Anne Mandeville nous a quittés.


Véronique Mathot, vice-présidente de notre société nous propose une évocation pleine de cœur de cette artiste qui vivait discrètement cette dernière décennie, en raison de son âge. On se souviendra de ce qu’elle avait apporté depuis les années soixante, pour le prestige culturel du pays de Retz. Sa transcription très personnelle des paysages ruraux ou villageois offrait un aspect magnifié et plein de tendresse des petites fermes aux toits de tuiles, des cours de ferme, des allées d’arbres....


Non seulement le trait de crayon savait détacher l’essence même de l’objet représenté, influant à jamais sur le regard de celui qui se laissait toucher, mais l’introduction d’éléments divers venant habiter ses tableaux donnaient à l’ensemble, une extraordinaire poésie.

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La nativité de Prigny

A l’origine s’attachant au seul langage de la peinture, elle avait été rapidement rejointe par la propre créativité de sa fille Astrid, qui les vit toutes les deux exprimer sur de multiples supports un monde propre, transfigurant, meubles, céramiques, modelages, verres, en véritable univers, unique et enchanteur.

Elle s’était exprimée avec la délicatesse qui la caractérisait dans un ouvrage paru en 1976 : Le Bouquet de ma vie. Délicieux témoignage de son enfance en pays de Retz, elle évoquait ensuite avec pudeur les difficultés personnelles de sa vie d’adulte et la puissance qu’avait été pour elle le retour à la peinture.

Le dessinateur André Lenormand, dit Len, avait à l’époque, brossé par un article, la plus pertinente définition de ce monde en cours de création :

Anne Mandeville s’est trouvée un jour, après de profondes interrogations, en présence d’une lumière qui lui a révélé son secret. J’ai été le témoin très au courant de cette révélation, et j’ai vu éclore, comme une chose naturelle et qui venait à son temps, cette miraculeuse récolte.

Et tout de suite, elle nous a dit le fond de son âme, avec une simplicité qui révélait à qui sait voir, toutes les nuances du cœur et de l’esprit.

Au fond, c’est une question de jeunesse qui n’est pas une légèreté d’années, mais un état qui parle de fraîcheur et d’enthousiasme.

Et c’est tout ce que l’on trouve dans les œuvres d’Anne Mandeville qui y ajoute comme par politesse, une infinie tendresse, un bonheur évident de croire à la beauté du monde, une vérité qui émane des couches vierges de la sensibilité, et par-dessus tout un amour de la chose bien faite, un sentiment de l’authenticité qui est une profession de foi.

Et dans ce monde où les genres ne se suppriment pas, mais s’ajoutent, il est bon que cette peinture du cœur, cette création pure, ait pris sa place et ait réussi à s’enraciner pour devenir un art d’esthète et de collectionneur.

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Le bouquet du moulin de Saint-Viaud

Dans sa maison de Paimbœuf, au pied du phare, elle a créé un musée de poche où l’on peut voir l’œuvre éblouissante de cette grande dame de la peinture qui travaille dans le silence à la pointe de ses pinceaux magiques. Avec amour, patience et science innée, elle engrange ses travaux qui représentent les éternels bonheurs qu’elle consent bien à nous montrer, cependant dans l’incoercible crainte que vous puissiez en prendre envie.

Car ces « enfants » d’une confondante plénitude qu’on dirait décrochés de panoplies joyeuses, elle les aime et malgré les exigences de la vie, craint toujours de devoir s’en séparer. Œuvre d’amour se paie plus d’amour que d’argent.

« Je fais un art populaire » dit-elle,

et elle le porte au sommet d’une rayonnante vérité qui s’est fait entendre depuis 1961 à Paris, Rome, Londres, Nice, Cardiff, Lugano, Bratislava, Zagreb, Belgrade, Rijeka, Ljubljana, Tokyo, Osaka, Nagoya, etc, etc, les salons parisiens, les musées, Laval, Nantes… il faut nous arrêter, ce serait trop long…

Et puis, il y eut les meubles, les fixés sur verre, les lithos : les arts picturaux volent en groupe.

Et pour couronner le tout, une inspiration débordante : un mot, une réflexion, une image, et voilà Anne partie pour un voyage, en Russie, avec ses ors et ses neiges, ses marchés colorés, et tous les paysages du monde y passent, Jules Verne de la peinture, elle invente tout et dépeint les choses avec un merveilleux plus vrai que nature.

Emportée par le courant de sa vie, elle en écrit le « Bouquet », et ce livre a été pour elle une nouvelle œuvre d’art, un livre pas comme les autres, richement illustré, décrivant avec une plume qui a du style et utilise des mots qui coulent comme un babillage rêvé pour tracer sa marche dans les nuages où son imagination l’a emportée.

Et s’il y a le talent et la passion d’Anne Mandeville, il y a aussi Astrid. Elle a porté sa mère, l’a fait connaître, a été confidente et ambassadrice.

Puis, se prenant elle-même au jeu, elle s’est mise à peindre, et rapidement (l’exemple… les voyages…) a trouvé sa voie.

Et, première exposition, elle a montré à « Bretagne 77 » , des icônes qui révèlent un goût sans second, une technique très extraordinaire, fruit d’une exigence sans concession et d’un talent qui ne tardera pas à s’imposer.

Son métier est prodigieux, sa patience incroyable, elle manie la matière et la couleur avec la connaissance de l’expérience, et ce n’est déjà plus d’une Mandeville dont il faut parler, mais de deux : Anne et Astrid.

Et par un phénomène de symbiose intellectuelle, c’est à deux qu’elles poursuivront le chemin et s’enrichiront l’une l’autre de leurs mutuelles découvertes.

Une vie, donnée à la peinture mais destinée à être offerte au monde tel un bouquet.
A la fin de ce livre, un passage, qui en cette ère qui s’ouvre et clôt une œuvre est sans doute est le plus beau des messages qu’elle nous laisse.

Le bouquet de ma vie

Posément j’ai repensé à ma vie et j’ai relu ce manuscrit. Je l’ai voulu léger, je l’aurais voulu plus léger encore. J’aurais aimé ne conter que drôleries, j’aurais aimé jouer et faire jouer.

Alors j’ai été tentée d’enlever quelques pages particulièrement vives, douloureuses, et qui pèsent… J’enlève ? Je n’enlève pas ? Il m’arrive encore d’être une femme hésitante, non que ce soit dans ma nature, mais comment faire, pour bien faire ?

Je me trouve comme à la veille d’une exposition, restant là devant mes peintures, immobile, si peu sûre de moi. Et lorsqu’il m’arrive de les revoir accrochées à une cimaise de musée, elles me paraissent si timides, si fragiles, palpitantes et si perdues, que bouleversée mais n’y pouvant rien, je n’ai qu’une hâte : discrètement me sauver.

Pourtant elles sont nées de moi, de ma vie. De ce que j’ai reçu et de ce que je n’ai pas reçu, et elles me sont chères.

Et ces pages ?

Je les ai écrites avec le même amour que je mets dans mes peintures.

Je sais que j’ai eu de la chance… Je veux dire que j’ai eu « mes » chances, et que je les ai reconnues comme étant de qualité.

Alors de ces années que je viens de vous faire partager, j’en fais un bouquet, un bouquet de toutes les couleurs, le bouquet de ma vie.

Il est fait des roses tendres de mon enfance,
des verts toniques de mon adolescence,
des blancs légers de la journée de mon mariage,
et aussi des blancs enrichis de ma vie de chaque jour,
des bleus lumineux de ma maternité.

Il est fait des terres d’ombres noyées de toute une époque,
des noirs ardoisés et violets des temps de deuils.
Et des jaunes, toute la gamme… Des jaunes pâles, des jaunes d’or, des jaunes ocrés, des jaunes réchauffés de roux, toutes ces lumières de l’amitié, de joies quotidiennes, de qualité, qui ont éclairé ma vie.
J’allais oublier le rouge, le rouge du cœur… Ce serait bien injuste, car s’il ne fut pas couleur dominante, c’est cependant lui qui, en sourdine, n’a cessé de soutenir et d’exalter les autres couleurs. »

Un ami peintre m’a écrit, un jour : « Chère amie, continuez à peindre, c’est pour nous la vie. »

La vie… Alors, dis-moi, Dame Peinture, on continue... "

Merci à Astrid Mandeville pour nous avoir autorisés à présenter quelques représentations des œuvres de sa mère Anne Mandeville. Tous droits réservés

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