Essai d’hagiographie celtique du Pays de Retz

jeudi 29 juillet 2010, par Emile Boutin +


Il est de bon ton d’écrire qu’aucun saint breton n’a jamais passé la Loire. Ce n’est pas exact car Vital s’est installé au Mont Scobrith, Colomban a pérégriné de Nantes à l’île d’Yeu et Goustan est allé mourir à Beauvoir-sur-Mer. Ceux-là ont vraiment mis les pieds chez nous. Pour d’autres, comme Gildas, Gwénolé, Brévin, Judicaël, Armel ou Hervé, leur culte a sans doute été apporté après le XI° siècle.


A plusieurs reprises, notre société d’Etudes et de Recherches Historiques a insisté sur le caractère propre du Pays de Retz. D’autre part, dans un article publié dans le bulletin d’accueil du lycée de Pornic (année scolaire 1983-84), intitulé " Pays de Retz, ma Province " j’ai écrit : " Ignorés des Bretons qui nous disent Vendéens, repoussés des Vendéens qui nous veulent Bretons, liés artificiellement à une Mayenne et une Sarthe qui n’ont aucune histoire commune avec nous, nous avons un pays "sui generis".

Et pourtant ce pays a fait partie de la deuxième Aquitaine pendant toute la paix romaine, avant de passer sous la coupe des Wisigoths. Il est ensuite resté Poitevin jusqu’au traité d’Angers en 851. Devenu Breton, il est alors ravagé par les Normands. C’est dire les multiples influences subies par notre région, non seulement sur le plan politique ou social, mais aussi religieux. Nous ne serons vraiment Bretons qu’après l’accord entre Alain Barbe-Torte et le comte de Poitiers, Guillaume Tête d’Etoupe. Donc après 938.

Or, il est impensable que nous n’ayons pas eu de relations avec l’Armorique avant cette époque. Il y avait bien longtemps que l’estuaire de la Loire recevait des bateaux bretons. Et, quoi qu’ait dit Strabon « le fleuve sépare les Pictons des Namnètes », ces derniers n’abordaient pas seulement sur la rive droite.

Il est en effet fort probable, qu’avant l’arrivée des Romains, les Armoricains contrôlaient les deux rives de la Loire, du moins dans la partie maritime. J. Hiernard fait état, en effet, de nombreuses pièces de monnaie de type armoricain trouvées au Pays de Retz. Et, il semble bien que le Grand Poitou, dont notre région faisait partie fut, selon Gérard Aubin, « une création césarienne privant les Armoricains rebelles de leur monopole sur le fleuve et récompensant les Pictons de leur collaboration ».

En tenant compte de tous ces évènements politiques, nous allons voir ce que put être l’influence celtique et scotobretonne sur l’hagiographie du Pays de Retz.

Notre côte et les rives de la Loire furent visitées depuis le quatrième siècle par les Saxons et les Scots. Ils s’incrustèrent même dans les petites îles du fleuve pour mieux piller la région. La Borderie nous montre cette race « pillarde, voleuse et malfaisante ». Selon Sidoine Apollinaire, leur jeu favori était de « sillonner les eaux de la Bretagne et courir la mer glauque dans des barques de cuir cousu ». De tous les envahisseurs, les Saxons furent les plus barbares. Leur embarcation en osier recouvert de peau s’appelait "Ciula" ou chioule. Ce genre de frêle esquif sera d’ailleurs utilisé par certains religieux pour quitter plus tard la "GrandeBretagne".

Sous le nom de Saxons, les Celtes désignaient les Frisons et une de leurs tribus, les Angles. Le père de Saint Guénolé était Frison. Mais il ne faisait pas partie des envahisseurs de la Grande-Bretagne. Il appartenait à une unité militaire des Romains, de garde à la frontière de Calédonie (Ecosse). Donc, ces terribles pirates saxons descendaient de leurs repaires d’Héligoland ou des îles de l’Elbe vers ce qu’on a appelé le " Litus saxonicum " qui s’étendait de la GrandeBretagne à la Loire.

La migration bretonne

Même les Irlandais viendront de leur Hibernie ravager l’estuaire et le Pays de Retz. Nous savons par les légendes irlandaises et la tradition de Saint Patrick, que le roi Nial débarqua sur nos côtes vers 406. Et c’est sans doute lui qui vola à Prigny, un vase sacré qui fut retrouvé en 1919 à Traprainlaw en Ecosse. L’inscription « Prymiacos Ecclesiae Pictaviensis » gravée sur l’objet (Prigny de l’église de Poitiers) prouve que notre pays était pillé dès cette époque lointaine au profit des îles britanniques.

Les Saxons et les Scots vont faire chez nous moins de ravages au cinquième siècle. A partir de 419, les Wisigoths remontent du midi jusqu’à la Loire. Le Pays de Retz fait partie de ce nouveau royaume et restera sous le contrôle des Ariens, jusqu’à la victoire de Clovis sur Alaric II à Vouillé en 507.

Si nous sommes, pendant ce siècle, des Wisigoths, les Armoricains, eux, deviennent Bretons. Dès 415, en effet, les îles britanniques sont abandonnées aux Barbares, et leurs habitants chrétiens quittent la Grande-Bretagne avec leurs chefs civils et religieux et partent en bateaux vers le sud, vers l’Armorique où ils vont fonder des Plou et des Lann, où chaque chef de groupe rassemblera ses partisans et ses fidèles. Il faut dire que l’Armorique était alors en piteux état. Après les abus du fisc romain, après les ravages des Saxons, le pays était dépeuplé et exsangue. Les nouveaux arrivants purent donc s’installer pratiquement où ils voulurent. Ce sera le cas de Gildas et de Gwenolé que nous verrons ci-dessous.

A quelle époque eut lieu cette migration des Bretons en’ Armorique. La plupart des historiens la situent à partir du milieu du V° siècle. Pourtant l’historien Alan J. Raude, pense que dès 407, l’installation des Bretons en Armorique. était terminée. Ce qui n’empêcha pas de nouvelles pérégrinations puisque Saint Gildas, né en 493 ne viendra dans la presqu’île de Rhuys qu’au Vl° siècle. Saint Gwenolé ne serai à Landévennec qu’en 485. Quant à l’expansion celtique sur le continent, Saint Colomban la continuera jusqu’en 615.

Enfin, l’Armorique s’appellera La Bretagne après 461. C’est en effet, cette année-là, au premier concile de Toul qu’apparaît « Mansuetus évêque des Bretons ».

En 468 un chef breton, Riothime, loue ses services et ceux de ses compagnons, au nombre de 12 000 hommes, à l’empereur Anthème, pour combattre les Wisigoths. Nous savons peu de choses de cet événement. Simplement, nous dit Sidoine Apollinaire « Britannos supra Ligerim sitos » il s’agit de Bretons installés au-dessus de la Loire. Si l’on a affirmé que les Bretons s’étaient établis dans le Pays de Nantes dès le VI° siècle, il n’y en a aucune preuve. Certes, dès cette époque ceux du Vannetais firent de nombreuses descentes sur les bords du fleuve et au Pays de Retz. Mais ils ne cherchèrent pas alors à s’y établir A plusieurs reprises, ils vinrent vendanger nos vignes pour leur propre compte et ils n’étaient pas les seuls ; les Saxons continuaient leurs incursions. Saint Félix, l’évêque de Nantes essaiera maintes fois de tempérer leur ardeur. Ils seront pleins de repentir, mais ne rendront jamais ce qu’ils auront pris. C’est pourtant Félix qui va les convertir, ces barbares du nord, au Christianisme.

En ce qui concerne les Scots, l’évêque de Poitiers, Ansoald accepta dans son diocèse un groupe de religieux dirigé par un évêque irlandais. Il les établit dans la " Cella " de Mazerolles (Crozet, Histoire du Poitou p. 32). D’ailleurs dès 509, un Irlandais, Fridolin, après avoir été abbé de Poitiers avait fondé le monastère d’Hilarialum près de Metz.

Quant aux Bretons sur nos côtes, nous allons en entendre parler fréquemment au VII° siècle.

Saint Philbert et ses moines de Noirmoutier dont l’un, Sidonius, était Irlandais, vont en effet commercer avec toute la côte voisine. Ensuite, plus loin, avec l’Irlande, l’Ecosse et la Grande-Bretagne. Faut-il rappeler que Saint Philbert faisait venir toutes les chaussures de ses moines de Scotie. Et les Bretons achètent chez nous, dès cette époque lointaine., le vin et le sel. Les Philibertins ont développé leurs salines de Noirmoutier et d’Ampan et sont les maîtres de ce commerce. Les Bretons qui viennent à Noirmoutier n’ont pas toujours des intentions pacifiques et commerciales. Ermentaire nous raconte le fait suivant : « A l’un des ports de notre île appelé " la Conque " (entre La Blanche et LHerbaudière) une importante flotille avait abordé pour opérer une razzia. Les pirates bretons descendaient en armes de leurs vaisseaux quand, victimes de je ne sais quel délire, ils se ruèrent les uns sur les autres, de telle sorte que seul échappa à la tuerie mutuelle celui qui en apporta la nouvelle aux insulaires ».

Une autre fois, les Bretons volèrent un taureau du monastère. Pendant leur voyage retour, une tempête s’éleva au large du Pilier. Après promesse de restitution de la peau et de la viande de la bête, le calme revint. C’est encore un miracle de Saint Philbert. Voleurs, les Bretons semblaient avoir cette réputation, car nous devons encore à Ermentaire le récit du " Plomb dérobé ". Les Bretons étaient venus commercer au port de la Fourche (auprès d’Ampan Beauvoir sur Mer) et ils en profitèrent pour subtiliser du plomb que les moines de Noirmoutier acheminaient vers Déas.

Paul-Aurélien et Bretowennus

La présence scoto-bretonne est donc bien établie sur nos côtes du Pays de Retz, bien avant Erispoé. Sans doute s’agissait-il davantage de passage que d’implantation définitive. Encore que certains toponymes évoquent une installation précédant le traité d’Angers. Prenons l’exemple de Paimboeuf. Pen-Bo et son château Pen-Ochen (tête de boeuf). Ces mots de vieux breton semblent bien antérieurs au IX° siècle. Nous voyons dans la vie de Saint Paul Aurélien qu’il naquit à Pen-Ochen dans le Glamorgan (auprès de Cardiff). Ce terme qui remonte au Vl° siècle se rencontre donc au Pays de Retz. Cette coïncidence, si c’en est une, a conduit des auteurs à voir en Saint Paul Aurélien le fondateur, par personne interposée, de St-Brevin-les-Pins. En effet, parmi les disciples qui accompagnèrent Saint Paul sur le continent se trouve un " Bretowennus " qui aurait pu venir dès le Vl° siècle sur notre côte où il aurait fondé un premier prieuré. Cette hypothèse est dénuée de toute base historique. Nous ne savons pas, en effet, ce qu’est devenu Bretowennus, pas plus que ses compagnons. Ils auraient été, selon la légende dorée, célèbres par leurs vertus, auraient mérité d’avoir des églises sur leurs tombeaux et des basiliques sous leur patronage. D’autre part, c’est Saint Bregwin, archevêque de Cantorbery qui est honoré depuis au moins le Xl° siècle au Pays de Retz. Son culte aurait-il pris la suite de celui de Bretowennus, comme Saint Martin de Tours remplaça chez nous Martin de Vertou ? C’est une hypothèse. Actuellement, avec mon ami André Duru, nous recherchons l’origine du culte de Brevin selon la filière : Le Bec Hellouin (Anselme, Lanfranc) Cantorbery, Bec Hellouin à nouveau, Saint Aubin d’Angers et ses prieurés au Pays de Retz. Nous nous promettons de publier sous peu un état des recherches concernant l’origine du culte de ce saint Bregwin, sur notre côte.

Nous avons donc vu les Bretons venir à l’estuaire de la Loire, dans la Baie de Bourgneuf et à Noirmoutier. Armand Rébillon, dans son " Histoire de Bretagne " a écrit : « Les immigrants ne paraissent avoir passé la Vilaine inférieure qu’au temps de Nominoé et d’Erispoé. Quelques groupes s’avancèrent alors jusqu’à Pornic, au sud de la Basse-Loire ». En 849, l’abbé du monastère d’Aindre porte un nom bien breton : Haëlwocon. Le Pays de Retz n’appartint à la Bretagne qu’après la défaite de Charles Le Chauve en 851. C’est à partir de cette date que, selon certains historiens, le breton aurait été parlé au sud de la Loire. Encore ne le fut-il qu’à l’ouest d’une bande côtière, allant de Pornic à Donges. C’est relativement peu important au point de vue territoire, mais primordial pour l’hagiotoponymie celtique du Pays de Retz.

Guédas

Il est de bon ton d’écrire qu’aucun saint breton n’a jamais passé la Loire. Ce n’est pas exact car Vital s’est installé au Mont Scobrith, Colomban a pérégriné de Nantes à l’île d’Yeu et Goustan est allé mourir à Beauvoir-sur-Mer. Ceux-là ont vraiment mis les pieds chez nous. Pour d’autres, comme Gildas, Gwénolé, Brévin, Judicaël, Armel ou Hervé, leur culte a sans doute été apporté après le XI° siècle. Et pourtant la carte des trois saints brittoniques d’après Bowen, (Saint Paul-Aurélien, Saint Guénolé, Saint Gildas) ne comporte aucun point au sud de la Loire.

Commençons donc par celui qui est le plus honoré chez nous, Gildas qui a donné son nom à la Pointe du Pays de Retz. On le vénérait aussi dans l’ancienne église de Sainte-Croix de Machecoul où une chapellenie existait sous son patronage au XV° siècle. Il y en avait une autre à Bourgneuf et le prieuré de Haute-Perche lui était dédié.

Qui était donc ce Gildas ? Il y a en effet trois saints celtes de ce nom. A. Rébillon a écrit : « L’abbaye de Rhuys dut sa célébrité à la tradition qui lui attribua comme fondateur Gildas, l’un des saints les plus populaires de la Bretagne, mais qui ne peut être ni le Gildas de Grande-Bretagne, auteur de " De Excidio Britanniae ", ni le Gildas du catalogue des saints d’Irlande qui ne sont venus ni l’un ni l’autre dans notre Bretagne ».

Il est en effet impossible de connaître exactement la vie de Saint Gildas envahie par la légende. Par exemple, le " Légendaire " a associé Philbert et Gildas qui ont vécu pourtant à plus d’un siècle d’écart. Il est fait « mention expresse du baptême de Gildas porté par ses parents à Philbert dans son île pour être ondoyé de ses mains ». Et une autre fois, quatre moines se disant religieux de Saint Philbert, dont Gildas avait reçu les premières leçons, vinrent le chercher pour présider aux funérailles du saint. Or, Gildas était mort 38 ans avant la naissance de Philbert. Toute l’hagiographie celtique d’avant l’an mil est soumise à cette interpénétration permanente du mythe et de l’histoire. C’est peut-être typique de la mentalité bretonne. Nous le verrons encore ci-dessous avec Saint Gwénolé. Dans ces conditions, il est très difficile de faire une biographie sérieuse. Sachons donc seulement que Gildas est né en Scotie vers 493, aurait suivi les cours célèbres d’Iltud, initiateur de la vie monastique en Grande Bretagne. Par contre, ce qui est plus sûr, c’est qu’il est venu lors des migrations bretonnes, en Armorique et qu’avec l’appui de Waroch, chef des émigrés de la région de Vannes (Gwened), il fonda un monastère à Rhuys. La tradition, et c’est très important, le nomme le Sage, Gweltas ou Guedas.

La Pointe de Chevêché

Et c’est précisément une chapelle Saint Guédas qu’on trouve au Pays de Retz à la Pointe de Chevêché. En effet, jusqu’au XVIII° siècle, la Pointe-Saint-Gildas s’appela la pointe de Chevêché (un travail très important a été fait à ce sujet par Gilles de Maupéou). Il convient de se reporter à la carte : « la huitième carte particulière des Costes de Bretagne de Neptune François », relevée en 1675 par Monsieur de La Voye.

Donc, à la fin du XVII° siècle on ne parlait pas de la pointe de Saint-Gildas, mais de la pointe de Chevêché. Et à l’extrémité de cette pointe était bâtie une chapelle Saint Guedas qui figure bien sur la carte. Dans cet oratoire, on pouvait voir une pierre portant l’empreinte du pied de Gildas et de son bâton. La légende veut que le saint soit venu lui-même à la Pointe. On ne peut rien affirmer, mais il semble bien qu’une fois en Armorique, Gildas ait vécu soit à Rhuys, soit, le plus souvent en ermite dans sa grotte de Castennec, au bord du Blavet. La chapelle Saint-Guédas est maintenant détruite et la pierre portant la marque du saint se trouve dans les fondations de l’actuelle chapelle de Saint-Gildas de Préfailles.

L a première fois qu’apparaîit le nom de Pointe de Saint-Gildas sur les cartes est probablement dans le Grand Atlas du Neptune François, édition de 1773. Par la suite, il n’est plus question de Pointe de Chevêché. C’est sûrement la présence de cette chapelle, que les marins voyaient du large, qui a donné le nom à la pointe.

La Pointe Saint-Gildas

Comment ce culte de Guédas est-il venu à cet endroit ? Peut-être par les moines philibertins, les commerçants ou les marins. Guédas étant un nom breton, sa présence ne peut être antérieure à la période où l’on a parlé le breton à Pornic. Je pense qu’il faut envisager le onzième siècle. En effet, c’est l’époque où les monastères avaient un engouement pour tout ce qui rappelait le style scotique. C’est aussi le siècle où Goustan, moine de Rhuys, est envoyé par ses supérieurs, pour essayer de créer un prieuré au sud de la Loire. Il est probable que la dévotion à Saint Guédas a précédé la construction de la chapelle.

Si nous ignorons à quel moment elle fut édifiée, nous savons au moins qu’elle dépendait des moines de SainteMarie-sur-Mer.

L’abbé Grégoire pense que les Augustins se sont installé à Sainte-Marie, aussitôt après le départ des Normands. Peut-être y eut-il alors un premier petit prieuré ? Mais Gille de Maupéou estime que le premier abbé, nommé André, prit en charge l’abbaye vers 1170. Même si l’on suit le point de vue de Travers qui considère André, comme le troisième abbé, cela nous ramène au Xl° siècle. La fondation de Saint-Gildas de la pointe de Chevêché est peut-être de cette époque. Pour l’abbé Grégoire, elle serait plus tardive. Voici d’ailleurs ce qu’il écrit, concernant La Plaine, avant la Révolution : « Prieuré-Cure. Patr. L’abbé de Sainte-Marie de Pornic, Pornic et l’évêque (en litige). Chapelles : rurale et priorale de Saint-Gildas XV° siècle à La Pointe de Retz. La paroisse y va deux fois en procession ; le curé de Sainte-Marie la dessert. Prieuré de Saint-Gildas OSA... »

René Largillière (La topographie du culte de Saint Gildas) a écrit que les établissements de Saint-Gildas n’ont pour eux aucune présomption d’antiquité.

Mais au XV° siècle, je pense qu’on aurait appelé la chapelle du nom de Saint-Gildas et non de celui de Guédas, comme cela figure sur les cartes. Guédas est le nom breton. Et, nous dit Joseph Loth : « Un des faits les plus frappants de l’histoire de Bretagne, c’est le brusque recul de la langue bretonne au Xl° siècle ou au Xll° ». Il me semble donc que le nom de Guédas soit un indice d’antériorité au XV° siècle, pour le culte de notre saint. Mais je ne peux qu’avancer une hypothèse.

La chapelle dépendait, nous venons de le voir, de l’abbaye de Sainte-Marie. Les lieux-dits reflètent cette dévotion à Saint Gildas, à La Plaine comme à Préfailles. Nous avons les Fraiches de Saint-Gildas, le fort de la chapelle, les courtes (jardins) de l’abbé, les Feux aux moines ou les Monières.

L’abbé de Sainte-Marie nommait aussi au Prieuré de Haute-Perche, sous le patronage de Guédas.

Saint Gildas fut donc honoré chez nous, mais assez tardivement. Ni lui, ni ses moines, au cours des siècles, n’ont contribué ni à l’implantation, ni au développement du Christianisme au Pays de Retz.

Guignolet

Il en va de même de Saint Guénolé. A Prigny, on l’appelle Saint Guignolet (preuve qu’on n’y a jamais compris le breton ni le sens de Gwen-olé, tout-blanc). Le nom de Guénolé est d’ailleurs déformé dans toutes les régions où il a un culte... On trouve Guingalois à Pierric, où ses reliques sont passées, lors des invasions normandes, Guingâ, Walois et Vinvalois à Montreuil, dans le Pas de Calais, où le corps du saint trouva le repos. Et aussi Winwaloe, Guingaloeus.

Les parents de Guénolé, son père Fracan et sa mère Gwenn, vinrent des îles britanniques lors de la grande migration du V° Siècle. Ils avaient déjà deux garçons, Jacut et Guéthenoc, quand ils s’installèrent dans la Baie de Saint-Brieuc, en un lieu qui s’appellera dorénavant Plou-Fracan, le pays de Fracan ou Ploufracan. Et c’est en Armorique que va naître Guénolé (et plus tard sa sœur Clervie). Mais sa vie est encombrée de légendes. Saviez-vous que sa mère Gwenn (Blanche et Alba en latin) avait trois mamelles pour nourrir ses trois fils ? Même la liturgie dit, en parlant de Sainte Gwenn « Alba trimammis ». Ce chiffre " trois " évoque la triade irlandaise, ou encore les trois fils de la déesse Danu (Briar, Iuchar, Iucharba). Il est donc difficile de démêler l’histoire de la mythologie.

Ce que nous savons toutefois d’exact, dans la biographie de Guénolé, c’est qu’il fut confié, adolescent, au célèbre maître d’école Budoc, à l’ile Lavret. Ce fut un excellent élève puisqu’il apprit toute la grammaire latine en un jour ! Et déjà un thaumaturge, car il remit en place l’œil de sa soeur Clervie, qui avait été gobé par une oie.

A l’âge de 21 ans, il est envoyé en Cornouaille avec onze autres moines, par son maître Budoc qui le consacre abbé.

Landevennec (XV° centenaire)

Il va alors fonder l’abbaye de Landévennec, en 485 (Lann-Tévennec : monastère bien abrité). Ce sera, avec celui de l’ile Lavret, le plus ancien monastère de Bretagne. Lors des invasions normandes, quatre siècles plus tard, les reliques de Guénolé, seront emportées par les moines à Pierric, puis vers le Mans, à Château du Loir, ensuite vers le nord jusqu’à Montreuil. La communauté est dirigée par l’abbé Jean de Landévennec qui prépare le débarquement d’Alain Barbe Torte, réfugié en Angleterre. Ce dernier battra les Normands, prendra Nantes en 936, fera la reconquête du Pays de Retz, reconstruira le château de Pornic en 938 et aménagera le pays des Marches entre la Bretagne et le Poitou, par un accord avec le comte de Poitiers, Guillaume Tête d’Etoupe.

C’est alors qu’Alain Barbe Torte se souviendra des moines de Landévennec qui l’ont aidé dans son entreprise. Il va leur donner le bourg de Batz avec l’église de Saint-Cyr et Sainte-Julitte qui va devenir l’église Saint-Guénolé. A partir de ce moment, Guénolé va régner sur les marais salants. C’est sans doute grâce à Alain Barbe Torte que le saint va être à l’honneur à Prigny. C’est du moins l’avis du père Olivier Grégoire de Landévennec, qui était venu chez nous admirer la statue du fondateur de l’abbaye. De toutes façons, Guénolé est le patron des paludiers et des sauniers de la presqu’île guérandaise, comme il est le patron des marayons de la Baie de Bourgneuf. Son culte ne peut donc remonter avant Alain Barbe Torte. Je pense d’ailleurs qu’il lui est bien postérieur et qu’il date probablement de l’époque où le commerce du sel était à son apogée, Peut-être le XV° siècle. La statue de Guénolé en abbé mitré est une terre du XVIII° siècle. Elle n’a fait que sanctionner une dévotion antérieure au saint du sel. Mentionnons une coutume qui est liée, à Prigny, à Saint Guénolé : lorsqu’une jeune fille veut se marier dans l’année, elle pique d’une épingle le pied gauche du saint. Cette tradition se retrouve également dans d’autres régions. Par exemple, concernant Saint Guirec, à Perros. Ou même, dans le paganisme, puisque nous voyons les filles à marier aller invoquer la Vénus de Quinipily dans le Morbihan.

Comme Saint Gildas, Saint Guénolé, honoré chez nous, n’a en rien contribué au développement du christianisme au Pays de Retz. D’ailleurs, je n’ai pas trouvé, en consultant les archives ou l’état-civil, d’enfant ayant porté le nom de Guénolé et encore moins de Guignolet.

Colomban

Et je peux faire la même remarque pour Colomban ou Colombin.

Ce moine irlandais, athlète de 35 ans, excellent latiniste qui prenait plaisir à la lecture de Virgile, Pline, Salluste, Horace et même Juvenal, était de surcroît un " barde " dont le plus beau cantique fut en l’honneur de l’eau et de l’énergie. « Devant notre fermeté cède la pluie, cède la tempête ». Mais ce fut aussi le caractère le plus entier que l’Hibernie enfanta. Il tint toujours tête aux évêques francs ou burgondes sur la question de la date de Pâques ou de la tonsure scotique (d’une oreille à l’autre, comme celle des druides). Il se fit mal voir de la reine Brunehaut et dut repartir pour l’Irlande. Nous le trouvons alors à Nantes, dans l’attente d’un navire. Les Nantais le comblent de cadeaux : 100 muids de vin, 200 muids de froment. Mais l’évêque de Nantes, Sophronius, lui bat le froid. Le bateau sur-lequel Colomban s’embarque, fait naufrage sur un banc de sable, à l’embouchure de la Loire. Notre moine s’en tire et considère que Dieu ne veut pas le voir quitter le continent. Il repart alors vers le Rhin. C’est en son honneur que nous avons au Pays de Retz la paroisse de Saint-Colomban. Elle date sans doute du VIl° siècle ou du VIII°, car elle est mentionnée dans Chifflet " Histoire de l’abbaye et de la ville de Tournus ". Elle remonte donc à l’époque des Philibertins. On sait d’ailleurs que les moines de Saint-Philbert avaient adopté une règle qui était celle de Saint-Colomban adoucie par celle de Saint-Benoît. On retrouve trace de la paroisse de Saint-Colomban ou Saint-Colombin ou encore Saint-Colombain dans une bulle du pape Calixte Il (vers le milieu du Xll° siècle). En 1287, le nom figure dans un pouillé de l’évêque Durand. Enfin un compte de décimes de la province de Tours de 1330 et un pouillé de l’évêché du XV° siècle citent l’église « ecclesia Sancti Columbani ».

Armel, Judicaël, Hervé

Je vais passer rapidement sur le culte de trois autres saints : Armel, Judicaël et Hervé, à vrai dire très peu connus au Pays de Retz.

Une tradition, dénuée de toute base historique, prétend que l’église de Saint-Léger aurait été bâtie dès le Vl° siècle par Saint Armel, fondateur de Ploermel : plou-Armel. L’abbé Grégoire reconnaît qu’il doit y avoir confusion avec une autre paroisse Saint-Léger. Par contre, Saint Armel est invoqué dans la chapelle de l’hôpital de Bouin.

Judicaël a son vitrail dans l’église des Moutiers. C’est en l’honneur d’un seigneur de Prigny qui, avec sa dame, Adénor, contribua à créer le prieuré Madame, dépendant du Ronceray. Il n’a donc rien à voir avec Saint Judicaël, roi de Domnonée.

Enfin, j’ai longtemps cru que Saint Hervé, de Lanhouarneau, le barde aveugle breton, était invoqué aux Moutiers. En effet, à plusieurs reprises il est fait mention de son culte, dans les archives. En 1002, après les invasions normandes, le corps de Saint Hervé (mort en 568) est transporté solennellement à la cathédrale de Nantes, dont l’évêque, nommé également Hervé, était le confesseur du Duc de Bretagne. Les reliques de Saint Hervé furent par la suite dispersées. Le « chef » fut honoré à Saint-Sauveur de Rennes ; un bras fut envoyé à Louvigné du Désert, une vertèbre au Faouet, une omoplate à Saint-Paul de Léon. Quant aux Moutiers, un inventaire des reliques de la paroisse, établi en 1552, mentionne une chape ayant appartenu à Saint Hervé. Une chapellenie de Saint-Hervé était desservie dans l’église de Notre Dame des Moutiers. On voit, par exemple, que le chapelain devait en 1632 trois messes par semaine. Les titulaires de cette chapellenie furent parfois des hommes assez célèbres et fort instruits comme un doyen en licence de la Sorbonne (en 1727), de plus chanoine prébendé de Tours. Nous nous éloignons donc de la Bretagne... C’est que notre Saint Hervé n’est pas breton, mais angevin et était honoré dans l’église de la Trinité d’Angers, église paroissiale du Ronceray. Par conséquent, son culte fut introduit dans le prieuré des Moutiers, dépendance du Ronceray. D’ailleurs j’avais reçu, il y a une dizaine d’années une lettre de Alan J. Raude (historien dont j’ai parlé ci-dessus) qui ne croyait pas à l’existence possible d’une chape de Saint Hervé, le Breton. Je reviendrai sur ce saint angevin ultérieurement.

Vital, Viaud ou Vio

Saint Viaud, ou Saint Vital, (ermite du VIII° siècle) est par contre très honoré au Pays de Retz, puisque le Mont Scobrith s’est mis sous son patronage. On ne connait pas grand chose de son histoire. Un bréviaire de l’abbaye de Tournus (30) indique simplement « qu’il fut Anglois de naissance et noble d’extraction et que, pour se donner à Dieu, il vint en France et se retira dans une cellule du Mont Scobrith au territoire de Raiz ». On peut voir, sous l’église actuelle de Saint-Viaud, la curieuse grotte qui lui servit d’ermitage. Son culte se retrouve en Bretagne, notamment à Tréguennec et Pierre Jakez Hélias y fait allusion dans « Le cheval d’orgueil ». Le Mont Scobrith fut remis aux Philibertins par Louis le Débonnaire, à la demande de leur abbé Hilbold. Lors de l’exil des reliques, Vital suivra le sort de Philbert ; c’est pourquoi on l’invoque aussi en Bourgogne.

Le patron des pirates

Goustan est le dernier saint, venu de Grande Bretagne au Pays de Retz. Moine de Rhuys, il débarque à Beauvoir sur Mer au Xle siècle. Goustan ou Gunstan appelé aussi Gwylstan et Golystan au Pays de Galles, fut pris par des pirates en 992. C’est pourquoi il est le patron des pirates, des voleurs et des corsaires. Sauvé par un ermite Félix, qui deviendra abbé de Saint-Gildas de Rhuys, il est envoyé par celui-ci au sud de la Loire « pro utilitate monasterii sui » pour le bien de son monastère. En fait, les Philibertins qui constituent alors le groupe religieux le plus important du Pays de Retz et Poitou-nord sentent la menace. Goustan vient à Beauvoir pour jeter les bases d’un prieuré, dépendant de Rhuys, mais prieuré qui par la suite peut devenir une abbaye, comme c’est souvent le cas à cette époque. D’ailleurs Goustan construit une chapelle. Mais comme il est très âgé, il tombe malade. On l’accueille dans la maison des moines de Saint-Pierre de Maillezais, à Beauvoir, où il meurt le 27 novembre 1040 (quinto kalendorum decembris). De son vivant, Goustan était considéré comme un saint. Dès l’annonce de sa mort, malgré l’heure tardive, car il est minuit, la population de Beauvoir va vénérer le corps, et, selon la coutume, apporte des dons. Ce que voyant, les Philibertins persuadent tous ceux qui viennent prier le nouveau saint qu’il serait plus décent de mettre le corps dans leur église pour être vénéré. Ce qui est fait. Dès lors les moines de Saint-Philbert voient les aumônes affluer. Les « Acta Sanctorum » nous parlent de « pecuniam copiosani- », « immensam pecuniam colligentes ». Ce qui en bref signifie que les religieux remplissent leurs profondes poches au détriment des moines de Rhuys qui avaient envoyé Goustan en mission. Mais ces derniers vont réagir et demander poliment aux Philibertins de rendre le corps. On fait la sourde oreille, et pendant ce temps, les offrandes continuent à tomber de tous côtés « undique ». C’est dire que le triduum organisé par les Philibertins a porté ses fruits, et que de tout le sud du Pays de Retz, on vient honorer Goustan. Les moines de Rhuys estiment que leurs frères du Poitou agissent par amour de l’argent (amore pecuniarum).

Ils vont donc porter l’affaire devant Isambard, évêque de Poitiers, qui donnera satisfaction aux deux parties. Il ordonne aux religieux de Rhuys « de transporter chez eux un de leurs frères mort à Beauvoir, dans l’hospice des religieux de Saint-Philbert ».

Mais il leur interdit aussi de s’établir à Beauvoir « dans l’église qu’ils ont construite » et il décrète que « les religieux de Saint-Philbert resteront seuls en possession de cette église et auront seuls le droit d’y célébrer des offices ».

On ne pouvait plus clairement mettre les moines bretons à la porte du Poitou.

Isambard reprenait à son compte l’invocation que les chefs de communauté, sous Charlemagne, ajoutaient à leurs rières « 0 Deus, libera istud monasterium de istis Britonnibus » (Mon Dieu, délivre ce monastère de ces Bretons !)..

Daniel Rops a écrit « Etonnante, pittoresque histoire que celle de ces chrétientés celtiques, toute baignée de poésie et de mystère, toute battue de grands vents et d’embruns où sur les brumes nordiques qui montent des mers froides, la légende s’édifie avec une spontanéité de rêve, mais d’où émergent, parfaitement authentiques, maintes personnalités à la silhouette étrange, au destin savoureux... »

Mais nous venons de le voir, ces saints scoto-bretons n’ont jamais pu influencer aussi intensément le Pays de Retz que ceux d’Aquitaine, voire de l’Anjou. Notre région, profondément romanisée n’était pas à son aise dans les « brumes nordiques ».

Colomban aurait pu avoir une autorité certaine au sud de la Loire, s’il n’avait été un éternel pérégrinant. Lui qui écrivait en 603 aux pères du Concile de Châlons sur Saône : « Unius enim sumus corporis commembra, sive Galli, sive Britanni, sive Iberi, sive quaeque gentes » (Nous sommes tous membres d’un seul corps, que nous soyons Gaulois, Bretons, Ibères, ou de toute autre nation)...

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