Bercy et Le Meunier des Graviers y habitaient, le premier au gré de sa fantaisie, les autres régulièrement.

Messire le chevalier Boux, haut et puissant seigneur de Bougon en Couëron, Bois-Joly en Chauvé, Bois des Tréans aux Moutiers et autres lieux, conseiller au Parlement de Bretagne, avait à sa mort laissé quatre héritiers. Son fils René qui lui succéda, devait décéder prématurément en 1772, abandonnant l’héritage à ses trois sœurs : Marie, Charlotte et Marie-Rose.

La cadette, Ursule Boux, veuve de Bois-David, résidait à Nantes. Elle possédait quelques biens dans la paroisse, en particulier le four banal du bourg, dont elle percevait les redevances.

L’ainée, Marie Boux de Bougon, veuve de Jean de la Chapelle, seigneur du Broussay, s’était remariée au Pellerin le 26.9. 1764, avec Messire Joseph-Marie Lelong du Dréneuc, seigneur de Ranlieu, la Foliette, la Noê. La cérémonie avait été brillante, leurs parents communs les Binet de Jasson et autres y avaient activement participé.

Par son mariage, Joseph-Marie Lelong de Ranlieu était ainsi devenu - grâce au droit d’aînesse de sa femme - seigneur du Bois- Joly ; mais dans la région, on l’appelait plus communément Seigneur de Chauvé. Il avait en effet, le 6 mai 1782, racheté au marquis de Brie-Serrant, Baron de Retz, le fief de Pornic en la paroisse de Chauvé. Pour la somme de 42 000 livres, il avait ainsi obtenu dans l’étendue de la paroisse, tous les droits de création d’officiers pour l’exercice de la justice, ceux de déshérences, de corvées, de lods et ventes, rachats, sous-rachats, rentes féodales en argent, en grain et autres natures, droits de mouvance, hommes et vassaux et tous autres droits de fief. Il serait trop long d’énumérer toutes les terres sur lesquelles ses droits s’étendaient ; remarquons seulement que même la Rigaudière de Monsieur Le Meusnier des Graviers en faisait partie au sujet d’un droit de rachat.

Seules exceptions : Monsieur Danguy, de Vue, qui, par l’intermédiaire de son fermier général Rannou, avait conservé un droit de dixmes et le sieur Leretz, avec un droit sur les moulins, racheté au Duc de Villeroy...

Au sommet de la réussite, il avait su, en bon père, réparer par des unions calculées, l’avenir de ses deux filles. L’aînée, Marie-Angélique, avait par un mariage de raison, scellé sa fortune à celle de son cousin Jean-Marie Philippe, futur Marquis Binet de Jasson. Cette alliance promettait aux jeunes époux la puissance et la richesse. Adéliiide, la seconde, était devenue l’épouse d’un conseiller au Parlement de Bretagne à Rennes, haut et puissant seigneur Augustin Marie Xavier de la Bintinaye. Désormais, Monsieur le Vicomte Lelong de Ranlieu, Chevalier de l’Ordre Royal de St-Louis, n’avait plus qu’à se laisser vivre. Agé de près de 80 ans, il n’était plus le bouillant lieutenant du régiment des Gardes françaises qu’il avait été ; une vilaine goutte qui le faisait beaucoup souffrir, ne lui donnait guère l’occasion de sortir de son vieux manoir du Bois-Joly. Il y résidait du reste fort peu, vivant une partie de l’année dans son confortable château de Bougon en Couëron.

Lorsqu’il séjourne sur ses terres de Chauvé, ses infirmités l’empêchent donc de se mêler à la population. Monsieur le Curé est son ami et son confident. Néanmoins, il n’intervient jamais dans les délibérations de l’assemblée paroissiale. Cet homme qu’on aurait pu croire hautain, est adoré de ses cinq domestiques. En leur logis du Bois-Joly, les Lelong de Ranlieu ne vivent d’ailleurs pas dans un isolement complet : Madame de Bercy, leur belle-sœur et sœur habite non loin de là, dans son chateau de Terreneuve.

Marie Boux de Bougon, beaucoup plus jeune que ses sœurs, avait épousé le 23 mai 1763 en l’église St-Similien de Nantes, son cousin germain, Joseph Nicolas Bachelier, chevalier de Bercy, Mousquetaire de la garde du roi.

Après avoir vécu les premières années de leur union au Carteron à Haute-Goulaine, les jeunes époux devaient s’établir au château de Terreneuve en 1771. Loin des chemins, blottie au milieu des dernières futaies de la forêt de Princé, cette belle demeure construite depuis peu offrait le repos. L’écho de joyeuses chasses y résonnait une bonne partie de l’année, écho redouté des loups et des sangliers.

Une des premières tâches pour les De Bercy à peine installés avait été de faire procéder à la bénédiction de leur chapelle. Très pieux, ils devaient lui donner le 15 janvier 1772, le vocable de leurs saints patrons Marie et Joseph en mémoire de leur mariage.

Ils fréquentaient volontiers les nobles du voisinage, mais vivant au milieu de leurs fermiers, ils manifestaient une grande sollicitude envers les petites gens. Deux de leurs enfants avaient eu comme parrains et marraines, de simples domestiques. Rose, leur unique fille, fut placée dès sa naissance, chez une solide nourrice, Jeanne Naud, épouse de Julien Mellerin, laboureur de la Pauverdry. Malheureusement, malgré tous les soins de ces braves gens, elle devait décéder dans leur chaumière, deux mois après sa naissance.

Cinq ans plus tard, le Il septembre 1781, le chevalier mourait à Terreneuve entouré des siens, alors qu’il venait tout juste de commencer à s’occuper des affaires paroissiales. Devenue veuve, Madame de Bercy préféra le calme de son chateau aux encombrements de la Haute Grande Rue de Nantes où elle possédait un logis. Chaque dimanche, un de ses métayers la conduisait en charrette à la grand-messe.

Entourée de l’affection de ses trois fils, René, Jean- Baptiste et Hubert, elle continue en leur compagnie, à rendre visite à la noblesse des alentours. Ils entretiennent en particulier de bonnes relations avec les Lemeusnier des Graviers. Les vieux registres paroissiaux révèlent que les deux familles se retrouvaient souvent aux mêmes mariages et baptêmes.

A l’autre bout de la paroisse résidait en son opulente maison de la Rigaudière, Monsieur Lemeusnier des Graviers. Portant le titre d’écuyer, dernière qualification des simples gentilshommes, il était par ses idées, proche de la riche bourgeoisie commerçante et libérale, installée plus particulièrement dans les ports de Paimbœuf et de Nantes.

Depuis le début du siècle, cette famille était en effet liée à ce qui touchait le commerce si florissant des possessions d’Orient et d’Amérique. Le grand-père Henry Maximilien avait été commandant pour le Roy du Port Louis, Hennebon, Quimperlé, Lorient ; c’est lui qui avait, par son mariage avec Catherine de Montgogué, obtenu la terre et le titre de Seigneur de la Rigaudière. Son fils François Marie Constantin Henry Charles, avait résidé aux Isles Martiniques en la paroisse de Notre-Dame du Trou au Chat et c’était maintenant le petit fils qui habitait le beau domaine de la Rigaudière.

Portant avec élégance veste, gilet et culotte, Louis François Marie Constantin Lemeunier, écuyer, seigneur des Graviers, né à Port- St-Père le 4.10.1747, avait passé son enfance dans la maison de Lunnière en Rouans où son père s’était retiré à son retour des isles. La Rigaudière était alors habitée par l’aîné de la famille, l’oncle Armand, qui en portait le titre. Il lui avait fallu attendre la mort de ce dernier pour prendre possession en 1770, de la propriété et des différentes rentes foncières qui s’y rattachaient.

Une de ses premières tâches fut d’agrandir les dépendances et d’embellir le chateau. Ce travail de rénovation achevé en 1777, il ne lui restait plus qu’à se marier. Ce qui fut fait le 30 mai 1780, jour où il épousa à Sainte-Pazanne Anne Claire Thérèse, fille de Joseph Orhand de la Souchais, capitaine d’une compagnie détachée des gardes-côtes en Retz.

La famille des Graviers avait toujours eu une grosse influence à Chauvé et dans la région. Deux de ses membres devenus prêtres avaient exercé leurs ministères, l’un comme curé de Pornic, l’autre comme vicaire même de la paroisse. Ces « Messieurs » de la Rigaudière, comme on les appelait respectueusement, avaient l’habitude de se faire enterrer dans l’enfeu de la chapelle de St- Germain, laissant au seigneur de Chauvé, l’honneur de reposer dans le chœur de l’église.

La notoriété dont jouissait la famille amenait tout naturellement l’occupant de la Rigaudière à participer à la vie de la paroisse. Dès 1773, à 26 ans, le jeune Louis François Marie Constantin, est nommé marguillier pour l’année. Cela ne l’empêche nullement d’être familier avec ses métayers du chateau et de la Vrillière et il assiste à toutes les épousailles de leurs familles. Mais ce n’est qu’une fois marié, qu’il participera pleinement à toutes les délibérations du général de paroisse. Il en est un des principaux animateurs, allant parfois jusqu’à tenir tête au recteur Barbier : les « idées philosophiques » se sont déjà infiltrées dans le salon de la Rigaudière... Elles y ont trouvé un terrain particulièrement favorable, car le maître de céans avait fort à se plaindre de la monarchie, oublieuse des services rendus par sa famille.

A 42 ans, en pleine possession de ses moyens, il sait parfaitement régir ses terres et rêve de jouer le premier rôle dans les affaires du pays. Cela lui’est d’autant plus aisé qu’il n’existe pratiquement pas de classe intermédiaire entre la noblesse et le peuple. La bourgeoisie à Chauvé est à peu près inexistante ; seules, trois familles : les Rannou, Fougery et Mezière, peuvent prétendre en faire partie.

Le Tiers-Etat

  • La bourgeoisie Pour gérer les droits des juridictions seigneuriales du Bois-Joly et autres avoisinantes, des notaires se succédaient sur le territoire de la paroisse. Leurs familles représentaient à elles seules toute la bourgeoisie du pays.
    • Les Rannou avaient vécu un certain temps au château même du Bois Joly et plusieurs de leurs enfants y étaient nés. Originaire de Bourbriac, diocèse de Tréguier, noble homme, Maitre Jean Marie François Pélage Rannou avait assumé de nombreuses charges. Notaire du Duché de Retz, greffier de La Sicaudais, fermier général pour la perception des dixmes que le Seigneur de Vue avait acquises sur la paroisse, il avait su obtenir du Marquis de Brie-Serrant, moyennant finance, des redevances et concessions sur différentes terres d’Arthon et de Saint-Mars-de-Coutais. La Maison noble de la Rivière Mulon était sa résidence, lorsqu’il y décéda en 1784. Sa veuve, Demoiselle Julienne Biré, soeur de Jean Guillaume, maître chirurgien de St-Hilaire de Cha]éons, vivait depuis, retirée dans cette propriété. Elle avait toujours conservé de bonnes relations avec son frère, qui savait être présent à toutes les joies et peines de la famille. Comme lui, elle était acquise aux idées nouvelles et fréquentait amicalement le petit monde des bourgeois et notables qui allait bientôt prendre une part active dans l’administration républicaine. Le 28 février 1788 au mariage de sa fille avec un riche négociant du quartier Ste-Croix de Nantes, on trouve parmi les invités nombre de gens qui opteront pour la Révolution et joueront un rôle dans le futur district de Paimbœuf. Faugaret, le recteur d’Arthon qui prêtera serment, Hardy, futur commandant de la cavalerie républicaine et membre du Directoire de Paimbœuf, Gabou et d’autres signent au bas de l’acte avec Jean Guillaume Biré, l’oncle de la mariée qui lui, deviendra capitaine des guides patriotes. onsieur Lemeusnier- Desgraviers et sa femme étaient également présents à la fête. Mais l’année commencée dans la joie devait se terminer dans la peine : Julienne, la jeune épouse, décédait en décembre à la Rivière Mulon où elle était venue faire ses couches.
      Riche propriétaire, Madame Rannou, n’avait pas moins de trois valets et deux servantes pour faire tourner sa maison. Elle possédait entre autres choses, une métairie à La Basse Chantrie et une borderie à l’Augotière.
    • La famille Fougery, quant à elle, demeurait au cœur du bourg. Natif de la Trinité de Machecoul, Maître Pierre Fougery s’honorait des titres de Sénéchal de la basse ville en Rouans, alloué de Vue, notaire et procureur du Duché de Retz aux sièges de Machecoul, Bourgneuf et Pornic, du Bois Joly, du Bois d’Estréans et autres lieux.
      Après son mariage avec Demoiselle Perrine Renée Breton, dont le père était alors notaire et procureur fiscal du Bois Joly, il s’était installé à Chauvé où sa femme avait de profondes attaches. Très considérés, le notaire et son épouse avaient représenté au baptême de la grosse cloche, les seigneurs absents. Ils avaient eu sept enfants. Veuve depuis 1781, Madame Fougery vivait de ses rentes, entourée par trois de ses enfants : Pierre, Perrine, les ainés et Marie-Sophie, sa dernière fille. Un domestique et un valet étaient à son service.
      Pour meubler son temps, elle avait l’habitude de recevoir les confidences de son voisin, Monsieur le Curé, parrain d’un de ses fils, alors que ses enfants étaient très liés avec les Rannou et Lemeunier- Desgraviers. Pierre Fougery, rentier comme sa mère, était particulièrement bien vu des humbles qui ne savaient ni lire ni écrire : il signait et se portait fréquemment témoin pour ceux qui le lui demandaient. Il y a tout lieu de penser qu’il attendait d’avoir 25 ans, l’âge requis pour reprendre à son compte, les charges laissées par son père.
    • En cette fin de siècle, un seul notaire, maître Pierre Mézière, résidait sur le territoire de la paroisse. Il servait également de greffier aux audiences du tribunal seigneurial et le cas échéant aux assemblées du Général.
      Précédemment en exercice dans la juridiction voisine de La Sicaudais, il était venu s’installer en décembre 1788 dans le bourg, en compagnie de son épouse Dame Victoire Modeste Olivier. Son étude était assez importante pour employer un clerc. Il faut dire que le travail ne manquait pas, les actes à rédiger étant multiples. Il enregistrait les échanges entre particuliers, les ventes de terres et de meubles, les baux, les contrats de mariages, d’apprentissage et d’affaires ; il établissait les quittances et dressait les inventaires. Il allait jusqu’à se déplacer au chevet des mourants pour transcrire leurs dernières volontés. Lorsque la mort avait fait son œuvre, c’était encore lui qui, à la requête du procureur fiscal, apposait les scellés sur les biens du défunt. Ce procédé permettait à la seigneurie de recouvrer ses droits au moment des successions et des partages.
    • Personnage redouté entre tous était précisément le procureur fiscal ! Celui qui nous intéresse, bien que n’appartenant pas à la « bourgeoisie » de Chauvé, doit être présenté. Maître Armand Guillaume Magrés, procureur fiscal du Bois-Joly, habitait aux Moutiers dans le village de La Bernerie et sa principale tâche consistait à faire rentrer les droits seigneuriaux. Dans ses mémoires, le chef vendéen, Lucas- Championnière n’est pas tendre envers cette race de petits fonctionnaires, « tous gens, nous dit-il, habitués à vivre du produit des larmes de leurs concitoyens ». Lors de son entrée en fonction, le 28 juin 1778, Magrés s’était particulièrement fait remarquer en interdisant maladroitement aux fabriqueurs de donner des cierges au recteur. Le général de paroisse n’avait cependant pas cédé à ses injonctions, car une vieille coutume voulait que le recteur, abandonnât, en échange des cierges, les oblations faites à l’autel du Rosaire. Attentif à l’évolution, Magrés, comme la plupart de ses semblables, espérait bien sauver sa situation, quitte à s’infiltrer avec zèle, dans d’éventuels nouveaux rouages administratifs.
  • Les artisans et les commerçants
    Le petit monde des artisans avait en majorité, élu domicile dans le bourg. Une quarantaine de feux groupés autour de l’église et du presbytère, constituaient toute l’agglomération. On y trouvait les principaux corps de métier, l’un des plus florissants étant celui de sabotier.
    Grâce aux arbres de Princé, grâce aussi aux nombreux taillis et haies riches en ormes et frênes, la paroisse était devenue la terre de prédilection de cet artisanat et du commerce correspondant. On ne comptait pas moins de sept maîtres et compagnons sabotiers, mais une famille surtout, celle des Clergeaud, en avait fait son apanage.
    • Les frères Pierre et Jean Clergeaud, maîtres sabotiers, originaires de Ste-Pazanne, étaient venus se fixer dans le bourg vers 1755. Ayant épousé des filles du pays, ils y avaient fait souche. Leurs enfants continuaient le métier, les fils aînés portant, suivant la tradition, le même prénom que leur père. Ainsi, Pierre, époux de Marie Moriceau, avait eu huit enfants ; son fils aîné, Pierre René était né le 30 octobre 1762 ; comme pour le prédestiner au rôle qu’il allait jouer, son parrain avait été le capitaine du guet de la paroisse, noble homme, Pierre Naud, sieur des Nauds et Chatellier.
      Le 30 janvier 1787, à l’âge de 24 ans, Pierre René, venait de convoler en justes noces, avec la veuve d’un marchand cirier de six ans son aînée, Marie Anne Glédel et l’avait rejointe en sa demeure du Pas Augû. Avec son frère, Honoré, il fabriquait des sabots. Leur père, honorablement connu, était devenu marchand de bois et tenait également un petit cabaret. Quant à la mère, Marie Moriceau, elle était, avec l’influence qu’un tel rôle pouvait avoir, l’une des deux sages-femmes jurées qui exerçaient dans la contrée. La sage-femme était une personne très considérée et respectée car elle veillait sur les mères et les nouveaux nés. En cette terre de foi, elle ondoyait à la naissance celui qui paraissait en danger de mort et remplaçant le père, inconnu ou ... trop connu, elle présentait sur les fonts baptismaux, l’enfant naturel des rares filles qui fautaient. Avec de tels ascendants, Pierre René a pu s’initier très jeune aux affaires publiques et il participe souvent aux délibérations du général de paroisse.
      La branche cadette de la famille, celle de Jean Clergeaud époux de Françoise Vilain, fabriquait aussi des sabots et en faisait commerce. En plus de son père, le fils aîné Jean-Baptiste, né le 16 décembre 1765 et encore célibataire, vendait sa production en société avec ses cinq frères et soeurs. L’exploitation d’une petite ferme complétait leurs ressources. Une certaine rivalité jouait entre les frères et cousins germains.
    • Les autres métiers du bois étaient également bien représentés dans-le bourg. Les rôles d’imposition établis en 1789, font état de quatre charpentiers : Joseph Thomas, Noël Lehours, Sébastien Ballet et Pierre Gautier ; un menuisier, Etienne Bihan ; un tonnelier, Pierre Brossaud et un cerclier dénommé Chaineau. Ils voisinaient avec les maréchauds ferrants et taillandiers Joseph Voyer et Charles Couton. La forge la plus importante était celle de Joseph Beaulieu qui travaillait avec son gendre, Jean-Jacques Clavier, originaire de St-Michel-Chef- Chef. Ceux qui travaillaient le fer et fabriquaient les outils formaient une véritable caste, le fils succédant presque toujours au père et les mariages se nouant entre gens de même profession. Trois tisserands : Jacques Robin, François Aillet et François Guillaud, ces deux derniers aidés chacun par un compagnon, fabriquaient les toiles que deux tailleuses, Jeanne Leray et Renée Nicou, coupaient pour confectionner des vêtements. Le maître et l’ouvrier travaillaient chacun sur un métier de tisserie installé près d’une porte, pour avoir le plus de jour possible. Un tour à ourdir, des rouets, des longerons et apparaux composaient tout leur matériel. Cinq maçons enfin, complétaient la liste des artisans de l’agglomération : Joseph Goldreau, François Morissaud, le nommé Barré et Jean Vilain, aidé de ses deux compagnons, les frères Chalmel. Il y avait aussi Jean Cormier, qui devait en 1790, quitter le bourg pour s’établir à la Villorsière ; son fils Pierre Cormier écrira à la fin de ses jours des souvenirs émouvants sur la vie de ses compatriotes pendant la tourmente révolutionnaire.
    • Quelques commerçants avaient Pignon sur rue, mais leur nombre était restreint. Outre l’établissement tenu par Pierre Clergeaud père, aidé d’une petite servante, on pouvait se désaltérer et manger chez la veuve Bartaud, cabareti@ere. Vincent Meunier offrait le repos de son auberge aux voyageurs étrangers fatigués ou aux marchands voituriers de passage. Il faut dire que les huit chemins, d’une largeur de quinze pieds, qui reliaient Chauvé aux bourgs voisins, étaient bien mauvais. La nature du fond sur lequel ils sont établis - signale un rapport - est une terre sablonneuse qui n’est pas solide. En raison de leur entretien sommaire, la circulation des chars à boeufs y était lente et pénible, les voyages exténuants, surtout l’hiver où le parcours devenait parfois impraticable. Pour le courrier, il fallait se rendre à St-Père-en-Retz, où un service postal fonctionnait avec Nantes, trois fois par semaine.
    • La dame Françoise Guillou, veuve du sieur Chenal, officier de la Maison du Roy, tenait un débit de tabac. Louis Guiochet, aidé d’un garçon, boulangeait ; c’est apparenment lui qui exploitait le four banal du bourg. Si tel était le cas, le travail laissait à désirer. Deux marchands, Yves Tourneux et Jean Janté, vendaient leur pacotille.
    • Personnage important et estimé, unanimement connu, Jean Leray, le sacristain, habitait lui aussi le bourg. Il était payé une fois l’an, le dernier jour de décembre, par le conseil de fabrique. Il ne chômait pas, chargé qu’il était de tâches multiples, dont voici un bref aperçu. Il devait faire la quête aux offices, balayer l’église, « arreigner » ses murs, veiller à ce qu’il y ait toujours de l’eau bénite dans les bénitiers et du feu à la lampe, ouvrir et fermer les portes. Une de ses principales obligations était de faire sonner les trois cloches, rythmant ainsi la vie de ses compatriotes. Angélus trois fois le jour, sonnerie d’un quart d’heure pour les messes et vêpres des dimanches et fêtes, sonneries pour les bénédictions et élévations des grand’messes, joyeux carillons pour les veilles de fêtes et pendant les processions de la FêteDieu. Carillons également pour appeler les fidèles aux sermons de retraite, saluts et prières. Glas d’une heure pour les trépassés le soir de la Toussaint, sans oublier bien sûr, les trois glas rituels pour chaque décès, une quarantaine par an et les gais carillons d’un quart d’heure pour les mariages et baptêmes, une bonne soixantaine dans l’année. On comprendra aisément le lourd silence qui pèsera sur la population lorsqu’il n’y aura plus de prêtres et par le fait même, plus de cérémonies. Ses activités ne s’arrêtaient pas là : il devait aller chercher du bois chez les habitants pour dresser le feu de la Saint-Jean, fournissait les rameaux le dimanche précédant Pâques et les cendres le premier jour de carême. Il avait soin de donner aux « Messieurs Prêtres » les ornements nécessaires, d’allumer les cierges et d’ouvrir les fonts baptismaux. C’est lui encore qui dressait le « Paradis » pour le jeudi Saint et les reposoirs pour les processions de Fête- Dieu. Sa dernière attribution enfin, était celle de fossoyeur, il n’avait que peu de pas à faire pour remplir cette fonction, le cimetière entourant l’église.
    • Si la grande majorité des artisans et commerçants résidait dans le bourg, on en rencontrait aussi dans quelques gros villages - La Villorcière, très isolée à l’écart du chemin allant à Saint-Michel, regroupait un maréchal ferrant, Nicolas Grelier, un charpentier, Jean Porcher et à compter de 1790, le maçon Jean Cormier déjà cité. La Caillerie, elle, n’avait qu’un charpentier, Mathurin Naud, mais deux tailleuses et un marchand de volailles, Pierre Deniaud, qui battait la campagne, comme son compère Julien Dubreuil, de la Basse Masserie. Dans ce dernier village et au hameau voisin de La Poterie, on fabriquait des tuiles. Hormis l’église, le presbytère, les châteaux et quelques rares demeures coiffées d’ardoises, toutes les maisons en étaient couvertes, la bourre, cette mauvaise herbe des marais la remplaçant parfois sur les toits à bestiaux. Comme l’argile abondait, Charles Guybert, faiseur de tuiles à la Poterie et Jacques Bouyer, tuilier de la Basse-Masserie, pouvaient confier à François Evin de ce même village, la vente de leur production. A la Bremière, vivait chichement un arpenteur dénommé Pierre Dousset.
    • Autre petit métier, celui de Julien Héry, « serger » à la Baconnière, qui recueillait la laine pour en faire de l’étoffe. Il voisinait avec Jean Crespin, marchand tailleur d’habits. En ce village de la Raconnière, il existait un petit port où accostaient des « toues », sortes de chalands qui, venant de Pornic, remontaient le canal de Haute-Perche jusqu’au village du même nom en Arthon. C’était des bateaux à un mât, marchant à la voile, mais aussi à la perche ou aux avirons ; lorsque le vent manquait totalement, deux ou trois hommes les faisaient avancer en tirant sur un câble. Ces bateaux servaient à transporter les récoltes, le bois de charpente et de chauffage, les cendres pour l’engrais, les tuiles et toutes sortes de matériaux. Plusieurs mariniers faisaient ainsi la navette tout au long du canal.
    • Trois moulins fournissaient la farine ; ils avaient un rôle vital dans ce pays où la majorité des gens faisaient euxmêmes leur pain, base de la nourriture paysanne.
    • Pierre Blais, aidé de deux valets et d’une servante, faisait virer le moulin du Bois Joly, le plus important de tous. Pierre Goui n’avait qu’une servante et dirigeait le Moulin Neuf près de la Giraudière. Quant à Pierre Burgaud, avec son valet meunier, il s’occupait de celui de la Rigaudière, dont il tirait le meilleur parti. A la lisière ouest de la paroisse, un quatrième, celui des Rondrais, venait d’être construit ; il était exploité par des gens du Clion.
      Pendant que le maître surveillait la fabrication de la mouture, le garçon farinier allait à dos de cheval livrer aux clients, les pochées de grain frais moulu. Le meunier était souvent obligé d’avancer l a farine : il n’était alors payé qu’à la récolte suivante, à la mi- août ou en septembre. Mais bon an mal an, les meuniers subsistaient, dans le vacarme de leurs meules et la chanson que le vent venu du large accrochait aux ailes de leurs moulins.
    • Beaucoup de ces artisans pratiquaient deux métiers Louis Guiochet était sabotier et boulanger ; Jean Brossard, potier et sabotier ; Pierre Brossaud, tonnelier et marinier. D’autres étaient en même temps cultivateurs, faisant valoir, qui une vigne, qui un champ, qui un troupeau de moutons. Ils travaillaient souvent seuls, parfois en famille, tels les sabotiers et les forgerons, plus rarement avec un ouvrier. Dans ce cas, le maître percevait une rémunération à peine plus importante que celle de son compagnon : 25 sous par jour pour le patron charpentier contre 20 pour l’ouvrier, la nourriture étant à la charge de celui qui commandait les travaux.
      Pour former un apprenti, les parents ou le tuteur devaient payer au maître artisan une certaine somme pour la durée du contrat, signé devant notaire. En échange, l’élève était logé et nourri, aussi bien les dimanches et fêtes que les jours de travail. L’apprentissage durait en général de 18 mois à 2 ans et il était stipulé que « le maître enseignait le métier autant que l’apprenti voulait s’y appliquer et être attentif à ses instructions ».
      Les plus pauvres des artisans ne possédaient que leurs outils, par exemple : deux haches, un hachereau, deux herminettes, une scie, un harpon et un mauvais établi pour un charpentier- tonnelier. Même les plus riches étaient bien moins à leur aise que les gros métayers. En revanche, ils étaient en général plus instruits que les paysans et plusieurs savaient écrire. Beaucoup participaient aux délibérations du Général de Paroisse, mais à quelques rares exceptions près, on ne les choisissaient pas aux postes de marguilliers. Plus d’un aspirait à ce rôle et les idées nouvelles trouvaient au sein de ce groupe social un terrain de choix.
  • Les paysans
    Les paysans, 180 familles environ, formaient la grande masse de la population, mais leur groupe n’était pas homogène. Il existait entre eux d’importantes différences de situation. Les plus aisés étaient les laboureurs à boeufs, les autres n’avaient que leurs bras pour travailler.
    En haut de l’échelle, les métayers tenaient des exploitations pourvues de bâtiments et qui nécessitaient l’utilisation d’une ou de plusieurs paires de boeufs. Ce terme de métairie désignait plus une dimension d’exploitation avec des moyens de culture adaptés, qu’un système de location.
    Si l’on en croit les états de capitation, on dénombrait une soixantaine de métairies de superficies très variable « La Hourserie » atteignait les 50 hectares, « La Grande et la Petite Vrillère » totalisaient à elles deux, 68 hectares, « La Joustière, L’Augotière et La Marestière » avaient de 30 à 40 hectares chacune, mais beaucoup devaient tourner aux alentours de 10 à 20 hectares.
    Les baux qu’on y pratiquait n’étaient pas uniformes. Certains relevaient du métayage pur et simple, l’exploitant et le propriétaire se partageaient alors les fruits du sol et même le cheptel. Ainsi, M. Lemeunier des Graviers possédait les bœufs et le cheptel de ses métairies à part égale avec ses métayers. Madame Rannou usait du même procédé. D’autres métairies relevaient d’une sorte de fermage en nature ou à prix d’argent ; les propriétaires bourgeois de Nantes, Paimbœuf ou Pornic, préféraient en général ce système. Enfin, quelques gros propriétaires, Madame de Bercy, Monsieur Danguy de Vue ou l’Abbé commendataire de l’abbaye de Ste-Marie de Pornic, donnaient à faire valoir leurs propres terres à un fermier général qui souvent ensuite les sous-louaient à des métayers. Le sieur Alexis Légle avec deux valets et deux servantes, tenait la ferme du château de Terreneuve, il sous-louait une partie du domaine et était assez aisé pour prêter de l’argent. ierre Lehours, fermier de la Tendennerie, arrondissait ses revenus en percevant les dixmes du seigneur Danguy de Vue. Il avait remplacé dans cette tâche délicate, le défunt notaire Rannou ; lors de leur suppression, les dixmes lui étaient affermées pour la somme de 320 livres.
    Les plus gros métayers formaient une véritable aristocratie paysanne fort respectée, on allait jusqu’à les gratifier dans les actes d’état-civil d’honorables hommes, au même titre que les bourgeois.
    Si les plus grosses métairies comptaient jusqu’à trois valets et deux servantes, telles celles de Germain Burgaud au Retord ou de Pierre Laizin aux Chanteries, la plupart étaient exploitées en famille, les fils et les gendres unissant leurs efforts. Il arrivait même que des métairies soient comme à La Hourserie, exploitées en association par deux familles distinctes.
    On ne passait pas forcément toute sa vie dans une même métairie, il arrivait à certain laboureur à bœufs de changer deux, trois ou même quatre fois dans leur vie de maître ou d’exploitation. Ce fut le cas de mon aïeul Jean Nicou.
    • Les laboureurs, groupe intermédiaire entre les métayers et les bordiers étaient des paysans qui en principe disposaient d’une exploitation plus petite que la métairie, mais qui nécessitait tout de même l’utilisation d’une paire de bœufs avec un train de charrue. On en dénombrait une quinzaine.
    • Un peu plus nombreux étaient les bordiers, entre 20 et 30, semble-t-il ; simples laboureurs à bras, ils ne disposaient pour travailler leurs terres que d’un matériel rudimentaire composé de houes, crocs, pioches et bêches. On peut cependant supposer que certains utilisaient leurs vaches pour charruer ou bien bénéficiaient d’un attelage d’emprunt. La borde - ou borderie - bourderie en patois chauvéen - suffisait à peine à faire vivre ses occupants. Sa superficie était réduite, quelques hectares seulement. Une borderie comme celle louée à Michel Brechet de La Baconnière comprenait la maison, une boulangerie, un toit à bestiaux, environ 35 boisselées de terre labourable, 16 de marais et 8 planches de vignes.
      Dans ce style d’exploitation, les propriétaires appliquaient à leurs locataires, soit le fermage, soit le métayage. Lorsque le fermage y était consenti, il variait suivant l’importance de la propriété et comportait comme dans les métairies soumises au même régime, une somme en argent payable à la St-Martin, assortie d’un complément en nature : une livre de laine, deux chapons, deux livres de beurre, un cent de fagots. Les baux, toujours comme dans les métairies, étaient établis pour 5, 6 ou 7 ans, les preneurs s’engageant à payer la rente seigneuriale de quelque nature qu’elle fût et une partie des impôts.
    • Tout au bas de l’échelle sociale, se trouvaient les journaliers, les jardiniers, les valets et servantes.
      Les journaliers vivaient chichement. Ils étaient une cinquantaine, vendant leurs services à la journée au gré des saisons et quelques sillons leur permettaient de subsister. Quant aux valets et servantes, ils se gageaient une fois l’an à l’assemblée qui se tenait sur la lande de Biais en St-Père-en-Retz. Depuis cinq siècles, un grand pèlerinage y avait lieu chaque mardi de Pâques, pour vénérer en la chapelle de la Commanderie des Templiers, les reliques de la Vraie Croix qui y étaient exposées. La cérémonie religieuse attirait des foules immenses venues de toutes parts, même des marches d’Anjou et du Poitou et c’est ensuite que les domestiques trouvaient un engagement. On en dénombrait une soixantaine dans les métairies et les fermes et une bonne trentaine chez les châtelains, bourgeois et artisans, sans oublier ceux de Monsieur le Curé.

Le travail de la terre

Dans les métairies, on utilisait les bœufs pour la grosse culture, car on ne s’adonnait que peu à « l’éducation des bestiaux ». Seules, quelques métairies de la basse paroisse situées à proximité des marais de Haute-Perche disposaient d’un cheptel relativement fourni. Dans « ce quartier », comme l’on disait à l’époque, on dénombrait, par exemple, en plus du couple de bœufs indispensable : 12 vaches, 1 taureau, 1 veau chez la veuve Couturier de l’Auvière ; 10 vaches et 1 taureau chez Germain Dudoit de la Basse Chanterie ; 11 vaches à lait, 2 taureaux, l’un de trois ans, l’autre de 2, 1 veau de 6 mois et 6 agneaux chez Pierre Lezin de La Baconnière. Par contre, dans le même secteur, la métairie de Julien Hery de la Landrie, n’avait, en plus de son couple de bœufs, que trois vaches, deux taures, mais 44 pièces de brebis. C’était surtout ce type de cheptel que l’on retrouvait ailleurs dans toute la paroisse. Ainsi une métairie de bonne importance comme celle du Pin située dans une zone essentiellement bocagère possédait 2 couples de bœufs, pour seulement 6 vaches, 6 veaux et un troupeau de moutons, brebis, agneaux. Une autre de moindre importance n’avait que 2 bœufs, 2 vaches, 1 taureau, mais 81 moutons. Les plus petites comme celle de Québaud au Pas Augu ne comptabilisaient qu’une paire de bœufs, une génisse et une trentaine de brebis. Dans les borderies où l’on vivait en autarcie, le cheptel était, il va sans dire, très réduit. 1 ou 2 vaches seulement, des volailles : oies, canards, poules et parfois, comme du reste dans les métairies, un cochon. On y trouvait aussi quelques brebis et des moutons.
Ces petits moutons, d’un brun tirant sur le noir, se rencontraient dans toutes les maisons et même les plus humbles en pratiquaient l’élevage. Les troupeaux, de dix à trente unités, Madame Rannou en comptait même quatre-vingts, étaient gardés par un jeune garçon ou une vieille fille. La laine servait à faire l’étoffe et les chausses ; mélangée au lin, elle formait le droguet, dont étaient faits les vestons et culottes de travail pour l’hiver. Ces moutons noirs, dont la laine habillait nos ancêtres allaient donner leur nom aux insurgés du Pays de Retz. Tenaces, accrochés au sol, broutant tout sur leur passage, ils avaient pour seuls ennemis les loups de la forêt de Princé.
Lorsque la superficie des exploitations le permettait, le terrain labourable était laissé en jachère plusieurs années et on négligeait les prairies artificielles. Dans tous les baux, il était spécifié que les terres devaient être tenues bien closes de leurs haies et fossés. Le seul moyen de se procurer des engrais pour fertiliser le sol était de faire l’échange des bois et fagots avec les habitants des îles de Noirmoutier et de Bouin qui, en contrepartie, donnaient des cendres de goémon.
Dans une grosse métairie comme celle de Retord, on récoltait ordinairement, chaque année, de 8 à 10 tonneaux de grains. Bon an, mal an, on ensemençait dans une métairie moyenne, environ 25 boisselées de froment, 5 de seigle, une d’avoine et un peu de blé noir. Les vignes étaient nombreuses et malheureusement la population faisait souvent un usage immodéré du jus de raisin, fâcheuse habitude qui allait bientôt coûter fort cher à quelques paroissiens. Le millet, l’orge, les fèves, les pois et le « navaux » complétaient les cultures. Le lin avait également sa place : filé le soir par les femmes au coin de l’âtre, il servait à faire les chemises et les bernes (draps). Les bonnes ménagères s’enorgueillissaient de leurs armoires pleines et les faisaient volontiers contempler à leurs visiteurs ; Marguerite Doucet, épouse de Julien Héry, métayer de La Landrie, dénombrait chez elle, 71 paires de draps, 11 nappes et 13 chemises... Le gros lin filé et tissé formait l’étoupe pour confectionner les vêtements d’été.
Une seule foire annuelle avait lieu sur la paroisse le 11 novembre, jour de la fête patronale de Saint-Martin.
La situation géographique de Chauvé et les difficultés de communication expliquent sans doute que le commerce régional n’y ait pas élu domicile. C’était à Machecoul que se tenait l’unique marché à blé de la région. St- Père-en-Retz possédait des foires ordinaires et chaque année, le jeudi qui précédait les Rogations, avait lieu dans les landes de la Commanderie des Biais, une grande foire aux bestiaux.
Avec le système des jachères, plus du cinquième des terres arables se trouvait inculte. Des brandes, genêts, ajoncs et ronces formaient par endroits, de véritables maquis touffus et pratiquement impénétrables. Des zones de landes existaient également, en particulier à la Tendennerie et à la Pauverdrie ; elles appartenaient aux seigneurs locaux ou au marquis de Brie-Serrant. Au cours des années qui précédèrent immédiatement la Révolution, ceux-ci en afféagèrent une partie à des paroissiens qui parfois, se groupaient en petites associations pour obtenir l’afféagement. Certains pâturages communs, comme ceux de la Giraudière, de la Cornière ou de la Haute-Masserie, furent également loués.

Propriété foncière et comportement des propriétaires

Les grandes familles nobles n’étaient pas seules à posséder la terre, bon nombre de bourgeois des villes avaient des biens. Cordet, officier de santé domicilié à Nantes, la veuve Hardy, riche commerçante de Paimbœuf, Daviau, commandant de navire de ce même port, Honoré Girard, négociant à Angers, les frères Goullin de Nantes et bien d’autres, possédaient des métairies ou des bordages et d’aucuns carressaient le rêve d’agrandir leur propriété.
Nous avons vu, dans un paragraphe précédent, que des artisans ou des commerçants chauvéens disposaient de quelques biens. Il en était de même pour un certain nombre de cultivateurs. Soulignons qu’il n’était pas rare de voir un paysan propriétaire de quelques sillons, voire de plusieurs boisselées. Certaines familles possédaient leur borderie ou même leur métairie. C’était le cas de Pierre David à La Noultrie, de Jean Hery à La Cornière, de Bouyer et des Renaud à l’Ennerie, François Quirouard de La Boissonnière détenait même deux métairies, l’une dans son village, l’autre à La Michelais.
Le clergé avait également ses biens propres. « Le pourpris » de la cure était composé d’une dizaine de prés et de champs labourables, la superficie, en gros, d’une bonne métairie. Quelques arpents relevaient du prieuré de HautePerche ou de la Commanderie des Biais, mais c’était surtout l’ancienne abbaye de Sainte-Marie de Pornic qui faisait figure de gros propriétaire avec ses terres du Retord et des Noes, cette dernière métairie bien que située dans la paroisse voisine d’Arthon, s’étendait largement sur Chauvé.
Le monastère abandonné depuis près d’un siècle, se trouvait désert et en ruines ; mais l’Abbé commendataire, le chanoine Dupargo, qui résidait fort loin, à Rennes où il était vicaire général, percevait les bénéfices des propriétés. Il avait confié l’administration de son patrimoine à un fermier général qui pratiquait le système des pots de vin et, par là même, savait se montrer conciliant envers les métayers. Il en allait autrement avec les bourgeois : ceux-ci, habitués à manier l’argent, savaient fort bien faire préciser dans les baux, le nombre de chapons et autres livres de beurre à remettre en plus du fermage. Les nobles, du moins ceux qui vivaient au milieu de leurs paysans, étaient plus compréhensifs. Ainsi, Messire Danguy de Vue, consent en 1789, au « résilment » du bail de la métairie de la Pierre Lomas, demandé par Marie Letoux qui vient de perdre son mari Julien Mellerin et se trouve avec ses petits enfants dans une grande misère : « De bon gré et volonté, le dit seigneur déclare se charger entièrement de toutes les clauses et conditions portées dans le dict acte de ferme et dont le feu Mellerin était obligé d’exécuter, même les réparations locatives et autres de quelle nature qu’elles soient, sous réservation de ce qui peu lui estre dû seulement ».

La vie quotidienne

La vie n’était pas toujours facile ; on se mariait plutôt tardivement : de 25 à 30 ans pour les hommes, de 20 à 26 ans pour les femmes, la majorité restant fixée à 25 ans. Les noces, après avoir été annoncées aux prônes de plusieurs dimanches consécutifs, étaient l’occasion de joyeuses réjouissances, on y dansait au son de la veuze ou du violon. Cependant, les mœurs étaient sévères et pures, le premier enfant arrivait toujours en temps voulu et était suivi de nombreux frères et sœurs, si Dieu prêtait vie à la mère. Il était heureux que les familles fussent ainsi unies et fécondes, car les épidémies, surtout variole et dysentrie décimaient la population. Il n’y avait à Chauvé, ni apothicaire, ni médecin. En cas de nécessité, on pouvait appeler, moyennant finance, l’officier de santé Nicolas Meignen qui résidait à St-Père-en-Retz. Il distribuait à la fois, soins et médicaments. En 1784, on relève sur le registre de l’année 133 décès, parmi lesquels de très nombreux enfants en bas âge. Souvent, la mère mourait en couches et cela dans toutes les classes de la société ; l’homme resté seul ne tardait pas à se remarier pour assurer l’existence de ses petits et la bonne marche de sa maison. Beaucoup plus malheureuse était la femme qui devenait veuve avec des enfants en bas-âge. Si elle n’avait aucune famille pour la soutenir, elle se trouvait vite dans la plus noire des misères.
Une seule pièce abritait les générations successives. Les lits à baline et couettes des aïeux, du fils ainé et de sa femme étaient placés de chaque côté du foyer. Près des portes de l’aire et du chemin se trouvaient ceux des autres membres de la famille et des servantes, sans oubliers les « bers » des nombreux enfants. Les garçons - et les valets quand il y en avait - couchaient dans une petite chambre attenante, disputant la place au saloir, aux barriques, portoirs, cuves et outils aratoires. Deux bancs clos fermaient les côtés de l’âtre : c’est là que se passaient les longues soirées d’hiver. Une demi-douzaine de coffres côtoyaient la huche à pain et la maie à pétrir la farine. Trois ou quatre armoires renfermaient le linge soigneusement amassé par la maîtresse de maison. Une lourde table et deux solides bancs complétaient le mobilier qui s’augmentait parfois, chez les plus riches, d’un vaisselier et de quelques chaises en paille.

La religion

La religion tenait une grande place dans la vie de tous les jours. Elle apportait son réconfort dans les mille difficultés rencontrées par cette population modeste et laborieuse. Son austérité - observance scrupuleuse du jeûne pendant le carême, l’Avent et autres Quatre-temps, interdiction de se marier pendant ces temps de pénitence, etc... - n’empêchait pas les gens d’aimer leurs prêtres, de pratiquer avec assiduité et de manifester leur piété de cent façons touchantes. Cette foi vive et profonde se traduisait en particulier par d’unanimes communions pascales et par la floraison de pieuses associations, comme la confrérie du Rosaire, qui disposait dans l’église paroissiale, d’une chapelle consacrée à la Vierge. Hommes et femmes aimaient aussi se rendre une fois l’an aux pèlerinages de Ste Anne à Vue et de la Vraie Croix aux Biais. Dispensateur des secours de la religion, le clergé était aussi le seul corps enseignant et ses efforts commençaient à porter leurs fruits : un grand nombre d’habitants de la paroisse savaient au moins signer leur nom au bas des actes.

La langue

Politiquement Bretons depuis des siècles, les Chauvéens avaient cependant gardé leur parler et leurs noms d’origine poitevine, ce qui ne les différenciait guère des bocains et maraîchins, leurs voisins. Comme pour maintenir les liens avec la province mère, bon nombre de journaliers et domestiques venaient du Poitou ou des marches communes. Les noms patronymiques sentaient bon le vieux terroir roman.

Les familles

Les anciens registres nous parlent de toutes les familles.
Citons en particulier

  • A la Basse-Chanterie : les Bichon, Plantive, Gineau, Mariot, Hériau, Renaud, Loirat, Guérin, Pouvreau, Loiseau, Héry, Grelier.
  • A la Baconnière : les Forcier, Renaud, Leray, Garreau, Besseau, Michaud.
  • A la Tiffonnière : les Duranceau, Lucas, Michaud, Normand.
  • A la Haute-Masserie : les Séguineau, Baconnais, Baudry, Lehours, Bichon, Rondineau.
  • A la Caillerie : les Brosseau, Naud, Grelier, Deniaud, Richard, Moulin, Musseau, Lef iebvre, Pavy, Mellerin, Bertaud, Baconnais, Leduc, Normand.
  • A l’Auvière : les Mellerin, Moreau, Guchet, Ouvrard, Guitny, Boureau, Leray.
  • Au Vieux Bois Joly : les Leglé, Travers, Blais, Rolland, Fredet, Melerin.
  • A la Basse-Masserie les Evin, Bouyer, Graveleau.
  • A Ortail : les Allais, Macé, Guérin, Verger, Brossaud, Crespin, Chauvin, Loirat, Héry, Dupin, Michas, Paillauleau, Dubreil.
  • A la Boissonnière : les Quirouard, Leray, Gouy, Rouleau, Rouziou.
  • A la Brenière : les Gris, Martinet, Dousset, Grelier, Vallée, Boudin, Burgaud, Daviaud, Picot, Simoneau.
  • A la Villorcière : les Grelier, Cormier, Leray, Lucas, Mariot, Héry, Beaulieu, Porcher.
  • A l’Aiguillon : les Porcher, Mellerin, Quillaud, Morince, Mabillaud.
  • A la Giraudière : les Goui, Blanchard, Berthebaud, Averty, Rondineau, Bichon.
  • A la Pierre Lomas et la Pauverdry : les Baconnais, Mangeot, Laprée, Viau, Hautcoeur, Nicou, Loizeau, Mellerin, Saurin.
  • A la Tendennerie : les Bossinot, Gautier, Joubert, Lehours, Guchet, Baconnais, Gaufourneau, Dousset.
  • A la Guichardière : les Michaud, Chauvet, Picard, Renaud, Dory.
  • A la Gautrais : les Rondineau, Garreau, Lehours, Normand, Bichon, Guéret, Vilain.
  • Dans le quartier de la Michelais des Marais : les Leray, Renaud, Brossaud, Burgaud, Bréchet, Quirouard, Robin.
  • A l’Ainnerie : les Bouyer, Renaud, Rousseau, Saillant, Couturier, Grolleau, Bachelier, Ferré, Berthebaud, Michaud, Gillet.
  • A la Naultrie : les Moreau, David, Richardeau, Péruchaud, Giraudet.
  • Au Pas-Brosseau : les Fredouillard, Bertin, Richardeau, Leray, Melerin, Allais, Mérieau, Bély, Patron, Guchet, Bichon, Dousset.

Les institutions

Pour administrer toute cette population, il existait, comme dans toutes les paroisses du Royaume, un conseil portant le nom de « Général ». Par miracle, malgré les vicissitudes du temps, le dernier registre de cent feuillets destiné à inscrire les délibérations de cette assemblée a été conservé. Commencé le 23 mars 1772, il nous renseigne sur son Fonctionnement, ses attributions et ses décisions jusqu’à l’éclatement de l’insurrection vendéenne.
Le Général de paroisse, composé de 12 ou 13 membres choisis par les paroissiens sur une liste de notables présumés comme étant les plus qualifiés, nommait tous les mois d’avril, pour une durée d’un an, deux marguilliers, pris de préférence en dehors des artisans. Seuls Louis Guiochet boulanger et Mathurin Naud charpentier à la Caillerie échappent à la règle. Le premier en 1777, le second en 178 1.Par contre, Monsieur Lemeusnier Desgraviers, en raison de sa notoriété fut désigné dès sa majorité.
Les réunions du Général, appelées assemblées capitulaites, s’ouvraient au son de la cloche un dimanche après la grand’messe, dans la sacristie dite des marguilliers. Elles se déroulaient de deux à sept fois l’an. La convocation des participants était faite au prône du dimanche précédent par le recteur, qui était membre de droit du Général, au même titre que le seigneur du Bois- Joly. Si l’abbé Barbier assistait à la majeure partie des séances, il n’en était pas de même de Monsieur Lelong de Ranlieu, qui se faisait toujours représenter par son procureur fiscal.
Les deux marguilliers (on peut les comparer aux maire et premier adjoint actuels) faisaient exécuter les décisions prises. Elles concernaient aussi bien le domaine religieux que public.
Au religieux, le Général fixait le prix des bancs que les plus aisés louaient pour assister à la messe, désignait le Prévôt de la confrérie du Rosaire, veillait sur la sacristie et décidait du remplacement des ornements, croix ou bannières. Il exerçait une surveillance sur les biens curiaux, vérifiait les comptes de la paroisse, approuvait ou réfutait les propositions du recteur pour les nombreuses réparations à effectuer dans l’église. L’édifice religieux construit vers le XVI° siècle se dégradait plus ou moins et il fallait fréquemment remettre en état les lambris, le clocher, la charpente et la toiture. On aurait tort de croire que l’assemblée était entièrement soumise au pouvoir ecclésiastique : elle était assez puissante et indépendante pour lui tenir tête. Le 7 mars 1784, elle rédigea même une requête contre l’abbé Barbier qui « sans en demander l’acceptation avait fait abattre le bois de futaye de la pièce du houx dépendant du domaine de la cure » et il fut décidé de consulter trois avocats.
Les attributions du Général de Daroisse ne s’arrêtaient pas là : il s’occupait également des affaires publiques, à peu près comme le fait un conseil municipal actuel. Il était responsable de l’entretien des grands chemins et nommait des « députés », de préférence parmi les artisans, pour faire effectuer et surveiller travaux et corvées. Il ne se contentait d’ailleurs pas d’entretenir : il faisait aussi œuvre d’amélioration et de création et s’occupait déjà, si l’on ose dire, de « l’aménagement du territoire ». En voici deux exemples :

  • Le 6 septembre 1772, pour faciliter la communication avec Pornic, il décide la construction d’un pont à la limite du Clion, au lieu-dit l’Ecluse Neuve et d’un autre à la Bourrelière en Ste-Marie, avec l’aide des paroisses intéressées. Pour financer l’opération, une collecte est votée sur les propriétaires de biens.
  • Le 9 février 1777, afin d’élargir le chemin qui vers Arthon, il décrète l’aliénation du petit cimetière.

Parfois, le Général avait à prendre la défense des paroissiens contre les prérogatives des Grands et de l’Administration. Ainsi le 27 décembre 1774, adresse-t-il une supplique au Duc de Penthièvre, amiral de France, pour qu’il fasse supprimer les taxes arbitraires et exorbitantes que l’Amirauté fait percevoir depuis peu, sur les bateaux qui vont et viennent des ports de Pornic, Bourgneuf et Port La Roche pour faire l’échange des engrais et du bois, échange si profitable à l’agriculture. Le 15 juin 1783, nouvelles protestations véhémentes, cette fois contre le sieur Quirouard, lequel prélève à son tour des taxes sur les cendres déposées, avant leur acheminement sur Chauvé, dans un petit chemin vague joignant les moulins à eau de Pornic.
Lorsque le besoin s’en faisait sentir, l’assemblée prenait aussi des décisions de police. Par exemple, le 11 mai 1777, devant l’encombrement des rues du bourg, elle défend à « toutes personnes quelconques de placer aucun fumier et laisser aucun bois ou autres choses qui puisse gesner le passage ».

Les impôts

De toutes ses attributions, les plus embarrassantes étaient sans doute celles qui consistaient à établir les rôles d’impositions et la liste des hommes soumis à la milice.
Certes on n’était plus au temps où les vassaux de Chauvé « se reconnaissaient obligés d’apporter tous les ans le jour de Noël, au château de Pornic dans une charrette attelée de deux bœufs, une bécasse et une flûte à cinq trous, sans compter - disait le titre seigneurial - celui par où l’on siffle », mais il existait encore de nombreuses servitudes beaucoup plus astreignantes. En plus des corvées à effectuer sur les grands chemins, en plus des dixmes à verser à leur recteur, en plus des nombreux droits et rentes féodales de toutes sortes à payer aux différents seigneurs, les contribuables devaient au Trésor royal, le paiement des fouages, de la capitation, des vingtièmes et de multiples taxes. Prélèvements lourds et impopulaires, d’autant que le clergé et la noblesse y échappaient en partie. C’était le Général qui nommait, parmi les anciens marguilliers, les « égailleurs » chargés de répartir l’impôt et les « collecteurs » chargés de le recouvrer dans les foyers. Pour ce faire, la paroisse était divisée en quatre secteurs : ceux du bourg, des Bas-Marais, de l’Aiguillon et de la Caillerie. Les collecteurs allaient par deux percevoir l’argent et c’était une charge extrêmement redoutée et prenante. En cas de non-payment, l’huissier ou le sergent de justice requis pouvait faire vendre les meubles et effets du mauvais payeur, avec l’aide, s’il y avait rebellion, des cavaliers de la maréchaussée. Les collecteurs qui ne versaient pas l’impôt dans les termes prescrits, y étaient contraints à leurs frais.

Voici pour l’année 1789, un aperçu du montant global de ce que les contribuables chauvéens avaient à débourser :

  • Impositions directes : capitation (imposition par tête) 1141 livres, 14 sols, 7 deniers ; vingtième (le vingtième du revenu foncier) 1839 livres, 8 deniers ; fouages (réclamées tous les 3 ans et payées par les seuls roturiers) 331 livres 10 sols.
  • Impositions indirectes : taxes diverses : 6819 livres 2 sols 8 deniers ; les droits sur les boissons : 2623 livres 9 sols 8 deniers.
  • Dixmes à verser à la cure : 6930 livres.
  • Droits féodaux : ils devaient être payés pour le 29 septembre, jour de la St-Michel. Il est impossible de les chiffrer en raison de la disparition des chantiers seigneuriaux pendant la tourmente révolutionnaire. Voici cependant une idée de ce que cela pouvait donner.

Il était réclamé :

  • à Jean Porcher pour le tennement de la Cornière, 1 boisseau et une mesure de bled seigle, 1 boisseau et une mesure d’avoine, 3 quartaux de froment le tout mesure de Pornic, 2 chapons et 25 sous monnoye.
  • à Jean Leray pour le tennement du Pas Boisseau, 10 boisseaux de seigle, 1 boisseau d’avoine mesure de Pornic et 42 sous tournois,
  • à Germain Dudouet pour des terres à la BasseChanterie, 12 boisseaux de seigle mesure de Pornic, 24 sous monoyes et 2 chapons,
  • à Pierre David pour le tennement de La Noultrie, 12 boisseaux de seigle mesure de Pornic et 3 poules,
  • à Antoine Grelier pour le tennement de La Villorcière, 4 boisseaux, 1 quarteau et 2 tiers mesure de froment, 6 boisseaux, 2 mesures de seigle et 2 boisseaux 2 mesures d’avoine, le tout mesure de Pornic,
  • à Pierre Dory de La Guichardière pour le tennement du fief hommé au Clion, 6 quartaux de seigle et 6 quartaux d’avoine, le tout mesure de Prigny et 1 poule.

La Milice

Encore plus mal vue que les impôts était l’institution de la Milice. En 1726, cette sorte de garde territoriale qui jusque là n’avait été levée qu’en temps de guerre, était devenue une institution permanente. On distinguait : « Le Guet » composé de compagnies d’hommes jeunes, âgés de 16 à 45 ans et « La Garde » où l’on pouvait être enrolé jusqu’à 60 ans. Une fois par mois, le dimanche, le capitaine ou le lieutenant faisait faire l’exercice à son unité. Mais cette garde, véritable cohue, était considérée comme incapable de résister convenablernent à un éventuel débarquement des ennemis anglais. C’est pourquoi, à partir de 1756, les paroisses qui se trouvaient dans la zone côtière à moins de deux lieues de l’océan - c’était le cas de Chauvé - durent fournir un contingent d’hommes, destinés à être tirés au sort pour être incorporés, soit dans des compagnies détachées de garde-côtes, soit à partir de 1778, dans des compagnies de canonniers du même nom.
Les hommes voués au tirage au sort devaient être célibataires ou à défaut, mariés ou veufs sans enfant et être âgés de 18 à 45 ans. A chaque fois qu’il fallait renouveler ou mettre sur pied les compagnies de Milice Garde-Côtes ou de « canonnage », l’assemblée paroissiale désignait, sur ordre de Monsieur l’intendant, une dizaine de notables chargés de former la liste de ceux qui devaient se trouver dès les six heures du matin le jour fixé, au bourg de St-Viaud, lieu habituel du tirage au sort pour les Chauvéens. Ceux qui tiraient le billet noir devaient effectuer un service de 5 ou 6 ans. La fraction de la population masculine ainsi retenue était infime, mais le service demeurait un sujet de terreur. L’on se répétait avec effroi qu’une désertion pouvait entraîner les galères à perpétuité. Une paire de bras en moins dans une maison pouvait également entraîner de graves difficultés. Il faut croire que les Chauvéens, de même que leurs voisins, rechignaient devant cette contrainte et le faisaient savoir, car l’inspecteur général de la Milice, dans un rapport de 1766 au sujet de la capitainerie de Pornic, dont dépendait tout le Pays de Retz maritime, note « que la population y est forte et robuste, mais mutine et difficile à conduire ».
Successivement, les derniers tirages eurent lieu : le 24.5.1778 pour la Milice, le 14.3.1779 pour le canonnage, le 27.4.1783 pour la Milice, le 30.5.1784 pour la Milice et la dernière fois le 15.6.1788 pour « le canonnage au service des batteries garde-côte ».
Ces dernières levées tombaient fort mal : à la catastrophe que représentait dans certaines maisons une paire de bras en moins, s’ajoutait maintenant la peur de la disette. Les récoltes des années 80 avaient été si mauvaises, qu’en mars 1786, le Parlement provincial avait autorisé le Général à prendre dans son coffre-fort jusqu’à concurrence d’une somme de 600 livres pour aider les nécessiteux. Malheureusement, il ne s’y trouvait pas un denier et l’assemblée dû emprunter 400 livres pour acheter blé, pain, riz et autres comestibles à distribuer aux pauvres, afin de leur permettre d’attendre la prochaine récolte. Le 26 août de l’année suivante, après une autorisation de justice, il fallut établir un rôle pour faire rembourser par les propriétaires de biens, la somme empruntée.

Telle était la situation juste avant la convocation des Etats Généraux.

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