Mottes féodales et manoirs fortifiés des invasions normandes aux guerres de la Ligue

L’Acheneau a été de tous temps une importante voie de circulation entre la Loire et le lac de Grandlieu et, avec le Tenu, le moyen de communiquer avec le marais breton et la baie du sel. Par ailleurs, l’importance militaire de l’Acheneau et du Tenu a été mise en évidence à l’occasion de chaque conflit.


« Rivière discrète, contrastant avec la Loire par sa calme vallée aux prairies verdoyantes, l’Acheneau n’en est pas moins une rivière charmante sur les bords de laquelle on est assuré de trouver une paix reposante ». Vision poétique et quelque peu touristique de Jean Mounès qui contraste sans doute avec l’activité commerciale qui animait ce cours d’eau au début du siècle. L’Acheneau en effet a été de tous temps une importante voie de circulation entre la Loire et le lac de Grandlieu et, avec le Tenu, le moyen de communiquer avec le marais breton et la baie du sel. Les récents articles d’Emile Boutin et de Michel Lopez ont montré l’importance économique et le rôle financier de cet axe navigable, et son impact sur la géographie féodale et l’ensemble de la vie du haut Pays de Retz.

L’histoire des Guerres de Vendée dans notre région met aussi en évidence le rôle stratégique de l’Acheneau et des points de passage de ce cours d’eau, qui furent âprement disputés entre les deux partis. Vue et le Port Saint-Père étaient les clés du Pays de Retz. Mais l’importance militaire de l’Acheneau et du Tenu a été mise en évidence à l’occasion de chaque conflit antérieur, depuis au moins les troubles des invasions scandinaves. Pendant six siècles, un certain nombre de constructions défensives se sont dressées sur leurs rives, des mottes féodales du X° siècle aux manoirs fortifiés du XVI° siècle certes bien différents des élégants châteaux modernes que l’on peut admirer aujourd’hui.

Typologie des édifices militaires rencontrés au cours de l’Acheneau

Avant toute chose, il est sans doute nécessaire de définir ce que l’on entend par « motte féodale ou castrale », « camp », « château », « manoir », « maison forte », autant de notions auxquelles nous aurons recours tout au long de cette évocation ; bien entendu, il ne s’agit pas des termes employés dans les documents anciens que nous avons utilisés, car les descriptions données dans les textes ne correspondent pas toujours à la réalité, ou manquent de détails, et doivent être corrigées par l’étude du terrain et les notions générales d’architecture.

Le camp, gaulois ou romain, est établi le plus souvent sur un plateau uni, défendu quelquefois par des escarpements, et entouré de palissades et de fossés. Quand le relief ne lui impose pas sa forme, il épouse généralement celle d’un quadrilatère. On lui donne parfois le nom d’oppidum, de castrum, ou encore de plessix quand ses défenses sont constituées de haies vives enchevêtrées.

Au Moyen-Age, ce type de refuge persiste, mais en plus, apparaît le « donjon » établi sur un rocher ou une butte de terre : la motte féodale ou castrale. C’est le type primitif du château-fort. « Une motte, c’est un tertre, fait totalement de main d’homme, ou en partie, entouré d’un fossé, et souvent flanqué et entouré d’une enceinte que l’on nomme en français basse-cour ou parfois bayle ». A l’origine, la motte portait une tour ou des constructions en bois, puis en pierre, qui ont disparu aujourd’hui. On les trouve le plus souvent au fond des vallées, dans des endroits marécageux ou facilement inondables pour en renforcer la protection.

Chronologiquement, le château fait suite à la motte et reprend les mêmes éléments : il est en pierre, a un système défensif plus complexe, et se situe pour la plupart sur des escarpements rocheux qui en rendent l’accès plus difficile, ou encore à proximité d’un cours d’eau qui en alimente les douves.

Tours, pont-levis, donjon, mâchicoulis, barbacanes... sont autant d’éléments qui, de Coucy à Bonaguil, font les grandes heures du château-fort français. En Pays de Retz, à part les quelques forteresses des Marches, on ne retrouve dans les « châteaux » plus modestes que les éléments essentiels.

Le manoir est encore plus sommaire ; c’est à l’origine une simple maison de campagne, seigneuriale certes, mais qui ne comporte qu’un logis et une cour entourée de murs, rarement des fossés. On parlera de manoir fortifié ou de maison forte, surtout aux XV° et XVI° siècles, quand, par exemple, la porte sera flanquée de tours, ou que des bastions en renforceront les points sensibles.

Qùant aux autres dénominations, maison noble, hébergement, lieu noble, hôtel, elles s’attachent surtout à définir la qualité sociale de l’habitation en question : siège d’une seigneurie ayant droit de justice, ou simple maison de campagne d’un hobereau et d’un bourgeois. Mais les caractéristiques architecturales n’entrent pas en ligne de compte. Rappelons enfin que les définitions ci-dessus concernent des édifices antérieurs au XVIl° siècle, et qu’elles peuvent avoir un autre contenu pour des bâtiments plus récents.

Les invasions normandes et les premiers « châteaux »

En 813, les Normands mettent le pied pour la première fois sur nos côtes, à Bouin. Trente ans plus tard, ils remontent l’embouchure de la Loire et ravagent Nantes. Ce coup de force marque le début d’un siècle de pillages, de massacres, de destructions du pays ; la population locale, divisée et apeurée, ne peut que subir la domination des pirates dont les principaux camps sont établis à Noirmoutier et dans la prairie de Biesse proche de Nantes. Il faudra attendre 888 et la victoire d’Alain le Grand à Questembert pour que l’occupation normande soit ébranlée. Mais c’est surtout grâce au prince breton Alain Barbe- Torte que les populations locales purent se ressaisir : en 937, au Pré-Nian (actuel faubourg St-Nicolas de Nantes) l’armée du futur Duc de Bretagne anéantit les Normands qui y avaient concentré leurs forces.

Sous l’autorité du nouveau souverain, l’aristocratie, qui avait émigré à la suite des membres du clergé (Noirmoutier, Déas, Vertou) réinvestit ses terres et décide de parer à de nouvelles invasions. Le système défensif va être tourné principalement vers les côtes et les cours d’eau : les Normands ignorent pratiquement la guerre terrestre et utilisent exclusivement leurs barques à fond plat pour leurs déplacements. C’est à cette époque, au X° siècle, que se dressent les premières mottes féodales : le marais breton est ceinturé par Beauvoir, Châteauneuf, Bois de Céné, Sainte-Croix de Machecoul, La Salle en Fresnay, et en seconde ligne, La Garnache et Saint Etienne de Mer Morte. Sur la côte, on protège les embouchures des cours d’eau, au Collet, à Prigny, Tréans aux Moutiers, Pornic, La Guerche et l’embouchure du Boivre à Saint-Brévin. Avec entre autres, Le Chatelier en Chauvé, la motte Sainte-Opportune en Saint-Père en Retz défend les vallées du Boivre et de Haute-Perche, et le centre du Pays de Retz.

Sur la rive gauche de la Loire, on relève l’île fortifiée de Paimboeuf, l’ancien oppidum gaulois de Vue, le château du Pellerin et le château Bégon, à la « Basse-Motte » près de la Roche-Ballue. Le Pays de Retz est ainsi fermé à toute nouvelle incursion normande qui se heurterait à cette ligne de défense. Reste le problème de l’Acheneau, exutoire du lac de Grandlieu, dont l’entrée n’est défendue que par la place de Vue. Cette petite agglomération est alors entourée à l’est, son point faible, par une enceinte circulaire qui part de l’Acheneau au sud pour aller la rejoindre au nord. Le mur de défense, de pierres brutes, à neuf mètres de largeur, avec un parement extérieur de trois mètres en pierres sèches et remplissage de terre et charpentes. Le fossé, situé au-devant de la muraille, a dix mètres d’ouverture et trois mètres de plat-fond. Plus tard, l’entrée principale sera défendue par deux tours de trois mètres quatre-vingt de diamètre.

Si cette place tombe, c’est la porte ouverte vers les bourgs riverains du lac, on se souvient de la destruction de Déas (St-Philbert) en 847.

Par le cours du Tenu, connu des Normands puisqu’en 1869, on a encore retrouvé à Port-Faissant une lame d’épée normande, c’est laisser prendre à revers la ligne côtière. Il est donc impératif d’interdire cet axe de circulation. La carte ci-dessus montre, sur ces cours d’eau, un certain nombre de points fortifiés, à distances quasi régulières : Messan, Malnoue, Jasson, La Tour, Saint-Mars, Ardennes, La Duracerie, Le Brandais. Pour certains d’entre eux, on a la certitude qu’il y a eu, ou qu’il subsiste encore une motte féodale. C’est le cas à Messan en Rouans, où le tertre qui s’élève à 5 ou 6 m au-dessus du sol, fait 40 m de diamètre à sa base et 11 au sommet. Son fossé est en partie comblé.

C’est également le cas à Ardennes en Ste-Pazanne, où l’on peut voir quasi intacte la motte féodale la mieux conservée du,Pays de Retz. « L’enceinte de terre elliptique, plate, sans talus sur le bord, est entourée d’un fossé profond ; autrefois, plusieurs vallum et talus concentriques en complétaient la défense ». De grosses pierres de granit trouvées au cours de fouilles laissent à penser qu’au donjon de bois succéda une construction de pierre, décrite dans l’aveu de la seigneurie à la fin du XVIl° siècle : « un grand parc de marais servant au paissage des bestiaux dans lequel il y avoit autrefois un vieil chasteau enfermé de ses grandes douves et fossés où il y avoit pareillement pont-levis ». La motte d’Ardennes occupe la position classique de ce type de fortification, au confluent de deux cours d’eau, en plein marais inondable.

Les autres sites ont tous été réoccupés à une époque postérieure, nous y reviendrons. Il est difficile d’y déterminer l’emplacement du premier lieu fortifié, surtout que la toponymie ne nous aide guère. La Duracerie par exemple, qui semble tirer son nom de la famille Duracier qui la posséda au XV° siècle, fut avant le Moulin-Henriet le siège de la seigneurie de Sainte- Pazanne, ce qui laisse supposer son ancienneté. Au nord d’un ruisseau marécageux qui se jette dans le Tenu, une langue de terre s’avance dans le marais c’est un emplacement possible pour une motte. De même, à Saint-Mars de Coutais, se trouve, en amont du château actuel, sur la rive droite et tout proche de la rivière, une pièce de terre nommée le Grand marais. Un plan de la fin du XVIII° siècle la signale comme une éminence circulaire à la limite du marais humide. S’agirait-il d’une ancienne motte,, disparue depuis ? A la Tour, en Port-Saint-Père, les reconstructions successives, la proximité du bourg ont considérablement modifié la topographie des lieux. Seule l’existence à la fin du XVIII° siècle d’« un marais de l’ilette de la Tour » peut laisser supposer la première fortification ; mais le passage de la rivière en fait un cas un peu particulier ; les deux axes, terrestre et fluvial, se coupant à cet endroit ont toujours imposé quelque défense que ce soit.

Il faut cependant s’arrêter à Malnoue, en Cheix, où l’on peut voir encore l’emplacement d’un camp ou d’une motte du X° siècle. En amont de ce que l’on appelle le « château de Malnoë » se trouve une langue rocheuse que l’Acheneau a dû contourner. C’est là que se trouvait l’ancien château cité comme ruineux dès le XV° siècle. Mais le site est certainement antérieur à cette construction médiévale, dont les buts militaires resteraient à découvrir. On ne peut considérer Malnoue comme une place-refuge, totalement inefficace au XIV° siècle par exemple, puisque située en contre-bas d’un côteau, sans issue (il n’y eut jamais de gué à cet endroit), à une époque où les machines de guerre peuvent facilement en venir à bout. Mais si on le considère comme un poste avancé, c’est reconnaître que l’ennemi vient par l’Acheneau et non par la terre, c’est en faire un bastion destiné à couper la route à des navigateurs hostiles et indésirables. Malheureusement, il ne subsiste que peu de choses du site primitif : les bouleversements successifs qui ont détruit les fortifications, le réemploi des matériaux, les dépôts de dragages qui ont nivelé le terrain, notamment en 1894, n’ont laissé que de très maigres substructions. Le cadastre ancien de la cornmune de Cheix, les plans et profils dressés en 1897 au sujet d’une contestation sont les seuls documents graphiques que nous pouvons utiliser. A partir de ces données, on peut supposer une motte d’environ 30 m de diamètre à la base, située à l’extrémité de la parcelle B 260, renforcée dans sa partie inférieure par un glacis formé de blocs de pierre mal équarris, ayant pu également avoir pour rôle d’éviter la sape du tertre par les eaux de la rivière. Cet ensemble aurait été couvert au nord par un plat-site palissadé, fermé par un fossé d’eaux vives (aujourd’hui comblé). Au-dessus, le bayle ou basse-cour (parcelle B 260 et 261) clos de murs et palissades, entouré par un fossé et dominé par la « masse », vaste côteau découvert. Cette notion de masse, désignant les abords d’un point fortifié, se retrouve à Vue et à la Tour en Port-Saint-Père.

Ainsi, et pour les raisons que nous avons exposées, l’ensemble de ces châteaux primitifs auraient vu le jour dans la première moitié du X° siècle. Un autre point semble confirmer le caractère fluvial de cette ligne de défense : mis à part les deux passages fortifiés de Vue et du Port-SaintPère, dont l’antiquité est bien antérieure aux invasions normandes, deux autres gués importants attestés à cette époque ne bénéficient pas de tels ouvrages défensifs : Pilon et le Port-Faissant. C’est qu’au X° siècle, l’ennemi n’empruntait pas les routes, mais les cours d’eau.

Si l’on retient, ce qui reste une théorie, le cas de la défense militaire de l’Acheneau et du Tenu, elle apporte une confirmation, du moins pour notre Pays de Retz, à l’hypothèse avancée par M.R Le Han. Celui-ci évoque en effet la « création d’un réseau défensif dirigé contre les Normands, dont la fin des invasions correspond dans le temps à l’apparition des premières mottes. Il pense que les habitants de ces mottes pouvaient correspondre de proche en proche par signaux (des feux la nuit, de la fumée le jour) et que l’on annonçait ainsi l’approche d’une flotte dangereuse pour permettre aux paysans de se regrouper dans l’enceinte entourée de douves ». Ce système, réfuté par M.R Sanquer pour le Finistère, dans lequel le relief et l’implantation des mottes ne se prêtent guère à ces communications optiques, ce système est fort plausible pour la vallée de l’Acheneau et du Tenu.

L’évolution des systèmes de défense du XlV° au XVI° siècle

Les Normands ne reparurent qu’une seule fois à Nantes, en 960 : les concessions du roi de France avaient peu à peu sédentarisé ce peuple batailleur. Le Duché de Bretagne commençait quant à lui à se structurer, à s’organiser, et le Pays de Retz devait être lié pendant de nombreux siècles à sa destinée. Zone de marches, témoin des incessants conflits opposant Bretagne, France et Angleterre, il dût participer à la défense collective de la province : c’est la ligne de défense du sud, jalonnée par les châteaux médiévaux de Machecoul, St-Etienne-de-Mer-Morte, La Bénâte... Que devient alors l’axe Acheneau-Tenu ? Il conserve sa raison d’être militaire, non pas comme axe de pénétration, mais comme frontière naturelle. Désormais, ce sont les passages qui vont bénéficier exclusivement d’une protection, notamment Vue, qui conservera des fortifications jusqu’à la fin du XVI° siècle ; Pilon, avec le triangle Malnoue-Briord-Jasson ; le Port-Saint-Père avec la Tour, et Saint-Mars.

Avec ce changement de fonction des cours d’eau, une nouvelle structure féodale va naître, répondant également à des impératifs économiques. On démembre le territoire, on répartit ou on concentre les prérogatives financières, des dynasties apparaissent ; on s’achemine à la fin du Moyen- Age, vers une organisation administrative et centralisée des institutions. Depuis longtemps, les mottes féodales ont perdu leur rôle ; mais, à part quelques cas, ce sont les mêmes sites qui vont être réutilisés, pratiquement sans discontinuité, d’une manière inégale cependant.

Deux châteaux seulement sont attestés pendant la guerre de Cent ans, et encore les documents les concernant ont-ils un caractère lapidaire. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y eût aucune construction aux lieux et places des châteaux primitifs cités plus haut. Jasson, attesté dès le début du XlV° siècle, aurait été détruit pendant la guerre de succession si l’on en croit le fait qu’en 1378, Jeanne de Penthièvre dédommagea son seigneur Olivier Tournemine pour la démolition de son château. Pourtant, le minu des rentes de la seigneurie présenté en 1414 par Yves Tournemine cite « l’hébergement et domaine de Jaczon », sans indiquer si les constructions sont encore debout. Il faut attendre 1476 pour que Gilles Tournemine avoue « le manoir ruyneux ancien, murailles d’une grant salle enseigne de maison forte et droict de coustume et ediffice chasteau et forteresse aut droit de devoirs et prééminences appartenant à chastellenie et cour vulgairement appelé le manoir et salle de Jaczon avecques autres murailles et emplacements de maisons une fuye à pigeons jardins clostures et appartenances diceulz joignant à la rive du Tenu ».

Et déjà on cite « l’autre manoir appele la court de Jaczon » qui sera à l’avenir le siège de la seigneurie, l’ancien manoir étant peu-à-peu abandonné ; à la fin du XVIl° Siècle, il ne restera plus du « chasteau de Jasson que ses emplacements vieux fosséz presques comblés de ses murs, vieille fuie ancienne... la plupart planté en vigne », sur la rive rocheuse de l’Acheneau qui porte encore le nom des « Salles de Jasson ». Que déduire de ces descriptions ? Tout d’abord qu’il s’agit d’un ensemble de constructions de pierre, comprenant un logis (la salle) et des dépendances entourant une cour, probablement carrée ou rectangulaire, mais sans indication particulière de tours, mâchicoulis, pont-levis, bastions, sinon de fossés. Jasson ne serait donc qu’un manoir fortifié (« enseigne de maison forte », droits attachés aux châteaux et forteresses) de ceux qui furent communs du Xll° au XV° siècles à la France et à l’Angleterre. Ils comprenaient un « logis carré (la salle) avec enceinte, absence de tours flanquantes, bâtiments sur le dehors, basse-cours entourées de murs, fossés extérieurs ».

Même chose à Malnoue, que l’on suppose détruit à la même époque que Jasson. En 1461, Gilles Tournemine avoue un « emplacement de chasteau auquel y a veilles murailles et douves anciennes nommé et vulgairement appelé le chasteau de Mallenoe », et déjà l’hébergement et métairie qui prendra la succession du château. En 1476, ce sont « une place et domaine ou a veilles murailles abatues...jougtens à la rivière du Tenu », qui ne seront plus au XVII° siècle que « chasteau aussi ririné... sur le bord de la rivière du Tenu avecq ses emplacements vieilles ruines ».

On n’a donc pas affaire, pour ces deux cas et certainement pour les autres, au château médiéval complexe, tels ceux de Machecoul ou Clisson par exemple, mais à un simple réemploi de sites déjà fortifiés, par des familles (Saffré, Tournemine) soucieuses d’apporter leur contribution à l’effort militaire de leur parti. Les XV° et XVI°siècles, avec des sources documentaires plus nombreuses et surtout des vestiges importants, permettent de retrouver plus facilement le plan et les éléments classiques du manoir de la fin du Moyen- Age. Le rôle de ces constructions n’est plus militaire à proprement parler ; il s’agit davantage de maisons de campagne que les propriétaires entendent protéger contre toute agression, qu’elle soit le fait d’un conflit généralisé ou d’une simple bande armée.

Des cinq specimens édifiés à cette époque dans nos vallées, un seul n’a subi qu’un minimum de transformations, c’est le château de Saint-Mars-de-Coutais. Les autres ont été détruits ou tellement remaniés qu’il n’en subsiste que les traces archivistiques. On y retrouve toujours les mêmes éléments : une cour entourée d’un logis et de bâtiments de servitude, ceux-ci pouvant délimiter une seconde cour, le tout, cerné de « murailles » ou de douves, ne dépassant pas avec le jardin la superficie d’un hectare. C’est le plan des manoirs de la Tour et du Branday. Ce dernier, établi sur la rive rocheuse du Tenu, en est séparé d’un côté par une double terrasse et d’un autre par un marais, tandis qu’une « muraille » le couvre du côté des terres. On y relève la présence d’une chapelle et d’une « gallerye », qui peut faire référence aux fameuses galeries à arcades en vogue au XVI° siècle, et que l’on retrouve au château de La ToucheLimouzinière.

De la Tour, nous n’avons pas de description relativement précise avant la fin du XVI° siècle. Pourtant, au présumé château de bois du X° siècle dût succéder d’abord une construction de pierre, puis un manoir fortifié assez important. Cette seigneurie, relevant du Duc, appartint au Xll° siècle à une famille « du Port-Saint-Père », qui se fondit vers 1200 dans la maison de Coché par le mariage d’Eustachie avec Jean de Coché, seigneur de La Bénâte. Elle est possédée ensuite par Olivier de Coché en 1238, sa fille Amicie, épouse de Brient de Varades en 1256, enfin Marquise de Varades, épouse de Landry de La Tour-Landry. Nous pensons que c’est à cette famille angevine qu’appartient Belle de La Tour, femme de Colart de La Salle, seigneur d’Ardennes et de Saint-Mars, qui en 1392 vendit la « terre du Port-SaintPère » au capitaine anglais Guillaume de Latimer. Cette aliénation, intervenant à l’issue de la guerre de succession de Bretagne, fut jugée inopportune par le Duc Jean IV qui, la même année, en fait don à Gilles d’Elbiest, seigneur de Thouaré et capitaine de Nantes. C’est rappeler par le fait même l’importance stratégique de la place pour le contrôle du Pays de Retz, et supposer déjà l’existence d’un château ou au moins d’une maison forte destinée à protéger le passage de l’Acheneau duquel le seigneur de la Tour fut tonjours titulaire. On sait qu’un siècle plus tard, le 4 mars 1472, René de Retz y fit une montre des gens d’armes. Enfin, en 1591, le Port-Saint-Père qui a épousé le parti du roi pendant les guerres de Religion, est pris par les Ligueurs qui y laissent une garnison sous le commandement du capitaine de Chevreuse.

A quelles constructions a-t-on affaire pendant toute cette période ? Les aveux de 1453 et 1511 ne donnent aucune précision, il faut attendre 1578 pour que l’on mentionne le « lieu noble, maison et manoir de la Tour de Thouairé, ses maisons et clostures de murailles que naguère réédifiées... ». Le plan que nous en donnons, tente de restituer la disposition des lieux avant les destructions de la Révolution et la reconstruction totale au début du XIX° siècle. Pendant les XVIl° et XVIll° siècles, la Tour n’aura d’autres fonctions que celles d’une simple maison de campagne.

Le manoir, témoin de l’ambition personnelle

La construction des manoirs a souvent été fonction de la personnalité de leurs seigneurs. Tel est le cas de Briord, fief de la maison de Rezé de 1225 à 1437, qui tombe en 1468 dans le patrimoine de Pierre Landais. Ce personnage, fort connu de l’histoire de Bretagne, trésorier et receveur du Duché, entend y faire, à proximité de Nantes, une demeure digne de le recevoir. Il fait édifier, appellation que l’on retrouvera toujours dans les actes, un « château », et obtient du Duc François Il en 1478 des lettres patentes l’autorisant à le fortifier, avec douves et pont-levis. Avec Landais, Briord deviendra l’une des plus importantes seigneuries du Pays de Retz, possédée après lui par les Lépervier et La Noue, puis par acquêt par les familles des Roussières, Lespinay et Charette.

De la construction de Pierre Landais, il ne reste aujourd’hui que le tracé des douves, le château ayant été reconstruit en 1772 - c’est la demeure classique que l’on peut admirer actuellement. Les différents aveux et inventaires que nous possédons, permettent cependant d’en retrouver la composition. « La maison, château et hébergement dudit lieu de Briord », comprenant onze pièces principales, consistait en un corps de logis à étage occupant le fond de la cour, et deux ailes de communs en retour d’angle, couverts de tuiles, avec un troisième fermant le quadrilatère et percé d’un portail, le tout « cernoyé de doubves alentour, avec ses cours, une fuye à pigeons étant au proche et joignant la porte dudit Briord ». Il faut également envisager l’existence de tourelles d’angles et d’escaliers, ainsi qu’une décoration assez riche avec portes en anse de panier et fenêtres à meneaux et frontons en accolades, lucarnes surmontées de gâbles ornés de crochets, choux frisés...

A la fin du XV° siècle, Pierre Landais mena une politique indépendantiste qui souleva contre lui une grande partie de la noblesse bretonne, jalouse de la puissance de celui qu’elle considérait comme un parvenu. Ses ennemis tentèrent de s’emparer une première fois du Trésorier de Bretagne, au château de Nantes d’abord, au manoir de la Pabotière ensuite, maison de campagne de Landais proche de Nantes. Ils n’y parvinrent que le 25 juin 1485, et par la passivité du Duc, le firent condamner à mort et exécuter, le 19 juillet de la même année. Les fortifications de Briord, destinées à protéger leur maître, ne servirent donc jamais et restèrent par la suite en dehors de tout conflit. Tout au plus y signale-t-on la présence, en septembre 1488, du maréchal de Rieux, l’un de ceux qui avaient fait condamner Landais et qui vient de rallier le parti du Duc.

L’« hostel, manoir et hébergement » d’Ardennes, construit un peu en amont de la motte féodale, est également l’affirmation de la puissance d’une famille. Possédé à la fin du XlV° siècle par Colart de la Salle, que l’on retrouve à St- Mars et à La Tour, il reste ensuite pendant un peu plus de deux siècles dans le patrimoine des du Croizil et des Foucher. L’aveu de 1577 y mentionne douves et pont-levis, fortifications qui ne serviront semble-t-il jamais ; à la fin du XVIl° siècle, Ardennes consiste en « deux pavillons... une grande cour, trois jardins enfermés de grandes douves et fossés auxquelles il y avoit pont-levis ». Là encore, des reconstructions postérieures n’ont pas laissé grandes traces du manoir médiéval. Seul, le château de Saint-Mars-de-Coutais a conservé, en partie, son aspect d’origine. Situé sur la rive du Tenu, il protégeait le passage de la rivière duquel le seigneur de Saint-Mars percevait la moitié des droits. Possédé du XII° au XlV° siècles par une famille « de SaintMars », il fait partie aux siècles suivants du patrimoine des seigneurs d’Ardennes, qui sont les constructeurs de l’actuel édifice.

La cour, de plan triangulaire, est fermée au nord par le logis que flanque une tour hexagonale, et à l’est par les communs qui constituent une aile en retour d’équerre. Une muraille devait défendre le château au sud, avant qu’une simple clôture récente ne le sépare du jardin. Du côté de la rivière, un marais et une terrasse couvrent le corps de logis dont l’extrémité nord-est, quasi aveugle et flanquée de contreforts, se termine par une tourelle ronde destinée à couvrir le passage tout proche. Les bâtiments tiennent compte de la situation d’ensemble du château, enserré entre le marais, le Tenu et l’ancienne église dont la proximité faisait pratiquement la chapelle des seigneurs. Malgré les remaniements successifs, ils offrent toutes les caractéristiques du XV° et du début du XVI° siècles : sur la façade intérieure, une seule travée conserve ses fenêtres moulurées (les meneaux ont malheureusement disparu) surmontées d’arcs à contrecourbure sommés de fleurons. Elle est ornée en outre de deux blasons, l’un portant un lion, l’autre un aigle bicéphale (armes de Marie Sauvaige du Plessis- Guerry, épouse de Jehan du Croizil en 1473). Plaqué sur la tour d’escalier, un motif gothique contient les armoiries de la famille du Croizil.

Pendant les Guerres de la Ligue, le château de Saint-Mars tenait, comme le Port- Saint-Père, le parti du Roi. Il fut assiégé et pris par les troupes catholiques du Duc de Mercoeur en 1591. C’est le seul évènement militaire qu’il connut, avant les troubles révolutionnaires. Contrairement à la majorité des manoirs du Pays de Retz, Saint-Mars ne bénéficia pas de la prospérité aristocratique et bourgeoise du XVIll° siècle. La famille Boux, qui le possédait alors, porta ses efforts sur sa terre de Casson au nord de Nantes, et y édifia une élégante demeure classique. Les Charette firent de même à Briord, d’autres manoirs furent également reconstruits dans le même esprit, la recherche du confort et l’élégance architecturale (Ardennes, la Cour de Jasson).

Au lendemain de la tourmente révolutionnaire, on reconstruisit dans le goût de l’époque, ce sont les « châteaux » qui donnent à la vallée de l’Acheneau et du Tenu son air romantique et si paisible : La Tour, La Rivière, datent de l’Empire et de la Restauration, Grandville fut édifié en 1830 dans le meilleur style Charles X, le Branday accole à la régularité néo-classique de son logis, deux tourelles qui rappellent la Renaissance. « Rivière discrète », « calme vallée », comment imaginer aujourd’hui qu’il y a un millénaire, le déferlement des hordes scandinaves fut à l’origine d’un ensemble de constructions défensives duquel il subsiste à peine quelques vestiges.

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