La construction du canal maritime est une grande entreprise humaine avec ses difficultés matérielles et sociales, mais aussi des drames. Pendant dix années, des hommes venus de différents pays d’Europe vont conjuguer leurs efforts pour mener à terme la nouvelle voie de navigation dans des conditions d’environnement difficiles et parfois hostiles. C’est la vie de ces personnes et leur travail qui sont rapportés dans cet article.


On distingue deux sociétés complémentaires. D’un côté, l’administration des Ponts et Chaussées qui est responsable des études, et le donneur d’ordres de l’autre, l’entreprise chargée de réaliser les travaux sous le contrôle de la précédente.

L’administration des Ponts et Chaussées

Elle est placée sous la responsabilité de l’ingénieur en chef Joly. Il est l’auteur du projet. Son souci principal est de créer un ouvrage fonctionnel et esthétique. Il est secondé dans sa tâche par une équipe d’ingénieurs "ordinaires" dont Charron, Babin et Rigaud. En octobre 1885, des difficultés financières provoquent l’arrêt des travaux sauf à la Martinière. Dès la reprise en décembre, Lefort succède à Joly.

Ces hommes sont en relation directe avec le Ministère et l’entrepreneur. Ils sont avec ce dernier à la base du modernisme qui sera appliqué pour la construction du canal. L’emploi du machinisme sera privilégié pour augmenter les performances et réduire l’effort humain. Des moyens spécifiques comme les chaloupes à vapeur seront étudiés afin de compléter le matériel de l’entreprise. Les dragues, grues, treuils, pompes, excavateurs, chaudières, broyeur à ciment, bétonnières, marteaux-pilon, locomotives, étaux limeurs, perceuses et taraudeuses fonctionnent à la vapeur ou à l’électricité.

Le bureau d’études basé à Nantes et son annexe des Champs-Neufs est composé de techniciens dessinateurs recrutés parmi l’élite nationale, à l’exemple de Maubras qui sort de l’Ecole Centrale. L’effectif ne nous est pas connu au début de la construction, cependant un an et demi avant la mise en service et après plusieurs licenciements, ils sont encore 45 en mars 1891.

Sur les sites, des constructeurs de travaux, Ponceau, Martin, Algaron, Bechtold, classés par catégorie de 1 à 5, sont chargés de veiller au respect des études et du planning. Ils en réfèrent à l’ingénieur en chef grâce à un service de messagerie, assuré par le bateau à vapeur Le Courrier. Un vaguemeestre convoie les documents au bureau de poste du Pellerin qui les transmet chaque jour à la compagnie de navigation des Abeilles. Celle-ci les achemine jusqu’au siège de la direction à Nantes. Ce cycle très long sera bientôt complété d’une ligne téléphonique directe jusqu’aux Champs-Neufs. C’est sans doute la première liaison de ce type au Pays de Retz.

En complément des services déjà cités, du personnel de contrôle et de surveillance est détaché auprès de la maîtrise de l’entrepreneur. Ce sont d’anciens militaires, gendarmes, employés de la Compagnie Générale Transatlantique ou issus du personnel ouvrier des Ponts et Chaussées. Ils sont chargés de vérifier les feuilles d’attachement du personel, les registres médicaux et de contrôler le cubage de vase ou de pierre ainsi que le matériel consommé pour éviter les fraudes.

Cette organisation de l’administration vient s’imbriquer et compléter cee de l’entreprise. Les relations entre les deux sociétés ne seront pas toujours simples et feront l’objet de nopmbreux dossiers de justice.

Les entreprises

Les entrepreneurs

Ils seront trois à se succéder de 1882 à 1891. Alphonse Couvreux obtient le contrat d’adjudication le 7 avril 1882, après avoir proposé de réduire de 18% son devis initial. Son expérience acquise lors de la construction des canaux, Suez, Gand et Anvers, va lui être très utile pour assurer le démarrage des travaux. Il achète les carrières du Pellerin, Frossay, crée l’Atelier des Coteaux et recrute le personnel. Hélas, 3 ans plus tard pour des raisons de santé, il est obligé de renoncer.

Son successeur sera Sylvain Bord, le 14 novembre 1885. Il est propriétaire d’une grosse société de terrassement nazairienne et le réalisateur des bassins à flots de Boulogne et de St-Nazaire ainsi que des cales de lancement. Il est connu des autorités locales pour son sérieux, mais il n’est plus très jeune. Agé de 58 ans, l’énergie dépensée au développement de son entreprise a diminué son potentiel physique. De plus la reprise d’un tel chantier comporte de nombreux risques financiers qu’il doit assumer jusqu’à la liquidation judiciaire du dossier de son prédécesseur qui ne sera effective qu’en mai 1886. A cette date, il a déjà avancé plus de 500 000F. Après de vaines démarches auprès du représentant de l’Etat, il sera conduit à menacer de licenciement les 1 000 ouvriers qu’il emploie pour obtenir le déblocage des fonds. Sous sa responsabilité les travaux « ont été exécutés dans des conditions de sécurité exceptionnelle », cette reconnaissance du préfet sera accompagnée d’une demande de Légion d’honneur qui ne lui sera jamais accordée.

Il décède le 14 octobre 1888, usé par le travail, dans une maison de location au Pellerin. On craint alors que l’ouvrage ne s’arrête faute de repreneur. Gustave Bord se propose un mois plus tard à la succession familiale et assure ainsi la continuité au grand soulagement du ministère. Ses relations avec les ingénieurs sont bonnes, mais il a vécu dans l’ombre de son père. Son manque d’expérience va le conduire à commettre des erreurs de gestion humaine et financière.

L’incident révélateur se déclare sur la drague La Châtre où trois employés sont surpris à jeter de l’huile d’éclairage à l’eau, pour faire croire à une plus grande consommation de ce combustible. L’ingénieur Charron, responsable de la surveillance, demande le renvoi immédiat des coupables, mais se voit adresser un refus de l’entrepreneur qui prétend avoir besoin de ce personnel qualifié. Il devra cependant s’exécuter à la demande du préfet.

A partir de cette affaire, un climat de suspicion va s’installer dans les relations entre le responsable des travaux et ceux des Ponts et Chaussées. D’autres faits graves vont lui être reprochés ; fraude sur le cubage des pierres extraites des carrières, contestation du volume des vases réellement draguées, dépassement difficilement justifié du budget annuel alloué et enfin retard important sur la date de mise en service prévue.

Les justifications présentées face à ces faits conduisent l’ingénieur en chef à écrire au préfet le 11 décembre 1890. « Il ne faut pas chercher dans ces récriminations, qu’un nouveau prétexte pour se débarrasser d’une entreprise devenue très onéreuse entre ses mains, et qu’il ne nous paraît pas en état de mener à sa bonne fin ».

Il est bientôt mis en demeure de terminer les travaux pour la fin de l’année 1891, mais il est incapable d’y faire face. A la demande du ministre, le 12 juin 1891, le préfet décide de lui retirer la direction des chantiers qu’il confie aux ingénieurs Charron et Babin ainsi qu’au conducteur Bechtold et applique la mise en régie de l’entreprise Bord.

La prise de possession du matériel et des ateliers de l’entreprise au coteau se déroule dans un climat conflictuel qui nécessite l’intervention de la gendarmerie le 15 juin dans l’après-midi. Un compromis sur ce point interviendra entre les deux parties. L’entrepreneur percevra pour indemnisation des travaux, 17 925 879,20F sur les 24 000 000 réclamés contre l’Etat. Le personnel de l’entreprise, très inquiet pour son emploi, sera convié par voie d’affichage à des réunions d’information sur les nouvelles conditions d’embauche proposées par les Ponts et Chaussées. Elles auront lieu au Migron et à la Martinière et ceux qui désireront continuer à poursuivre leur activité sur les sites seront invités à souscrire à ces propositions inférieures au niveau des salaires. Les émoluments alloués par M. Bord aux ouvriers ayant été jugés trop importants. Tous ou presque accepteront cette diminution des rémunérations pour ne pas être au chômage.

Un autre point de contestation cependant subsistera sur le rachat du matériel. Les experts de M. Bord estimeront celui-ci à 2 480 796F, alors que leurs confrères désignés par les repreneurs évalueront les mêmes biens à 1 337 976,45F. L’entrepreneur sera débouté de sa plainte en Conseil d’Etat le 26 décembre 1897, soit 5 ans après la mise en service du canal. Prononçant ainsi la dissolution de l’entreprise qui créa le canal.

La Maîtrise de l’entreprise

Elle se compose d’un directeur des travaux en la personne de M. Kessler, d’une équipe de contremaîtres, de nombreux chefs de chantier et d’escouades. A l’exception du directeur des chantiers, la majorité de ces hommes sont d’anciens ouvriers qui ont gravi les échelons de la hiérarchie grâce à leurs compétences professionnelles dans leur spécialité et leur sérieux. Ils sont en permanence auprès des travailleurs dont ils ont la responsabilité, aucun détail vestimentaire ne les distingue de ces derniers. Pour les travaux à l’air comprimé, cette maîtrise composée d’environ vingt personnes, est totalement italienne.

Pierre Antoine Ussi est conducteur de travaux, Pitro et Marzolla sont chefs de chantier. On trouve également des piémontais dans les carrières. Pittana est chef fonceur à l’Andouillé et Perozotti chef de chantier au Migron

Les ouvriers

On distingue deux catégories, les ouvriers qualifiés et les manœuvres.

Les ouvriers qualifiés
Ils sont peu nombreux, à peine le quart de l’effectif global et les seuls à posséder un contrat d’un mois renouvelable. Ils n’ont pas de difficulté pour trouver un emploi. C’est dans cette catégorie de personnel qu’il y a le plus d’étrangers.

En 1885, ils sont 123 dont 82 italiens. Ils ont participé aux plus granfs chantiers d’Europe avec l’entreprise Couvreux et Hersent, à laquelle certains sont attachés depuis 1871.

Ils sont parfaitement opérationnels pour ce type d’ouvrage « ce sont d’anciens serviteurs, des praticiens émérites et d’une habileté éprouvée dans les travaux à l’air comprimé ».

Parmi les autres nations représentées, nous avons des Belges (Marécaux Jacques est du Hainault, Lippens vient de Gand, Dassen de Prusse), des Luxembourgeois, des Hollandais, des Autrichiens et des Espagnols. Les Français quant à eux occupent des postes sur les dragues, ils sont généralement chaudronniers, mécaniciens, ajusteurs, charpentiers, fonceurs, taileurs de pierres, maçons et marins. Ils sont originaires de Loire-Inférieure, de Vendée, du Maine et Loire, d’Alsace, du Puy de Dôme et de Bretagne. Ces sont ces hommes qui réalisent les écluses et les machineries.

Les manœuvres
Ils composent la majorité de l’effectif, ce sont eux que l’on voit sur les photos de Pinard avec les brouettes, pelles et pioches. Leur emploi est précaire, ils n’ont aucun contrat. Ils se font inscrire auprès des pointeurs et leur embauche est faite suivant le besoin journalier. Ils viennent des communes avoisinantes, des régions de Rennes, Laval et des Côtes du Nord. Ils sont employés aux travaux de terrassement et dans les carrières.

Enfin, il faut ajouter les apprentis, mousses, matelots dont l’âge varie de 11 à 16 ans

Les salaires

La rémunération des ouvriers se fait à l’heure et non à la journée sauf pour les mensualisés. Le salaire est versé une seule fois par mois pour éviter « le nombre de jours où l’ouvrier en possession de quelque argent est plus disposé à chômer qu’à travailler ». La paie s’effectue le deuxième dimanche du mois, à La Martinière et au Migron. Un acompte peut être versé le deuxième samedi suivant, à condition d’en exprimer la demande la veille au marqueuer et d’être accompagné du maître de pension pour le contrôle d’identité. Le salaire moyen annuel d’un ouvrier varie de 1 000 à 1 400 francs. A cette somme il faut ajouter des primes attribuées pour les travaux pénibles ou insalubres. Pour exemple, M. Relier perçoit 600 francs par an aux fondations à l’air comprimé, pour descente fréquente dans les caissons. Les conducteurs de travaux du Migron touchent entre 200 et 400 francs pour journées fatigantes et nombreuses dans les terrains vaseux. A ces indemnités pécuniaires, il faut ajouter les soins médicaux gratuits et la fourniture de vêtements et de chaussures étanches pour les terrassements dans les caissons. Enfin « il est coutume d’accorder une journée de congé, le jour de l’Ascension pour la fête des maçons et tailleurs de pierres ».

La discipline

Elle s’applique partout et à tous quel que soit le niveau hiérarchique. Elle est nécessaire et acceptée en particulier par les agents de l’administration à qui l’on a inculqué ces règles dès leur prise de fonction. Ces derniers se doivent de montrer l’exemple, ils sont les représentants de l’Etat, à ce titre ils doivent être les garants de la moralité et leur conduite doit être irréprochable. Leurs costumes noirs les distinguent du personnel de l’entreprise et la moindre incartade est l’objet de scandale ou de rapport des conseils municipaux locaux. De septembre 1886 à octobre 1893, 12 dénonciations ou plaintes sont faites contre des agents employés au canal, surveillants et chefs de chantier par le conseil municipal de Frossay.

Il en est de même pour la vie privée. Ainsi le conducteur de travaux Bechtold, un homme particulièrement sérieux et dévoué, se voit-il sévèrement réprimandé pour sa conduite « qui crée le scandale en tolérant dans son bureau une femme qui passe pour être sa maitresse ». Le fait n’est même pas certain, mais la rumeur le condamne.

Autre cas, celui de M. Rondineau, qui est menacé de licenciement pour avoir une maîtresse et écrit une lettre humiliante pour garder son poste. « Je m’étais follement engagé dans la voie du mal et j’aurai peut-être succombé si vous ne m’aviez montré le danger en me donnant les moyens de l’éviter. Vous auriez pu briser ma carrière, ce qui aurait eu pour moi les conséquences les plus funestes ... Soyez persuadé, Monsieur l’ingénieur en chef, que toute ma vie, je vous en serai profondément reconnaissant. Je vous jure sur l’honneur et sur ce que j’ai de plus sacré de rompre complètement avec la femme qui m’a fait commettre toutes ces fautes. Je suis allé la voir hier pour lui faire connaître la détermination que j’ai prise, et tout ce que vous m’aviez prédit est arrivé au moment de la séparation. Vous pouvez être persuadé, Monsieur l’ingénieur en chef, que vous n’aurez jamais à me reprocher un manquement à la parole donnée ».

De la discipline il en faut, car toute cette cohabitation de personnel étranger à la région ne se fait pas dans le laxisme. Parmi cette population, il y a beaucoup d’hommes sérieux, mais les rapports d’accidents ou de gendarmerie, démontrent qu’il y avait également des "brebis galeuses" et ces cas, une fois découverts, sont réprimandés sévèrement pour montrer l’exemple. La fraude, le vol, l’ivresse sont l’objet de licenciement immédiat.

Ainsi, un surveillant à la carrière des Rivières, triche au bénéfice de l’entreprise, sur le cubage de pierres fournies aux Champs-Neufs et sollicte en compensation des dons en nature et en argent.

C’est le cas aussi pour la fraude sur la consommation d’huile d’éclairage des trois ouvriers de la drague de La Châtre déjà cités, ou du surveillant Fondain, ivrogne invétéré, (il a toujours une fiole d’eau de vie ou d’absinthe en sa possession), qui tombe dans la rivière en débarquant d’un bateau. Des articles touchant la protection industrielle seront aussi appliqués.

En février 1892, le ministère demande de prendre des mesures contre l’espionnage et d’exercer une surveillance particulière sur les hommes de nationalité étrangère qui sont encore employés sur les chantiers. Aucun fait n’a été signalé sur ce dernier point. Toute réglementation adoptée, s’inscrit dans les principes militaires qui régissent les organismes d’Etat de cette époque, où même la vie privée n’échappe pas à la surveillance et aux sanctions.

La vie d’un terrassier

Guillard Mathurin, originaire du Morbihan est terrassier. Chaque matin, une heure avant l’aube, il s’habille dans ses vêtements de travail qui ont séché pendant la nuit et quitte la chambrée en compagnie des ouvriers qui logent en sa compagnie. Sabots aux pieds, la musette de ravitaillement sur l’épaule, il rejoint par les chemins boueux, le chantier de l’écluse de La Martinière. A son arrivée, il signale sa présence au marqueur qui note l’heure d’embauche, puis se mêle à l’équipe à laquelle il est affecté. Quelles que soient les conditions météorologiques, muni de sa pelle, il évacue les déblais de terre qui vont constituer le chemin de halage. Après six heures d’efforts, une pause est accordée pour prendre la collation qu’il a apportée. Assis sur le talus, il déjeune jusqu’au coup de sifflet lui signalant la reprise du travail.
Ainsi, 12 heures par jour, 6 jours par semaine pendant toute l’année, il effectue son dur labeur jusqu’à la tombée du jour. Fatigué et crotté, il quitte enfin le chantier et s’arrête à la cantine avec ses compagnons pour prendre un repas chaud. Ce moment de détente et le vin du pays lui font oublier un instant la monotonie de son existence. Dans la nuit, il regagne son baraquement et sa case n° 9. Le dimanche est le seul jour de repos mais il est amputé d’une matinée tous les mois consacrée à faire la queue au bureau de La Martinière, pour percevoir un maigre salaire de 900 francs. Les 2/3 de cette somme vont lui permettre de payer son logement et le restaurateur qui comptabilise les encoches faites sur la baguette de coudrier pour indiquer le montant de la dette à son client. Le peu d’argent qui lui reste, il le consacre à se vêtir, et il s’accorde à ses frais, un jour ou deux de chômage qu’il passe au cabaret du village le plus proche. Complètement démuni, il reprend à nouveau son emploi. Il est licencié en 1886 sans indemnités. Sans ressources, il est vite réduit à la mendicité et se fait mettre en prison pour vagabondage en attendant de retrouver un autre chantier similaire.
Il sera découvert mort de cause inconnue à l’âge de 44 ans dans un village de Frossay

L’hébergement

Le principal souci pour les ouvriers étrangers à la région qui viennent travailler à la construction du canal, va être l’hébergement. Les chantiers sont éloignés des grandes agglomérations et les villages n’ont pas les structures d’accueil pour loger une surpopulation brutale de 1 200 personnes. La Martinière ne compte que 43 foyers de pêcheurs, et l’Andouillé est dans la même situation.

Les rares hôtels construits par des particuliers ou les cabanes de l’entreprise Couvreux sont loin de satisfaire la demande. Cela d’autant plus que les quelques locaux disponibles sont occupés en priorité par les agents de l’administration pour lesquels une maison sera réalisée aux Champs Neufs, car ce lieu est totalement isolé.

Les travailleurs les plus en difficulté sont les Italiens qui arrivent de Belgique, où les canaux sont achevés, avec toute la famille. Ce sont généralement de jeunes ménages. Ils acceptent de vivre dans des bâtiments délabrés, au détriment de la santé des enfants en bas âge. Pittana perdra deux enfants de dix et quatre mois à deux ans d’intervalle, Périni un fils de quatre mois et ce ne sont hélas pas des cas isolés. Certains ouvriers peu fortunés louent des locaux non prévus à cet usage et aménagés à la hâte par des habitants du pays qui profitent de la crise.

Ainsi en 1884 à La Martinière, un rapport d’inspection nous révèle l’inconfort de ces hommes.
« Nous avons trouvé dans plusieurs logements d’ouvriers fournis par les habitants, une agglomération qui ne peut être tolérée aujourd’hui. C’est ainsi que dans un de ces logements entre autres, nous avons vu jusqu’à huit lits entassés dans un réduit relativement peu spacieux et mal aéré et ce n’est pas sans éprouver un sentiment de terreur que nous avons appris que sept de ces lits étaient doublés et que quinze ouvriers couchaient dans cette chambre juste assez grande pour en loger cinq ou six ».
Un compte rendu identique est établ par le directeur des travaux M. Kesler pour le village de l’Andouillé où demeurent les carriers du Migron. Les employés des dragues préfèrent quant à eux dormir dans leurs engins flottants au risque d’y provoquer des accidents « en s’enfermant la nuit dans leur cabane après avoir allumer leur poêle parfois chauffé au rouge ».

En octobre 1884, la crainte d’une épidémie de choléra va obliger les municipalités à réagir et l’entrepreneur sera contraint de construire de nouveaux baraquements qui seront implantés à Buzay et le long du tracé du canal pour reloger les ouvriers expulsés des garnis trop encombrés.

Ces cabanes de bois aux toitures bitumées, comportent plusieurs boxes affectés d’un numéro. Chaque boxe est meublé d’un lit et d’une penderie. Au centre du couloir de cette chambre collective, des poëles permettent de faire sécher les vêtements. A l’extrémité de cette habitation, des sanitaires rudimentaires sont aménagés. Un responsable est désigné pour faire respecter le règlement affiché à l’entrée et s’assurer du nettoyage journalier des logements et lieux d’aisance.

Malgré les moyens mis à disposition, le problème du logement ne sera jamais totalement résolu, en particulier dans les années 1885 et 1887, où il y eut des embauches importantes. Quelques ouvriers accepteront de meilleurs locaux dans les villages de Rouans et Vue, mais cela les obligera d’effectuer matin et soir deux heures de marche dans des chemins boueux en plus des longues journées de travail

Les cantines

Pour satisfaire le problème de la restauration, l’administration autorise de riches particuliers à créer des cantines dans des locaux provisoires en bois aux abords des chantiers. Chiché, le notaire de Paimbœuf, en possède deux aux Champs-Neufs qui seront démolies pour laisser passer la voie ferrée des wagonnets, mais qu’il reconstruira à l’Andouillé. La gestion de ces établissements est confiée à du personnel spécialisé venu parfois de très loin. Exemple, Flair Célestin est originaire de Villabaneux en Autriche. Cette activité est très lucrative car elle se complète très souvent d’une épicerie et d’un débit de boissons. Toutes n’ont pas cette dernière licence mais elles s’en passent, au risque d’être verbalisées. Très rapidement, elles vont se multiplier, malgré les réclamations de l’entrepreneur.

« Dans une tournée que j’ai faite le 26 février 86, sur le chantier de l’écluse du Carnet, j’ai remarqué qu’une trop grande quantité de cantines et débits de boissons étaient en construction aux abords des travaux. Craignant pour l’avenir que ces établissements ne soient nuisibles à la bonne tenue, à la bonne organisation, voire même à la morale, et une cause de désordre sur le chantier dans un endroit aussi isolé, il faut remettre de l’ordre. Il y en a six en construction, la cantine Menard suffirait ».

On comprend les craintes de M. Bord, car son prédécesseur dut satisfaire à une grève qui lui coûta une augmentation de salaire pour « tous les terrassiers excités par les nombreuses libations qu’ils avaient faites à la cantine ». Nous savons qu’il existait sept cantines à la Roche du Migron, dont trois font également épicerie, deux aux Champs-Neufs, deux à l’Andouillé et cinq minimum à la Martinière.

Dans ce commerce, la concurrence est rude et un tenancier n’hésite pas à utiliser les atouts féminins de son épouse pour attirer les clients. La femme du restaurateur Trichet, originaire des environs de Chateaulin, sera surprise par les gendarmes de Frossay en flagrant délit d’attentat à la pudeur avec récidive. Bien qu’agissant sous la contrainte de son mari, elle sera condamnée à un mois de prison au grand regret des consommateurs.

La force publique aura souvent à intervenir dans ces lieux de détente, car aucune autre distraction n’était prévue pour les ouvriers. La seule façon de s’évader du monde du travail, ils la trouvaient attablés avec quelques collègues devant une bouteille de vin de pays. Les abus d’alcool les conduisaient parfois à des rixes qui se terminaient alors à la prison du Pellerin ou de Frossay.

Un travail difficile

Les conditions de travail sont très différentes suivant les chantiers et les professions exercées. Les travaux les plus pénibles se déroulent dans les ouvrages d’éclusage de la Martinière, des Champs-neufs et du Carnet. Sur ces deux derniers sites, il faut ajouter aux difficultés techniques, celles liées au milieu humide ou sec des marais. Une lettre de l’ingénieur ordinaire du 27 aoît 1887 explique :
"Ce lieu a toujours été une résidence malsaine, où les fièvres paludéennes existent à l’état permanent. Elles sévissent actuellement avec une vive intensité par suite des grandes sécheresses. Il y en a de plus en plus tous les ans et ça ne fera qu’augmenter avec les miasmes de terres dégagées et bouleversées".

Pour se prémunir contre la maladie, les médecins préconisent aux ouvriers de boire quotidiennement de l’alcool de quinquina que l’on peut se procurer gratuitement auprès du chef de chantier. Un autre problème quotidien consiste à se désaltérer. Il n’y a pas de puits et l’eau potable est une denrée rara. Il faut la prendre en Loire ou dans les citernes à la maison éclusière et la filtrer avant de la consommer. Enfin, les ingénieurs craignent les accidents à cause du "gaz" des marais ou hydrogène proto carboné qui s’enflamme comme le gaz d’éclairage. Il provient de la fermentation des végétaux et de la vase et se trouve à la surface du sol. C’est dans ces conditions particulièrement éprouvantes pour l’organisme que vont se réaliser les fondations des écluses d’entrée et sortie du canal.

La technique employée pour ces sous-structures sous-marines est celle des caissons à l’air comprimé qui a été utlisée pour les piliers de la Tour Eiffel et ceux du Pont Transbordeur à Nantes.

Cette tâche est confiée par MM Couvreux et Bord à une société sous-traitante, l’entreprise Hersent, composée en majorité d’ouvriers italiens. Le travail s’effectue sous le fleuve et le danger est permanent. Une immense cloche d’acier de 20 à 40 m de côté constituée de tôles de fortes épaisseurs renforcées d’une armature du même métal, est descendue au fond de la Loire, à l’endroit de la fondation désirée.

Cette grande boîte sans fond, comporte à sa partie supérieure, un sas tubulaire et des cheminées dépassant le niveau d’eau. Des pompes à vapeur situées à l’extérieur injectent en continu dans la chambre de travail de l’air comprimé, à une pression supérieure à celle exercée par l’eau autour du caisson, vidant ainsi le liquide qui subsiste et garantissant l’étanchéité à l’intérieur. Une fois l’équilibre atteint, les ouvriers descendent avec leurs outils par le sas sous la cloche et commencent à creuser.

Ils évacuent les déblais à l’aide de récipients remontés par des treuils, à travers le sas, actionnés par du personnel à l’air libre. Ce labeur de mineur est terminé lorsque le caisson arrive en contact avec le fond rocheux.

Au fur et à mesure du terrassement, le caisson s’enfonce, lesté à la partie supérieure par de la maçonnerie de forçage que l’on ajoute successivement. Le réglage de la descente est contrôlé et réglé à l’aide de grosses tiges filetées.

Lorsque cette opération est terminée, le sas et les cheminées sont enlevés et la chambre de travail est comblée de béton. Ce qui permet d’obtenir un massif de fondation très résistant. Il faut plusieurs de ces caissons par écluse et environ 2 mois pour les réaliser.

A la lecture de ces explications, on comprend combien l’effort physique exigé devait être épuisant : l’air respiré est celui de l’air comprimé et il faut au minimum 2 bars pour assurer l’équilibre à l’intérieur de la chambre. Lorsque l’on sait que les manomètres de l’époque sont peu précis, la pression devait souvent être très supérieure ... Une humidité importante engendrée par des infiltrations dans le sol, ainsi qu’une odeur de vase, conjuguée aeci la pression d’air, provoquent des troubles de l’organisme, appelés "mal des caissons". Les hommes qui accomplissent cette tâche sont jeunes, entre 20 et 35 ans et l’effectif par caisson varie, suivant la taille de celui-ci.

Sous un faible éclairage, habillés de vêtements étanches, ils pataugent dans un véritable bourbier. Les tenues spéciales ainsi que les chaussures s’usent vite. Lorsque les ouvriers remontent à la surface, ils sont obligés de laisser leurs vêtements humides, dans un local avec du chauffage pour les faire sécher. Des équipes se relaient 24 heures sur 24 et le personnel de nuit reçoit une boisson chaude en guise de réconfort.

Malgré les précautions prises, la maladie et l’accident sévissent sur ces chantiers. A La Martinière, deux ouvriers disparaissent dans les fouilles de l’écluse. Les conducteurs sont également parmi les victimes. Trichard doit être rapatrié à Nantes atteint par les fièvres et Bechtold est hospitalisé à Paimboeuf.

On comprend pourquoi l’ingénieur chef écrit en 1884 lors d’un conflit : « Le recrutement des ouvriers français pour le travail à l’air comprimé est fort laborieux ».

En dehors des fondations, le travail dans les radiers est moins éprouvant Protégés du fleuve par les caissons et les batardeaux, les terrassiers, maçons, tailleurs de pierres et charpentiers vont terminer l’ouvrage. Vêtus d’une chemise de lin ou de coton, d’une veste de drap noir ou rayé, de gros pantalons de velours ou de grosse toile, sabots aux pieds, le chapeau ou la casquette sur la tête, ils s’activent dans le vaste entonnoir que constitue le sas de l’écluse.

Ce travail serait agréable si des éléments déchaînés ne venaient compliquer la tâche des ingénieurs et des travailleurs. Ainsi, en mars 1888, à La Martinière, la conjugaison d’une tempête et de fortes marées provoque d’énormes dégâts. Le canal d’irrigation et d’amenée sont remplis d’eau et le batardeau sud du grand canal est emporté sur 60 mètres, inondant le lieu de travail. Le même jour, le conducteur Galempoix écrit :
« Aux Rivières, les batardeaux entretenus soigneusement ont tenu bon, nous y avons mis 25 hommes pendant toute la journée du 28, mais il y a beaucoup d’eau dans le chantier par suite des différentes infiltrations ».

Un autre type de chantier pose également beaucoup de problèmes, c’est la réalisation des digues de protection en Loire. Elles sont créées par une empierrement sous-marin grâce aux quatre bateaux à vapeur, Le Provisoire, L’escault, le Danube et le Paul Boyton qui transportent les blocs de rochers extraits à la carrière de Couëron.

Lorsque la digue dépasse d’environ 1 mètre le niveau d’eau, des rails sont posés pour permettre de poursuivre l’empierrage par l’apport de moëllons. Ceux-ci sont acheminés par un locotracteur suivi de wagonnets, depuis les carrières de Frossay et du Carnet. L’effet des marées qui sapent les soubassements provoque des éboulements, réduisant à néant le travail accompli, et la noyade de quelques ouvriers. Les devis de l’entrepreneur seront largement dépassés.

L’accès sur les digues est très difficile. « Elles sont éloignées, sans chemin d’accès praticable, un des chantiers n’est même abordable qu’en bateau ». Le ravitaillement de ces ouvriers, à la pause de mi-journée est assuré par le bateau Le Courrier qui apporte leur panier ou petit colis. L’extraction de la pierre dans les principales carrières de la Corderie au Pellerin, St Viaud au Carnet, Les Rivières et l’Andouillé à Frossay et La Garenne à Couëron, est effectuée par des manœuvres. Seuls la maîtrise et les fonçeurs belges employés au minage du rocher sont qualifiés. Les rares machines utilisées sont les excavateurs, les autres outils sont le burin, le marteau, la pelle et la pioche.

Une surveillance particulière est effectuée par les agents de l’administration pour éviter les vols d’explosifs. Il en sera malgré tout dérobé, mais les coupables ne seront jamais arrêtés. La carrière de l’Andouillé verra un nombre important d’accidents dus aux chutes de pierres et aux dérapages des outils sur le rocher occasionnant de vilaines fractures.

Pour réaliser le canal entre les ouvrages, les dragues assurent le maximum du terrassement. Au nombre de six, La Boulogne, La Châtre, L’Indre, L’Avesne, l’Alcide et La Penhoët, auxquelles il faut ajouter les suceuses et un bateau dragueur, elles fonctionnent 24 heures sur 24. Placées sous la responsabilité du contremaître Prudent Ertaud, elles sont manoeuvrées par des équipes de 4 à 6 employés y compris les mousses.

Chaque équipe est dirigée par un chef dragueur ou "chef de bricole" lui-même contrôlé par un surveillant des Ponts et Chaussées. Le travail à bord est parfaitement programmé. Ainsi « à 5 heures le mécanicien doit vérifier sa machine, décrasser les feux des chaudières, ramoner les tubes, dégager les autels et boîtes à fumée, vider les escarbilles ainsi que l’eau des cales ».Le nettoyage et le graissage des machines est souvent confié au mousse. Le jeune Rondineau, âgé de 14 ans, sera très gravement blessé en réalisant cette opération sur la suceuse Hunon. Son chiffon fut accroché par l’arbre en rotation, entraînant le gamin qui percutera divers organes de la machine, lui brisant les membres. Lorsque les suceuses ne peuvent rejeter directement sur les berges les vases extraites, trois bateaux à vapeur, Le Clown, Le Suez et Le Priory, remorquent les chalands et bateaux à soupapes qui déversent les déblais dans un dépôt en Loire. Le Suez, basé au Migron, fait également office de navire d’entretien auprès des dragues qui sont vérifiées chaque matin. Les ouvriers de ces machines profitent des rares instants de liberté pour taquiner à la pêche le brochet ou le goujoun, ce qui déclenchera l’arrêté suivant : « Il est interdit d’aller à la pêche sur les bateaux ou dragues pendant le travail sous peine de licenciement ». L’achèvement du creusement du canal appelé "terrassement à sec" s’effectuera après la finition des écluses, par des manœuvres ou terrassiers. Les charrois de terre extraite viendront terminer le chemin de halage.

Toutes les tâches citées dans ce chapitre ont coûté de nombreuses vies humaines. Il faut pourtant reconnàitre que l’administration et l’entreprise ont mis en place un dispositif sanitaire et de sécurité très important pour l’époque.

Les maladies

Une caisse de secours, proche du principe de la caisse d’assurance maladie actuelle, est créée par l’entrepreneur. Elle est alimentée par ce dernier et une retenue sur les salaires de 2F par mois et par tranche de 100F. Elle compense partiellement les rémunérations pour arrêts de maladie ou d’accident ainsi que les soins médicaux excepté « les personnes hospitalisées qui sont soignées gratuitement et qui ne perçoivent aucune rémunération sauf s’ils ont des charges familiales » et si l’accidenté est reconnu en état d’ivresse.

En cas de décès, la veuve reçoit une somme de 300F qui sera doublée à la demande de l’administration.

En cas de maladie contagieuse, les hôpitaux de St Jacques et Paimbœuf refusent de recevoir les malades. Ce qui conduira l’entrepreneur à créer les premières infirmeries appelées "ambulances" à partir de 1884, aux Champs Neufs, à l’Andouillé, aux Rivières, au Carnet et à La Martinière. Ces locaux sont équipés pour donner les premiers soins, et ils sont utilisés par les médecins au service de l’entreprise. Des consultations sont programmées à date et heure fixes pour les ouvriers munis d’un bon remis par le pointeur. Le non respect des horaires en 1886 est rapidement signalé à M. Bord. « Le service sanitaire laisse beaucoup à désirer en ce qui concerne les visites de médecin que l’entreprise doit faire sur les chantiers, notamment aux Champs-Neufs ou nombre d’ouvriers sont atteints de fièvres ».

A partir de mai 1889, le docteur Provost du Pellerin effectue deux tournées journalières sur les chantiers et établit un rapport sanitaire. Il asure également deux fois par semaine des consultations gratuites auprès des familles d’ouvriers.

En octobre 1884, la crainte du choléra qui sévit à Nantes sème un vent de panique sur le chantier où le docteur Laennec préconise des mesures d’hygiène pour éviter l’épidémie, suite à sa visite d’inspection :

  • Ne pas laver de linge autour des maisons et les flaques d’eau devront être comblées pour éviter cet uasge
  • Tout ouvrier surpris se plaçant en dehors des lieux d’aisance sera immédiatement renvoyé
  • Ces lieux devront être nettoyés trois fois par jour à la chaux et désinfectés au sulfate de cuivre
  • L’abus d’alcool prédispose à la maladie, surtout le vin blanc nouveau, il faut se séparer des ouvriers ayant l’habitude d’intempérance ... confier exclusivement les gouttes d’éther et de laudanum au chef de chantier.

Seuls deux cas de dysenterie seront à déplorer chez les maçons. Par contre les fièvres sont très nombreuses et les dépenses pharmaceutiques très lourdes à supporter par l’entreprise.

Pourtant, sans ces mesures, les pertes en vie humaine auraient été très lourdes dans ces marais malsains.

Les accidents

Ils ne sont hélas pas tous recensés. Les litiges entre l’entrepreneur et l’administration sont nombreux en ce qui concerne la tenue à jour de ces documents :
« Le sieur Bourriaud Jean blessé le 26/12/188 et guéri le 18/2/89 ne figure pas sur ces listes, de même pour Jean Rondeau blessé le 28/1/89 ou Gigourel blessé le 27/2/89 ».

Dans le tableau précédent concernant les années 1884 et 1885, nous constatons que la majorité des accidents sont dus à des chocs sur des membres engendrant des fractures, foulures ou plaies. Ils se produisent principalement dans les carrières ou sur les ouvrages de maçonnerie

Presque toutes les victimes sont manœuvres. Tous les accidents ne seront pas mortels, mais beaucoup ne retrouveront pas la totalité de leur potentiel physique, ils sont difficiles à comptabiliser. On comptera au moins 50 décès pendant les dix années de travaux, dont la moitié de terrassiers. L’administration invoquera dans chaque cas un non respect des consignes de sécurité. Mais étaient-elles toujours applicables ? Certains auraient pu tourner en catastrophe. Exemple, le dimanche 10 novembre 1884, un accident se produit dans les fouilles de La Martinière, le chantier devra être arrêté et les ouvriers évacués d’urgence seront renvoyés chez eux.

Les grèves

Elles seront peu nombreuses. Nous en avons recensé trois principales pendant les dix années de construction du canal jusqu’à sa mise en service.

Elles n’auront jamais une ampleur importante et ne toucheront pas toutes les professions ou tous les chantiers en même temps. Elles ne sont pas comparables aux grandes manifestations ouvrières de l’industrie du début du siècle.

Tous ces mouvements seront durement réprimés par l’employeur qui procèdera toujours par des licenciements pour les "meneurs", sans qu’aucune réaction de solidarité de la part des grévistes ne vienne entraver ces décisions.

On peut expliquer ce phénomène par les difficultés de dialogue qui ne manquaient pas de se produire entre tous ces travailleurs d’origine et de culture différentes. Enfin l’absence de syndicat interdisait pratiquement tout compromis avec le patronat.

Le premier conflit signalé aura lieu le lundi 6 août 1883, soit environ un an après le début des activités. C’est une revendication corporatiste des maçons et des terrassiers qui demandent une augmentation de leur salaire, un lendemain de paie. La grève suivie par 571 ouvriers provoque l’arrêt des chantiers, alors que l’administration se trouve en difficulté avec les populations locales. Les herbagers ne peuvent accéder à leur pâturage pour les récoltes de fourrage tant que certains travaux ne sont pas achevés, et se plaignent de cette situation. Cet état de fait obligera l’entrepreneur à céder aux ouvriers. M. Couvreux écrit alors : « Les mouvements dont il a été question n’étaient qu’une bravade de lendemain de paie, le travail étant pressant, il faut que cela ne se reproduise pas. C’est ce qui nous a amené à faire un nouveau sacrifice qui, nous l’espérons, calmera complètement cette effervescence d’un jour. L’effectif du chantier qui était le lundi de 571 hommes était hier samedi 11 de 622, non compris le personnel au mois ».

Comme on le voit, la grève est un succès ouvrier, mais les leaders seront licenciés. « Ceux qu’on avait remarqués à la tête de la manifestation de la veille ont été réglés sans bruit, à savoir 13 terrassiers et 2 maçons ». Le conflit le plus important aura lieu fin juillet 1884 à La Martinière. La revendication porte sur la différence de salaire perçue à l’avantage des ouvriers italiens de l’entreprise Hersent qui travaillent dans les caissons à l’air comprimé et les ouvriers français qui travaillent à l’air libre et réclament la même rémunération.

Le 2 juillet, une rixe éclate sur ce chantier, suivie le 13 d’une manifestation des travailleurs français, soutenus par les populations et les autorités locales. Des plaintes arrivent au préfet pour dénoncer ce qui semble une injustice et « des troubles graves sont à craindre ». La gendarmerie du Pellerin doit intervenir à plusieurs reprises, mais leur faible effectif de trois gendarmes, oblige le conseil municipal à réclamer des renforts. « Ce nombre est insuffisant vu l’apport croissant d’étrangers qui travaillent au canal. Considérant les circonstances dans lesquelles se sont dernièrement produites certaines arrestations qui ont opposé les ouvriers et les habitants ... et qu’avec un peu plus d’adresse et d’habilité on eût facilement évité ». Suite à ce courrier, deux agents supplémentaires renforcent la brigade.

Pour calmer les esprits et satisfaire le commissaire de police, l’ingénieur en chef des Ponts et Chaussées fera une timide tentative auprès de l’entrepreneur pour qu’il augmente l’effectif français pour le travail dans les caissons, ce qui lui vaudra la réponse suivante de M. Couveux :
« Dans ces conditions l’immixtion de l’administration dans le recrutement du personnel de l’entreprise aurait la grave conséquence de déplacer les responsabilités en cas d’accident et pourrait le cas échéant motiver des indemnités considérables ».

Il semble que les ouvriers français auraient aimé avoir les mêmes salaires que les Italiens mais n’étaient pas très disposés à accepter les conditions de travail.

Les arguments avancés quant au trop grand nombre d’étrangers sur ce chantier par rapport à la population nationale ne sont pas justifiés, lorsqu’on regarde les tableaux d’effectifs présentés par l’entrepreneur.

Cette affaire n’aboutira donc pas favorablement pour les travailleurs puisque deux mois plus tard, le 30 octobre 1884, 260 ouvriers français seront remerciés et les démarches faites pour les réintégrer seront inutiles. Le motif qui sera invoqué : « On entre dans la phase de coulée de béton sur l es caissons et il y a une interruption de ce travail. Cependant à cette date, le constat est éloquent, sur les 290 ouvriers nationaux, il n’en reste plus que 30, mais il y a toujours 20 italiens, en majorité agents de maîtrise. Un autre incident va se déclarer les deux semaines suivantes, le 10 novembre, à la carrière du Migron. A la suite des événements précédents, une haine s’est installée entre Français et Italiens. « Des menaces graves sont proférées par 50 ouvriers contre le chef de chantier Perozotti pour provoquer son départ ». Il faut l’intervention de la gendarmerie de Paimbœuf pour ramener l’ordre et protéger l’agent de maîtrise.

Cet incident comme les deux précédents ne verra aucune négociation possible et une nouvelle fois la sanction fatale tombera pour 34 ouvriers qui seront licenciés. On comprend mieux pourquoi à la lecture de ces exemples, nous ne retrouverons plus de grèves dans les années qui suivront.

Les deux premières années de travaux ont vu les conflits si durement sanctionnés pour leurs auteurs que toute la combativité des travailleurs fut vaincue sur la construction de ce canal. Une menace de l’agent de maîtrise ou de l’administration et tout rentrait dans l’ordre. Nous sommes encore au XIX° siècle.

Relations avec les populations locales

Les relations seront toujours difficiles entre le personnel qui œuvre sur le canal et les populations locales. La construction de cette liaison maritime s’est faite contre l’avis des communes du Pellerin, Vue, Frossay et St Jean de Boiseau qui prévoyaient les problèmes de nuisances et les troubles sociaux engendrés par l’arrivée massive de main-d’œuvre étrangère.

Ce chapitre est consacré uniquement aux troubles sociaux. Leur nombre est important et nous n’avons que les actes ayant fait l’objet d’une condamnation en tribunal correctionnel. Ils ne représentent qu’une petite partie de la délinquance. Les craintes des municipalités étaient justifiées au sujet de la nécessité de créer ou de renforcer les brigades de gendarmerie. Dès la première année des travaux, des délits sont signalés dans les communes riveraines des gros chantiers et un climat d’insécurité s’installe dans les villages. Le vol est l’acte répréhensible le plus souvent signalé. Il n’est pas l’œuvre des populations étrangères comme on pourrait le penser, hormis le cas de Camaggio Antonio, un Espagnol en fuite avec les vêtements d’un nommé Grandjouan, mais celle des bretons. A eux seuls, ils réalisent 80% de ce type d’infractions. Cela va du vol de vêtements, d’eau-de-vie, de nourriture, d’escroquerie au crédit, jusqu’à la lanterne du docteur Chiché du Pellerin qui coûtera six jours de prison à son auteur, un nommé D’Auvergne de Rennes. Les autres délits majeurs sont les rixes ou les menaces. Elles se déclarent très souvent après les libations le dimanche ou les jours de fêtes. L’organisation des régates au Pellerin amène chaque fois les ouvriers des chantiers à se confronter aux locaux et les gendarmes procèdent à de noombreuses interventions. Là ausi, les Bretons sont cités le plus souvent dans les condamnations pour coups et blesssures. Les traumatismes sont généralement peu graves et aucune victime ne décèdera des suites de ces altercations. Les faits les plus graves se produisent lorsque la lutte oppose les ouvriers français et étragers.

Les échanges de coups se font alors souvent avec des armes prohibées, pistolets, poignards ... La vie en communauté n’est toujours facile pour ces gens aux mœurs différentes. Ainsi Pello Antonio, perceur originaire du Piémont, Badeluz Antonio, fonçeur, Gendron, fonçeur carrier et Collin Charles seront condamnés à six mois de prison ferme pour avoir prémédité leur "guet-apens" sur deux Bretons, La Brumée et Doullien qui devront être hospitalisés. Ils seront plusieurs dans ce cas. Pour les forces de l’ordre, les choses ne sont pas sans risque. Ainsi Eugan, terrassier à l’Andouillé originaire de Questembert, frappe les gendarmes et déchire les habits de l’un d’eux.

Dans ce type de condamnations, nous avons plusieurs exemples de femmes battues. Dans 20% des cas, il s’agit de la logeuse. Clément Jean-Marie et Bertho, terrassiers, frappent sauvagement M. et Mme Ménard, leurs propriétaires de La Martinière.

A Frossay, le conseil municipal signale la menace d’ouvriers sur la personne d’un vieillard aveugle nommé Moreau pour se procurer de la boisson. D’autres s’introduisent chez le sieur Chauvelon pour boire son vin à même la barrique. Ces faits se répètent à de nombreuses reprises.

Enfin, il faut ajouter quelques affaires de mœurs. Les jeunes filles sont l’objet d’une convoitise importante et parfois menaçante de la part de certains ouvriers. Les plaintes verbales des parents ou fiancés conduisent la municipalité de Frossay à envisager l’apport de prostituées dans la commune, le dimanche.

Toutes les femmes n’ont pas la même façon de voir les choses. Quelques cas d’adultère sont signalés et sévèrement sanctionnés. Ainsi la femme Deliver est surprise en flagrant délit avec un ouvrier de Laval. Elle sera condamnée à un mois de prison ferme malgré les circonstances atténuantes reconnues, son mari la bat et boit. D’autres verront le départ de quelques beaux Prussiens à regret et garderont un souvenir illégitime de ces années. Toutes les liaisons n’auront pas cette conclusion. Il est recensé dans les registres d’état-civil une dizaine de mariages. Lippens, mécanicien belge, épouse Delphine Langlais, tailleuse au Pellerin ; idem pour Barolsi, italien avec Joséphine Angot.

La fin des travaux

A partir de 1888 une diminution d’effectifs par vagues de plusieurs centaines d’ouvriers va réduire leur nombre de 1272 à 266 en décembre 1892. Les premiers à quitter les chantiers sont les étrangers qui ont terminé les caissons à l’air comprimé. Leur spécialisation les conduit sans difficulté vers de nouveaux horizons. Ce n’est pas le cas pour les manœuvres dont la recherche d’un nouvel emploi s’avère problématique. Quelques-uns sont embauchés dans les usines de Couëron, Nantes ou dans des exploitations agricoles. Beaucoup se retrouvent au chômage sans aucune aide. Les registres de gendarmerie nous le confirment par le nombre important de délits recensés pour les cas de vagabondage ou de mendicité, à l’encontre des ouvriers des Côtes du Nord. En 1901, des demandes de secours pour 40 à 50 chômeurs, pères de famille, sont réclamés pour des habitants de la région qui sont toujours à la recherche d’un travail. Quelques-uns ont plus de chance, ils font partie des embauchés par les Ponts et Chaussées, pour assurer le fonctionnement et la maintenance du canal. On les retrouve éclusiers ou dans les machineries.

En récompense des services rendus, il y aura des promotions pour le personnel de l’administration, les ingénieurs et le conducteur de travaux Bechtold qui se dépensera sans compter sur les sites des Champs Neufs et du Carnet. Les félicitations du Ministre seront adressées à tout le personnel des Ponts et Chaussées. Pour les ouvriers de l’entreprise, seuls 14 tirés au sort parmi les Français, dans chaque corps de métier, à la demande de Gustave Bord, auront l’honneur d’assister pendant une semaine du 8 au 14 juin 1889, à l’exposition universelle à Paris.

Le canal sera mis en service le 1er septembre 1892. Les travaux achevés, les baraquements seront démontés, les bruits grinçants des machines et le brouhaha des ouvriers se sont tus laissant la place au silence du marais, traversé de part en part par le sifflet des steamers qui empruntent le nouveau tracé pour remonter jusqu’à Nantes.

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